Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école
Part 14
--Tu avais raison, Victorin. D’ici, je la retrouve mieux, notre terre. Et elle parle toute. Elle dit la résine. Une perdrix, là-bas, rappelle. Voici que le sentier descend. Nous allons entrer dans la plaine qui est vôtre. Nous y sommes. Ça sent la vigne. Je ne m’en serais pas aperçu autrefois. Il a dû pleuvoir hier une pluie d’orage, ce qui a permis de labourer ce matin;--je le comprends, attendu que, maintenant, ça sent les mottes fraîchement retournées! O Victorin, arrêtons-nous un instant. Je ne labourerai plus, moi, de peur de ne pas tracer droit, mais je me revois derrière la charrue, je crois tenir les guides dans ma main. Tout ce que je ne sentais pas autrefois m’entre aux narines avec ce petit ventoulet si tiède. Un grand soleil tape sur moi et je sue au travail, je m’arrête pour respirer. Je sais que je fais un travail utile à nous tous. Je n’y avais jamais beaucoup réfléchi. Je suis fier d’être un paysan. O Victorin! plains l’aveugle, qui jamais plus ne conduira l’araire et ne verra plus la grande lumière pleuvoir sur les blés et sur les vignes. Et toi, qui as le bonheur de regarder encore ces choses, de vraiment revoir le pays avec tes yeux, aime-le, Victorin, et, tant que tu pourras, jamais ne le quitte!...
* * * * *
Le soir, à la table paternelle, où il venait de s’asseoir:
--Mon père, dit Victorin, grand-père avait raison. Demandez, je vous prie, aux Revertégat s’ils veulent toujours me donner Martine, et à Martine si elle veut encore de moi.
Le mari regarda sa femme, qui, debout, les servait; la femme regarda son homme; ils se virent émus aux larmes.
--Femme, dit Bouziane, viens t’asseoir à table près de ton fils, que, peut-être, les jambes te doivent trembler un peu.
La femme, apportant pour elle une assiette et un verre, vint prendre place entre le père et le fils.
--Mangeons, dit Bouziane. Mange et bois, garçon, que tu dois avoir un fameux appétit et une fameuse soif, après tant de batailles!
Ils soupèrent en silence; puis, au fromage:
--Femme, un coup de vieux muscat.
Elle se leva, apporta le vin cuit. Le père emplit les trois gobelets. Et, avant de toucher des lèvres au sien, l’œil malicieux et la tempe toute ridée de plis ironiques:
--Et alors, fils, cette Arlette--qui n’a jamais été des Mayons? hé, BOUZIANE?
Victorin prononça:
--Elle n’a jamais valu l’ongle du petit doigt d’une Martine, père; ni une motte de notre terre.
Le vieux paysan leva son verre et le choqua contre celui du fils et de l’épouse:
--A la France! dit-il.
FIN.
La Garde, 17 Février 1917.
TABLE DES MATIÈRES
I.--Le dépiquage du blé 1 II.--La vieille maison paysanne 10 III.--L’anarchiste et la suffragette 20 IV.--Les leveurs de liège 37 V.--La chasse aux cigales 51 VI.--Monsieur Gustin 62 VII.--La poigne du vieil Arnet 67 VIII.--Une galégeade d’Arnet 78 IX.--Le vieux qui dort là-haut 79 X.--Le Roi d’Italie 99 XI.--La famille fait la Patrie 105 XII.--Un soir d’été sur l’aire 113 XIII.--L’instituteur et le prêtre 123 XIV.--Le chapitre du chapeau 134 XV.--Le museau de vendange 143 XVI.--Arlette et Martine 155 XVII.--Arnet se confesse 161 XVIII.--La famille et l’école 175 XIX.--Champignons et bécasses 182 XX.--La forêt est toute seule 196 XXI.--Le portrait de la gavotte 209 XXII.--Le féminisme d’Arlette 218 XXIII.--Conseil de famille 228 XXIV.--Deux indépendants 237 XXV.--Fleurs et plumes 243 XXVI.--La voix des cloches 252 XXVII.--Concorde 261 XXVIII.--Sans Patrie 269 XXIX.--Martine 274 XXX.--Augustin Augias 280 XXXI.--Des yeux se ferment, des yeux s’ouvrent 286
79922.--PARIS, IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE
9, Rue de Fleurus, 9.