Part 2
Sacha, la moue fermée, passe en silence et ne regarde seulement pas la vieille bonne.
Elle avait ainsi ses heures de mutisme, où, pour rien au monde, on n’eût tiré un mot de sa bouche têtue. Mavra le savait; aussi ne s’en étonnait-elle point et ne cherchait-elle pas à vaincre l’obstination de sa chérie. Il lui suffisait, du reste, pour être contente, de parler elle-même à l’enfant, et de s’enivrer de tendresse au son de ses propres paroles.
—Rose fleurie, petite campanule bleue, ma douce, ma jolie, ma dorée!
Mais la «douce», la «jolie», était déjà bien loin, glissant, souple et sans bruit, sur ses sandales nattées, l’air vraiment d’une idole archaïque sous les plis flottants de sa longue robe de nuit, dont la forme lointaine évoque une tunique, et les trois serpents bruns de ses tresses dénouées...
Pourtant, voici que le visage fermé s’anime. C’est que, d’un taillis de viornes une boule blanche a bondi, s’est arrêtée aux pieds d’Aleksandra après avoir roulé plusieurs fois sur elle-même, et, câline, se frotte avec délices à la chaussure de tille. Dans cette boule blanche on distingue maintenant un tout petit nez rose, des oreilles semblables aux valves d’un coquillage, et deux yeux d’aigue-marine striés de zigzags fauves. C’est Bielka,—la blanche ou l’écureuil, ces deux mots étant pareils en russe,—la chatte aimée de M^{lle} Erschoff.
Une agile inclinaison de la jeune fille vers le sol, et la boule blanche disparaît dans les plis de la chemise où deux bras nus lui font une niche chaude. On ne voit plus rien de la chatte, si ce n’est un bout de patte dont les ongles bien sages se cachent sous la fourrure, et l’on se demanderait où tout ce corps souple a passé, si le bruit d’un ronron éperdu de volupté ne venait de temps à autre, sortant des profondeurs du peignoir, dominer le bruit des branches froissées sur le passage d’Aleksandra. L’on atteint ainsi la forêt où le concert des oiseaux étourdit.
Bielka s’agite dans sa prison. A un trille plus perçant que les autres, sa tête émerge de la batiste, et ses yeux attentifs fixent un point de l’arbre où, cachée à demi par les feuilles, une touffe de plumes grises palpite. Aleksandra, maintenant, la retiendrait en vain, car l’instinct qui s’éveille dans sa chair de fauve ne connaît que la proie, et la minuscule tigresse ne se gênerait pas pour briser d’un coup de griffe les liens qui l’empêcheraient de bondir vers l’ennemi.
Sans plus s’inquiéter d’elle, Sacha poursuit sa route, répondant par de légères caresses sur les troncs qu’elle frôle, aux bonjours de ses amis les arbres.
Dans la forêt, elle est vraiment chez elle. Troncs zébrés des bouleaux, membres trapus des chênes, feuillage sanglant des hêtres rouges, frêles rameaux des sorbiers, chaque hôte de l’asile mystérieux est un être vivant pour Sacha, et le langage qu’il parle trouve écho dans son cœur.
Lorsqu’elle découvre dans l’écorce des géants alignés sur sa route une plaie faite par le couteau des gamins inconscients, son cœur bondit, et dans ses nerfs passe la même sensation que si l’on eût meurtri sa chair à elle. Que de fois elle avait accosté les fils des paysans ou les petits vagabonds dont la forêt se peuple, pour les initier à son amour des choses!
—Enfants, leur disait-elle, les plantes doivent être vos amies plus que les hommes, car elles ne vous causent jamais de mal, elles; au contraire, elles vous font tout le bien qu’elles peuvent. Voyez les arbres; ils vous donnent le bois pour chauffer vos isbas; leurs feuilles égaient vos yeux, et, réunies en dôme, vous ménagent un abri contre le soleil trop brûlant. Quant à leurs fruits, s’ils ne servent pas à caresser vos palais, petits gourmands, ils engraissent le bétail et réchauffent les poêles des indigents. Puis les baies; qu’elles sont jolies, n’est-ce pas? Et quel remède la plupart d’entre elles apportent à vos bobos! Vois le sureau, Pavel, c’est le jus que la barinia a extrait de ses boules noires qui t’a guéri l’année passée de ta bronchite; les sorbes font digérer l’estomac paresseux; l’airelle apaise la soif; la mûre fait taire la toux. Et le kalina, avec ses perles rouges... les framboises, les myrtils?... Ah! ah! petits coquins! vous vous en payez, hein! de toutes ces bonnes choses-là?... Ne faites donc pas de mal aux plantes qui sont des créatures vivantes comme vous, et que vous devez aimer, comme la parole de Christ prescrit d’aimer vos frères.
Les discours de Sacha péchaient bien un peu, parfois, par la logique, car ses auditeurs, s’ils avaient été plus hardis, auraient pu lui objecter quelques cas où d’affreuses crampes d’empoisonnement avaient bouleversé leurs petits ventres trop curieux; mais lequel d’entre eux aurait osé élever la voix pour combattre les arguments de la jolie barichnia?... Ils l’écoutaient bouche bée, moqueurs à peine, qui disait ces singulières choses, et comme l’âme russe, même celle des humbles, est accessible à tout ce qui est subtil, les têtes mal peignées s’inclinaient sur les poitrines et méditaient ce qu’elles venaient d’entendre.
Et il est un fait certain, c’est que, depuis qu’Aleksandra a fait appel à la pitié des enfants pour les arbres, les attentats sont devenus bien plus rares dans la forêt. Aujourd’hui, par exemple, la promeneuse n’en constate pas un seul, et elle serait heureuse, oh! heureuse... si, malgré l’indulgence des choses créées qui lui sourient depuis l’aurore, son cœur ne s’était empli ce matin, comme en maints autres jours, hélas! de brumes ténébreuses que rien, pas même le contact avec sa forêt bien-aimée, ne parvenait à dissiper.
Une heure encore la petite idole erre ainsi dans le dédale des troncs, s’enfonçant de plus en plus dans les sombreurs du bois qui, maintenant, devient étrangement silencieux. Plus un trille, plus un cri... La feuille se tait et n’est même plus frôlée par une caresse d’aile... Et ce calme inattendu a quelque chose d’épeurant qui oppresse.
Cela tient à ce qu’à cet endroit l’eau souterraine est très proche du sol, et que, sans former des marais à proprement parler, cette portion de la forêt dégage une humidité lourde, malsaine, qui, à de certaines époques, répand la fièvre dans le village, et que l’instinct des oiseaux redoute.
Sacha passe vite pour retrouver l’air pur. Un détour à droite, puis à gauche, et une immense allée de noisetiers se déroule, alignés symétriquement par la main de l’homme dans le désordre divin de la nature. Coupant obliquement cette allée que des ornières sillonnent (car c’est la route de la commune qui mène à la bourgade voisine) un sentier riant passe et se perd dans l’ombre du bois. Il est bordé, de chaque côté, d’une herbe à feuille spatulée, que deux chèvres attachées au tronc d’un sorbier broutent, tandis qu’à dix pas de là un sifflement joyeux décèle la présence du pâtre.
Au bout de ce sentier, une isba grande comme un pigeonnier montre son toit de chaume. De chaume!... On devine qu’il en est fait, mais ce n’est pas par ce que l’on en voit, car la vipérine, la joubarbe, les giroflées, la mousse, l’ont recouvert tout entier et l’ont fait ressembler à un tertre fleuri.
Les murs de la chaumière aussi disparaissent sous les plantes. C’est un enlacement fou de vigne sauvage, de clématite à calices mauves, de capucines et de liserons qu’une baie, grande comme un mouchoir de poche, perce seule. Dans l’encadrement de cette baie, une tête, serrée par la coiffure petite-russienne, se montre.
—Ah! te voilà, petite seigneuresse! Viens vite, car le borschtch s’évapore sur mon fourneau; il n’en restera bientôt plus.
—Bonjour, matouchka, répond à peine Aleksandra...
Mais un rapide éclair de tendresse a passé dans ses yeux si fixes tout à l’heure, et la vieille femme, qui a surpris ce scintillement de la pierre rare qu’est pour son cœur d’esclave la frêle barichnia, se met à sourire d’allégresse.
Le voilà enfin découvert, ce mystère des déjeuners hâtifs dont Mavra se plaint!... Au seuil de la cabane, sous l’auvent parfumé par les fleurs de l’été, se dresse une table de bois blanc sans nappe où une cuillère de laque à ramages, travail des paysans, est posée solitaire. Sacha s’assied devant cette table sur l’escabeau scellé au mur de la chaumière, et, avidement tournée vers la porte entr’ouverte, guette les mouvements d’Evlampia qui remue quelque chose dans l’ombre de la chambre.
—Tiens, mon cœur, fait la vieille femme, en déposant devant la visiteuse un pot d’argile d’où une vapeur aigre et savoureuse s’échappe. Veux-tu aussi du lard?
L’idole fait signe que non, et mange avec délices le potage aux betteraves.
Sous les cils de soie brune se glissent de temps à autre, pareille à un lézard peureux, une de ces fauves lueurs dont l’étrangeté inquiète l’observateur...
—C’est bon, fit-elle quand elle eut fini.
—Et tu viendras demain aussi? demande ardemment Evlampia.
—Demain et tous les jours, répondit Sacha à voix basse. Je t’apporterai en échange des concombres et du gruau.
—Oh! mais il ne faut pas, mon amour!
—Eh! laisse donc; est-ce qu’une barichnia peut venir manger ta soupe tous les jours sans te rétribuer pour cela?
—C’est juste, répondit la vieille femme humblement. Veux-tu voir les abeilles?
—Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui je suis mauvaise, vois-tu, et il ne faut pas que je touche aux bêtes du bon Dieu...
—Peut-on dire!...
Mais la jeune fille avait assez parlé. Tout ce qu’elle avait dit, même, n’était sorti de sa bouche qu’à sons rauques et brefs. La Petite-Russienne connaissait ces accès et ne s’en étonnait pas plus que sa sœur Mavra. La tendresse des deux femmes était, à vrai dire, autant faite de tous les caprices qu’Aleksandra leur imposait, que de l’admiration fervente éprouvée par ces créatures frustes devant la jolie gracilité de l’idole, et de la pitié qu’elles ressentaient, sans se l’expliquer, ni même se l’avouer, en présence de l’être énigmatique et étrange qu’était la petite barichnia.
Comme la jeune fille, déjà, se levait pour partir, Evlampia demanda:
—Tu n’attends pas Danilo? Il est allé chercher du thé dans la lafka; il sera ici dans un quart d’heure au plus.
Le fin visage se crispa d’impatience.
—Laisse-moi tranquille avec ton Danilo.
—C’est qu’il a appris pour toi un si bel air de balalaïka! Ça fait comme ça: tu, tu, tu... la, la, la, la, la... tu, tu, tu...
Sans plus répondre, Aleksandra arrachait de ses mains fiévreuses une touffe de clématites, tourmentait un instant les tiges des fleurs entre ses doigts, puis les piquait dans ses tresses dénouées. Cela fait, elle tourna le dos à Evlampia, rejeta d’un mouvement brusque de la tête ses nattes en arrière, et s’éloigna de l’isba en faisant craquer sous ses sandales les brindilles de bois mort dont le sentier était jonché.
—Au revoir, ma gentille, lui cria la pauvre vieille femme résignée.
O cœurs russes! humbles cœurs des humbles russes! qui vous donnera le rayon de miel des douces paroles, la claire lumière des regards amis?... Qui partagera avec vous le pain et le sel de la fraternité, pauvres cœurs humbles des humbles Russes?...
Arrivée de nouveau à l’allée des noisetiers, au lieu de reprendre le chemin qu’elle a suivi pour se rendre de la villa à la maisonnette d’Evlampia, la jeune fille s’enfonce à gauche sous le dôme des branches grêles, puis, ayant ainsi marché pendant quelques minutes, s’engage à travers la forêt sans le secours de sentiers ni de routes.
Les fougères aux feuilles tendres, touffues comme des buissons, caressent ses jambes sans bas que la robe relevée très haut découvre; entre ses sandales et la peau de son pied nu des barbes de mousse se glissent et le chatouillent gentiment; des baies mûres, accrochées au passage par les cheveux, s’éparpillent sur ses tresses qu’elles font ainsi ressembler aux chevelures chargées de joyaux des filles de l’Orient... Un cri jaillit de l’arbre, une flèche emplumée passe, et, dans l’entrelacement des plantes menues dont le sol est feutré, des lézards filent par zigzags, poursuivant les bestioles qui deviendront leurs proies. C’est l’ivresse sans nom du matin; l’inénarrable accord de splendeur et de paix dont la forêt est faite à l’aube.
Mais voici qu’un charme inattendu vient s’ajouter à tous les autres charmes...
Au milieu d’une tache claire que la mousse plus drue fait sur le sol à cet endroit, entre les troncs zébrés de cinq bouleaux pleureurs, un mince filet d’eau, s’échappant de la fissure d’une roche,—venue là, on ne sait d’où,—retombe en gazouillant dans une coupe de silex, pulvérisant au vent ses gouttelettes brillantes. C’est la Source, grâce espiègle de la forêt, qui dérobe au ciel un morceau de son azur, et raconte à l’oreille des passants les secrets des Roussalki...
Quand Sacha eut atteint l’oasis minuscule de son désert peuplé, elle s’arrêta enfin. D’une main prompte elle défit les rubans de ses sandales, ramena ses tresses sur le sommet de sa tête en les fixant par un lien de fougère, laissa glisser sa robe le long de son corps souple, et debout sous la clarté du ciel, chaste et nue dans sa pudeur sans voiles comme un marbre aux lignes pures, elle puisa l’eau de la vasque dans ses paumes creusées et la fit couler lentement le long de ses épaules.
Chaque fois que la fraîcheur du clair liquide serpente sur sa peau en caresses humides, un frisson d’infinie volupté secoue le corps de l’idole et fait glisser dans ses prunelles glauques les fauves lueurs qui leur sont coutumières...
La douche finie, les petits pieds recalés à nouveau sur les semelles nattées, le corps tout ruisselant d’eau, enveloppé de la sommaire robe blanche qui fait songer à un vêtement antique, Aleksandra, sans s’inquiéter de faire la réaction, se couche de tout son long sur le tapis de mousse trop fraîche, appuie ses coudes sur le rebord de la vasque et, le menton posé sur ses deux mains ouvertes, elle semble demander au grand œil clair, dans lequel se mire l’azur du ciel, le secret des pensées lourdes écloses sous son front...
Longtemps, longtemps elle reste là en cette pose songeuse, son pâle visage reflété dans la source limpide, si immobile que les lézards ont cessé de s’épeurer et la regardent sous leurs paupières qui clignent; si silencieuse que les oiseaux ont repris leurs chansons et viennent boire dans la coupe que ses yeux interrogent... Et la douce ivresse du matin l’environne...
O pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, qui donc oserait la déchiffrer, l’énigme de ton regard changeant, de ta bouche têtue, de ton front obsédé?... Qui donc?... Pas même la Vie qui est là près de toi, le doigt posé sur ses lèvres de sphynge, et qui, prise de pitié pour la misère que ses mains t’ont forgée, veut du moins maintenant qu’elle te reste inconsciente!... Ne demande à personne le secret de ton âme, ô pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, car personne, non, personne, si dénué de pitié que soit le cœur des hommes, n’oserait te l’apprendre!
III
—EH bien! mes chéries, prêtes?
C’est maman qui va et vient dans la chambre à coucher de ses filles, remuante, affairée, scrutant du regard les meubles pour s’assurer qu’on n’a pas oublié d’entasser, dans la calèche attendant à la grille du parc, les plaids, les ombrelles, les manteaux préparés la veille et que nécessite une course de trente verstes en voiture à travers le steppe et la forêt.
—Prêtes, mes enfants?... C’est qu’il est temps de partir si nous voulons arriver à Boutcha avant la chaleur de midi. Et puis, nous avons de jeunes chevaux qui s’impatientent attelés, Andreï ne peut les retenir.
—Mais tu t’impatientes encore bien plus qu’eux, hein, maman?... C’est que ça n’est pas ordinaire chez nous, un pareil déplacement en famille! Ah! ma chérie, comme tu es drôle avec ton manteau de toile bise! Tu as l’air d’un moine de Lavra en tournée de mendicité... ah! ah! ah!
Katia dit cela, et, cent fois plus agitée que sa mère, bien qu’elle s’efforce de le cacher, rit bruyamment, une flamme nerveuse aux joues. En tout cas, moi, me voilà prête. Je revêts ma cagoule. Viéra, Sacha, Vadim, en route, mes petits!
Cinq pénitents gris traversent la villa, le perron, le jardin, et prennent place dans la calèche attelée en troïka, où Andreï, le cocher, et Mavra, la vieille bonne, siègent déjà, cachés à demi par un amoncellement de colis...
Ces... pénitents sont: M^{me} Erschoff, ses trois filles et le cousin Vadim, revêtu, comme Katia venait de le faire remarquer pour elle et pour sa mère, du très ample manteau de toile à capuchon qu’il convient d’endosser dans les voyages à travers la campagne russe. Sans cette classique houppelande, on risquerait, l’été, lorsque les chemins sont secs, d’être changé en statue de poussière, car Dieu sait s’il y a rien au monde de plus prodigue et de plus envahissant que ce menu sable gris dont les routes des forêts et des steppes sont faites au pays du tzarisme!
—Mavra, tu n’as pas oublié le samovar? ni le thé? ni les kalatchi?... Dis, Mavra, la caisse avec les robes est bien attachée là derrière, nous ne la perdrons pas en chemin, hein?... Allons, Andreï, en route! Et que Dieu nous mène!
Les sept voyageurs firent un signe de croix grec, murmurèrent quelques mots de prière, et la calèche s’ébranla, enlevée par les gais et vigoureux chevaux bruns dont Andreï, du bout de son fouet, caressait les croupes luisantes et grasses. Et ce fut un cliquetis de sabots piétinant le sol, de sonnettes agitées joyeusement, et d’essieux rouillés à étourdir!
Il était cinq heures du matin. Pour être à Boutcha avant que la chaleur ne se fît trop sentir, on avait dû partir ainsi au point du jour. Aussi, les voyageurs auraient-ils été d’humeur boudeuse—mal habitués qu’ils étaient, sauf Sacha, à se lever d’aussi bonne heure, si cette sorte d’escapade,—une visite à des voisins de campagne,—(on peut hardiment, en Russie, se compter pour voisins, quand on habite à trente verstes l’un de l’autre...) si cette visite à des voisins, donc, suggérée quelques jours auparavant par Vadim, n’eût été pour tout le monde un sujet de joie mystérieuse et très vive. Pour Iékatérina, d’abord, et pour Viéra, qui, ne tenant pas en place, s’efforçaient pourtant—tactique féminine à creuser—de prendre l’air le plus indifférent du monde; pour M^{me} Erschoff, ensuite, qui, toute naïve et incapable de dissimuler, la délicieuse vieille femme! rayonnait d’espoir maternel et couvait ses filles aînées de regards où la malice pétillait de concert avec l’orgueil; qui, animée de la certitude que les deux chefs-d’œuvre assis là, sous ses yeux, sur la banquette de devant de la calèche, ne pouvaient manquer... mais, chut! Que dirait Tatiana Vassilievna Erschoff si l’on tentait d’ouvrir la cage au secret qu’elle caresse depuis si longtemps dans son cœur de mère, comme un oiselet aux plumes tièdes, doux et palpitant sous la main?... Pour Vadim, aussi, dont le plaisir se fond en mélancolie très tendre; car ne va-t-il pas revoir là-bas, chez le châtelain de Boutcha, dans le cadre des choses et des gens, sinon des lieux, où il l’a rencontrée pour la première fois, la gracieuse Maria Pavlovna Ilnitskaïa, l’amie si chère de ses vingt ans fougueux et dont l’image, pourtant, garde en sa mémoire de jeune homme toute la fraîcheur et toute la chasteté qu’un profil de sœur exhalerait?... Pour Sacha, enfin, que les courses au grand air ravissent. Et pour Mavra qui se rengorge, pénétrée de son importance, certaine que si l’on eût négligé de l’emmener, tout le voyage aurait marché de travers... Et pour Andreï, donc, ce passionné de chevaux, qui ne se laisserait pas dire aujourd’hui que le gouverneur de Kieff est son cousin, tant il est orgueilleux de mener sa troïka!... Songez un peu! Tenir au bout de son fouet trois chevaux ardents que l’écurie a rendus fougueux comme des diables; les guider, les retenir, les lancer en avant, l’encolure fière, arrondie par le bridon très court, les naseaux roses frémissants à la brise, la queue soyeuse et longue, balayant la poussière de la route; tout cela au gré de ce sceptre en cuir souple qu’il tient, lui, Andreï, le fils de Mavra et d’Akim, dans ses mains solides de beau gars! Y a-t-il là, oui ou non, je vous le demande, matière à être fier?
Tout le monde, donc, est heureux, et le temps se met de la partie. Il est vrai que ce n’est pas tout à fait acte de bonne volonté de sa part, car on n’aurait pas choisi ce jour-là pour aller à Boutcha s’il n’avait été tel; mais, pour la joie commune, ne suffit-il pas qu’on croie à sa complicité? Et que Viéra et Katia soient certaines que c’est pour embellir leurs chères songeries d’amour que la brise aujourd’hui s’est faite si discrète, les fleurs des champs si parfumées, le lever du soleil si radieux? Que l’aube n’est si rose que pour être en accord avec leurs rêves pudiques, l’herbe des talus si verte que pour symboliser l’espoir qui palpite en leur sein, les trilles des oiseaux si joyeux que pour chanter l’aubade avec leurs cœurs?...
On est en route depuis plus d’une heure, et personne n’a encore osé troubler par un mot maladroit le ravissement de son être intime, si ce n’est maman, que son secret étouffe et qui, croyant bien pourtant n’en laisser rien paraître, a jeté à maintes reprises une phrase accueillie par un silence têtu ou par une laconique réponse de son neveu.
—De gentils garçons, hein, ces deux fils de Nikolaï Siémionovitch? On les dit très sérieux, Vadim, Serguié et Evguéni. Quel âge ont-ils? Attends un peu... Irina Ignatievna s’est mariée trois ans avant moi et elle a eu Serguié tout de suite; alors, il a vingt-six ans l’aîné. Katia, quand donc étions-nous pour la dernière fois chez les Afanassieff? Katia, dors-tu?
Interpellée ainsi directement, force fut bien à Katia de répondre.
—Est-ce que je sais? En avril, je crois, vers le 18 ou le 20... Non, le 21, le 21 juste, je me le rappelle parce que c’était la fête de Féodora Lvovna qui était chez eux justement ce jour-là.
La rusée! Elle aurait bien eu plus vite fait de dire simplement: «Je me souviens que c’était le 21 avril, parce que Serguié, chaque fois qu’il m’écrit, me parle de cette date si chère...» Le 21 avril! Ah! il ne fallait pas qu’elle l’allât chercher bien loin dans sa mémoire, ce jour rayonnant des aveux partagés, cette heure du printemps témoin du chaste et délicieux baiser qui scella leurs fiançailles secrètes!
Comme le charme était rompu, la conversation devint générale.
—C’est dommage, dit Viéra, que M^{lle} Burdeau ait justement dû partir pour Kieff le lendemain de l’arrivée de Vadim; ainsi elle ne verra pas Maria Pavlovna qu’elle aime tant et qui passe tout l’été chez les Afanassieff.
—Mais pourquoi a-t-elle dû partir pour Kieff? interrogea Katia.
—Parce que la femme de l’ex-consul français d’Irkoutsk, qui est de ses amies, lui a télégraphié d’aller la rejoindre à l’hôtel d’Europe, à Kieff, où elle fait une halte de quelques jours pour se reposer d’une partie de son voyage, avant de pousser tout droit vers Paris.
—Puisqu’on en parle, fit Vadim, intéressé par le nom de Maria Pavlovna accolé à celui de la jeune fille, qu’est-ce que c’est que cette mademoiselle Burdeau que j’ai entrevue, je crois, le jour de mon arrivée parmi vous?