Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école

Part 13

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--Gendarme, dit-il enfin, en tout autre temps je vous aurais montré que j’aime à rire jusqu’au bout; mais je me comprends que ce n’est plus le moment. Je vous dirai donc que, en tout temps, lorsque je racontais mes histoires, je les arrangeais toujours de manière à les rendre gaies et à faire rire les gens un peu plus que de raison peut-être; je dois avouer aujourd’hui que je n’ai jamais porté tout un gendarme sur mon dos, armes et bagages, pendant si longtemps; que je l’ai seulement un peu soulevé de terre et un rien de temps; que je méritais un gros procès-verbal, et que si le gendarme ne me le fit pas,--sur la prière de mon ami, le marquis,--ce fut par bonté pure, parce qu’on lui fit comprendre que je m’étais exposé à une trop terrible condamnation. Ce gendarme fut donc un juste et très brave homme.

Et, avec une certaine noblesse, Arnet acheva:

--Vous pouvez, conséquemment, présenter à ceux de vos camarades qui ont connu cette histoire que j’ai contée, les excuses du vieil Arnet, pourquoi les gendarmes sont les soldats qui nous défendent, même quand on n’est pas en temps de guerre. Et si vous voulez me donner la main, c’est de bon cœur que je vous le demande.

Il y eut un silence.

Le gendarme et le braconnier se serrèrent la main; Augias tendit la sienne; puis Victorin. On eût dit un serment muet.

--Ce sont des gendarmes, dit enfin Augias, seulement des gendarmes qu’il faudrait contre ces voleurs et assassins qu’on appelle les soldats allemands, et qui déshonoreraient le beau nom de soldats s’il pouvait être déshonoré.

Puis, à son habitude, oubliant un peu qu’il n’était pas seul, il se mit à philosopher:

--Voyez-vous, mes amis, il y a, dans toute guerre de conquête, de l’assassinat et du vol. Et tant que les crimes des guerres de conquêtes ne s’appelleront pas des crimes, et que les nations ne s’uniront pas pour punir celle qui tentera de les commettre, tout gredin aura une manière d’argument en sa faveur. Il ne faut plus, comme dit quelquefois Arnet, qu’il y ait deux poids et deux mesures, une loi pour les peuples et une autre pour les individus. C’est cela qui met l’anarchie dans les têtes de nos enfants. Mais cette anarchie même aura aidé à éclairer le monde comme elle m’éclaire, car la France est là, mes amis; elle comprend son rôle. Elle est la première, a dit un Anglais célèbre, au combat et à la vérité. Elle éclairera le monde. Et, par les armes d’abord, le monde punira la nation de voleurs et d’assassins.

Ainsi parla maître Augias, et les autres comprenaient.

La rencontre fortuite d’un gendarme et d’un vieux braconnier, dans la pauvre maison du vieil instituteur philosophe, faisait luire, aux yeux d’un jeune paysan, une des espérances les plus hautes du monde civilisé. C’était, tracé par le simple bon sens de deux vieillards, sur la courbe d’évolution, le trait qui dessinait le stade futur, et l’un des points d’arrivée de la justice.

XXVIII

SANS PATRIE

Le lendemain matin, maître Augias partait pour Marseille. Il portait à son fils le papier que lui avait remis le gendarme. Or Augustin, croyant pouvoir devancer l’appel, venait des bureaux de recrutement quand son père se présenta chez lui.

Augias, en apprenant ses bonnes résolutions, le serra d’abord dans ses bras. Puis, démêlant sans peine dans ses paroles une arrière-pensée, et, dans son désir de se battre, la volonté d’en finir avec la vie, il lui parla longtemps, et termina ainsi:

--Commence par obéir à tes chefs sans plainte. Si tu éprouves des révoltes, garde-les secrètement en toi et obéis encore. Essaie de comprendre pourquoi ton pays souffre et se bat; pourquoi, tout entier, il préférerait la mort au déshonneur. Regarde autour de toi, parmi les hommes et parmi tes chefs, ceux qui ne demanderaient qu’à vivre heureux dans leur famille, dans leur aisance ou leur richesse, et qui sont prêts cependant à mourir pour garder aux survivants les biens qu’ils vont perdre avec la vie. Il n’y a pas de meilleure leçon de morale que la vue des dévouements. Le plus malin ne peut pas douter de ce que ses yeux lui montrent.

Augustin avait écouté froidement, et l’œil sec, ces paroles d’un sage.

Il haussa les épaules. Et, baissant la tête à la façon d’un taureau qui médite un mauvais coup, regardant son père en-dessous, il proféra d’un ton bourru:

--Tout ça, c’est des phrases qu’on dit pour pousser les gens à la bataille!... Je ne sais pas dans quel intérêt!...

Rien ne saurait peindre la stupeur triste qui était dans les yeux de maître Augias; il se sentait en présence d’une inintelligence extraordinaire, butée; il comprenait bien que nulle parole ne parviendrait à pénétrer la bêtise compacte, épaisse, lourde,--le front de taureau qu’il avait devant lui, celui de son propre fils!

Et, dans son impuissance, qu’il s’avouait, il demeurait sans réaction, étonné.

Augustin comprit qu’il terrassait le vieux. Alors, imprudemment, il ajouta:

--Qu’est-ce que ça peut faire au peuple, et qu’est-ce que ça peut me faire, de devenir Allemand?

La monstruosité de cette indifférence fut comme un coup de fouet qui cingla le père, mit tout son sang en révolte. L’indignation, la colère affluèrent dans son cerveau. Littéralement, il vit rouge... il eut une envie intérieure, mais intérieurement réalisée! de bondir sur le jeune homme, de le prendre à la gorge; et de serrer, à l’étouffer, cette stupidité... Aux temps antiques, il l’eût fait,--et c’eût été, dans l’histoire, un exemple, souvent cité, de patriotisme romain.

Maître Augias, par un grand effort, se ressaisit; réfléchit longuement...

--Ce mouvement de fureur, qui vient de m’aveugler un instant, songea le vieux philosophe,--c’est l’esprit même de la guerre, la haine de race, qui mord et tue avant tout... J’ai mieux à faire...

Et l’homme moderne, calme, prononça tranquillement:

--Mon pauvre garçon! notre pays a fait, il y plus d’un siècle, une révolution terrible pour abattre les tyrannies françaises, qui, comparées à celles de la Prusse et de l’Allemagne, étaient inoffensives, pleines de civilisation, de politesse et de grâce. Il y a une contradiction imbécile entre ton acceptation éventuelle de la victoire allemande et tes prétendues idées libertaires et pacifiques. Tu prétends haïr la guerre et il te serait indifférent, dis-tu, de devenir Allemand, c’est-à-dire soldat avant tout, et quel soldat! soldat esclave d’une discipline de fer, ayant, pour avenir promis, la conquête brutale du monde, à laquelle des officiers nobles te feraient marcher--pardon, si je t’offense!--à grands coups de pied dans le derrière, et de cravache dans la figure. Si nous avions un empereur en France comme ils en ont un en Allemagne, et même honorable, tu réclamerais sa tête tous les matins... tu voudrais la guerre civile... Eh bien, mon garçon, tu as, dans la présente guerre avec l’Allemand, une fameuse occasion de prouver la sincérité de tes sentiments d’homme libre, et de marcher, conformément à tes idées, contre la plus abominable des tyrannies et contre le militarisme le plus sanglant et le plus avilissant... Allons, en avant, mon gaillard! pour la liberté du monde, et pour le triomphe de la paix! Sinon,--comme j’ai lieu de le craindre,--tu n’es que le dernier des crétins ou le pire des menteurs.

Sous l’insulte paternelle, Augustin ne broncha pas.

Maître Augias le considéra en silence un long moment, et dit enfin:

--En te quittant, et pour me consoler, j’irai, dès mon arrivée aux Mayons, voir les Bouziane. Leur Victorin est plus près que toi de mon cœur, plus près cent fois. Adieu, Augustin, je t’ai serré dans mes bras tantôt en arrivant, je regrette de ne pas faire de même en te quittant, mais tu m’en as ôté le désir.

Il s’éloigna d’un pas ferme; puis, se retournant, au moment de sortir, il ajouta:

--Adieu... quand tu auras retrouvé une patrie, tu trouveras un père.

Ils se quittèrent ainsi.

XXIX

MARTINE

Victorin Bouziane, quand le jour fut arrivé de rejoindre son régiment, était allé prendre congé des Revertégat.

Ils ne prononcèrent pas beaucoup de paroles.

--Tu pars, Victorin?

--Eh bé, oui!

--Bon voyage.

--N’ajoutez pas _bonne chance_, disait-il, pourquoi, quand c’est pour la chasse qu’on part, ça porte malheur.

Martine en disait plus long. Elle avait le cœur gonflé. Elle parlait haut et fort, afin de lutter contre son émotion; et, pour la mieux cacher:

--Notre garçon de ferme, dit-elle, part, lui aussi. Lui et toi, Victorin, ça va faire ici un gros manque. Mais, sois tranquille, nous se débrouillerons. J’ai des bras d’homme, tu en sais quelque chose. Et j’ai du cœur aussi, je t’assure. S’il part beaucoup de travailleurs, nous autres, femmes et filles, nous saurons les remplacer, même derrière la charrue. Une fois, comme tu sais, Marius était malade et mon père avait beaucoup de travail; il fallait, pas moins, porter tout de suite une charrue à réparer chez celui qui l’avait vendue, à Pierrefeu, et qui est un fameux ouvrier. Et c’est moi qui la portai sur notre charrette. Il y a bien plus de quatre lieues. Et, de m’avoir vue faire le charretier, il y en eut qui se moquèrent. Tant pis pour eux; on fait ce qu’on doit. J’attelai le cheval à la charrette, je mis mon déjeuner dans le tiroir, ma moins bonne robe et mes meilleurs souliers, le fouet autour du cou comme j’avais vu faire à tous les rouliers; et hue! et dia! me voilà en route en sifflant, figure-toi! Sur la charrette, j’avais arrangé une chaise bien attachée et, quand j’étais fatiguée, je m’asseyais comme une reine sur son trône! Et quand je rencontrais d’autres charretiers, j’étais galégée, tu penses!--«Et alors, la fille, on a les culottes?»--Notre chien, celui qui est mort, le dogue, était mon porte-respect. A un qui voulait m’embrasser il fit sentir sa dent dure; et à celui-là, il a fallu que sa femme ou sa mère recouse la culotte, le soir. C’est pour te dire que je ne crains rien. Et d’autres filles sont comme moi courageuses. Il y en a, et beaucoup, qui, vu l’occasion, se montreront, tu verras! Vous pouvez donc partir tranquilles, les soldats. Si c’est nécessaire, je prêterai la main à ton père; j’ai labouré plus d’une fois et je sais comment on s’y prend. Je ne te promets pas de dire du mal au cheval, comme vous faites tous, ajouta-t-elle en riant; mais si c’est nécessaire pour le faire marcher, je saurai lui en envoyer, des sottises! M. le curé me pardonnera, je pense, vu la nécessité. Allons, embrasse-moi, Victorin.

Et comme il l’embrassait sur les deux joues, elle ne put s’empêcher de souffler tout bas, se sentant amoureuse de son ami d’enfance:

--Je ne suis pas une Arlette.

Et, Victorin parti, elle fit, et au delà, ce qu’elle avait promis.

Plus d’une fois, on la vit aux labours quand son père vaquait à d’autres travaux.

Sa mère ne pouvait s’empêcher de lui dire:

--N’en fais pas trop, notre Martine, que tu ne tombes pas malade.

--Je ne suis pas une fillette, répondait-elle en riant. Quand nos hommes se battent, il faut au moins leur mettre l’esprit en repos, là-bas; et les femmes doivent les remplacer au travail.

Elle était belle, la petite, quand on la voyait sortir tenant la bride du gros cheval laboureur, pour le mener au champ où l’attendait la charrue.

La charrue dormait couchée au revers d’un sillon tracé la veille. Elle la relevait d’un poing solide, qui n’hésitait pas; sur le dos de la bête, elle prenait les traits jetés de ci de là et les accrochait à l’araire, tendait les guides de corde dont elle nouait l’extrémité aux mancherons. Les mancherons en main, elle criait: «Hi! hue!» La bête avançait; le soc écorchait la terre; la terre s’ouvrait lentement; et le sol dur, celui que la charrue éventrerait au retour, inégal sous les pas de la paysanne, et les mouvements qu’il fallait faire pour peser sur les mancherons, les abaisser ou bien les relever,--tout cela faisait à la belle fille une démarche onduleuse, mais ferme, qui montrait sa souplesse gracieuse et sa force. Tout son corps flexible, selon l’effort nécessaire, se haussait, raide, ou se courbait un peu, faisait saillir les hanches larges, montrait, sous le bas du jupon court, une jambe musclée comme d’un garçon vigoureux.

Et, quand sa bête lasse s’arrêtait pour souffler, la paysanne intrépide, au lieu d’injures, lui criait:

--Souffle, ma pauvre, que je t’ai alassée! Ce n’est pas encore toi qui me feras lâcher pied. C’est Martine, souviens-t’en, qui t’aura fait demander grâce. Pourquoi est-ce qu’ils vous injurient, les hommes qui labourent? Tu fais ce que tu peux, comme les hommes et comme moi, chacun selon sa force. Et le bon Dieu saura dire où sont les bons travailleurs.

Alors, toute seule elle riait, et Victorin n’était plus là pour lui dire, comme malgré lui:

--Quelles belles dents il montre, ton rire, Martine!

Alors, la gaieté solitaire de Martine s’arrêtait, et elle se sentait tout près de pleurer.

A plusieurs reprises, elle alla travailler pour le père Bouziane, avec le cheval qui avait l’habitude d’être mené par Victorin.

Et une de ces fois-là, tout de bon, elle se sentit gagnée par les larmes. Elle s’arrêta; et elle les laissa couler parce qu’elle était seule au milieu du champ, sous le grand ciel, et vue seulement des oiseaux qui passaient.

Et elle dit au cheval à voix haute:

--Allons, hue! le Rouge! que c’est pour lui que nous travaillons... Je ne savais pas l’aimer tant, pauvre de moi! Que Dieu le protège à la bataille! Hue! le Rouge! que tu l’aimais aussi, et que c’est pour lui qu’il faut labourer, nous deux.

XXX

AUGUSTIN AUGIAS

Sur le front, où ils se battaient côte à côte, Victorin et Augustin firent la connaissance de M. le curé doyen Delmazet, sergent; mais Augustin demeurait farouche et sombre, fermé aux avances cordiales du prêtre et à celles de Victorin. Il souffrait d’orgueil, et, s’isolant dans ses rages misérables, dans ses sourdes révoltes d’envieux, il gardait le silence.

A Verdun, un jour, quelques hommes de bonne volonté furent demandés par le colonel pour un coup de main difficile. Au grand étonnement des mauvaises têtes (il y en a toujours partout) Augias s’offrit. Ils partirent une douzaine, revinrent trois, dont Augustin. Le lieutenant qui les conduisait étant tombé, Augustin avait d’abord pris le commandement de la petite troupe; et, au retour, retrouvant son officier, gisant, la jambe fracassée, il l’avait mis sur son échine et porté durant plus de deux kilomètres, sous une mitraille enragée, sans vouloir être remplacé. Au début de cette affaire, comme fou de bravoure, il avait, pour se rendre maître d’une position importante, enlevé une mitrailleuse, après avoir assommé les servants à coups de crosse. Les deux camarades qui l’accompagnaient racontèrent ces prouesses dont il ne soufflait mot. Le colonel le félicita devant les hommes assemblés et épingla sur sa poitrine la croix de guerre, au milieu des acclamations du régiment. Augustin se laissa faire et demeura triste; mais, quelque temps après, M. Augias recevait la lettre suivante, que lui adressait le doyen mobilisé.

«Mon cher Monsieur Augias,

«J’ai quelque chose d’heureux à vous annoncer, et je frémis de joie à l’idée de celle que vous allez éprouver.»

Ici, M. le curé Delmazet racontait l’exploit d’Augustin, et il ajoutait:

«Après ce triomphe, votre fils demeurait comme accablé d’une singulière tristesse. Il me fuyait comme à l’ordinaire. Je parvins à le joindre un jour: «Augias, lui dis-je, tu as de la peine quand tu devrais être fier et joyeux; que se passe-t-il en toi?» Il m’expliqua alors, cher Monsieur Augias, qu’il avait eu le dessein, déjà, à Marseille, d’en finir avec la vie, croyant qu’il n’était et ne serait jamais bon à rien. Puis, au régiment, il avait souffert de n’être qu’un simple soldat perdu dans le rang, et, surtout, il y était jaloux de Victorin Bouziane, dont la conduite et le courage étaient cités en exemples. Alors l’idée lui était revenue de mourir volontairement, de se faire tuer, d’abord pour quitter une vie de pauvreté insupportable à son orgueil; ensuite, pour faire servir cette mort à sa gloire. Il voulait faire l’étonnement de ses camarades, en particulier de Bouziane.

«Tels furent les mobiles qui lui ont inspiré une conduite de héros, mais d’un héros qui, tout de suite, s’est senti indigne d’être proclamé tel. Voilà quelle fut sa confession que, sur mes instances, il m’a permis de vous répéter.--Ah! Monsieur le curé, me dit-il, comme on doit être heureux et justement fier lorsqu’on se sent digne d’un honneur comme celui que j’ai reçu! lorsqu’on a véritablement aimé sa patrie comme mon père m’a toujours dit que c’était un devoir de le faire! Mais moi, quand le colonel m’a posé la croix sur la poitrine et donné l’accolade, je me suis dit que l’action pour laquelle il me félicitait n’avait pas eu les motifs qu’il croyait, et c’est la cause de ma tristesse. Je ne m’en consolerai jamais, si ce n’est en me battant à l’avenir pour aider à la défaite de l’ennemi, et en essayant de survivre, afin que mon père, un jour, me retrouve un autre homme.

«Alors son cœur creva, et il se mit à pleurer, en disant, comme un petit enfant:--Papa!»

«Le voyant ainsi troublé et repentant, je lui expliquai que ses regrets, ses remords même, le rendaient digne de la récompense gagnée comme malgré lui. Il parut un peu rasséréné. Et, trois jours après, il était encore cité à l’ordre de l’armée pour avoir montré une bravoure exceptionnelle. Assez grièvement blessé, il était tombé à mes côtés au moment où je tombai moi-même, mon cher Monsieur Augias. Nous voici ensemble, votre fils et moi, à l’hôpital de X, bien tranquilles et en voie de guérison. Venez voir votre fils, deux et trois fois sauvé.

«Dites au père de Victorin Bouziane que son fils, à lui, pour n’avoir pas eu, jusqu’ici, l’occasion d’accomplir (affaire de chance) un de ces actes tout à fait exceptionnels qui attirent les hautes récompenses, n’en est pas moins, comme des milliers d’autres, un des soldats magnifiques de la France.

«Vous cherchiez des sanctions à votre morale laïque, mon bon Monsieur Augias? En apercevez-vous ici? Ma lettre vous apporte la preuve positive de leur réalité. C’est le désir d’obtenir les sanctions aux actes méritoires qui a tué en votre fils les sentiments condamnables qui ne mènent à rien, sinon à la souffrance. Un remerciement de la Patrie, sous la forme d’une pauvre croix, et votre Augustin a compris le bonheur qu’on éprouve à servir et à défendre les autres hommes, même à mourir pour eux! Il a compris l’honneur et la honte, les deux sanctions puissantes du bien et du mal--symbole humain, à nos yeux de catholiques, des sanctions éternelles. Et n’est-ce pas une chose singulière que des sanctions purement humaines aient choisi pour insigne la croix, notre signe de la croix!

«A bientôt.

«Delmazet, curé-doyen,

sergent au ...e d’infanterie».

«_P. S._--Quel honneur pour les Mayons, cette conduite de votre fils! Et puis--le savez-vous--ces Mayons, qui n’ont guère que 125 feux, comptent déjà douze victimes de la guerre, frappées à l’ennemi. Oui, et l’un de nos pauvres Mayonnais est aveugle. Honneur aux Mayons.»

XXXI

DES YEUX SE FERMENT, DES YEUX S’OUVRENT

Pendant que maître Augias s’acheminait vers l’hôpital où il allait retrouver son fils transfiguré, Victorin, permissionnaire, partait pour les Mayons.

Arlette, restée seule à Marseille, et sans nouvelles de ses amis depuis le début de la guerre, avait renoncé à sa sagesse, trop laborieuse à son gré, et à sa mansarde de la rue Vieille. Elle était venue, sur les conseils d’une amie nouvelle, et avec cette amie, à Toulon, pour y dépenser ses pauvres économies dans les cinémas et aux tables des cafés, en des toilettes qui offensaient les yeux des soldats retour du front. Elle était de celles qui semblaient ignorer combien on souffrait dans les tranchées.

Forcé de s’arrêter quelques heures à Toulon, Victorin, sans qu’elle l’aperçût, la vit passer, toujours souriante sous son ombrelle multicolore, jupes courtes, bottines hautes, chapeau en shapska... Il détourna les yeux.

Le hasard voulut que, ce même jour, dans la voiture qui le ramenait vers la maison paternelle, il rencontrât l’un de ses camarades des Mayons, réformé, un aveugle de la guerre.

Le père de ce jeune homme était allé le chercher à Gonfaron et le ramenait tristement. Le père et le fils se taisaient. On les voyait oppressés par une douleur infinie, qui ne voulait pas se plaindre. Victorin, après avoir essayé de causer avec eux, y renonça. Ils étaient seuls tous trois dans la voiture. Elle roulait. On entendait le battement sec du pied des chevaux sur la route dure.

L’aveugle dit tout à coup:

--On m’avait bien répété,--je ne voulais pas le croire,--que, lorsqu’on a perdu les yeux, on fait attention à des choses qu’on ne remarquait pas autrefois. Vous m’entendez, mon père? tu m’entends, Bouziane?

--Nous t’entendons. Qu’est-ce qui te fait penser à ça?

--C’est, dit-il, que le bruit du pas de notre cheval, sur cette route de Gonfaron aux Mayons, me parle; il me dit des choses. Combien de fois ai-je fait, en voiture, la route qu’en ce moment nous faisons... Et, en ce temps-là, je n’écoutais pas ce bruit des sabots ferrés sur le chemin d’ici. Eh bien, je le reconnais, ce joli bruit; c’est comme une musique. Là-haut, où l’on se bat, j’en ai entendu trotter des chevaux et rouler des voitures. Ça sonnait mou. Oui, les routes de là-haut, empierrées pourtant, répondent aux pieds des chevaux d’une autre manière. Elles disent qu’il pleut souvent, qu’elles sont souvent mouillées, amollies. Écoutez comme, ici, ça sonne clair; ça sonne le soleil. Oui, oui, notre cheval trotte sur du soleil. J’entends ça très bien et ça me fait plaisir... Ah! on va s’arrêter. Le courrier va remettre une commission, n’est-ce pas? Le cheval arrêté laisse retomber par moment son pied qui sonne la lumière. Il y a des mouches. Elles bourdonnent. Elles disent que c’est l’été. On ne peut pas s’y tromper. Et la queue du cheval fouette sa croupe; je l’entends. C’est très joli. Je n’avais jamais entendu ça. Le major me disait: «Tu vivras beaucoup par les oreilles». Ça ne me consolait pas. Maintenant, je comprends. J’aurai donc encore de la joie, mon père, à deviner par les bruits de la maison, vos occupations de tous les jours. Voilà qu’on repart. Les roues tournent. Le cheval trotte et c’est sur la terre du pays! Je la reconnaîtrais, au bruit qu’elle répond, entre toutes. Comme j’entends bien la voix du pays! Ils ne m’ont pas ôté ça! O, mes beaux Mayons, je les revois donc!

--Eh bien, dit Victorin, tu devrais t’arrêter un instant chez mon père, avec le tien, tout à l’heure. On boira un coup, et tu marcheras un peu, sur cette terre qui te parle; tu la sentiras sous ton pied avec plaisir. Dans nos sentiers de roches, ça sonne encore d’une autre manière que sur la route, tu sais bien. Et ça retentit dans la gouargo (le ravin).

--Et puis ça sentira bon, répondit l’aveugle; oui, oui, descendons.

--Ta mère t’attend, fit observer le père.

--Je retarderai sa joie de me voir, mon père, mais aussi son chagrin de ce que je ne puisse plus la voir, elle! répliqua l’aveugle. Je pourrai du moins lui expliquer mieux comme j’ai été heureux en arrivant d’entendre ma patrie, si je ne la vois plus.

--Venez. Je vous accompagnerai jusque chez vous ensuite, dit Victorin; nous sommes si voisins!

L’aveugle et son père descendirent.

Et, quand ils furent dans le sentier rocheux et sonore: