Part 3
—Entrevue! Oh! Vadia! Mais tu as dîné, soupé et pris le thé à côté d’elle! Ce Vadim! Tu as même parlé français, et elle a trouvé que tu t’en acquittais à merveille! C’est une maladie que d’être distrait à ce point! Il faut soigner ça, frère! Enfin, puisque cela t’intéresse tout de même, voici ce que c’est que M^{lle} Burdeau: une charmante et surtout une excellente Française. Elle donnait auparavant des leçons de sa langue maternelle à Kieff, où nous l’avons connue chez les Lavrovitch qui la recevaient souvent dans leur intimité,—car M^{lle} Burdeau est une personne bien née et d’une éducation parfaite.—Tu l’aurais remarqué, cher, si tu avais fait autre chose que de _l’entrevoir_ malgré une demi-journée passée à ses côtés. Depuis, elle a fait un héritage qui lui permet de vivre de ses petites rentes en s’arrangeant de l’ingénieuse manière suivante: contre une chambre et tout l’entretien dans une famille aisée, elle donne l’échange de sa conversation française pendant la durée des repas et le reste du temps qu’elle a libre. C’est une combinaison profitable pour les deux parties, car la vie est si bon marché chez nous, que nourrir une personne de plus ou de moins dans un ménage organisé ne fait pas une grande différence; quant à la chambre, mon Dieu! on se serre un peu plus! Nous n’avons heureusement pas beaucoup de préjugés à ce sujet, nous autres Russes, dit Katia en riant. Un sopha, une couverture, un oreiller, le tout caché par un paravent, et voilà le lit et la chambre à coucher trouvés! D’un autre côté, s’installer, pour une personne seule, et organiser un ménage, cela est assez dispendieux et, en tout cas, passablement compliqué, surtout pour une étrangère. Et ce n’est pas une chose bien fatigante que de parler sa langue maternelle pendant une heure ou deux par jour, en échange de tout cela... Bref, quand nous avons su au printemps que M^{lle} Burdeau désirait une place à la campagne dans les conditions énumérées ci-dessus, nous lui avons bien vite proposé de venir chez nous, et elle a accepté avec le même empressement. Nous entretenons ainsi notre français qui, à vrai dire, ne nous sert pas à grand’chose, mais qu’ignorer passerait pour un crime pendable aux yeux du monde que nous fréquentons deux ou trois fois par hiver. Madeleine Burdeau dit que nous parlons comme des Françaises qui... auraient passé quelques années à l’étranger! Viéra surtout; elle a même du plaisir à lire des poésies parnassiennes ou autres et les auteurs ultra-parisiens tels que Lavedan, par exemple, Gyp, Willy, Véber, et leur argot, délicieux du reste, n’est pas mince chose à comprendre pour une étrangère; tu en conviendras, si tu as lu quelque chose d’eux.
—Eh! Katia, ne fais pas de réclame, va! Nous sommes entre nous; il n’y a pas de jeune homme à marier caché dans le coffre de la calèche!
C’était Viéra qui, impatiente d’avoir été distraite de sa rêverie par la conversation qui s’entamait, interrompait Katia par une de ses bourrades habituelles.
—Viéra n’aime pas qu’on la loue, dit la petite idole à son tour; je trouve qu’elle a raison. On fait bien, on fait mal, qui a le droit d’approuver ou de blâmer? Ça ne regarde que soi, n’est-ce pas?
—Ah! ah! l’oracle, s’exclama Katia. Il ne parle pas souvent, mais quand il parle!... Dis donc, petite sœur, est-ce que tu vas t’attifer comme ça, là-bas, chez les Afanassieff, avec ces trois ridicules tresses et ton bouquet sur l’oreille? Il serait pourtant convenable, à la fin, de t’habiller et de te coiffer comme tout le monde, car tu feras rire de toi avec tes robes sans forme et tes cheveux nattés à l’Assyrienne.
—Katia, tu es détestable, fit Viéra gravement. Tout t’est matière à plaisanteries et à sarcasmes! Sans compter que tu as tort, car Sacha est ravissante ainsi; oui, ravissante, et quiconque voit autrement que par la convention des modes le dira; sans compter, donc, que tu as tort, je te dirai, ma pauvre sœur, que c’est toi qui es affreusement ridicule avec certaines poses que tu prends à présent. Car, autant une vraie Française qui ne vise pas trop à l’artificiel est gentille, autant une Russe jouant à la Française est intolérable et grotesque, oui, grotesque. Tiens, ça me rappelle ces ours qu’on exhibe dans nos cours et qui dansent quand le montreur leur dit: «Micha, eh! Micha! prouve donc aux hommes, frère, que tu sais faire comme eux!» Quant à Sacha, ajouta Viéra à voix très basse en se penchant, comme pour rajuster quelque chose à son manteau de voyage, quant à Sacha, n’y touche pas, sœur, pour l’amour du ciel, n’y touche pas, même pour la plaisanter, car tu n’en as pas le droit; non, aussi vrai que je t’aime malgré tes taquineries incessantes, tu n’as pas le droit de toucher à Sacha, tu n’en as pas le droit, sœur!
—Eh! laisse-moi tranquille avec tes grands mots! Tu es toujours là comme un trouble fête, à rendre important tout ce qui ne l’est pas.
—Mes chéries, mes chéries! supplia M^{me} Erschoff que le moindre mot de mésentente entre ses filles bouleversait, mes chéries, qu’est-ce que ça signifie donc? Vous vous adorez, c’est un fait, et quand vous êtes ensemble il faut toujours que vous vous disputiez. Qu’est-ce que cela signifie donc? (Vous êtes pourtant toutes les trois si parfaites, semblait dire le regard désolé et ravi de la maman; qu’est-ce que cela signifie donc que vous ne pouvez pas vous entendre?) Tenez, nous allons déjeuner, cela nous remettra en bonne humeur; nous étions si gais tout à l’heure! Andreï, arrête tes chevaux sous ce grand hêtre, à gauche; nous y serons parfaitement, à l’abri du soleil qui brille déjà à aveugler, le sournois!
—Si Sa Seigneurie daignait me permettre, objecta Andreï en se grattant l’oreille de la main gauche restée libre, je lui ferais humblement observer que d’ici à cinq minutes, en entrant dans la forêt par ce chemin, là-bas, qui est le nôtre, nous rencontrerons une grande place semée d’herbe que les chevaux pourront paître pendant que les hommes déjeuneront, hi! hi! hi! et nous serons là aussi bien à l’ombre qu’ici, car il y a non seulement un hêtre dont le feuillage est aussi épais que le toit d’une isba, mais encore des chênes, des bouleaux, des pins...
—C’est bon! Va.
Jamais Andreï n’avait su obéir sans faire d’observation, sauf peut-être quand il recevait l’ordre d’enlever ses chevaux; c’était une chose connue et... acceptée. Le dernier mot devant fatalement rester à son obstination, on n’aurait fait que perdre du temps en essayant de regimber. En ce moment, il est vrai, les raisons qu’il donnait étaient assez plausibles; on le laissa donc mener sa troïka où il voulait. Lorsqu’il eut arrêté ses bêtes à l’endroit désigné, les voyageurs descendirent de la calèche et se promenèrent dans le cirque de verdure pendant que Mavra secouait les manteaux, allumait le samovar et préparait tout ce qu’il fallait pour le rustique déjeuner.
—Vad, tu es triste ce matin? demanda Viéra en s’approchant du cousin Dimitrieff qui arpentait solitairement l’herbe humide de rosée de ce délicieux espace découvert.
—Triste? Non pas, petite sœur.
—Mélancolique, alors?
—Mélancolique, oui. Ah! tu comprends, toi, la différence qu’il y a entre la tristesse et la mélancolie? Il y a tant de gens qui confondent!
—Ceux qui confondent, ce sont les gens grossiers, inhabiles à saisir les nuances. Dis, Vadia, est-ce que tu ne trouves pas qu’il est meilleur d’être mélancolique que gai? Je ne sais pas, mais moi, quand je suis gaie, c’est comme si c’était simplement quelque chose de nerveux; cela m’exalte, mais ne me donne pas la sensation du bonheur... tu comprends? Tandis que quand je suis mélancolique, c’est bien l’état normal, et par conséquent harmonieux, par conséquent exquis, de mon cœur.
—Eh! mais, je crois, chère sœur, que nous nous entendrons désormais!
—Je le crois aussi, Vadim.
—Quel âge as-tu, Viéra? Nous nous sommes si peu vus ces derniers temps, et avant, tu étais fort jeunette...
—Avant, Vad, c’était tout naturel, avant; je ne suis pas venue au monde avec ma raison de jeune fille. Mais à présent que j’ai dix-huit ans, je réfléchis, j’ergote, et il me pousse des idées dans le cerveau en quelques secondes, comme les oronges et les cèpes poussent en une nuit au pied des arbres de nos forêts. Et ça m’amuse beaucoup, tu sais, oh! beaucoup, de découvrir de nouvelles fleurs dans le jardin secret de ma pensée.
—Je crois bien... Une radieuse pensée de dix-huit ans, quelles fleurs parfaites elle doit donner! Et ton cœur, ma petite sœur, ton cœur fait-il aussi éclore de fraîches corolles? Aimes-tu, Viéra?
—Je pourrais, dit la jeune fille sans plaisanter et sans rougir, te répondre que tu es indiscret; mais non, le pacte d’amitié que nous venons de conclure t’absout de toute curiosité et te donne droit à ma pleine confiance; aussi je te le dis, Vadim, j’aime, oui, j’aime.
Non moins gravement et non moins simplement, le jeune homme prit la main de sa cousine dans les siennes, la baisa avec tendresse et lui dit:
—Que ton amour ne soit qu’un long bonheur!
—Et tu ne me demandes pas qui? Tu as deviné, peut-être?...
—Hum! Enfin, je ne sais pas... Tu vas voir. Procédons comme pour les charades: mon premier est le héros d’un chef-d’œuvre de Pouschkine, mon second a l’honneur d’appartenir à notre père le tzar, mon troisième...
—Es-tu perspicace! Non, mais vraiment, comment as-tu pu savoir?
—C’est bien simple, ma chérie. Mais les amoureux sont si naïfs qu’ils s’imaginent toujours pouvoir impunément rougir quand on prononce un certain nom; tracer sur la terre des sentiers des initiales uniformément pareilles, poser des questions qu’ils voudraient faire croire candides avec une voix trébuchante d’anxiété, sans que l’observateur, témoin de ces éternels et puérils manèges de la passion qui se cache, conçoive le moindre des soupçons!... Ma pauvre Viérotschka, n’es-tu pas, lorsque j’ai proposé à tante de faire une visite aux châtelains de Boutcha, devenue tout à coup gaie comme un chardonneret et rouge comme une petite fraise des bois?... N’as-tu pas, plus tard, donné dans le piège que je te tendais en répondant de la voix la plus indifférente du monde—du moins prétendais-tu la rendre telle—aux questions que je te faisais sur Evguénï Nikolaïévitch, alors que tu mettais une chaleur particulière à me vanter son frère Serguié?... Ne t’ai-je pas vue, enfin, effacer d’une ombrelle alerte une trentaine d’E et autant d’N sur le sable de l’allée aux glaïeuls quand je suis venu t’y rejoindre à pas de loup, avant-hier midi, à l’heure où tu nous croyais tous en train de faire la sieste?... Après cela, il faudrait être bien aveugle, n’est-ce pas, pour ne pas se rendre compte?
—Sais-tu, Vad, que tu ne te comportes pas trop mal pour un savant?
—Un savant qui n’a pas encore atteint sa croissance!... «En herbe», comme on dit en français.
Et le jeune homme prononça effectivement ces mots en un français très correct.
—Mettons en fleur, répondit Viéra dans la même langue.
—Tu me flattes, continua Vadim en russe; mais si savant il y a, n’oublie pas que ce savant, entre autres sciences en ie, s’occupe aussi un peu de psychologie; il est donc tout naturel qu’une chose aussi intéressante que l’âme d’une cousine-sœur ne lui soit pas restée indifférente! Et maintenant, chère petite, je te dis seulement: Sois heureuse! Tu mérites de rencontrer le Bonheur, que le Bonheur ne te fuie pas!
Un peu de solennité accompagnait ces mots; le sifflement d’un merle y répondit, d’un mélèze voisin. Et comme au même instant Mavra criait: «Aho! aho!» dans ses mains arrondies en porte-voix, les jeunes gens firent volte-face et se dirigèrent vers l’endroit où le samovar fraîchement écuré, laissant échapper en spirales son épaisse vapeur blanche, ressemblait sous la clarté du ciel à un précieux encensoir d’or...
* * * * *
—Clic! clac! Eh! petits!
Les chevaux d’Andreï s’ébrouent de nouveau, font sonner gaiement les clochettes de leurs fronts, et la calèche, paresseuse personne aux jointures d’arthritique, se remet en route, accompagnée du chant des grillons éveillés. Regaillardis par le thé savoureux et ce piquant déjeuner sur l’herbe qui ressemble à une escapade, les voyageurs sont follement gais.
Katia jacasse, Vadim riposte, Viéra approuve, Sacha sourit... Maman a enlevé son chapeau qui la gêne, et son capuchon de toile grise rabattu de guingois sur ses cheveux, suit l’accord général, de l’air béat de ces bons moines aux joues rebondies qui battent la mesure au lutrin sur les tableaux de genre. Andreï entame avec ses chevaux un colloque éperdu: «Eh! le brûlé! pas de ça, frère! On connaît tes trucs, je te dis! Voyez-vous ce rusé qui trotte mou comme un ver et se fait traîner par les autres! Clac! attrape!... Doux, doux, mes petits pigeons!... Soleil! la tête un peu comme ça. Ça te fatigue, mon fils? Il fallait le dire!»
Seule Mavra, longtemps bercée par la chanson du samovar, les joues brûlantes d’avoir soufflé sur la braise rouge, dort sur le siège de la calèche où elle s’est, prévoyante, calée derrière un rempart de colis. Sa taille a pris le mol abandon du sommeil, et sa tête, coiffée de l’«otchipok» rouge à fleurs, dodelinant au rythme des grelots semble dire: «Riez, riez, jeunesse! le chagrin, ce serpent, assez tôt changera en pleurs la joie de vos yeux mutins!»
Il est dix heures du matin à peine, quand la troïka franchit la porte cochère en bois ajouré qui défend la cour de la maison seigneuriale de Boutcha.
IV
PAR les soirées de juin à la brise si molle, au ciel si doucement bleu, l’on ne s’enferme pas pour souper, à la campagne, quand on possède une terrasse ou bien un endroit quelconque en plein air où la table et le couvert se puissent décemment dresser. Le châtelain de Boutcha, sa famille et ses hôtes, avaient donc pris le thé sous l’auvent fleuri du «kryltso», sorte de perron qui fait partie de toute maison russe, somptueuse ou humble, au village. Et le dernier verre du blond liquide dégusté, les remerciements adressés au Seigneur pour les délicieux kalatchi quotidiens accompagnés de fruits si savamment confits, les jeunes gens, laissant l’âge mûr aux réminiscences rebâchées du passé, s’éloignèrent deux à deux vers le fond du parc embaumé par l’arome subtil des tilleuls, de la verveine et du jasmin.
Que la sympathie eût décidé le choix des couples, il nous paraît superflu de le dire... A leur tête, Katia, moulée dans un onduleux fourreau de guipure bise, marche donnant le bras à Serguié, le fils aîné de Nikolaï Sémionovitch. Viéra vient après, toute bleue dans sa toilette de crêpe assortie au bleu de ses yeux, et Evguénï, le frère de Serguié, que Katia, toujours taquine, appelle depuis le dîner «Evguénï Onéguine», porte son éventail. A quelques pas de ces promeneurs, se détachant sur la verdure d’un buisson, une mince silhouette arrêtée au milieu du sentier semble hésiter à s’engager plus loin. Vadim, penché vers elle, la supplie avec des mots très tendres, et Maria Pavlovna peu à peu se rend à ses instances... Enfin, pour fermer la marche, Nadiéjda, la sœur cadette de M^{me} Ilnitskaïa, et Sacha, ravissante comme toujours dans sa robe à longs plis flottants qu’elle a, pour complaire à son aînée, serrée aujourd’hui à la taille par une ceinture de faille brodée, se racontent, entrelacées, les mille riens chers aux toutes jeunes filles.
Lorsqu’ils sont arrivés au bout de l’allée qui mène du perron au centre du jardin, les couples se dispersent et s’enfoncent, chacun de son côté, dans les profondeurs mystérieuses des sentiers latéraux. Et l’éternelle musique des cœurs commence ses duos en sourdine:
—Katia, ma chérie, ma bien-aimée Katia, que je suis heureux de vous revoir, dit Serguié en baisant à pleine bouche une main qu’Iékatérina—pour la forme, hâtons-nous de l’ajouter—essaie de lui retirer. Que c’est bon, ces baisers sur une petite peau lisse!..... La main!..... oui, la main, quoique l’homme l’ait vouée à de prosaïques besognes, est faite pour le baiser, c’est une chose d’une évidence indiscutable!..... Eh! laissez donc, méchante! Tout cela n’est-il pas à moi de droit! N’êtes-vous pas ma fiancée, Iékatérina Piétrovna, ma Katia?.....
—Votre fiancée, pas encore, Serguié Nikolaïevitch, puisque nos parents n’en savent rien!
—N’en savent rien! Ah! chérie! Tu n’as donc pas vu ces regards échangés par nos deux mères, ces airs ravis, ces signes de tête complices?... Mais pas plus tard que ce soir, à l’heure qu’il est même, je parie, ils sont en train de discuter nos chances de bonheur! Avant d’avoir conquis mon grade d’officier de marine, je ne voulais pas parler catégoriquement de ces choses, tu comprends, car—les parents sont les parents—on n’y aurait répondu que par des objections; mais à présent que je puis me présenter dans toute l’assurance de ma position faite, je n’attends plus que ton approbation, ma Katia, pour prier maman de faire auprès de ta mère la démarche qu’exigent les convenances. Iékatérina Piétrovna Erschoff, faites-vous l’honneur à Serguié Nikolaïevitch Afanassieff de lui accorder votre main?... Votre petite main molle aux ongles roses, à la peau de bébé?...
Serguié avait arrêté Katia d’un geste, mis un genou en terre devant elle, et malgré le comique voulu de sa pose et de l’intonation de sa voix, attendait infiniment ému que la jeune fille lui répondît. Lorsque les lèvres de celle-ci eurent enfin exhalé un «oui» faible comme un soupir, il se releva, devint très grave, et d’une voix où vibrait l’accent d’une tendresse profonde, il dit lentement:
—Iékatérina Piétrovna, pour la vie je vous aime!
Oh! les minutes exquises qui suivirent cet échange de deux vies! Le silence divin qui scella ce pacte de deux cœurs! Un seul mot maintenant ne suffirait-il pas à rompre le charme de ce leurre éternel et magique qu’est le serment des fiancés?
La nature elle-même semble consciente de la solennité de l’heure; les grillons ont suspendu leurs cris stridents, et les mouches bourdonnantes se posent, lassées, sur les corolles; les crapauds, informes et fatidiques, bavent en silence sur la mousse des sentiers... les couleuvres dorment roulées en cercle, et les oiseaux, remettant leurs trilles à l’aurore, se cachent muets sous la feuillée, de crainte d’effaroucher par leurs chants le Bonheur qui s’avance...
Iékatérina et Serguié marchent lentement, les mains unies. Devant eux s’ouvre un chemin si propice à la lenteur des pas et aux haltes qu’on le dirait créé exprès pour enchanter la promenade des amants... Le jeune homme qui souvent y est venu songer seul, entraîne sa fiancée sous le mystère des arbres qui le bordent, ravi de partager avec la mince poupée de chair et d’os, dont le fantôme hantait alors ses rêves solitaires, le charme de ce lieu plein d’ombre et de silence.
Contre les murailles de verdure que forment les tilleuls aux bras enlacés, des bancs, de place en place, sont posés. Ils invitent les promeneurs à s’arrêter pour jouir en repos de la fraîcheur que retient leur ombre séculaire, et du parfum si fin dont les petites fleurs, cachées sous la doublure ouatée des feuilles, embaument.
Serguié y fait asseoir sa compagne, prend place à côté d’elle, scelle à ses doigts amoureux la douce main qu’il vient de conquérir...
Et Katia, la folle et tapageuse Katia, la Katia au cœur insouciant d’oiselle qui lisse ses plumes, interroge d’un œil grave à la voûte du ciel, où lentement ils naissent, ces mondes insondables que sont les pâles étoiles...
* * * * *
Au centre du jardin, là-bas, quand les couples en se dispersant ont porté aux hasards des allées leurs pas unis, Viéra et Evguénï se sont à leur tour engagés dans le dédale des sentiers sans nombre dont le parc de Boutcha—une vraie forêt de vingt déciatines, transformée en jardin—se sillonne.
Le jeune homme, très timide, ose à peine commencer l’entretien. Il faut que sa compagne, dont l’amour calme et sans fausse pudeur conserve toute sa présence d’esprit, l’encourage pour éviter la gêne d’un tête-à-tête longtemps silencieux. Ce sont les mots banals qui conduisent le plus sûrement aux phrases importantes, aussi est-ce par eux que le couple débute.
—Un beau soir, fait la jeune fille pour dire quelque chose.
—Oui, en vérité, c’est un beau soir, répond, comme un écho, l’interpellé.
—Comprenez-vous, Evguénï Nikolaïevitch, que l’on puisse habiter la ville et rechercher l’agitation des bals, des théâtres, du monde, quand la nature est là, à portée de la main, et nous donne gratuitement les plus beaux spectacles qui puissent émouvoir le cœur et les yeux de l’homme?
—Mais pas de tous les hommes, Viéra Piétrowna, puisque, pour la plupart, ces jouissances que nous prisons si fort sont lettre morte... Soyons contents, d’ailleurs, car si tout le monde se mettait à aimer la campagne et à comprendre la nature, la nature et la campagne deviendraient bientôt des plus fastidieuses. Car, où retrouver alors la solitude des mille déciatines de terre qui nous entourent, la poésie des espaces rustiques que l’on est seul à savourer avec les bêtes et deux ou trois moujicks incultes, aux vêtements harmonieux, qui ne vous gâtent pas votre joie, eux, par leur admiration intempestive?... Toute la beauté, par conséquent, et tout le charme que la nature, dénuée du moindre contact avec la civilisation peut seule donner... Je vous le demande, Viéra Piétrowna, que deviendraient les passionnés du silence et de la paix des solitudes vertes, si tout à coup les gens des villes se mettaient à partager leur enthousiasme et à conquérir, comme les allées d’un parc public, les chemins de nos forêts et de nos steppes?
—Eh! mais voilà une chose à laquelle je n’avais jamais pensé, Evguénï Nikolaïevitch, répondit la jeune fille en riant, et qui, d’ailleurs, n’arrivera pas, soyez tranquille! Vrai, vous prenez un air désolé comme si une conspiration de toutes les âmes frivoles du monde menaçait réellement d’envahir votre Boutcha. Et peut-être, Evguénï Nikolaïevitch, est-ce à mon intention que vous parlez des gens qui vous gâtent les joies de la rêverie par leurs exclamations fastidieuses?... J’ai dit: Voilà une belle soirée.
Malgré la droiture de Viéra, ceci était une indiscutable coquetterie de sa part. Evguénï répondit:
—Comment pourrais-je penser à vous lorsque je dis: Des gens? Des gens, Viéra Piétrovna, c’est la foule; c’est une multitude indifférente et quelconque; et vous, vous êtes une, pour moi, Viéra! Oui, vous êtes pour moi la Seule, l’Unique; ne le saviez-vous pas?
—Je m’en doutais, répondit la jeune fille simplement, mais je voulais que vous me le disiez, Evguénï.
Elle appuya sur ce prénom avec tendresse.
—Alors, vous aussi, vous m’aimez? Un peu, dites? fit la voix hésitante du jeune homme.
—Non, pas un peu. Profondément; oui, profondément.
—Ah! chère!
Un lent et silencieux baiser sur la main de Viéra compléta cette phrase. Evguénï, suffoqué de bonheur, eût été incapable de la finir par des mots. Ce fut la jeune fille qui, la première, revint à elle.
—Maintenant que nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire, Evguénï Nikolaïevitch, dit-elle en plongeant dans les yeux du jeune homme son regard honnête et bleu, nous pourrons attendre sans trop d’impatience que les deux années nécessaires à l’achèvement de vos études s’accomplissent. Je ne vous demande pas si vous me resterez fidèle jusqu’alors, car ce sont là, en vérité, des questions bien oiseuses. Connaissons-nous nous-mêmes le fond de notre cœur, et pourrions-nous, lorsque nous savons à peine ce qui s’y passe au moment où nous parlons, répondre de son avenir?... Je crois en vous, je crois en votre loyauté, mais cependant, à Dieu ne plaise! si ce malheur de ne plus être aimé par mon Evguénï, devait m’arriver un jour, du plus profond de mon âme je jure aujourd’hui que je ne garderais contre lui ni rancune ni colère. Dites-moi ceci aussi pour votre compte.
—L’étrange serment! Mais puisque vous le voulez, Viéra, qu’il en soit fait selon votre désir. D’avance, bien-aimée, je vous absous... Ah! non, ce sont là de trop cruelles paroles, je ne puis achever!