Au Hoggar

Part 1

Chapter 13,470 wordsPublic domain

AU HOGGAR

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE CENT TRENTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 130 ET NON MIS DANS LE COMMERCE

=CONRAD KILIAN= * * * * *

=_Au Hoggar_= MISSION DE 1922 * * * * *

_Ouvrage orné de trois cartes et de seize planches hors-texte_

[Décoration]

PARIS =SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS= GÉOGRAPHIQUES, MARITIMES ET COLONIALES ANCIENNE MAISON CHALLAMEL, FONDÉE EN 1839 =17, rue Jacob (VIe)= * * * * * 1925

A M. E.-F. GAUTIER EN HOMMAGE DE RESPECTUEUSE ADMIRATION

_C. K._

_INTRODUCTION_ * * * * *

_Au cours de l’année 1922, j’ai effectué une mission en Sahara Central._

_Le but de cet ouvrage est de faire connaître les observations diverses que j’ai pu faire pendant cette mission, soit nouvelles, soit confirmant les observations antérieures (quand des explorateurs m’avaient précédé), ainsi que les vues d’ensemble, les idées, auxquelles ces observations m’ont parfois conduit._

_J’ai laissé de côté généralement ce qui avait trait aux difficultés que j’ai rencontrées dans l’exécution de cette mission, non que je n’en aie point eues, ou que je n’aie point lieu d’être fier de la manière dont je les ai surmontées, mais parce qu’il m’a paru que cela ne rentrait pas dans le cadre de cet ouvrage._

_J’ai également laissé de côté en général toute allusion aux dangers que j’ai pu courir ou affronter, à l’endurance dont j’ai pu avoir à faire preuve, aux privations que j’ai pu avoir à subir ou à m’imposer, bref au côté sportif de ma mission, non que tout cela n’ait joué un rôle à certains moments et que je n’aie eu parfois à sourire des situations auxquelles peuvent mener en certaines régions du Sahara la curiosité scientifique, la passion de connaître, celle de la pénétration, l’amour du nouveau, de l’inconnu, ainsi qu’un penchant particulier à jouer avec le paradoxe, les difficultés et le danger. Il m’a paru également que cela sortait du cadre de cette étude et n’avait d’ailleurs guère d’intérêt[1]._

_J’ai enfin également, en général, peu traité des questions d’influence, de pénétration française, de politique indigène (état de pacification, tranquillité des tribus, apprivoisement), non que cette activité ne m’ait également passionné et que je n’aie coopéré en Français, et en officier de réserve, dans la mesure de mes moyens, à la grande œuvre des Officiers du Sud, mais parce que d’une part depuis lors (c’était au début de 1922) la situation ayant évolué, ce que je pourrais dire ne serait plus d’actualité, et que d’autre part ce n’est pas à moi qu’il convient de parler de cette œuvre collective, mais aux chefs admirables qui la dirigent tout à l’honneur de la France._

_J’ai cru, par contre, devoir introduire dans ces études, afin de les animer un peu, quelques impressions de voyage : on me pardonnera peut-être le tour moins scientifique que j’ai tenté de donner ainsi à cet ouvrage, si je suis arrivé, ce qui était mon but, par ce moyen à en rendre la lecture moins aride._

_La partie géologique de ce travail est extraite d’une étude intitulée :_ « Essai de synthèse de la géologie du Sahara Sud-Constantinois et du Sahara Central » _livrée en mars 1923 pour paraître dans les comptes rendus du Congrès Géologique International de Bruxelles de 1922, dont l’impression subit un retard inexplicable et imprévu, car ces comptes rendus auraient dû en effet déjà paraître._

_Ces résultats géologiques de ma mission sont donc en partie inédits (en partie seulement, car certains points ont déjà fait l’objet de notes à l’Académie des Sciences et à la Société Géologique)._

_Leur rédaction est de date antérieure à la publication des travaux de M. Jacques Bourcart, de la Mission Danoise Olufsen, de même que mon exploration, qui fut faite avant le voyage de cette mission._

_M. Jacques Bourcart a confirmé en général les idées géologiques nouvelles que j’avais émises sur le Sahara Central dans les quelques notes publiées avant sa relation de voyage parue dans le Bulletin du Comité de l’Afrique Française._

_Au début de cet ouvrage, je considère comme un devoir de témoigner de ma reconnaissance envers tous ceux qui m’ont particulièrement aidé dans mon œuvre d’exploration :_

_Je remercie M. le Gouverneur Général de l’Algérie, M. Steeg, de la haute bienveillance qu’il voulut bien me témoigner, ainsi que M. le Général Paulinier, commandant le 19e Corps d’armée._

_Je remercie également M. le Colonel Dinaux, MM. les Commandants Béraud, Fournier et Duclos, les Capitaines Lhoilier, de Saint-Martin, Dupré et Le Maître, le Dr Dario, les Lieutenants Brunet et Vella, de la bienveillante attention avec laquelle ils m’ont suivi, protégé, aidé, conseillé et renseigné._

Grâce aux Officiers des Territoires du Sud, j’ai pu triompher des multiples difficultés que j’ai rencontrées, me tirer des situations très critiques dans lesquelles je me suis trouvé et obtenir des résultats scientifiques importants.

_Je les remercie pour les services qu’ils ont ainsi rendus pour une meilleure connaissance des pays du Sahara Central en rendant possibles des investigations scientifiques._

* * * * *

[Note 1 : De ce « côté sportif » des explorations, je crois que l’on peut dire qu’il est passionnant à vivre, agréable à raconter, supportable à écouter et odieux à lire. C’est pourquoi je n’en ai point écrit ici.]

=PREMIÈRE PARTIE= * * * * * DES PAYS CRÉTACICO-TERTIAIRES SUD-CONSTANTINOIS OU DU SAHARA ARABE SUD-CONSTANTINOIS * * * * *

I

ÉTUDES GÉOLOGIQUES

Pour parvenir au Massif Central Saharien, il faut traverser tout un pays de vastes plaines, le pays de la grande cuvette crétacico-tertiaire sud-constantinoise, dont le fond est occupé par l’oued Rhir et les chotts Melrir, Merouan et Djerid, dont une partie de la surface est couverte par les sables du Grand Erg Oriental et dont les bords sont constitués au N. par les monts de l’Aurès et de l’Atlas saharien, à l’E. par les monts de Matmata, au S. E. et au S. par la Hamada de Tinghert, au S. W. et à l’W. par les plateaux du Tademaït et du Mzab.

Nous avons effectué cette traversée par Touggourt, Ouargla, Hassi el Khollal, le Gassi Touil et Tanezrouft dans la Hamada de Tinghert.

Plusieurs problèmes se sont posés à nous dans ces régions. En voici un exposé en passant :

=De la mer saharienne plio-pléistocène.=

La mer n’a-t-elle pas occupé le fond de cette vaste cuvette crétacico-tertiaire sud-constantinoise dans les temps pliocènes et les premiers temps pléistocènes (quaternaires).

* * *

J’entends la mer, sous la forme d’un golfe lagunaire méditerranéen, avec de vastes formations deltaïques et d’estuaires dont l’ampleur serait explicable par le peu de résistance des formations drainées crétacico-tertiaires.

Cette lagune aurait eu des relations variables avec la mer suivant le rythme des mouvements eustatiques[2] et finalement, séparée au Pléistocène d’une façon définitive de la Méditerranée, elle se serait mutée en lac saumâtre, elle se serait asséchée progressivement et se serait réduite à un certain nombre de lacs salés dont les derniers survivants, les Chotts, subsistent peut-être parce que l’action de l’évaporation est équilibrée par les venues considérables d’eaux artésiennes qui se produisent dans ces régions et par l’apport des eaux superficielles.

Les oueds sahariens, cherchant à suivre le niveau de base dans ses positions successives, en un nombre de cycles encore indéterminés, se seraient progressivement et par stades gravés plus profondément à l’amont et auraient essayé de s’individualiser des lits vers l’aval, de se creuser des chenaux, de faire drainage, en des chapelets de lacs, communiquant peut-être seulement de façon intermittente lors des grandes crues, et dans lesquels ces oueds étalaient largement leurs alluvions.

L’asséchement progressif de ce vaste golfe lagunaire, de ce grand lac saumâtre, puis de ces lacs salés, ainsi que celui analogue d’autres golfes lagunaires sahariens (par exemple les golfes de l’Océan Atlantique vers le Djouf et vers Tombouctou) aurait apporté des perturbations dans l’humidité de l’atmosphère, à une période humide aurait succédé une période sèche et ces oueds seraient « venus » de moins en moins souvent, de plus en plus rarement, pour finalement ne plus jamais « venir » d’un bout à l’autre, mais seulement sur des fractions de leur cours et par extraordinaire, suivant des lits compliqués de barrages, « limites de venues de l’oued », de barrages de dunes faites par le vent, de bassins d’épandage, etc., etc.

En même temps, le climat désertique s’accentuant, le vent aurait pris de plus en plus d’importance comme facteur dans l’évolution du modelé saharien, vannant d’un côté les plages détritiques, soit marines, soit fluvio-marines et fluvio-lacustres, soit fluviatiles, entassant de l’autre les sables ainsi triés en des endroits de prédilection, et joint aux crises de ruissellement, à l’insolation diurne, à la gelée nocturne, à la sécheresse, accentuant par creusement et surtout élargissant de vastes dépressions ailleurs.

Le vent aurait mis un dernier accent aux modelés antérieurs en leur donnant leur caractère essentiellement désertique.

* * *

On sait que, depuis les travaux de Pomel et de Flamand principalement, beaucoup d’auteurs ont rejeté l’hypothèse d’une mer saharienne existant à la fin du Pliocène et au début du Pléistocène.

Et pourtant qu’y aurait-il d’invraisemblable à ce que la mer, ayant eu un niveau[3] très supérieur à celui qu’elle a aujourd’hui — plus élevé que le seuil de Gabès[4] — ait pénétré au Pliocène et occupé une partie de cette cuvette, pour en disparaître au Pléistocène suivant le processus indiqué, quand on constate sur les côtes d’Algérie (d’après le Général de Lamothe) des rivages marins anciens indiscutables de 60, 103, 148 et douteux de 204, 265 et 325 mètres d’altitude et qu’en Egypte on a fait des constatations de même ordre.

La région du seuil de Gabès échapperait donc seule à ce phénomène des variations du niveau de la Méditerranée[5].

Il n’est peut-être pas inopportun de rappeler :

1º Que le général de Lamothe a observé que les pouddingues fluviatiles de l’oued Biskra se terminent brusquement près de l’oasis, à 50 ou 60 mètres au-dessus de la plaine et à la cote 200 ;

2º Que Desor, Martin et Escher de la Linth ont trouvé dans le Souf, près d’Hassi Bou Chama, des coquilles marines, entre autres _Nassa gibbosula_ L., vivant actuellement dans la Méditerranée ;

3º Que Pomel lui-même a comparé certaines formations pléistocènes du Sahara aux atterrissements de l’estuaire de la Macta ;

4º Que la présence de terrasses pliocènes, pléistocènes, signalées par Flamand, de dunes anciennes dans le Souf, est très compatible avec l’existence d’une lagune s’asséchant et faisant varier les niveaux de base des cours d’eau sahariens ;

5º Que Flamand indique que le _Terrain des Gours_ (oligo (?) miocène) d’atterrissements continentaux est séparé des formations plus récentes de la région déprimée oued Rhir-Ouargla-oued Mya de la fin du Pliocène et du Pléistocène, par une falaise abrupte d’où se détachent de nombreux gours (gara Krima entre autres) ;

6º Que les idées de Flamand relatives à la « Carapace hamadienne » plio-pléistocène n’ont peut-être pas une grande valeur pour les formations diverses du Sud-Constantinois. Ces idées, fondées sur la seule découverte de deux exemplaires de _Limnea Bouilleti_ Mich. dans la région de l’oued Gharbi sont peut-être excellentes pour la « Carapace hamadienne » des hauts pays de l’oued Gharbi, mais ne peuvent certainement être adoptées pour celle du Sahara sud-constantinois, qui, par ses très faibles altitudes, en dessous de 300 mètres, est très distincte, sans des observations qui les confirment.

(Les observations de Flamand ne sont d’ailleurs pas plus probantes pour réfuter l’hypothèse d’un golfe de l’Océan Atlantique à l’Ouest, car elles ne portent pas sur les régions basses de l’Ouest) ;

7º Enfin, que le _Cardium edule_ L. est abondant dans certains dépôts pléistocènes.

On a déclaré que le _Cardium edule_ L. n’apportait ici aucune certitude.

Evidemment, c’est un mollusque qui s’adapte à des milieux très variés.

Dans la dépression qui suit le bord Sud de la Hamada de Tinghert, près de Temassinin, dont il sera parlé plus loin, dépression qui échappe pour le moment, par sa situation géographique et son altitude (370 m.), à l’hypothèse d’avoir été, au Pléistocène, une dépression marine ou en étroit voisinage avec la mer, j’ai rencontré en abondance _Corbicula saharica_ P. Fischer, _Melania tuberculata_ Mâll., mais pas de _Cardium edule_.

D’autre part, Flamand dit lui-même qu’il ne connaît pas de gisements de _Cardium edule_ dans le haut pays oranais. Il déclare que les dépôts à _Cardium edule_ sont les termes ultimes à l’aval des dépôts des oueds pléistocènes vers les Chotts constantinois d’une part, et vers le Bas-Touat, le Djouf-Taoudenni, d’autre part.

Comment se fait-il, s’il est vrai que le _Cardium edule_ a pu vivre dans des nappes d’eau n’ayant jamais eu aucun passé marin, aucune connexion avec la mer ou aucun étroit voisinage laguno-marin, comment se fait-il qu’il ne se trouve pas au Sahara, répandu d’une façon générale à l’état fossile, là justement où on peut être à peu près _sûr_ que ce cas fut réalisé et qu’il se trouve constamment en abondance à l’état fossile là précisément où il peut y avoir discussion ?[6].

Quelle raison donner de cette absence en gros ?

Il est curieux d’autre part de constater, s’il est vrai que le _Cardium edule_ vivait alors dans des espèces de chotts sans liaison avec la mer, que ce mollusque ne vit pas actuellement dans les chotts et nappes d’eau de l’intérieur.

Enfin, on ne doit pas oublier que dans les étangs du bord de la Méditerranée, en communication directe avec la mer, le _Cardium edule_ vit souvent actuellement sans être associé à d’autres mollusques marins et qu’il vit généralement en nombre dans les seuls étangs en communication avec la mer.

En général, il semble donc que le _Cardium edule_ ait nécessité, sinon toujours des eaux laguno-marines, du moins toujours un étroit voisinage laguno-marin qui n’est plus conservé dans certaines régions où on trouve actuellement le _Cardium edule_ à l’état fossile[7].

_Je conclus qu’on ne doit pas rejeter complètement pour le moment l’hypothèse d’un golfe lagunaire méditerranéen dans le Sahara sud-constantinois à la fin de l’époque pliocène et au début du Pléistocène, ni même également d’un golfe de l’Océan Atlantique vers le Bas-Touat, le Djouf et Taoudenni à la même époque[8]._

La question est encore ouverte.

L’établissement d’une carte saharienne de répartition du _Cardium edule_ arriverait peut-être à jeter un jour décisif sur cette question. En dressant cette carte, les Officiers du Sud rendraient un grand service.

=De l’origine de la dépression Sud-Tinghert.=

N’y aurait-il pas dans ces régions des dépressions pour le creusement desquelles on doit donner à l’action du vent un rôle essentiel ?

* * *

Jusqu’à maintenant, on avait admis l’existence, dans le Sahara sud-constantinois, d’un immense oued, se formant dans les montagnes de l’Ahaggar pour finir dans l’Oued Rhir et le Chott Melrir après un cours de plus de 1.300 kilomètres : l’oued Igharghar.

Au cours de ma mission, j’ai fait au sujet de cet oued des observations troublantes :

D’une part :

_a)_ A mon passage à Tanezrouft, j’ai constaté qu’en ce point où l’on fait traverser la Hamada de Tinghert par l’Igharghar, il y a bien un oued, mais qu’il coule du Nord vers le Sud, du Nord de la daia Tanezrouft à la daia Tanezrouft, au lieu de se diriger du Sud vers le Nord ;

_b)_ Il m’a semblé que la Hamada n’était franchie nulle part par l’Igharghar. Des militaires qui avaient parcouru cette région m’ont déclaré avoir eu la même impression. Je n’ai encore pu trouver personne qui ait vu, autre part que sur la carte, l’Igharghar traverser la Hamada ;

_c)_ Dans la dépression qui suit le Bâten (versant à falaises) de la Hamada au Sud, on rencontre en abondance _Corbicula saharica_ P. Fischer et _Melania tuberculata_ Mâll., faune sub-actuelle qui semble indiquer l’existence récente dans cette dépression d’une vaste « daia » ou d’une série de « daia » dans laquelle ou dans lesquelles les eaux venant du Sud se réunissaient.

Une partie de cette eau devait disparaître par évaporation, une autre partie pouvait être absorbée par les graviers, grès friables et autres formations crétacées perméables, s’enfoncer sous le plateau crétacé suivant le pendage si régulier de ces terrains vers le Nord et emprisonnées par les formations argileuses et marneuses intercalées dans ce Crétacé, alimenter le Nord en eaux artésiennes par une circulation sous pression en profondeur, dans le fond de la vaste cuvette crétacée comme cela continue à se produire actuellement.

Certaines « reculées » dans la Hamada de Tinghert, qui ont d’ailleurs donné leur nom à la Hamada[9], semblent comme des « manches » et des « culs-de-sac » d’absorption.

Et il convient de signaler également la présence d’entonnoirs d’effondrements et d’absorptions dus aux formations de gypse dans la Hamada, qui favorisent la disparition des eaux superficielles et jouent un rôle important pour la compréhension de la circulation souterraine de l’eau dans ces régions.

D’autre part :

_a)_ J’ai constaté, après d’autres observateurs, dans les gassis du Grand Erg Oriental, l’existence de galets d’origine vraisemblablement lointaine.

Si l’oued Igharghar ne traverse pas la Hamada de Tinghert actuellement, il semble donc, ainsi que d’autres oueds de cette région, qu’il l’ait traversée autrefois, avant d’être décapité peut-être par l’accentuation du creusement de la dépression Sud-Tinghert[10] ;

_b)_ A quoi attribuer la constitution des masses considérables de sable du Grand Erg Oriental si l’oued Igharghar ne traverse pas la Hamada, cet erg étant considéré jusqu’à maintenant comme les alluvions de sa zone d’épandage remaniées et modelées par le vent.

On doit admettre que le vent a étalé et entassé, étale et entasse encore, en des endroits de prédilection, et suivant une manière qui lui est propre, le sable obtenu par une sorte de vannage, soit des plages détritiques marines, ou fluvio-marines, ou fluvio-lacustres (les plus dépourvues d’humidité), soit des formations d’atterrissements (les plus sèches) des nombreux oueds descendant des bords élevés de la cuvette crétacico-tertiaire (Zab, Gantra, Tademaït, Tinghert, Hamada El Homra, Hamada Neïla), oueds ayant alluvionné et alluvionnant beaucoup dans cette partie à pente faible de leur cours et en raison du peu de résistance des formations drainées crétacico-tertiaires ; oueds dont certains, parmi lesquels l’ancien Igharghar (dont on a peut-être exagéré l’importance quant à sa contribution à la formation des sables du Grand Erg Oriental) poussaient peut-être leur cours supérieur jusque dans le Massif Central Saharien avant que le fossé Sud-Tinghert ne se soit creusé profondément suivant le processus indiqué plus loin.

On doit admettre également une production importante de sable aux dépens des formations crétacico-tertiaires par travail combiné de la gelée, de l’insolation, des orages violents, de la sécheresse et du vent[11] ;

_c)_ Enfin, à quoi attribuer le creusement ou l’achèvement et l’accentuation du creusement de la dépression Sud-Tinghert si l’Igharghar ne traverse pas, ou, plus exactement, ne traverse plus la Hamada, pour donner une pente à des affluents latéraux et une évacuation aux produits de leur travail.

Il y a lieu d’étudier cette dépression et de voir si c’est une dépression fermée :

1º Peut-être suit-elle le « Bâten » de Tinghert vers la Tripolitaine avec une légère pente vers l’Est plus ou moins cachée par les sables. Alors elle aurait une issue vers l’Est : c’est peu probable.

Un écoulement vers l’Ouest, vers In Salah, ne semble pas plus probable ;

2º Peut-être y a-t-il une issue vers El-Biodt où je n’ai pas passé et le lit de Tanezrouft serait un ancien lit abandonné par un de ces phénomènes de capture si fréquents au Sahara et dont j’ai observé des cas si typiques dans les Tassilis (par exemple le haut de l’oued Tassirt capté au profit du Tahihaout, et l’oued Tounourt, dont on voit un débouché abandonné sur la vallée de l’Irrarar près d’Amguid).

Des personnes ayant passé par El-Biodt, que j’ai consultées, n’ont pas eu cette impression ;

3º Peut-être doit-on voir là une sorte d’ancien lac, peut-être permanent, en lequel s’élargissait l’Igharghar dans les formations tendres de la base du Crétacé, avant de traverser les formations plus dures du haut de la série en défilé, peut-être avec légère contre-pente, dans lequel on doit expliquer, par cette légère contre-pente du thalweg, par des mouvements très récents, ou par des éboulements et des barrages limites de venues d’oued, le changement de sens de l’oued qui, n’ayant plus son cours régulier et _actif_ d’autrefois, aurait été impuissant à rétablir son sens primitif ;

4º Peut-être enfin est-ce une véritable dépression fermée, c’est-à-dire qui n’a pas d’écoulement superficiel facile possible, pas d’issue.

Et alors le creusement de la dépression ou du système de dépressions qui se trouve le long du versant méridional de la Hamada de Tinghert se serait fait ou plus vraisemblablement achevé depuis l’accentuation du caractère désertique du climat saharien, et par suite de la mise à nu des couches tendres du Crétacé, par combinaison de l’action alternée des orages violents[12], de la sécheresse, de la gelée, de l’insolation et de la corrasion (pour attaquer et réduire en poudre ces formations particulièrement peu résistantes de la base du Crétacé supérieur) et de l’action continue du _vent_, balayant au fur et à mesure les produits du travail de ces agents.

Le capitaine Cortier a déjà signalé que l’oued Oahnet, dans la Hamada de Tinghert, finissait en daia fermée sans traverser le troisième kreb de la Hamada.

L’oued Igharghar s’arrêterait également à Tanezrouft sans traverser ce troisième kreb dit d’In-Eddi — et ne serait donc pas un cas unique.

Non loin de là, la dépression de l’oued El-Chiati également au bas de la Hamada El-Homra (le prolongement de la Hamada de Tinghert dans le Sud-Tripolitain) semble un cas analogue, car je n’en connais pas d’écoulement certain.

L’oued Ech Chergui, au Fezzan, semble également finir dans la sebkra de l’oasis Djedid sans écoulement superficiel.

Enfin, il y aurait là en l’espèce de la dépression ou du système de dépressions Sud-Tinghert un cas analogue comme formation à celui des dépressions d’Egypte dont on attribue le creusement aux mêmes agents. (La dépression de Beharieh en particulier présente un caractère de similitude très remarquable ; elle est creusée, suivant Beadnelle, par ces mêmes agents dans les mêmes formations tendres crétacées).

* * *

Mais, jusqu’à maintenant on niait qu’il y ait dans le Sahara français des dépressions pour la formation desquelles la part de l’action du vent soit si considérable.