Ariane, jeune fille russe

Part 6

Chapter 63,860 wordsPublic domain

Mais ce même soir, rentrant à pied vers une heure de la Sadovaia, Constantin serrait les poings et exhalait sa colère. Il se sentait attaqué, bafoué, par cette petite fille qui, avec ses airs de ne pas y toucher, l’avait blessé à un point sensible, entretenait chaque jour la blessure ouverte et l’envenimait avec un art savant. Car enfin quel que soit le degré de franchise que l’on se permette, il faut que l’amour, même physique, s’entoure de certaines illusions. A l’éclairer brutalement et de tel côté, on le met en fuite. Il faut chasser loin de soi l’idée qu’on se rencontre dans les bras d’une femme avec les ombres plus ou moins effacées de ses prédécesseurs. Ce sont choses auxquelles on ne pense point, lorsqu’on est sain d’esprit, à moins peut-être qu’on ne soit éperdument amoureux. Or Constantin Michel se déclarait sain d’esprit et pas amoureux. Certes il tenait à Ariane et de plus d’une façon; elle avait la saveur d’un jeune fruit délicieux déjà mûr, dont l’acidité, par places, fait grincer un peu les dents. Mais d’amour il n’était pas question. Donc il lui était facile d’oublier le passé d’Ariane.

Et voilà que ce démon de fille le lui ramenait sous les yeux sans cesse et l’obligeait à le regarder en face. D’abord il avait cru qu’elle agissait ainsi par maladresse, par ce manque d’instinct qui, chose curieuse, se fait sentir si souvent chez les femmes les plus intelligentes. Il y avait là peut-être une faute d’éducation; tante Varvara qui se racontait librement à sa nièce devait en être responsable, et ce milieu de province russe... Il suffirait d’avertir Ariane Nicolaevna.

Mais Constantin reconnut bien vite son erreur. Non, ce n’était pas au hasard qu’elle parlait ainsi. Il devinait en elle un plan médité, une offensive pourpensée et qui se prolongerait. Un sûr instinct l’avertissait qu’Ariane savait où le blesser et qu’elle gardait prise sur lui.

Et pourtant il était impossible de la laisser continuer ainsi sous peine d’être empoisonné.

A ce point de ses réflexions, Constantin Michel fit volte-face. «Au fond, se dit-il, de quoi est-ce que je me préoccupe? J’ai une fille délicieuse et fraîche dans mes bras chaque soir, et le partenaire de conversation le plus amusant que j’aie jusqu’ici rencontré. Dans un mois ou six semaines, j’aurai quitté la Russie; nous ne nous reverrons de notre vie. Laissons les choses aller leur cours.»

Il parlait ainsi, mais ce n’étaient que des mots, car il gardait au fond de lui le goût d’amertume que le poison distillé par Ariane Nicolaevna y avait versé. Comme il s’amusait à tâcher de voir clair, il se dit: «Pourquoi est-ce que je prête tant d’importance au passé de cette jeune fille? Peut-être me suis-je attaché à elle plus que je ne le pense. Ah! cela serait une belle folie! Devenir amoureux d’une fille, jeune, mais au passé lourd, et qui est tombée dans mes bras sans offrir la moindre résistance, parbleu, comme elle serait tombée dans les bras du voisin si je n’avais pas été là! Elle est riche de sa jeunesse et de son esprit, mais elle a un défaut, qui, à la longue, me la rendra insupportable: elle est méchante. Elle sait déjà me faire souffrir. Mais quoi? elle n’usera de cette science détestable qu’autant que je le voudrai. Je suis libre; le jour où je serai fatigué d’elle, je m’en irai. Pour l’instant, seul le désir de vaincre la froideur qu’elle affecte m’attache à elle. Cela, et rien de plus.»

Et il se mit à rêver à l’avenir proche. Où serait-il dans un mois? à Constantinople ou à New-York, bien loin en tout cas d’Ariane Nicolaevna. Il avait à travailler. Et puis où qu’il allât, il rencontrerait d’autres femmes. La vie est innombrable. Quel ridicule de penser l’enfermer sous la houppelande noire d’une petite étudiante à l’Université de Moscou!

Constantin Michel avait marché vite. Il arriva de bonne humeur à l’hôtel National et avant de remonter chez lui soupa légèrement. Quand il entra dans sa chambre à coucher, il y régnait encore une odeur faible, mais pénétrante, celle qu’il avait respirée quelques heures auparavant sur la nuque d’Ariane Nicolaevna. Le lit était défait. Il semblait qu’un souffle de volupté montât des draps entr’ouverts qui avaient gardé la chaleur de leurs deux corps. Il eut une envie irrésistible de serrer Ariane dans ses bras, de lui parler durement, de lui dire qu’il était le maître, qu’il ne souffrirait pas une fois de plus ses insolences, puis de la prendre, de la caresser sans fin, et de passer une nuit, toute une nuit, le long d’elle, de s’endormir en la touchant, de se réveiller avec ce jeune corps appuyé sur le sien... Et peut-être alors entendrait-il encore cette voix, cette voix humble, enfantine qui n’avait résonné qu’une fois à son oreille, mais qu’il ne pouvait oublier et qu’il cherchait à retrouver dans la bouche d’Ariane, qu’il attendait, sans se l’avouer, chaque jour comme un miracle promis, la voix qui avait dit le premier soir: «Mais je ne me défends pas.»

Constantin Michel resta assis sur le lit. Soudain il bondit:

--Ah! je deviens fou!... Je vais te montrer si je suis libre, petite Ariane de nulle part.

Il courut au téléphone, demanda le numéro de la baronne Korting. Malgré l’heure avancée, elle n’était pas couchée. Constantin Michel apprit à cette femme charmante qu’il avait enfin un peu de temps à lui, et lui demanda la grâce de dîner avec elle le lendemain. La baronne Korting ne cacha pas le plaisir avec lequel elle se rendrait à cette invitation.

Le jour suivant vers huit heures, alors qu’Ariane était chez elle, il l’appela au téléphone, lui dit qu’il avait un dîner d’affaires impossible à remettre, qu’il était désolé de ne pas la voir, mais qu’il comptait sur elle le lendemain, comme d’habitude.

Elle répondit simplement:

--Bien, à demain, et raccrocha le téléphone.

§ V. LA BARONNE KORTING

Une heure plus tard, il dînait avec la baronne Korting qu’il connaissait depuis quelques années. C’était une femme qu’il était flatteur pour un homme de montrer, car elle était belle, d’une de ces beautés qu’on ne discute pas et qui font retourner dans la rue jusqu’aux marmitons. Elle était bonne. Jamais Constantin ne l’avait entendue dire une méchanceté à l’adresse de quiconque. Elle ne manquait pas de finesse dans les choses de l’amour où la plus simple femme s’entend mieux et voit plus clair que l’homme. Enfin elle mettait Constantin Michel sur un piédestal et déclarait à qui voulait l’entendre qu’il était «incomparable».

Aussi Constantin lui était resté attaché. Elle semblait être la seule chose fixe dans l’existence errante qu’il menait. C’est ainsi qu’un hiver il avait passé un mois à Nice avec elle; une autre fois, une partie du printemps à Paris et, enfin, il l’avait retrouvée deux fois à Moscou lorsqu’il y était venu pour ses affaires.

Il voulait l’emmener au restaurant, mais par téléphone elle le pria de dîner chez elle. Il retrouva avec plaisir une maison bien montée, une table élégante et soignée et ses yeux regardèrent avec admiration la baronne Korting vêtue d’un élégant déshabillé de la rue de la Paix. Elle le reçut à merveille, le gâta, le choya, l’entoura de mille attentions, fit fumer autour de lui l’encens dont elle avait l’habitude d’entourer son dieu. Elle lui demanda les dernières histoires de Londres et de Paris; elle lui raconta les plus récents scandales de Pétersbourg et de Moscou. Où était-il? Partout et nulle part, et pas plus en Russie qu’ailleurs. Le maître d’hôtel lui-même était italien et la baronne Korting était toute polie au vernis occidental. Pourquoi pensa-t-il, au moment même où il se posait cette question, à la petite fille pâle de la Sadovaia? Celle-là était bien de son pays, malgré sa culture européenne. Il chassa ces pensées.

La baronne Korting que ses intimes appelaient Olga l’y ramena en lui demandant ce qu’il faisait de ses soirées. On ne le voyait nulle part. Il allégua des conférences avec des gens d’affaires occupés dans la journée. Olga avec une logique féminine lui dit:

--Eh bien, alors, arrangez-vous pour prendre le thé chez moi. Vous savez que je serai toujours libre à l’heure qui sera la vôtre.

Il resta fort tard chez cette aimable femme et le ciel s’éclairait à l’orient lorsqu’il traversa les rues vides pour regagner son hôtel. Il avait les nerfs tranquilles et l’esprit en paix. «C’est tout de même la sagesse, se disait-il, et la sécurité, l’_otium cum dignitate_ des Latins, car après tout je suis à la merci d’un caprice de cette fille changeante. J’ai tout et je cherche encore autre chose. C’est absurde. Je vais liquider l’histoire de la Sadovaia. J’ai un voyage à faire à Kief qui arrivera de la façon la plus opportune pour couper court à cette aventure, car, au fond, ce n’est que cela. Et je vais hâter mon départ.»

N’empêche que, vers sept heures du soir, Constantin Michel se surprit à être assez nerveux à l’idée qu’Ariane pourrait se décommander par téléphone. Il était certain qu’elle le ferait uniquement par manière de représailles et pour se venger d’avoir été abandonnée la veille. Mais il en fut pour sa nervosité. Ariane ne téléphona pas et, à huit heures et demie, elle parut avec l’exactitude qui lui était coutumière dans l’encadrement de la porte de la Sadovaia.

Il fut frappé par sa minceur, sa délicatesse, le frêle de toute sa personne. Dans le front et dans les yeux seulement on lisait une force. Et soudain, il eut pour elle un sentiment nouveau, bien étrange chez lui, celui de la pitié. Il sentit qu’elle était une petite fille, malgré tout, une petite fille lancée seule dans les tourbillons dangereux de la vie. Elle y serait broyée, comme tant d’autres qui la valaient et qui s’avançaient pleines de courage avec un air de défi, la tête haute, vers la tempête. Et voilà qu’au tournant du chemin, elle s’était heurtée à un roc dur, à lui, Constantin Michel. Il eut une brève vision de l’avenir. «Cette histoire finira mal pour toi, mon enfant, pensa-t-il. Quoi que tu en aies, tu t’attacheras à moi, et un beau jour je partirai pour New-York ou Changhaï, te laissant seule, perdue au milieu de cette mer humaine qu’est la Russie.»

Il eut un moment d’émotion indicible. Il pardonna à Ariane son passé trouble. Elle avait eu, elle aussi, si jeune, un idéal, et ne l’ayant pas atteint, elle faisait payer ses erreurs à ceux qu’elle rencontrait.

Il passa un bras sous celui de la jeune fille, le serra contre le sien et la conduisit à l’hôtel. Pendant toute la soirée, il ne fut que douceur et gaîté. L’humeur de son amant n’échappa pas à Ariane. Elle se laissa entraîner par le flot irrésistible de tendresse qui sortait du cœur de Constantin Michel. Pour la première fois, elle oublia son rôle, se pressa contre lui, se blottit dans ses bras et, sortie du lit, raconta les plus folles histoires sur son enfance--époque sans danger aux yeux de Constantin.

Ce fut un bref entr’acte. Peu de jours après, la lutte sournoise, implacable, recommença. Un soir, comme Ariane était souffrante et qu’ils prenaient le thé dans leur petit salon, elle commença à parler de leurs relations. Elle le remercia d’en avoir défini le caractère avec tant de précision et de prévoyance, dès avant qu’elles eussent commencé.

--Je reconnais bien là, dit-elle, mon ami si sage, si averti de tout. Grâce à vous, tout est clair entre nous. Il n’y a place pour aucune ambiguïté. En somme, je suis libre; vous l’êtes aussi. Nous avons formé une association temporaire à la recherche du plaisir. Je ne vous le cache pas: vous avez su me le donner.

--C’est beaucoup, interrompit Constantin. Tu connais les vers de Vigny:

... C’est le plaisir qu’elle aime. L’homme est rude, il le prend et ne sait le donner.

--Je ne connais pas les vers, continua-t-elle, mais comme on dit, je crois, je connais la chanson (Constantin Michel s’en voulait amèrement de sa citation). Et puis, nos causeries ne sont pas un mince agrément dans l’affaire. A l’ordinaire, les hommes sont si niais. Dès qu’on en a tiré ce qu’on leur demande, les voilà muets...

Constantin commença à grimacer intérieurement. Mais comment arrêter Ariane? Il essaya de dévier la conversation. Avec une logique supérieure, Ariane y revint:

--Mais, puisque nous sommes libres, nous avons le droit de faire ce qu’il nous plaît. Vous pouvez avoir une maîtresse (Bon, elle a appris mon histoire, pensa Constantin)... et je puis prendre un amant. Nous ne nous tromperions pas, puisque nous ne nous aimons pas et que nous nous donnons un avertissement préalable.

--Ah! par exemple, non! Je ne suis pas pour le partage, cria Constantin qui, sur ce terrain, vit la possibilité de laisser cours à ses sentiments. Non, cent fois non! Tant que tu es à moi, tu n’es à personne d’autre. Tiens-le-toi pour dit.

--Et si tout de même j’avais un amant? Vous ne le sauriez pas.

--C’est ce qui te trompe. Je le saurais, et tout de suite.

--Et alors?...

--Ma chère enfant, à mon vif regret, tout serait fini entre nous.

Il dit ces mots sans colère, mais avec une netteté d’accent qui parut faire impression sur Ariane.

Elle revint peu après, de biais, à la question qui l’occupait:

--Et pourtant vous ne m’aimez pas.

--Cela est une autre question, repartit Constantin, mais pour le temps où tu m’appartiens, je ne te cède à personne.

--Vous êtes bizarre, fit Ariane.

--Je suis comme je suis, et il n’y a pas à discuter. Les choses sont au net sur ce point. Maintenant changeons de sujet.

Avec une apparente indifférence, ils commencèrent à parler sur un thème banal.

Mais comme elle se levait pour partir, Constantin fut emporté par un élan soudain. Il mit Ariane contre le mur, lui appuya les deux mains sur les épaules et, les yeux fichés dans les siens, lui dit:

--Je ne sais quel jeu tu joues ici, petite fille. Si tu veux te battre, eh bien, battons-nous. Mais je t’avertis que tu n’auras pas raison de moi. De nous deux, c’est moi qui l’emporterai, sois-en sûre. Et veux-tu que je te dise ce qui t’arrivera? Que tu le veuilles ou non, tu m’aimeras. Tu m’aimeras avec ta tête diabolique, avec ton cœur que j’ignore, avec ton corps que je connais.

Sous sa main, il sentit l’épaule gauche d’Ariane qui essayait de se soulever. Mais il la tenait fortement et l’épaule indiqua seulement le geste tenté qui, ne pouvant se développer, avorta.

§ VI. MOUVEMENT IMPRÉVU

Cependant Constantin voyait trois ou quatre fois par semaine, dans l’après-midi, la baronne Korting et chaque soir Ariane. Faisait-il des progrès avec cette dernière, rien ne l’indiquait. Déjà on touchait au milieu du mois de mai. Ariane était toujours semblable à elle-même. Un jour, elle se montrait gaie, enfantine, pleine d’anecdotes et de mots charmants. Le lendemain, avec un art incomparable dans la négligence étudiée, elle revenait sur les thèmes détestés et semblait s’y complaire.

--Tu ne mens pas assez, lui disait en riant Constantin. Tu n’as pas encore compris le secret du bonheur qui est dans une illusion chèrement nourrie et jalousement respectée.

--Il y a plus d’une façon d’être heureux, répondait-elle. Qui sait si la mienne ne vaut pas la vôtre? Puis-je me plaindre de la vie, ajouta-t-elle, n’ai-je pas un amant beau et intelligent?

--Ariane, je n’aime pas qu’on se moque de moi.

--Mais enfin puisque je vous ai choisi entre tant d’autres, sans me donner le temps de la réflexion, il faut bien que votre physique, votre physique seulement, Monsieur, ait quelque chose d’irrésistible. Car, au vrai, l’étudiant qui m’accompagnait au théâtre est assez séduisant. Mais vous êtes mieux, puisque je suis ici à cette heure au lieu d’être dans ses bras... Le pauvre garçon! Il m’avait fait depuis trois mois la cour la plus assidue, la plus respectueuse. Il croyait bien toucher au bonheur. La soirée au Grand Théâtre devait être décisive. Songez! Il avait commandé une automobile! Nous allions souper chez Jahr...

Constantin Michel avait les nerfs en boule. Pour se punir lui-même, il demanda, comme un flagellant qui veut encore être battu:

--Eh bien, que serait-il arrivé?

--Ce qui arrive dans ces cas-là, cher et excellent ami. Nous aurions soupé et bu du Champagne. Puis nous serions revenus en automobile...

--Et alors? dit Constantin d’une voix froide. A-t-il un appartement? On ne reçoit pas les gens au milieu de la nuit dans les hôtels convenables.

--Restent les hôtels qui ne sont pas convenables, reprit la jeune fille. Et puis, du parc Petrovski au centre de Moscou, il y a vingt minutes. Et l’on peut allonger le chemin. Une automobile fermée, les secousses, l’ivresse du souper, un bras pressé autour de la taille, des lèvres passionnées sur votre cou... Enfin, je ne suis pas de bois, conclut-elle, et vous le savez mieux que personne...

* * * * *

Le lendemain de cette soirée, Constantin décida son départ pour Kief et l’annonça à la baronne Korting dans l’après-midi. Le soir, il avertit Ariane. Elle sursauta:

--Comment, vous partez le jour même de mon anniversaire! Ce n’est pas gentil!

C’était la première fois qu’elle manifestait un sentiment à son endroit.

Il la prit dans ses bras.

--Il fallait me le dire, petite fille, fit-il. Comment pouvais-je savoir? En tous cas, nous dînerons ensemble demain. Je ne pars qu’à onze heures et pour une semaine. A propos, quel âge as-tu donc?

--Mais, dix-huit ans.

--Comment, dix-huit ans! Tu m’avais laissé croire que tu en avais au moins vingt.

Il semblait qu’elle l’eût trompé sur un point de capitale importance.

--Dix-huit ans! répétait-il, dix-huit ans!... C’est inimaginable! on n’a pas dix-huit ans!... Alors, quand je t’ai connue, tu n’en avais que dix-sept! Tu aurais bien pu me le dire, tu aurais dû me le dire!

Il était au comble de l’exaspération.

Elle le calma:

--Je ne vois pas ce que nos âges ont à faire dans notre aventure. Je ne vous ai jamais demandé le vôtre. Quand nous nous sommes rencontrés--jour béni, jeta-t-elle ironiquement--il me manquait un mois pour avoir mes dix-huit ans. Qu’est-ce qu’un mois?... Vous n’allez pas me chercher querelle pour un mois.

Mais Constantin Michel ne se remettait pas et l’ébranlement produit en lui par ce qu’il appelait un «fait nouveau» eut une suite inattendue presque immédiate.

Ariane racontait des histoires de sa tante Varvara. Elle commentait la sagesse de cette vie, son équilibre parfait, l’art avec lequel Varvara Petrovna avait su ne cueillir que les roses de l’amour.

--Tante Varvara m’a dit, continua-t-elle, qu’elle n’a jamais passé une nuit entière avec aucun de ses amants. Il faut savoir partir ou les congédier à temps. Selon elle, dormir ensemble est le plus sûr moyen de tuer l’amour. On dort mal, on se réveille de mauvaise humeur. On est laid dans la lumière du matin. Il faut voir son amant lorsqu’on est coiffée et arrangée, s’habiller et se déshabiller pour lui plaire. La promiscuité, c’est bon pour les gens mariés. Mais le mariage n’est ni l’amour, ni le plaisir...

--Ta tante, interrompit Constantin, avec toute son expérience ne connaît pas grand’chose de la vie. Si libre qu’elle soit, c’est une femme à système et, sur ce que tu m’en dis maintenant, j’ai assez médiocre opinion d’elle. Entre gens qui s’aiment, petite fille, il n’est pas question d’heures; ils ne se quittent ni jour ni nuit, déjeunent et dînent à la même table, s’endorment ensemble et se réveillent l’un à côté de l’autre. Tu trouves agréable, toi, quand nous partageons le même lit et que nous sommes si près l’un de l’autre qu’il n’y a rien ni matériellement ni moralement entre nous, lorsque la chaleur du lit commun nous pénètre et nous engourdit, lorsque du bout de tes pieds jusqu’à la tête tu me sens près de toi, que ton corps s’adapte à mon corps, que nous semblons vivre d’une même vie et que le battement de ton cœur se confond avec le battement du mien, tu trouves agréable de t’arracher à moi, de te lever, de t’habiller? Tu ne sens pas le mur qui aussitôt s’élève entre nous avec chaque pièce de vêtement que tu revêts. Tu redeviens une étrangère; tu redeviens l’ennemie.

Constantin, s’était étrangement échauffé et s’étonnait lui-même. Ariane battit des mains et le persifla.

--Comme vous êtes éloquent!

--Ce sont les folies de ta tante qui m’exaspèrent, reprit Constantin Michel. Il ne s’agit ni de toi, ni de moi. Le diable l’emporte! Quelles idées a-t-elle pu te fourrer dans la tête?

Il marcha dans la chambre longuement. Ariane se taisait.

Soudain, il s’arrêta devant elle.

--Sais-tu ce que nous allons faire? Quand passes-tu ton dernier examen?

Elle indiqua une date éloignée de huit jours.

--Très bien, continua-t-il. Je serai de retour de Kief. Tu auras fini ton Université. Tu as besoin de prendre l’air. Je veux me reposer aussi. J’ai beaucoup travaillé. Et puis Moscou me donne étrangement sur les nerfs. Je t’emmène en Crimée, nous passerons quinze jours au soleil du Midi, dans les rochers rouges, au bord de la mer, parmi les fleurs et sous les arbres. Nous vivrons comme des dieux; nous ne penserons pas, nous ne nous disputerons pas. Voilà mon plan _ne varietur_. Il ne reste qu’à obéir.

A peine avait-il terminé qu’il restait stupéfait de ce qu’il avait dit. Dans quoi se lançait-il? Est-ce ainsi qu’il entendait liquider l’aventure où il était engagé? Certainement, au contact irritant d’Ariane, il perdait la raison.

Cependant, d’une voix tranquille, elle élevait des objections. Au jour où elle terminait ses examens à Moscou, sa tante l’attendait. Elle recevait trois ou quatre lettres par semaine qui l’imploraient de ne pas perdre une heure. La liaison de Varvara et du beau docteur devait tourner au drame. Ariane était nécessaire là-bas. Ses amis aussi, qui avaient leurs droits, comptaient sur sa présence. Enfin une autre raison, à laquelle elle fit allusion tout en la laissant dans l’ombre, l’obligeait à rentrer à date fixe.

Plus elle parlait, plus Constantin se prouvait à lui-même l’excellence de son plan. Il conclut l’entretien en lui disant avec la calme assurance dont il avait éprouvé combien elle portait sur la jeune fille:

--Je veux aller avec toi en Crimée. C’est mon commencement et ma fin. Donc, cela sera. Tu ne me feras jamais croire qu’une fille ingénieuse comme toi ne puisse pas voler les quinze jours qui nous sont nécessaires. Je t’en laisse le soin et me garde de te donner des conseils. Nous sommes aujourd’hui le dix-huit. Je reviens de Kief le vingt-huit. Tu auras passé ton examen le même jour, et le vingt-neuf nous monterons dans l’express de Sébastopol. Tu reprendras ta liberté entre le quinze et le vingt juin.

Cela dit, il refusa de discuter plus avant et, le lendemain, il était avec Ariane sur le quai de la gare de Kief, car elle n’avait pas refusé de l’accompagner. Pour la première fois depuis six semaines qu’il la connaissait, il avait réussi à lui faire accepter un cadeau en l’honneur de ses dix-huit ans et une montre-bracelet encerclait le poignet de la jeune fille.

--Prépare tes bagages pour le vingt-neuf, dit-il.

--Mais c’est impossible, je vous assure.

La cloche sonnait. Il prit Ariane dans ses bras. Il lui parut qu’elle ne l’avait jamais embrassé ainsi, qu’elle ne s’était pas encore donnée à lui aussi complètement que dans ce rapide baiser sur le quai de la gare.

Il y pensa longtemps dans le train. «Est ce que je me trompe? dit-il. Est-ce une illusion?... Non, non, c’est la vérité. Cette fille si gardée, cette fois s’est trahie.»

§ VII. CRIMÉE