Au cœur du Harem

Part 17

Chapter 172,497 wordsPublic domain

Esther Pachau--Pachau comme on la nommait partout--était d’une complaisance extrême. Pourvu que ses services lui fussent payés, on pouvait sans crainte faire appel à son bon cœur. Elle ne refusait ai ses soins, ni sa peine.

Les eunuques, dont elle satisfaisait à la fois l’amour-propre et l’avidité en les faisant entrer dans les bénéfices de son commerce, nourrissaient pour elle un sentiment compliqué, mélange de mépris et de vénération. Ils admiraient surtout l’adresse inouïe avec laquelle elle se mouvait dans les situations les plus difficiles et le profit pécuniaire qu’elle savait tirer de ses moindres actes.

Pendant que Pachau était au harem, exhibant sa marchandise, le vieux père Isaac, courbé sous le double faix des ans et de la fatigue, tenait en laisse le baudet qui, depuis tant d’hivers, charriait les objets de leur commerce. De son côté, il faisait l’article dans la rue et vendait aux passants de menus bibelots, en attendant de commencer sa tournée personnelle dans les maisons chrétiennes et israélites, où les hommes sont admis.

Alors, on le voyait agiter furieusement sa sonnette et crier de sa voix encore puissante:

--_Ago-Filo! Ago-Filo_ (aiguille-fil).

De là le surnom «d’ago filo» donné en Orient aux colporteurs. Ils sont des plus rares aujourd’hui dans les rues du Caire; les femmes, même indigènes, ne craignant plus d’aller elles-mêmes faire leurs emplettes dans les magasins. Mais il y a vingt ans, les Orientales eussent considéré cela comme une dérogation à leur titre d’épouses de hauts personnages ou de fonctionnaires. Aussi, les Pachau de toutes sortes, firent-elles de rapides fortunes en ces harems où, fatalement, on ignorait le prix de tout...

Chez nous, Azma luttait vainement contre Esther Pachau. Celle-ci demeurait toujours la plus forte. C’était pitié de voir les horreurs qu’elle débitait comme des marchandises de valeur. Aussi, quel mauvais regard elle me lança, le jour où j’eus la malencontreuse idée d’insinuer que ses objets ne me paraissaient plus tout à fait à la mode...

La visite dura bien trois heures. Toutes les femmes de la maison étaient là accroupies à terre autour de la marchande. Maîtresses, esclaves blanches et noires, les yeux brillants du même désir, les doigts caressant les étoffes, les lèvres ouvertes dans le même sourire. Quand la Juive partit, Azma sortit piteusement de son corsage la bourse de soie noire qu’elle y tenait serrée en bonne égyptienne, et, comptant son argent, elle eut un gros soupir de regrets! Toutes ses ressources du mois avaient passé dans la vaste sacoche d’Esther.

Il en était ainsi partout, dans chaque maison où la colporteuse passait, drain terrible, redouté également des époux et des pères qui n’osaient sévir contre un usage si déplorable, mais que des siècles de préjugés avaient établi, et qu’on ne pouvait détruire sans toucher à la base même d’une société branlante, mais solide encore...

XXIV

Mon grand chagrin de n’avoir pas d’enfants me faisait envier toutes les mères qui me parlaient de leur nombreuse famille. Mariée depuis deux ans, et malgré que je n’eusse point fini ma dix-neuvième année, il me semblait que jamais cette joie ne me serait accordée de serrer contre ma poitrine un être à moi!...

A ce moment précis, la femme du _Sacca_ (porteur d’eau), ayant mis au monde son dixième bébé, vint se plaindre un jour à Azma de leur épouvantable misère. Dix enfants, deux vieux à la maison et presque pas de pain!... Alors, une idée qui me parut sublime, traversa ma cervelle de pensionnaire, se croyant une femme très sérieuse... Si j’en adoptais un!...

Sitôt pensé, sitôt proposé. Je demandai à cette pauvresse de me céder en tout abandon une de ses filles, la petite _Fatma_, la moins laide, qui venait d’avoir quatre ans et qui me connaissait bien.

Je savais que mon cher mari aimait les enfants autant que moi, et je ne doutais guère de son approbation.

On m’accorda Fatma, au grand désespoir d’Émilie qui, plus avisée, se rendait bien compte des ennuis que nous donnerait cette adoption et surtout du travail qui lui incomberait de ce fait.

Dès le soir, je courus vers le plus beau des magasins de l’époque et j’achetai un véritable trousseau pour la petite.

Nous l’avions préalablement baignée et conduite chez un barbier indigène qui fit tomber avec les boucles annelées de son épaisse toison, une quantité de choses innommables dont il vaut mieux ne point parler.

Et la nuit, tandis que la pauvrette, après avoir fait le premier repas complet de sa courte vie de miséreuse, dormait à poings fermés dans le lit de ma fidèle servante, Émilie et moi nous cousîmes jusqu’à l’aube, petites robes, chemises, jupons, etc..., etc... Mon rêve de maternité dura tout un mois.

Je m’étais privée sans peine de tout ce que je souhaitais faire pour moi-même cet hiver-là, afin que «ma file» fût plus élégante. Je commençais à espérer que mes efforts pourraient aboutir, car l’enfant, d’abord sournoise et boudeuse, s’habituait et s’appliquait même à me satisfaire, avec cette surprenante facilité des égyptiennnes à s’assimiler, elle disait plusieurs mots français et en comprenait beaucoup d’autres. Et moi, dans cet ardent besoin de maternité, je m’attachais à cette humble créature que je voulais efficacement faire mienne.

Un jour mon amie Sophie m’envoya chercher. Je partis en recommandant à Émilie de surveiller attentivement Fatma qui me salua d’un «bonjour maman» qui me ravit.

Le soir quand je rentrai, Émilie m’attendait sous le porche. Je compris tout de suite qu’il s’était passé quelque chose en mon absence.

--Ah! madame! s’écria ma femme de chambre en m’apercevant, ces sales gens ont enlevé la petite!...

Je ne saisis pas tout de suite ses paroles... Il fallut qu’elle m’expliquât longtemps pour que la lumière enfin se fît. Je ne pouvais admettre tant d’ingratitude et de perfidie.

La mère de Fatma m’avait laissé soigner, nettoyer et vêtir sa fille, puis, la jugeant suffisamment présentable, elle l’avait reprise, elle et toutes les nippes que nous lui avions préparées, elle avait ensuite conduit l’enfant chez la femme d’un riche Pacha qu’elle connaissait pour avoir travaillé dans la maison.

Cette dame, émerveillée de la façon dont une si pauvre femme tenait sa fille, l’avait immédiatement gardée et promettait de la traiter comme sienne, afin d’éviter une charge à cette mère admirable...

Azma, qui ne pouvait comprendre mon chagrin pour un événement qui lui paraissait de si mince importance, m’avoua par la suite qu’elle n’avait pas osé me contrarier, mais que pas un instant elle n’avait cru à la sincérité de cette Fellaha. La malheureuse voulait bien me laisser soigner et habiller sa Fatma, mais de là à me la confier à moi _chrétienne_ il ne fallait pas connaître l’âme musulmane, pour y compter une minute.

Je gardai de cet événement une amertume profonde.

Le jour où j’ai été mère réellement, devant l’ivresse éprouvée rien qu’à regarder ma première fille, je me suis demandé comment j’avais pu croire un instant qu’une telle adoption eût pu remplacer l’enfant née de ma chair... Mais au harem, un peu de folie avait sans doute passé sur moi, et le départ de Fatma me fut une grosse peine...

XXV

Un matin du printemps suivant, les enfants d’Omma Hanem pénétrèrent dans ma chambre en criant toutes les deux à la fois:

--Réjouis-toi! le jeune bey est venu!

Le jeune bey! c’était mon mari... et je n’en pouvais croire mes oreilles. Je ne l’attendais que beaucoup plus tard, son arrivée me comblait d’une joie infinie.

Il eut peine à me reconnaître tant j’avais maigri et pâli. Il se montra très étonné de me voir parler l’arabe presque couramment. Mais pas un moment, je n’hésitai à repousser la proposition qu’il me fit d’attendre encore que notre installation fût complète pour m’emmener avec lui...

Ah! la médiocrité du logis, la gêne, tout, plutôt que de rester une semaine de plus loin de lui, dans ce harem, où chaque jour je me sentais plus étrangère.

Il comprit mon désir et y accéda.

J’éprouvai un grand regret de quitter Azma. Ce regret eût été doublé si j’avais su que je ne devais plus la revoir... Elle avait été pour moi la sœur étrangère, mais si tendre, dont l’amitié seule adoucissait mes heures d’exil. Jamais près d’elle je ne sentis la différence, de nos religions et de nos races. Je l’aimais d’une affection profonde et la pleurai sincèrement. Quant aux autres, à part l’esclave Abyssine, _Ouas-Fénour_, qui s’accrochait à mes vêtements en poussant des hurlements sauvages à l’heure de la séparation, je savais que pour toutes, le départ de «la petite Franque» était plutôt un soulagement.

L’oncle, cependant, ne put cacher son émoi en me disant l’adieu qui, pour lui aussi, devait être un adieu éternel. Moins mal entouré, je ne doute pas qu’il ne m’eût prouvé sa tendresse de façon plus efficace.

Azma me regrettait franchement et la veille, elle me dit, pouvant à peine retenir ses pleurs:

--O ma sœur! _Ia Orkty!_ tu me quittes maintenant que nous commençons à nous comprendre.

--Hélas! Azma, ne saviez-vous pas qu’il en est toujours ainsi?... N’est-ce pas à l’heure précise où les affections se nouent, où les sites plaisent par la chère habitude que nous prenons d’eux, qu’il faut partir et s’en aller ailleurs refaire la redoutable expérience des visages et des contrées inconnues?

Seddia, qui depuis longtemps nous fuyait, revint ce jour-là pour nous dire adieu. Elle apportait des cadeaux.

Pour Émilie, une pelote brodée par elle, et pour moi, un coussin aux couleurs voyantes. A ces travaux, la pauvre déracinée avait mis tous ses talents!

--Ce n’est rien, voyez-vous...--me dit-elle, la voix émue--mais j’ai pensé qu’en regardant ces humbles choses, vous vous souviendriez quelquefois de moi, qui ne vous oublierai jamais.

Vous vous trompiez Seddia, c’était beaucoup, le travail patient de vos mains de paresseuse... Cela constituait pour la courtisane que vous étiez devenue, un consciencieux effort. Je ne l’ai compris que beaucoup plus tard, lorsque j’ai mieux connu la vie... Alors, peut-être, ne vous montrai-je pas assez de reconnaissance... Émilie, très touchée que l’on eût pensé à elle, crut devoir donner à Sett-Seddia, un dernier conseil:

--Allons, madame Seddia, faites un petit sacrifice... laissez cet habillage de carnaval, bon pour une odalisque et venez retrouver ma maîtresse à Alexandrie. On vous cherchera du travail, je vous aiderai... Vous ne serez pas malheureuse.

Mais elle, tristement, secoua la tête.

--Merci, ma fille... vous êtes bonne, mais je ne puis accepter votre offre, puis se tournant vers moi:

--Malgré que vous soyez si jeune, ne comprenez-vous pas, madame, vous qui savez voir, combien je suis devenue pareille «à eux»! et que je ne puis plus vivre autrement qu’à l’Orientale?... Je mourrai ici et ce sera mon châtiment...!

Des larmes montaient à ses yeux. Je lui serrai la main sans répondre, navrée de me sentir impuissante à la sauver malgré elle.

Elle embrassa Émilie comme une sœur.

Je revis aussi les enfants d’Omma Hanem, les esclaves, les eunuques et les négresses. Tout le monde avait un mot à me dire, une recommandation à me faire.

La tante aux canards reparut quelques heures avant mon départ de la maison. Maintenant, les canards avaient grandi et elle élevait des petits dindons qu’elle charriait partout; elle s’empressa de les sortir de leur prison d’osier, sitôt arrivée chez sa nièce. C’était alors une fuite éperdue de ces animaux sur les tapis et les meubles, au grand ennui d’Azma qui redoutait les suites probables de leur épouvante.

La tante se montra particulièrement aimable dans la joie sans bornes qu’elle éprouvait à me voir partir. Elle me dit qu’elle se réjouissait de m’avoir connue, et fit appel à tous mes bons sentiments pour m’exhorter à abjurer ma religion afin de devenir musulmane.

Nous quittâmes le Caire par une tiède soirée, sous l’embrasement féerique du soleil couchant.

Je vis disparaître les minarets et les hautes murailles des antiques mosquées. Les tours épaisses de la citadelle avec leurs meurtrières et leurs créneaux, les portes monumentales de la mosquée d’Hassan et les constructions qui lui faisaient face écrasèrent une dernière fois ma chétive personne de leur colossale majesté. Elles me semblaient autant de bastilles gigantesques d’où je venais enfin de prendre mon vol vers le pays du rêve et de la délivrance. Pourtant, ces vestiges admirables du grand passé musulman se paraient à cet instant d’une beauté magnifique, sous la lumière idéale du crépuscule oriental.

Nous traversâmes le quartier d’Abdine, l’Esbekieh, puis ce fut la gare!

Je faillis crier de joie en entendant le dernier coup de sifflet de la locomotive qui nous emportait à toute vapeur vers Alexandrie. Mon allégresse était telle, que mon mari, à son tour, se laissait gagner à ma fièvre d’indépendance.

Et si petite que pût être la part de bonheur que le sort nous réservait, comme nous ignorions la part des peines, nous étions heureux d’être enfin nos maîtres. Ce bonheur pour moi était si grand, qu’il me semblait que mon cœur ne pourrait le contenir.

Toute ma jeunesse et tous mes espoirs gonflaient ma poitrine.

Je partais enfin, j’allais commencer avec mon mari «chez nous», une vie nouvelle, ma vie!...

JEHAN D’IVRAY.

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NOTE DU TRANSCRIPTEUR

La numérotation des chapitres passe du chapitre XX au chapitre XXIII dans l’original. On a rajouté les têtes des chapitres XXI et XXII aux emplacements qui semblaient les plus probables.

On a représenté _entre caractères soulignés_ les passages en italique dans l’original.