Au Coeur Frais de la Forêt: Roman
Part 10
Les arbres s’éclaircirent; je demeurai saisi, mon cœur entre mes mains, voyant là tout à coup, sous le ciel nu, l’homme assis près d’un étrange abri et triant des herbes. Le site était farouche et délicieux, des blocs de rocs, une petite forêt de digitales, de seneçons, de doradilles, une sauvagerie de nature roulant à grandes ondes diaprées dans l’échancrure d’une clairière. Une chape de lierres recouvrait les parois de l’habitation. C’était une voiture sans roues enfoncée de guingois dans le sol, une de ces maringotes de forains comme il en venait près des carrousels, aux fêtes des banlieues. Et je ne voyais pas les yeux de l’homme; il avait une longue barbe grise qui lui descendait sur la poitrine.
Je n’aurais pas cru que la vue d’une créature m’eût fait tant de plaisir. Je n’osais avancer de peur qu’il ne m’aperçût. Je tenais les branches écartées avec les mains et je demeurais là sans respirer. Ce que je pensais exactement en ce moment, je n’aurais pu le dire. C’était sans doute une chose confuse comme toutes les perceptions de ma sensibilité encore vierge et cependant il me semble aujourd’hui qu’elle eût pu s’expliquer ainsi: un homme et moi étions venus de deux points opposés du monde pour nous joindre un jour. L’almanach n’en disait rien, mais une grande lumière était en moi qui éclairait devant moi la Vie. Une chose après une chose était venue et toutes étaient venues à leur heure: aucun mouvement de notre volonté n’avait été nécessaire pour les susciter. Iule et moi simplement avions obéi au geste d’une main qui nous avait conduits l’un vers l’autre et ensuite avait conduit les hommes vers nous. Un ordre admirable ainsi avait présidé à chacun de nos pas dans les chemins du monde. Nous suivions notre vie: elle ne nous suivait pas; et personne n’a appris au ruisseau à chercher son niveau ni au chardon à carder son étoupe ni à l’écureuil à grimper dans les arbres. Cependant on n’a jamais vu l’eau remonter sa pente ni aucune chose terrestre s’opposer à la loi qui originellement lui fut assignée. Quand mes tempes élargies eurent pris mesure sur l’effort de ma pensée, ce fut cette petite source de vérité qui en recula les parois comme il suffit d’un léger filet d’eau pour frayer à la longue le lit où passera le torrent. Nous ne cessâmes jamais de nous confier à la vie: elle seule n’ignore pas par quelles voies tout s’achemine à son but.
Je restai un peu de temps à regarder l’homme et la maison; et puis, comme chacun des battements de mon cœur se prolongeait dans le cœur de Iule, à pas étouffés je m’en allai la réveiller.
--Chut! ne dis rien et lève-toi.
Elle vint alors avec moi et maintenant à son tour elle était là, muette, à la limite des arbres, avec ses sourcils hauts. Un mystère doucement enveloppait cette vie d’homme sans défense et qui avec confiance s’abandonnait à la garde de la nature. Aucune chose au monde n’était plus tendre et plus belle que la paix fleurie, la palpitation du silence autour du tranquille solitaire, comme si d’invisibles providences faisaient le cercle et veillaient sur sa rêverie. Il était toujours assis sur le seuil: il avait fini de trier les herbes et il se tenait immobile, les mains sur ses genoux. Le front vers le ciel, il paraissait contempler la beauté du jour. La barbe avait mangé son visage jusqu’aux sourcils; ses cheveux descendaient sur ses épaules comme le feuillage d’un chêne; il avait de clairs yeux d’enfant.
Sans doute la vie en forêt avait subtilisé ses sens; il subodora une présence insolite, tendit sa grosse tête velue.
--Parle-lui, me souffla Iule.
Mais qu’aurais-je dit à cet homme, moi, un si jeune garçon? J’aurais voulu seulement caresser ses longs cheveux comme un fils.
--Vois-tu, Iule, il vaut mieux que ce soit toi.
Alors hardiment elle fit un pas, toussa et le vieillard à présent nous regardait avec des yeux irrités.
--Qui êtes-vous? N’entrez pas ici! Allez-vous-en! cria-t-il.
Il parlait comme si la forêt lui eût appartenu. J’avais pris la main de Iule et nous n’osions ni avancer ni reculer. Nous ne savions que lui répondre, sortis tout à coup de l’ombre verte, avec nos visages craintifs dans la haute lumière. Il se leva, marcha violemment à travers la clairière. Je regrettai de n’avoir pas emporté la cognée, mais Iule déjà était tombée à genoux et disait:
--Père! ne nous fais pas de mal.
Personne ne lui avait appris ce mouvement, et elle disait là une chose tendre et filiale, montée du fond de sa vie. L’homme s’arrêta, passa la main sur son grand visage.
--Aucune autre que toi ne m’a appelé par ce nom, dit-il.
Et il nous regardait à présent sans colère. Sa barbe s’agita au vent des paroles qu’il se disait à lui même:
--Ce sont les petits de la forêt. A leur âge! Qu’est-ce qu’ils ont bien pu faire aux autres hommes?
Il appuya la main à mon épaule.
--Dis-moi d’où tu viens.
--De là-bas, je ne sais plus.
J’avais répondu ainsi aux briquetiers.
Iule se mit à rire.
--Celui-là n’aime pas parler, dit-elle. Mais voilà. Une fois il y avait un arbre dans la campagne, près de la ville. Il est venu vers l’arbre au moment où moi aussi je venais. Jamais nous ne nous étions vus. Nous avons partagé ensemble un morceau de pain. Et puis il m’a prise par la main, nous ne nous sommes plus quittés. C’est comme ça que nous sommes arrivés dans cette forêt.
Maintenant moi aussi je riais, l’entendant ainsi parler comme si vraiment il n’y avait eu que cela dans notre vie.
Cependant elle était plus près de la vérité que si elle eût dit par le détail l’aventure quotidienne de nos famines et de nos caravanes. La vie se limite en quelques lignes essentielles et une petite vague d’un grand fleuve suffit à donner aux rives le goût du sel ou du miel. Mais le vieillard, nous voyant rire tous deux, entra en défiance. La solitude n’avait pas encore exprimé toute l’âcreté de ses anciennes blessures.
--Qui m’assure, fit-il, que c’est là la vérité?
Et il était triste, un nuage l’isola de nous. Je levai mes yeux droits, je lui dis avec franchise:
--Elle a dit ce qui est. Petit Vieux n’a jamais trompé personne. Une fois il a manqué tuer avec sa cognée un homme qui l’avait trompé et puis il lui a donné la vie.
--Iacq, oui! cria Iule.
Voilà, je parlais comme un petit sauvage des bois dont les idées n’ont pas de suite et tourbillonnent d’un vol errant de feuilles au vent de l’automne. Nous disions souvent, Iule et moi, des choses comprises de nous seuls dans l’unité simple de notre vie comme un grand chemin en forêt.
L’homme était petit, craintif, rapide dans ses élans, comme toute créature qui a désappris la dissimulation chez les arbres. Il posa la main sur mon épaule, enfonça dans mes tempes ses claires prunelles, buvant ainsi ma sincérité à sa source. La minute fut solennelle, nos vies l’une devant l’autre balancèrent en suspens. Et enfin doucement il dit:
--Il y a donc des êtres qui ne mentent pas! Sois le bienvenu dans ma pauvre cabane, toi qui as les yeux limpides comme le jour.
Il nous mena vers la maison verte. Des torsades de lierre pendaient en travers du seuil: l’hiver seulement il tirait sur lui la porte; et la nuit et le jour entraient librement. Il y avait près de dix ans, étant venu dans la forêt, il avait trouvé là cette roulotte abandonnée. Peut-être ses habitants étaient morts: il n’avait jamais su comment elle avait pu arriver en cet endroit sauvage, loin des routes. Déjà les ronces et les orties l’avaient recouverte: elle avait perdu ses roues, toute vide comme la carcasse d’une barque après un naufrage. Et à présent nous étions dans cette ancienne chose de vie comme au cœur même de la destinée du vieil homme. Avec des arbres abattus par le vent il s’était fait une table, une cahière, un cadre étroit qu’il emplissait de fougères et qui lui servait de couchette. Des tablettes supportaient les ustensiles nécessaires à ses repas. Une lucarne aux vitres maillées de toiles d’araignée versait un jour vert sur des bottelées d’herbes sèches accrochées aux cloisons. Il y avait aussi, pendu au-dessus du lit, dans une bordure de cuivre, un petit portrait de femme et un vieux calendrier barré de ratures. Pourquoi, voyant que Iule regardait le portrait, cria-t-il tout à coup avec emportement:
--Ferme les yeux: il y a là-dessus du sang.
Il prit le portrait et le jeta sous les fougères. Ses mains tremblaient: il demeura un peu de temps perdu dans une idée, oubliant notre présence. Et puis il nous dit:
--Un pauvre homme comme moi a une longue vie derrière lui et toutes les heures ne sont pas bonnes. La pluie, la neige et le vent n’ont rien effacé.
Il m’apparut concentré et farouche, avec le mal triste d’une chose inconnue enfoncée dans ses jours. Je n’osais l’interroger, sentant sur lui le poids lourd d’une peine. Il alla sur le seuil, aspira fortement l’air et ensuite revint nous offrir du miel et du pain qu’il cassait avec un marteau et qu’il mit tremper dans de l’eau.
--Tous les mois, dit-il, je vais au couvent des Pères à six lieues de marche d’ici. Je connais les dates par le calendrier. Les lunes et les mois y sont marqués. Je me figure que rien n’a changé depuis le temps où il réglait les heures de ma vie. Et, après tout, un jour n’est qu’un jour dans la durée du temps. Je porte aux bons Pères des herbes qu’ils distillent et ils me donnent en échange du pain, du sel, un peu d’élixir et les fruits qui ne mûrissent pas dans la forêt. Il ne m’en faut pas plus pour vivre.
Ses paroles souvent demeuraient mystérieuses pour moi. Il parlait moins simplement que le bonhomme Jean. Quelquefois il semblait se parler à lui-même d’une voix basse. Toi, chère Iule, tu prenais moins attention à ce qu’il disait qu’aux nourritures qu’il avançait sur la table. Le pain a beau être moisi, c’est toujours le pain: tu étais un peu gênée de le manger à la cuillère, tu ne t’étais servie jusqu’alors que de tes dents et de tes doigts. Mon Dieu! qu’il y avait encore une fois de temps que le goût nous en était passé! Il paraissait prendre plaisir à étudier sur nos visages la franchise de nos sensations. Je ne pus réprimer un rire sauvage quand, ayant froissé entre son pouce et son index des feuilles couleur d’amadou, il m’en donna ma part en disant que c’était du tabac qu’il avait planté près de la cabane. Si quelqu’un était venu heurter à notre hutte, nous n’aurions pu lui donner que les fruits âcres de la forêt. Sa pauvreté était riche à côté de notre dénûment.
--Père, lui dit Iule, par quel nom faut-il que nous t’appelions au loin si, venant vers toi, nous trouvons la maison vide?
Ses yeux parurent interroger le petit portrait sous les fougères et il demeura un instant muet. Enfin remuant son front chevelu, il répondit:
--Je suis celui qui n’a plus de nom. Mais il me sera très doux que tu continues à m’appeler Père.
--Moi, autrefois j’étais Frilotte, fit-elle. A présent on m’appelle Iule.
--Frilotte... Petit Vieux...
Il riait doucement.
--Toi et lui cependant aviez un père, une mère.
Iule haussa les épaules.
--Voilà, ils nous ont tous demandé la même chose. Mon père, peut-être on lui a coupé le cou. Quant à ma mère, celle-là sans doute buvait et causait avec les hommes comme Mama. Petit Vieux, lui, tout petit couchait sous les ponts. Nous ne savons pas autre chose.
Les paupières du vieillard battirent; son regard se mouilla. Aucune larme encore n’avait pleuré sur notre enfance. Et maintenant il tenait nos têtes rapprochées dans ses larges paumes et nous caressait.
--Petits... petits... O misère!
Nous étions là tendrement devant sa grande vie comme des enfants. Nous avions chaud au battement de son cœur. Il regarda un point du ciel, eut l’air d’interroger quelqu’un dans l’espace. Un souffle faiblement expira dans sa barbe.
--Pourquoi faut-il qu’une telle chose soit?
Je n’aurais pu trouver une parole; mais Iule, plus près de la nature, eut un élan délicieux.
--Nous ne voulions pas te faire de la peine, dit-elle.
Il sécha ses yeux avec le doigt et sourit, disant:
--Vous qui n’avez point désespéré de la vie, vous êtes plus hauts devant elle que moi, le vieil arbre. Cœurs de bon courage, je croyais n’avoir plus rien à apprendre et vous m’apportez la bonne leçon.
Nous ne comprenions qu’à demi ce qu’il voulait dire et cependant nous étions remués d’une chose profonde en nous, comme si notre race et tous ceux de la vieille humanité palpitaient dans la longue peine de cet homme. Iule se mit à jouer avec sa barbe et dit:
--Toi, tu n’es pas heureux, Père.
--Je tâche d’oublier le mal que m’ont fait les hommes et celui que je leur ai fait moi-même, répondit-il en secouant la tête.
La communion s’étendit, la chaleur fraternelle sur l’humble famille réunie au cœur de la vie par une destinée pareille. Un chêne immense au-dessus de nous bourdonnait de mouches et d’abeilles. Nous fûmes ensemble sous ses arceaux comme une petite humanité détachée de la grande et qui sent repousser les anciennes fibres. Et l’homme et l’arbre faisaient une même ombre profonde. Il nous dit qu’un jour il avait entendu le choc de la cognée; c’était le temps où je commençais de construire la maison; toute la forêt avait saigné de sa propre angoisse; et puis, se dirigeant au bruit, il était venu, il avait vu rôder deux êtres humains dans le silence outragé des solitudes. Ce jour-là il était reparti pour la cabane, sanglotant comme un enfant. Lui qui pour jamais croyait avoir fui les hommes, il les retrouvait dans la forêt qu’il avait élue pour y mourir d’une mort ignorée, rendue à la nature. Et de nouveau ensuite une invincible sympathie l’avait attiré. Une fois il nous avait appelés: personne n’ayant répondu, il s’était glissé sous le toit, il avait vu le lit, les nattes, nos jeunes industries.
--O Petit Vieux, s’écria Iule, un homme a vu le lit!
Pourquoi me parlait-elle ainsi, elle qui n’avait pas caché ses jambes pour Iacq? Je ne compris pas tout de suite que le lit aussi était une part de sa nudité et que la pudeur lui était venue avec l’amour. Les fibres de l’homme tressaillent de désir et d’héroïsme et après l’amour il s’en va au combat, à la chasse, laissant à la maison la femme, gardienne fidèle des choses nuptiales et secrètes.
Le vieillard souriait et répondit:
--Ton lit était alors pour moi le lit d’une ennemie. Maintenant que tu m’as appelé du nom paternel, il sera le lit d’une fille.
Le silence bruissa léger comme une pluie de mai. Iule sans honte m’attira par la tête et me baisa sur la bouche.
Il nous mena voir ses abeilles. Vers le temps qu’il était venu, il avait capturé l’essaim à une grande distance et l’avait transporté près d’un tronc d’arbre creux, aux limites d’une étendue de bruyères. D’anciens hommes avaient abattu les pins qui y poussèrent autrefois. Une friche vaste à présent se déroulait, une terre cendreuse bouquetée de touffes violettes à l’arome doucement amer. Les abeilles avaient élu l’arbre pour y bâtir la ruche; mais avec le temps à leur tour elles avaient essaimé. De la cité primitive d’autres cités étaient sorties qui également s’étaient fixées dans le voisinage des bruyères. Ensemble elles lui donnaient en abondance le miel et la cire: il ne gardait que le miel, il portait la cire au couvent des Pères. Elles connaissaient leur maître: il s’avança jusqu’au seuil de la ruche et aucune ne lui faisait de mal. Leur vol l’effleurait et ensuite se repliait au bord de l’ouverture ou se dispersait par-dessus les jardins fleuris de la friche. Un long frisson vermeil vibrait dans l’air, un vent d’or comme l’été aux portes d’une ville. Par multitudes, du flot d’un fleuve elles entraient, sortaient, ronflaient. Autour de son grand front d’ancêtre elles avaient l’air d’être le tourbillon de ses pensées. Et nous étions là, moi muet et frémissant, Iule poussant de petits cris, tous deux secoués d’une joie intérieure devant cette image de la vie.
Nous connaissions le gîte des lapins, les galeries de la taupe, le dédale des fourmilières; nous ignorions encore la maison des abeilles, les porches blonds, le miracle des sucs de la terre changés en gâteaux parfumés. Un peuple infiniment travaillait derrière les cloisons, distillait les essences, faisant là à petites fois une chose d’éternité. Et j’étais saisi de respect comme devant un mystère, une force plus grande que celle qui était en moi. Toute la forêt bruissait d’un vol subtil d’esprits, cependant que le vieillard expliquait les cellules, les mâles et les reines, la ponte des œufs, le drame d’amour et de mort duquel sans fin renaissait la ruche bourdonnante. Iule alors eut la question naïve de l’enfant:
--Dis-nous, père, qui leur apprit tout cela?
Voilà, c’était la même chose qu’elle et moi avions dite devant le ruisseau, l’arbre, le fruit et l’aurore. Elle nous revenait toujours aux lèvres et personne encore ne nous avait répondu. Notre âme en nous se tourmentait comme un aveugle dans une maison sans portes. Nous ne savions pas que cette même question, les hommes des âges l’avaient faite avant nous; et à ceux-là non plus l’eau ni le vent ni les autres prodiges du monde n’avaient répondu.
Le vieillard dit simplement:
--La vie peut-être, la vie qui à vous-mêmes, petits, vous apprit à vous nourrir des fruits du bois et à vous préserver de la pluie en vous construisant un toit.
Le petit oiseau qui fait son nid avec des brins d’herbe aussi eût dit cela, s’il avait pu parler. La vie infiniment sort de la vie et toute chose était déjà dans la substance à ses origines. Je le pense ainsi à présent, après être resté longtemps penché sur l’obscur mystère. Mais alors c’était encore une chose nouvelle qu’une bouche humaine exprimât cette conjecture. Je ne savais pas que moi qui avais fait œuvre de vie en bâtissant la maison, j’étais moi-même une part de la vie dans la durée.
Le jour s’inclina, une fraîcheur monta des fonds. Ce fut le vieil homme qui nous avertit de l’heure: nous serions demeurés jusqu’à la nuit à regarder la ruche. Il nous combla de miel et marchant devant nous, il nous fit suivre une sente que lui-même avait frayée et qui accourcissait la distance entre son toit et le nôtre. La forêt maintenant se peuplait des pas que depuis des ans il avait mis l’un devant l’autre, finissant par être l’âme partout visible des taillis. D’autres sentes croisaient celle qui sinuait vers notre hutte; et à peine elles traçaient une ride légère dans la grande vie mystérieuse de la silve. Nous les aurions longtemps ignorées, nous qui vivions près du ruisseau.
Le vent s’était levé avec la pleine lune, un vent clair et limpide comme le bruit d’une eau. Elle semblait couler d’entre les arbres, s’étendre avec les mares de lumière dormante sur les mousses et les fougères. Un brouillard bleu noyait les éclaircies: nous ne pouvions voir la lune entière dans la masse lourde des cimes. Elle glissait entre les feuilles, filtrait en gouttes lentes comme des jets de lait. Une pâleur de jour mort traînait aux transparences froides de l’ombre. La nuit de clair de lune entra avec nous dans la maison. Je disais à Iule:
--La vie! La vie! O Iule! Pense à cela!
Elle s’était tue une partie du chemin, nourrissant une envie secrète dans son cœur sauvage; et maintenant elle desserrait les dents et suivait son idée sans me répondre.
--Vois-tu, Petit Vieux, il n’est pas juste qu’un homme ait à lui seul tant de ruches. Si tu m’en crois, un jour qu’il sera dans la forêt, tu emporteras un essaim.
--Cela, non, ni maintenant ni jamais. Toi et moi lui avons donné le nom de Père.
Elle me sauta au cou et cria avec une fureur d’amour:
--Toi seul, Petit Vieux, es pour moi tous les hommes. Il n’y a ni père ni frère pour Iule.
Elle exprimait là un sentiment selon le cœur même de la vie et une fois elle l’avait dit déjà, au temps de notre passage chez les briquetiers. Toute sa vie, la femme la donne en une fois à celui qui lui est arrivé le premier et ensuite les autres hommes peuvent venir ou passer leur chemin: son amour n’a saigné qu’une fois. Si j’avais dit: «Je repartirai au matin, je frapperai entre les tempes cet homme que la première tu appelas père et qui a des abeilles,» elle-même m’eût passé la cognée. Je ne l’aurais pas moins aimée pour cela.
Nous retournâmes voir le vieillard. Deux fois la terre avait tourné et ce jour-là la pluie tombait doucement. J’avais tué un écureuil près de la maison. Je me figurais la joie du solitaire quand je lui dirais:
--Il était tout frais de vie. Vois, c’est pour toi que je l’ai tué.
Mais sitôt qu’il aperçut le sang, il repoussa ma main et dit rudement:
--Tu as immolé une chair vivante. Maintenant ta main à jamais sera rouge. Comment veux-tu qu’entre toi et moi, il n’y ait pas la pensée de cette mort?
Et ensuite il contempla l’écureuil.
--C’était la gaîté de la forêt. Sa femelle le cherchera dans l’ombre et ne le trouvera plus. Peut-être il avait des petits.
Iule riait.
--Ce n’est là qu’une bête et tu en parles comme si c’était un de nous.
--La vie est la vie! cria-t-il en secouant son front chevelu. Il n’y a pas plus de vie en Petit Vieux et toi qu’il n’y en avait dans cet animal. Et toute chose qui vit est sacrée. Il a suffi d’un geste pour lui enlever la vie; et nulle force au monde ne pourrait la lui rendre. Cependant il avait un cœur et des poumons et une chair comme vous deux. Il avait une petite âme farouche et tendre qui criait de plaisir et de douleur.
Iule cessa de rire et elle regarda l’écureuil avec des yeux étonnés. Son souffle courait rapide. Elle se serra contre moi.
--Vois donc! Si cette bête avait eu réellement un cœur comme il le dit! Jamais ni toi ni moi nous n’aurions pensé à cela.
Moi aussi je tenais mon regard fixé sur cette pauvre chose de vie raidie à terre. Je n’éprouvais plus l’ancien orgueil de l’homme qui a abattu une proie. Je pensais: «Voilà, il a raison. Je l’ai tuée et je ne pourrais lui rendre la vie.» Je n’aurais pu dire pourquoi je cachais mes mains derrière mon dos.
Il me vit triste et pensif. Son visage s’éclaira; il avait les sensations mobiles et fraîches des jeunes hommes de l’humanité.
--Je lis dans tes yeux, me dit-il joyeusement. Maintenant cette bête morte tressaillira en toi chaque fois que te reviendra la mauvaise tentation. Tu ne frapperas plus aucun animal en vie, ayant reçu toi-même la mesure de vie. Vois cependant: si toi et moi avions mangé de sa chair, nous n’aurions point fait autre chose que si nous avions mangé l’un de l’autre puisque la vie est la même chez tous les êtres. Autrefois, quand j’habitais chez les hommes, je n’éprouvais pas de répugnance à me nourrir de viandes: tous le faisaient ainsi par un instinct sauvage. Et puis un jour, étant venu avec mon fusil dans cette forêt, je tuai un ramier. Ma faim était ardente: je le dévorai chaud encore, dans le dernier frisson de la vie; je déchirai ses fibres avec des dents rouges, comme une bête carnassière. Mais tout à coup le goût du sang frais me tourna le cœur. Je regardai profondément en moi et j’eus horreur. Crois-moi, il en sera de même pour toi si tu veux écouter la nature.
Il se baissa, pieusement prit entre ses mains l’écureuil, et m’ayant montré la bêche, il me dit d’aller devant, en dehors des limites de l’enclos. C’est ainsi qu’il appelait le coin de la forêt où il vivait.
--La mort n’est pas encore entrée ici, fit-il, mais va là-bas vers le taillis et creuse une petite fosse.
Je fis comme il disait et la bête maintenant reposait dans la terre légère. L’humide feuillage pleura sur ses esprits pacifiés. Et nous restâmes là un peu de temps sans parler. Ensuite la barbe blanche trembla.
--Si un jour, en venant par la forêt, tu me trouves couché sans vie sur le seuil, ne m’éveille pas. Je veux dormir près de mes abeilles. Le temps se chargera du reste. Il m’est doux de penser que le soleil et la pluie auront bientôt fait de consumer mes os. Et de la vie qu’il y eut en moi naîtront des fleurs et des feuillages où à l’infini continuera de bourdonner la rumeur des ruches.