Au Coeur Frais de la Forêt: Roman
Part 11
Il parlait avec sérénité de la mort: il ne la désirait pas et il l’attendait. Mais nous, avec notre jeune force de vie, nous étions remués à l’idée qu’il nous faudrait voir cet homme étendu raide sur le sol. Une ombre plana; les sources de la sensibilité tressaillirent. Et Iule me tenait dans ses bras en pleurant.
--Est-ce que toi aussi, Petit Vieux, tu mourras un jour? Qu’est-ce que je deviendrai après que tu auras fermé les yeux? Je t’en prie, ne me fais jamais cette peine.
Le vieil homme haussa les épaules:
--Penses-en ce que tu veux, toi qui as un cœur viril. Elle ont toutes dit la même chose. Et ensuite quelqu’un vient et boit les larmes sur leur bouche.
Les veines de son front se cordèrent: il soufflait dans sa barbe avec colère; et il regardait hors de la forêt. Et puis, pressant sa poitrine avec ses mains, il cria, la bouche béante, comme une bête qui aboie:
--Vieille souffrance! Ne te tairas-tu jamais?
Iule porta le doigt à son front et me dit à l’oreille:
--Mama aussi quelquefois comme une folle criait contre les hommes...
Il nous vit, demeura saisi comme s’il avait parlé dans un moment d’égarement et d’un geste de la main devant ses yeux, il parut chasser une vision pénible.
--Enfants... enfants. Est-ce bien vous qui êtes là? Venez plus près, défendez-moi contre moi-même. Je suis un si pauvre homme.
Il caressa doucement Iule.
--Vois-tu, ce n’est pas vrai, toi, tu n’es pas comme les filles des villes. Celles-là mentent avec des bouches peintes; et ensuite il y a un homme qui fait une chose mauvaise et s’en va expier sa faute dans une forêt. Ne cherche pas à comprendre: c’est là une histoire dont moi seul je me souviens encore.
Les images funestes se dispersèrent. Il attira nos mains dans les siennes et à présent il fermait les yeux, il avait l’air de se parler à lui-même.
--Ceux-ci sont la vie innocente et libre. Ils ont l’âge charmé des matins du monde. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de commun entre eux et moi?
Il nous fit entrer dans la maison et comme la première fois nous donna des fruits et du pain. Il nous dit sa vie dans la forêt: il n’avait commencé à vivre que le jour où il s’était séparé des hommes. Quand il revenait de porter ses herbes aux Pères, une chaleur d’humanité lui demeurait et suffisait à peupler sa solitude. Cependant le dieu qu’ils vénéraient n’était pas le sien; mais ils étaient bienveillants et priaient pour son salut. Et les hivers avaient succédé aux étés; son corps s’était accoutumé aux intempéries. Matin et soir, il descendait se baigner dans le ruisseau. Lui-même, avec les hardes et les outils que lui passaient les moines, s’était fait ses vêtements et ses instruments de travail. Ses veillées, au temps des longues nuits, s’éclairaient de flambeaux de résine: à leur clarté il rêvait ou lisait dans de vieux livres. Il connaissait les essences de la forêt: toutes étaient belles, étant la vie; et chacune avait ses vertus spéciales. Les fruits aussi lui étaient familiers: il savait leurs propriétés; un petit nombre recélait des poisons. Et même les oiseaux les plus défiants ne redoutent pas l’homme s’il est sans méchanceté. Du seuil il siffla: des pies descendirent à la pointe des branches et ensuite à petits sauts s’avancèrent vers la maison.
Iule cria tout à coup:
--Petit Vieux aussi sait lire dans les livres!
Elle avait mis la main sur ma tête et elle me regardait fièrement dans les yeux. Mais je me sentais si humble près de cet homme de grande vie qui savait les secrets! Je baissai la tête.
--Voilà, oui. Une fois un vieil homme comme toi m’apprit à lire dans le livre.
J’en parlais comme d’une Bible. Comment aurais-je soupçonné qu’une pauvre chose des âges comme celle-là, écrite pour les laboureurs, n’était qu’une foliole sans importance dans la grande sève inépuisable de l’arbre du savoir humain?
--L’as-tu là? fit-il.
Je le tirai de ma poitrine. Depuis un peu de temps, je le portais roulé dans un morceau de la belle robe de Iule. La robe s’était usée: elle n’était plus qu’une loque à ses épaules; toute sa chair passait au travers et elle et moi allions presque nus dans la forêt. Mais un pauvre lambeau contient encore assez de richesse pour faire la charité d’une couverture à un livre qui s’en va d’avoir été trop manié. Iule avait taillé une pièce dans le tissu et elle en avait protégé les fibres tordues du papier. Elle n’aurait pas fait autrement pour un talisman, pour les cendres sacrées d’un ancêtre de sa race.
Il s’émut, tenant à présent le livre ouvert dans ses mains. Ses narines battirent: il me regardait avec un étrange attendrissement.
--Oh! dit-il, tu en sais plus que moi si tu as saisi toute la beauté qui est cachée ici. Il y a plus de vraie sagesse dans un petit livre comme celui-là que dans tous les livres de la terre. N’en lis jamais d’autre. Celui-là sûrement était un saint qui te le donna.
L’air pluvieux s’éclaircit: un air léger courut, une lumière tiède et blonde qui fumait aux feuilles. Toutes les herbes scintillaient de joyaux. Les artères du sol, trempé profondément, buvaient les eaux. La forêt s’égouttait, chantait dans un bruissement de fontaines. Nous allâmes revoir les abeilles: elles montaient à la chaleur, ivres de soleil après la pluie, les ailes frémissantes. Il nous montra comment elles faisaient le miel, leurs brosses duvetées de pollen, les corbeilles qu’elles ont aux pattes et qui leur servent à amasser leur cueillette. Voyant ainsi s’empresser les agiles ouvrières, ma pensée fit un retour sur elle-même. La parabole jaillie d’un point de la conjecture, s’acheva dans le bégaiement du jeune homme ivre d’inconnu.
--Si la vie leur apprit ce qu’elles font là, qui leur apprit la vie?
Ma question monta ardente, inquiète, comme si tout à coup quelqu’un avait crié en moi, dans le mystère. Lui, le front courbé, regardait à terre son ombre.
--Si tu me demandes pourquoi cette ombre est là, je me tournerai vers le soleil: mais je ne puis te dire quelles mains ont lancé ce soleil à travers l’espace ni s’il n’existait pas avant toutes les mains. Aucun homme ne l’a jamais su et tous parlent d’un dieu qui était à l’origine des choses. Moi aussi, étant enfant, j’ai bégayé son nom en tremblant. A présent je ne le sépare plus de la vie: elle était de tout temps avec lui. Je les adore ensemble à travers la beauté du monde. Ne m’en demande pas davantage.
Mes yeux suivirent le geste de sa main vers l’ombre et puis se perdirent dans l’orbe dont il marquait la courbe du soleil. J’étais comme le premier homme devant les prodiges. L’abîme dans un sillon de feux s’ouvrit, se referma et je demeurais au bord de la grande ténèbre, muet, saisi de vertige. Qu’est-ce qu’un enfant sauvage comme moi aurait pu comprendre à ces grandes images sublimes? S’il avait simplement évoqué le dieu terrible de la Bible, je me serais tu épouvanté, sentant entre lui et moi une morne barrière infranchissable. Un poids lourd pesa sur mes tempes.
--Je ne sais pas ce que tu veux dire, balbutiai-je.
Il caressa mon front et lentement, comme perdu dans un rêve, il parlait.
--Ouvre les yeux et tu verras, toi qui apparais vierge devant le mystère. L’obscur encore est plein de clartés si on l’aborde d’une âme ingénue. Le tout est de ne rien savoir. Celui-là seul comprend qui n’a rien appris et regarde avec des yeux frais la nature. N’écoute donc pas ce que je te dis: je suis un vieil homme qui a cherché à tâtons la lumière, tandis que toi, n’ayant pas connu le mensonge, tu tiens la vérité au creux de ta main. J’envie ta jeune âme qui n’a rien à oublier. Ouvre donc les yeux, jaillis de ta propre force vers les évidences. Crois sans raisonner avec la foi émerveillée de la vie devant la vie. Tu entendras le vrai dieu éternel te répondre du fond des choses. Il est dans le brin de mousse aussi bien que dans le chêne et dans toute la forêt. Il est dans le tonnerre et il est dans le bruit léger du vent. C’est lui qui bat dans le battement de ton cœur et il tourne avec ton ombre à tes pieds. Quand Iule te baise sur la bouche, il est entre vos lèvres. Cherche-le partout dans ta vie et aux limites de ta vie; tu le trouveras encore dans ce que les hommes appellent la mort et qui n’est que le recommencement de la vie.
Moi, j’étais secoué par une force intérieure. Je pensais:
--Peut-être celui-là aussi est un dieu.
Et il était là, dans une grande lumière, comme les apôtres, comme les saints, comme ceux qui avec la main levée marchent devant les autres hommes. Les idées sont des graines qui tombent en terre et ne germent pas aussitôt; et un jour elles cassent le dur caillou et le champ entier est levé. Quand plus tard, les ayant mûries, je pus les rapporter à l’ensemble des choses, le monde divinement s’éclaira devant moi. Mais alors je ne voyais encore que l’arbre, le brin d’herbe, le ruisseau là où il fallait voir tout l’univers. La vie entra au dedans de mon être comme l’eau qui filtre d’une petite source et à présent elle comble mes citernes.
Le vieillard encore une fois nous donna un gâteau de miel: il partagea avec nous ce qui lui restait de pain. Et en nous en retournant tous deux avec nos mains enlacées par la forêt, je dis à Iule:
--Ne croyais-tu pas entendre quelquefois parler le bon maître Jean?
--Oui, fit-elle. Mais toujours il nous parlait d’un dieu qui était mort sur la croix. Je ne sais plus son nom.
--Celui-là, dis-je, était un dieu triste.
Elle eut faim et soif d’amour et prit ma bouche entre ses lèvres. Une douce folie passa dans mon sang: je tombai avec elle dans les feuilles. Je ne finissais pas de lui dire:
--O Iule! pense à cela, tu es la vie!
Ce fut ce jour-là que pour la première fois elle porta la main à son flanc. Elle était très pâle, les yeux évanouis, et elle gémissait doucement:
--Quelque chose est venu, Petit Vieux.
Et voilà, l’enfant avait crié en elle. Je la portai dans mes bras jusqu’à la cabane; et ensuite elle se mit à rire elle-même comme un petit enfant qui ne sait pas pourquoi elle rit. O Iule! petite Iule, aimée à mains jointes! toi qui étais arrivée vers moi du bout du monde m’apporter ta vie, à présent tu avais reçu la Sainte Visitation et une autre vie, faite de nous deux, palpitait dans ton sein. Mais aucun de nous ne se doutait que ton mal était la vie qui frappait à la porte. Si quelqu’un avait dit: C’est l’enfant! nous nous serions regardés sans comprendre.
La grive se pendit aux sorbes mûres dans la forêt empourprée. Nous connûmes ainsi que c’était l’automne. Il coula des jours gracieux et frais, dans un moût ardent de sèves. Toujours j’allais devant moi, disant comme une prière qu’on épèle:
--Vie! O Vie! O Vie! O Vie!
Je levais ma main vers le soleil; une onde vermeille courait aux contours, la diaphane et lourde chaleur de mon sang. Vie! O Iule! Vie! Je prenais les cheveux de Iule, je les étendais dans leur longueur au bout de mes doigts; chacun était comme une fibre de sa vie, comme une petite chose vivante dans le cours sonore de sa vie. J’avais une joie sacrée à regarder les fines arborescences des veines à sa peau: elles ressemblaient aux ramuscules d’une feuille, au réseau délicat d’une chair de fruit. Je l’avais fait ainsi autrefois et alors j’ignorais ce qu’était la vie. Il ne faut d’abord que la petite ouverture par où un peu d’eau sourd de terre et ensuite passe tout le fleuve. Mes tempes bourdonnaient comme une ruche où sont captives les abeilles. Je criais: Vie! Vie! n’ayant pas d’autre parole à dire. Mon cri se perdait dans la vie rouge de la forêt.
Le père arrivait par le chemin des arbres. Il s’asseyait devant notre seuil auprès du ruisseau. Il tirait sur sa pipe, secouait sa tête entre ses épaules, demeurait longtemps muet, comme un homme qui était déjà en marche avant le jour. Le silence ne nous pesait pas: nous aussi, pendant des jours entiers, n’échangions que les paroles nécessaires. Elle avait son petit cri de bête, dans la joie et la surprise. Ouah! Ouah! Moi, je sifflais, avec le piaulis du vent léger à mes oreilles comme une flûte. J’étais devenu habile à imiter le chant des oiseaux nouveaux qu’amenait chaque saison. Nous n’éprouvions pas le besoin de rien nous dire pour nous comprendre.
Quand il parlait, il disait de belles choses. Avec le tremblement de sa barbe blanche, il était comme un vieux cerisier en fleurs. Il avait l’air de se parler tout bas.
--Voilà oui, disait-il, c’est la vérité. Il faut tirer de soi le toit et les outils, il faut que la maison soit un acte de volonté et d’amour. Votre maison sauvage, petits, est plus belle que les palais des villes, ayant été faite à la mesure de votre vie. Un jour les hommes comprendront cela. Chacun aux lisières des bois aura sa demeure et son champ selon son rêve.
Il semblait regarder toujours vers le fond de la forêt et il disait:
--Les temps viendront.
Nous ne savions pas de quels temps il voulait parler.
Il nous révéla les racines, les champignons et les herbes; toute la table du riche croît à l’état sauvage dans la forêt. Nous mettions cuire au feu nos cueillettes ou bien nous les mangions crues, toutes parfumées de l’odeur de la terre. C’était aussi le temps des derniers fruits: la pomme de l’églantier et de l’épine-vinette, la nèfle et la cornouille ne manquaient jamais. La nature nous comblait comme un grenier d’abondance. Et une fois il commença à nous parler de la terre, de la lune et du soleil. A la ville tout le monde disait: le soleil se lève et se couche. Le vieil almanach là-dessus était de l’avis du commun des gens. Nous comme les autres, en regardant son disque rouge plonger au bas du ciel, nous avions cru qu’il disparaissait chaque soir. Et voilà; maintenant il nous était révélé que la terre seule s’enfonçait dans l’espace. Deux créatures des bois ont bien alors le droit de prendre leur tête avec leurs mains, comme si elles sentaient l’espace vaciller.
L’univers s’étendit: nos humbles vies pantelèrent dans le vertige. Oui, c’était là un grand miracle. Un pas que nous faisions après un autre chaque fois reculait les limites du monde. Est-ce que cela seul, tourner sur ses pieds comme tournait la terre, n’était pas déjà une chose merveilleuse? Nous ne cessions pas d’être étonnés sur nous-mêmes et ce qui nous entourait.
De grands vents tourbillonnèrent comme des meules rouges; toute la forêt fut nue. Nous allumions des feux de bois devant la hutte. Avec de la fougère sèche j’avais bouché les joints des cloisons.
--Vois-tu, disait Iule, si seulement il te laissait tuer les bêtes, nous aurions des peaux qui nous réchaufferaient.
Les pauvres hommes d’autrefois, dans leur industrie naïve, avaient tiré l’étoupe des fibres ligneuses pour s’en vêtir ou s’étaient fait des manteaux avec les feuilles sèches. Mais nous étions, nous, les rejetons des vieilles souches pourries: peut-être nos pères inconnus avaient couché dans de bons draps moelleux. Iule tendrement attirait ma tête vers sa poitrine et moi, au cœur de sa vie, entre ses deux bras repliés, j’avais chaud comme aux jours de l’été. Maintenant aussi, il lui arrivait de lever jusqu’à mes mains ses seins épais et blessés. C’était un grand poids qui lui tirait son corps en avant comme se courbe un arbre sous le fruit. Elle disait:
--Quand tu les portes ainsi avec moi, je souffre moins.
Elle traînait un mal sourd, continu; quelquefois, comme un fruit blet, elle tombait sur le sol en gémissant et criait:
--Petit Vieux, je crois que je vais mourir.
Déjà c’était la fin de l’hiver: de petites neiges étaient tombées comme si avec les mains nous avions secoué des pommiers fleuris. Jamais nous n’avions autant dormi; nous dormîmes un long songe d’oubli et de repos. Et une à une les petites mains des feuilles se déplièrent au vent doux. L’herbe s’étoila d’anémones, comme des gouttes de lait tombées des mamelles de la nuit. Nous savions que c’était encore une fois le printemps.
Je traversai la forêt. J’allai devant moi jusqu’à la maison du vieil homme et je lui dis:
--Père, Iule souffre d’un mal que nous ne savons pas. N’as-tu pas une herbe qui puisse la secourir?
Il riait:
--C’est la vie, petit, c’est la vie.
J’étais là triste et penchant la tête.
--Pourquoi alors ne nous appris-tu pas à craindre la vie?
Il souffla sur mon front et dit:
--Ouvre les yeux et tu comprendras.
Avec une grande secousse au fond de mes os, je le regardai.
--Père, est-ce que le temps serait venu?
Une grande lumière était sur moi et j’avais le cœur mou d’un homme qui a été frappé sur le chemin. Il me tint un peu de temps serré entre ses bras, d’une pression paternelle, et lui-même ne pouvait plus parler. Et enfin sa barbe remua:
--C’est à cause de l’enfant, fit-il.
Un enfant! un petit enfant! Le petit enfant de Iule! Toute ma vie fut morte, passa dans un cri d’agonie délicieuse. Nous pleurions tous les deux. Et puis, tenant dans mes mains le poids lourd de mon cœur, je retraversai la forêt en courant.
Je criais de loin:
--Iule! Iule!
Elle vint sur le seuil et je tombai sur les genoux, l’appelant toujours de son cher nom sans oser lui dire que l’enfant était là. Comme elle était debout, elle leva ma tête vers elle et toute pâle, elle m’interrogeait, entrant ses yeux loin dans les miens. Son souffle rapide courait comme le vent du matin. Elle n’avait plus le même visage; elle avait plutôt le visage de la petite Iule qui vint le premier jour avec moi dans la forêt. Elle ressemblait à une Iule enfant et aussi à quelqu’un d’autre qui ne m’était pas encore connu. Voilà, elle avait déjà un peu dans ses yeux brumeux de la vie de l’enfant qu’elle portait. Doucement, en tremblant, elle appuya une main à son flanc et l’autre, elle la tenait ouverte sous sa gorge, là où battait fortement son cœur. Toute la forêt se tut, et avec une voix montée des sources jeunes de son être, elle dit la première:
--Ne sois pas fâché. Je crois que c’est une petite chose de vie.
Elle se laissa glisser près de moi sur la terre; elle me baisait tendrement comme pour me consoler. Elle ne l’eût pas fait autrement si elle m’avait été infidèle; et elle ne me parlait plus. Sa bouche me chatouillait de légers baisers chauds dans la nuque. Et moi, de joie je sanglotais entre ses genoux. Ainsi j’étais venu en courant comme un messager d’annonciation; et c’était elle qui, avertie par la nature, tout à coup me parlait de l’enfant tandis que je tenais encore mes dents fermées sur le secret divin.
Le printemps s’avança. Maintenant comme le Vieux, elle se tournait toujours vers un côté de la forêt et elle regardait devant elle. Une femme ainsi dans les maisons tient les yeux fixés sur la porte par laquelle doit venir celui qui est attendu. Elle riait en voyant l’ombre que faisait à terre la courbe de son ventre. Elle eut l’humeur mobile, les grâces mièvres et irritées des jeunes animaux à l’époque des dents. Quelquefois elle pleurait, disant:
--Que ferons-nous de l’enfant quand il sera venu? Pense un peu; à la ville elles ont toutes des poupées qu’elles habillent et qu’elles bercent dans leurs bras. Ça les habitue doucement à avoir des petits. Moi je n’ai jamais eu de poupée. Une fois, Mama m’avait donné un fichu de soie qu’elle ne portait plus. Elle demeurait près d’un ancien cimetière, un ancien cimetière où un homme toujours retournait la terre. A chaque coup de la bêche, c’étaient des os qui venaient. Vois un peu s’il n’y a pas de quoi rire! J’avais ramassé un de ces os, je l’ai cousu dans le fichu et je le baisais comme une vraie poupée. Crois-moi, le mieux serait de mettre le doigt dans la bouche de l’enfant. Toi, tu irais creuser une petite fosse.
Le vent ensuite tournait; une folie la prenait à l’idée de l’avoir tout nu entre ses petites mamelles. Avec le balancement de ses hanches, elle imita le bercement qui invite au sommeil. Une fois elle dit:
--C’est à mourir de joie quand ils commencent à vous appeler avec leur petite bouche comme une fraise.
Or, un jour, sentant ses seins se tendre, elle gémit et porta la main à leurs bouts gonflés. Et le lait avait monté: une goutte claire trembla à ses doigts et lourdement roula sur l’herbe. Voyant ainsi sa vie couler, je lui dis:
--Je t’en prie, donne-m’en un peu, puisque aussi bien le petit n’est pas venu encore.
Elle pressa gravement les pointes roses et moi qui n’avais pas connu le lait d’une mère, je bus pour la première fois le lait d’amour dans mon âge d’homme. Il avait un goût aigre et sucré: j’aurais voulu être son petit enfant.
J’allais à présent sans elle à travers la forêt. J’aidais le Vieux à faire ses cueillettes de plantes; les moines en distillaient les sucs pour des dictames et des collyres. Il m’apprit leurs vertus, la plupart lui étaient connues par leurs noms. Ensemble aussi nous récoltions la fraise et l’airelle pour Iule. Elle aimait manger la jeune ortie et le pissenlit. Je battais la pierre et les mettais bouillir dans des jarres. Celles-ci, je les avais pétries avec de la terre grasse et séchées ensuite au feu. Il y avait dans l’almanach une histoire d’homme naufragé perdu en une île inhabitée et qui petit à petit était devenu un habile potier. Je l’avais lue cent fois; elle correspondait à notre vie. Chaque feuillet du vieux livre ainsi était une leçon. Je n’en avais encore épelé que la moitié: il me semblait que je n’arriverais jamais à bout de le lire jusqu’à la dernière page. Le Vieux riait, disait toujours:
--Crois-moi, le cordonnier avait raison. Il y a là plus de sagesse que dans tous les livres qu’on a à la ville.
Après tout, nous ne manquions de rien dans notre dénûment. Nous possédions une cabane, une table, un lit; le ruisseau jamais ne tarissait; la terre nous procurait en abondance des herbes et des fruits. Quand le vieil ami s’en revenait du couvent, il partageait avec nous le pain. Lui et nous, dans cette vie fraternelle, étions comme une famille échappée d’un désastre, comme une petite tribu qui s’est retrouvée après de lointaines caravanes. Voilà, nous ressemblions à cet homme naufragé qui avait fini par se faire à lui seul une ville dans l’île solitaire.
Une fois, étant à cueillir à deux des herbes près du ruisseau, je lui dis:
--Père, l’enfant veut sortir et nous ne savons encore quel nom lui donner. Un arbre s’appelle un arbre, mais un enfant a besoin d’un nom comme elle est Iule et moi le Petit Vieux. Si tu voulais nous dire quel nom on te donnait chez les hommes, nous l’appellerions comme toi.
Il tenait en main une petite pelle en forme de truelle avec laquelle il soulevait délicatement les racines. Il la planta en terre, se releva, me répondit d’abord durement:
--Autrefois il y avait là-bas un homme qui avait un visage semblable aux autres hommes. Celui-là, on l’appelait...
Il se laissa tomber, essuya son front bouillant de sueur; et un souffle ardent lui sortait des narines.
--Ne me demande pas cela, fit-il, je te l’ai dit, je suis celui qui n’a plus de nom.
--Iule l’aurait désiré, dis-je doucement.
Alors un nuage ternit ses yeux et il pleurait sans larmes, la tête basse, regardant loin en lui-même.
--Bien, c’est bien. Voilà, oui, c’est bien que tu me demandes cela, dit-il enfin.
Et tout à coup sa voix baissa, comme s’il avait honte de se rappeler son nom.
--Je m’appelle Jean. A présent fais selon ton désir.
Je n’aurais pas été plus remué si dans ce moment le vieux maître était sorti du bois, disant: «Lui et moi nous sommes le même homme.» Mes dents claquaient.
--Vois un peu, m’écriai-je, l’autre aussi s’appelait Jean.
L’almanach battait sur mon cœur; ce fut un des bons moments de ma vie. Je revins vers Iule et je lui dis:
--Il sera deux fois Jean, car voilà, le Père a le même nom que le vieux maître. N’est-ce pas là une chose heureuse?
--Bon! fit-elle en riant, si l’enfant pisse droit comme un garçon.