Part 5
On pourrait trouver dès le commencement d’une liaison quelques minutes pour parler raisonnablement.
SENANCOUR, _De l’Amour_.
Deux jours plus tard, Constantin Michel et Ariane Nicolaevna étaient assis l’un à côté de l’autre sur un divan dans un cabinet du restaurant fameux de l’Ermitage. Ariane était d’admirable humeur. Constantin la laissait se raconter, prenant un plaisir extrême aux histoires qu’elle narrait. Il connaissait déjà Varvara Petrovna, il savait que la jeune fille avait un demi-fiancé Nicolas Ivanof qui, dès avant le mariage, avait fait quelques amères expériences; il n’ignorait ni les soupers de l’hôtel de Londres ni la cour d’adorateurs qui entourait là-bas la brillante Ariane. Le jardin Alexandre lui apparaissait comme le plus séduisant des jardins publics de Russie, où mille intrigues se nouaient et se dénouaient dans le décor contrasté des allées sombres et des terrasses éblouissantes sous le feu des globes électriques. En quelques traits vifs Ariane Nicolaevna avait su évoquer le cadre et les personnages principaux de sa vie passée. Il voyait, comme de ses yeux, la démarche légère de Varvara Petrovna, son sourire irrésistible; le pauvre Nicolas faisait piteuse figure dans ce tableau; quelques personnages défilaient dans une ombre assez mystérieuse et sur lesquels Ariane, qui se piquait de dire tout, ne disait quasi rien, laissant à la sagacité de son compagnon de deviner à mi-mot.
Tout amusé qu’il fût, Constantin Michel était bien plus perplexe encore. Cette jeune fille impérieuse, volontaire, spirituelle, intelligente, qui était-elle? Elle connaissait la vie comme une femme. Elle avait par moment quelque chose de sérieux dans le regard. Le front était volontaire et déjà réfléchi. Mais lorsque, l’autre soir, elle avait endossé sa houppelande et coiffé l’invraisemblable petit chapeau noir qu’elle portait à l’Université, elle paraissait une gosse de seize ans.--«Elle vient du sud, il est vrai, se disait-il, mais enfin, si précoces qu’y soient les jeunes filles, il faut plusieurs années d’expériences pour accumuler le trésor de sagesse pratique dont elle veut bien me faire étalage.»
Il s’interrompit à ce point de ses réflexions et demanda brusquement:
--A propos, quel âge avez-vous?
--A propos de quoi? fit-elle, étonnée de ces paroles qui ne répondaient pas à ce qu’elle racontait à ce moment.
Il s’expliqua:
--Quand je vous regarde, vous avez dix-sept ans. Quand je vous écoute, vous en avez trente, et bien employés. Alors, je ne comprends pas...
Elle l’interrompit:
--Est-ce qu’on a besoin de comprendre une femme? On la prend, c’est le plus court.
Il eut un sursaut et resta une seconde interloqué. Puis, s’accordant au ton donné à la conversation par la vive remarque d’Ariane Nicolaevna, il lui dit l’incertitude où il était au sujet de son âge dès l’instant où il l’avait connue et qu’elle lui apparaissait tout à tour comme une gamine et comme une jeune femme à qui on n’en raconte pas.
Elle gardait un pli ironique aux lèvres et quand il eut fini, elle jeta simplement sur le ton d’un amateur qui applaudit un morceau à effet:
--Pas mal.
--Mais encore? dit-il. Selon les heures, je parierais à chances égales pour dix-sept et pour vingt-cinq.
--Comme toujours, dit-elle, la vérité est entre les deux.
Et la conversation dévia.
* * * * *
Un peu plus tard, comme ils achevaient de souper et qu’à travers la cloison du cabinet arrivaient quelques refrains de chansons tziganes jouées par un orchestre voisin, Constantin Michel se pencha vers la jeune fille, passa son bras autour d’une taille flexible et l’attira à lui. Elle ne se défendit pas, mais comme il approchait les lèvres de sa bouche, elle tourna la tête et ses lèvres se posèrent sur le cou frais d’Ariane Nicolaevna, à la naissance de l’oreille, près des cheveux.
Elle resta dans son bras, immobile, et ce fut lui qui un instant plus tard se dégagea. Il dit alors:
--De quel parfum usez-vous? Il est délicieux.
Ariane parut étonnée et répondit simplement:
--Cela aussi est mon secret.
Il y eut un silence.
Constantin le rompit délibérément. Il avait pris un parti; et sur un ton qui contrastait avec celui de leur entretien jusqu’alors, il dit à la jeune fille qu’il aimait à l’excès la franchise, qu’une façon nette et simple de dire les choses l’avait toujours servi, et qu’il en ferait une fois de plus l’expérience, dût-elle lui coûter cher. Il était sûr tout au moins qu’avec la qualité d’esprit qu’il lui connaissait, elle ne s’y méprendrait pas; peut-être même lui en saurait-elle gré.
--Le vrai, continua-t-il, est que je veux vous gagner. Je l’avoue sans détours. Comment y réussir? Avec vous, Ariane Nicolaevna, emploierai-je les moyens dont les hommes ont coutume de se servir lorsqu’ils veulent séduire une femme? Vous laisserai-je croire que vous êtes la première femme devant laquelle je m’agenouille?... Vous me ririez au nez. Mettons les choses à leur place. Vous me plaisez infiniment. Peut-être vous suis-je sympathique puisque vous êtes ici. Auprès de vous je n’imagine pas de connaître l’ennui qui est après tout notre seul ennemi, mais mortel. Alors je désire vous voir plus et mieux et chaque jour...
Il s’arrêta. Ariane ne fit aucune réflexion. Avec un peu d’embarras, il dit:
--Mais aidez-moi, Ariane Nicolaevna. Je n’ai pas l’habitude de faire des discours.
--J’attends la fin qu’annonce un si beau commencement, répondit-elle.
--Soit, reprit-il, je continue. Avez-vous lu les _Reisebilder_ d’Henri Heine?
Elle hocha la tête négativement. Elle paraissait distraite...
--Dans les _Reisebilder_, reprit Constantin, Heine raconte qu’il arrive un jour dans un village où il doit passer la nuit. Il voit une belle fille à la fenêtre, occupée à arroser des fleurs, et lui dit à peu près: «Je n’étais pas ici hier, je n’y serai plus demain. Mais aujourd’hui est à nous...» Et la belle fille lui tend une fleur... Je serai à Moscou peu de temps, mais ce peu de temps je vous propose de le vivre à deux... Je ne suis pas libre, Ariane Nicolaevna... Je partirai un jour et ne reviendrai pas. La vie est chose assez maussade. Il faut de l’ingéniosité, de la volonté et du savoir-faire pour en tirer quelques heures, je ne dis pas de bonheur, mais tout au moins de plaisir. Voulez-vous que nous fassions une association précaire à la poursuite du plaisir?... Je sens que je puis vous parler ainsi et que vous goûterez peut-être ce qu’il y a d’inaccoutumé et d’audacieux dans une proposition que je n’oserais adresser sous cette forme à une autre qu’à vous. Mais vous êtes sans hypocrisie et vous regardez les choses en face, je m’en suis convaincu... Quels risques courons-nous? Aucuns, comprenez-moi à demi-mot... Ah! pardon, j’oublie un grand danger... Peut-être m’aimerez-vous. Peut-être m’éprendrai-je de vous. L’amour, qui est en dehors de notre convention, s’y glissera peut-être. Allons-nous reculer devant ce danger imaginaire? Vous avez du courage et je n’en manque pas. Je cours à l’ennemi...
Il prit la jeune fille dans ses bras. Elle ne se défendit pas et, penché sur elle, il dit:
--Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, mais je suis à un moment où le mensonge m’est odieux. Quoi qu’il arrive, nous ne nous serons pas trompés.
Elle allait répondre. Il lui ferma la bouche par un baiser et ajouta:
--Ne dites rien, je vous en prie...
Elle se dégagea, s’étira, prit à son corsage un œillet pourpré et le porta à ses lèvres, puis négligemment le jeta dans un coin de la chambre.
--J’ai entendu naguère, dit-elle, des gens qui voulaient arriver aux mêmes fins que vous. Ils s’y prenaient autrement... On apprend à tout âge. Mais il est tard et la leçon de ce soir s’est assez prolongée. Je rentre... A propos, vous ai-je dit que l’oncle chez lequel j’habite est épris de moi? Je vais être obligée de m’enfermer à clef, et, c’est bizarre, j’étouffe dans une chambre dont la porte est fermée.
Ils partirent en voiture. Comme il quittait Ariane Nicolaevna, il lui dit:
--A demain. Voulez-vous dîner avec moi?
--Mais non, je dîne ici à sept heures.
--Soit, je vous attendrai à votre porte à huit heures et demie et vous me ferez la grâce de venir prendre le thé dans mon appartement.
--Ah! je jure bien que non!
§ III. BANALE SOIRÉE
Le lendemain soir, à huit heures et demie, Ariane parut à la porte de sa maison, où Constantin Michel l’attendait. Elle avait un ravissant chapeau aux grandes ailes attachées par des rubans sous le menton. Le cou sortait nu de la longue houppelande noire.
Ils descendirent la Tverskaia. Il était entendu qu’«on allait se promener». Pourtant, arrivés devant l’hôtel National, Constantin proposa d’entrer.
--Pourquoi pas? fit-elle.
Et sous le lourd manteau, une épaule frêle se souleva et communiqua un léger mouvement à l’épaisse étoffe.
Dans le petit salon, Ariane quitta son manteau puis, passant dans la chambre à coucher, enleva son chapeau et arrangea ses cheveux devant la glace. Elle regarda autour d’elle, ne manifestant aucune gêne. Sur le lit, déjà préparés pour la nuit, les pyjamas de Constantin étaient étalés.
Ils burent du thé au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses genoux et leurs bouches se joignirent. Il commença à la déshabiller. Ici Ariane opposa une résistance obstinée et ses ongles acérés jouèrent un rôle dans le combat. Il fallut moitié de gré, moitié de force, à coups de prières, à grand renfort d’ingéniosité et de ruse, conquérir l’une après l’autre chaque pièce du vêtement. La blouse légère tomba; les jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre. L’enlèvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras.
Il était au comble de l’énervement. La civilisation a appris aux femmes à n’opposer, en telles circonstances, qu’un simulacre de résistance à l’attaque de l’homme, juste assez pour qu’il puisse faire le geste de l’antique conquête. C’est une comédie charmante dont les scènes sont dès longtemps réglées. Mais voilà que, contrairement aux conventions tacitement passées avec Ariane, il était obligé de se battre et d’employer la force. Pourquoi se défendait-elle si âprement puisqu’elle était décidée à se donner? Pourquoi depuis une heure luttait-elle sans répit? Pendant une courte trêve, il ne put s’empêcher de lui dire assez brutalement:
--Mais enfin, vous savez pourquoi nous sommes ici. Vous êtes avertie. Ce n’est pas un début, après tout...
Ariane le regarda d’un air de déesse et articula sur un ton qui fit sentir à Constantin l’absurdité de la question posée:
--Vous n’imaginez pas que je vous aie attendu, tout de même?...
L’épaule se souleva et sortit de la chemise qui glissa le long du bras, laissant nue la moitié du torse. Mais comme Constantin voulait emporter la jeune fille dans la chambre à coucher, elle se cramponna au divan et d’une voix nette dit:
--Je pose mes conditions.
--Je les accepte à l’avance, répondit Constantin exaspéré.
--Il n’y aura pas de lumière et je ferai la morte.
Constantin Michel pensa: «Sur qui diable suis-je tombé? Me voici lancé dans une aventure avec une de ces filles détraquées d’aujourd’hui qui font l’amour comme elles soupent, sans avoir ni sens ni appétit. Elles n’attachent pas plus d’importance à l’un qu’à l’autre... Pourvu que je n’aie pas à le regretter...»
Il avait dans ses bras le corps frais de la jeune fille et il répondit:
--Ces conditions sont absurdes... Mais ce n’est plus le moment de discuter...
Dans la nuit de la chambre, dans la tiédeur des draps où Ariane «faisait la morte», il s’aperçut à un signe évident bien qu’involontaire que tout au moins la première des deux suppositions qui venaient de se présenter à son esprit était mal fondée. Cependant la lutte continuait dans l’obscurité, la lutte contre le cadavre.
Irrité, il dit vivement:
--Il est un temps où il est bon de se battre; il en est un où il faut savoir se donner.
--Mais je ne me bats pas, fit une voix à son oreille, une petite voix, humble, enfantine, où semblait passer un souffle de frayeur et dont le timbre nouveau le frappa.
Et, à l’instant même, il triompha d’elle.
Une heure plus tard, assise devant la toilette elle coiffait ses cheveux qu’elle avait longs et fournis. Ils tombaient jusqu’à la chute des reins et leurs vagues ondulantes cachaient le torse frêle.
Elle parlait d’une façon détachée et libre, racontant des histoires de naguère. Elle n’eut pas un mot, pas un regard qui pussent témoigner de la nouveauté des rapports qui venaient de s’établir entre eux. Tout en l’écoutant, Constantin remarqua une mince coupure sur un doigt de sa main droite: «Ce petit monstre m’a égratigné, pensa-t-il, ou peut-être est-ce une épingle?»
Comme minuit sonnait, elle se leva. En vain voulut-il l’emmener souper.
--Mon amoureux m’attend à la maison, dit-elle. Il m’a fait une scène hier soir. Il semblait qu’il devinât d’où je venais. Ma tante l’a entendu. Seconde scène. Je veux éviter cela; j’aime d’avoir la paix chez moi.
Ils rentrèrent à pied. Elle causait, avec un riche mouvement d’idées, des programmes du gymnase et de l’éducation des filles. Lorsqu’il la quitta à sa porte, elle parut étonnée d’entendre Constantin lui demander de la revoir le lendemain à la même heure. Elle accepta sans discuter.
Chez lui, comme il réparait le désordre du lit avant de se coucher, il vit sur le drap quelques petites gouttes de sang. «Elle m’a égratigné plus profondément que je ne croyais. Curieux petit animal!... Qu’ont été mes prédécesseurs?... C’est une éducation à refaire. Mais en vaut-elle la peine?...»
Il était fatigué et, sans réfléchir davantage, s’endormit.
§ IV. SURGIT AMARI ALIQUID
Leur vie se régla. Constantin ne voyait jamais Ariane dans la journée, qu’elle passait à l’Université. Il allait à ses affaires qui étaient importantes. Une fois il déjeuna avec sa maîtresse en titre, la baronne Korting, la plus jolie femme de Moscou qui voulut bien s’étonner de son peu d’empressement. Il s’ingénia à y trouver des excuses.
Mais chaque soir, il rejoignait, à huit heures et demie, à la Sadovaia, son étudiante en houppelande, chaque soir ils descendaient à pied jusqu’à l’hôtel National, chaque soir ils se couchaient dans une chambre chaude et obscure et, minuit sonné, se rhabillaient pour refaire le trajet en sens inverse, causant tous deux, le long du chemin, avec la plus vive animation et un mutuel plaisir.
Elle avait sur toutes choses des opinions tranchées qu’elle émettait avec un ton de certitude qui ne souffrait pas la contradiction; elle échafaudait des systèmes du plus extrême matérialisme, ne laissant aucune place au sentiment, raillant impitoyablement la pitié et l’amour. Parfois il s’amusait à ruiner d’un mot les merveilleux châteaux qu’elle élevait si prestement dans les airs. Mais le plus souvent il la laissait donner libre cours à sa fantaisie. Elle allait ainsi comme grisée à travers le monde des idées. Et il ne cessait d’admirer le jeu sain de ce cerveau, la force jaillissante et claire de la pensée. Constantin Michel connaissait le monde, Londres, New-York, Rome, Paris. «Avec un rien de poli, pensait-il, avec cette élégance de tournure que l’on n’apprend tout de même qu’en Occident, avec le ton et le vocabulaire de la bonne société de là-bas, est-il une seule des capitales de l’univers, où, après un court stage et la mise au point indispensable, cette petite fille russe ne triompherait pas? Les esprits les plus délicats en feraient leurs délices.»
Il ne pouvait imaginer une compagne plus attrayante. Elle l’excitait à penser et le tenait dans une fièvre d’idées et de sensations sans cesse renouvelées.
Il sentait en elle les richesses inépuisables de la nature russe, ce don, cette générosité et ce gaspillage de soi qu’elle comporte. «Il ne manque à cette fille qu’une méthode, pour atteindre aux plus hauts sommets, ou bien la présence d’un homme supérieur; mais il faut avouer, conclut-il, que les hommes ici ne sont pas à la hauteur de leur tâche.»
Chaque jour, Constantin Michel attendait impatiemment les heures qui lui ramenaient Ariane. Il la comparait à la baronne Korting qui l’emportait par la beauté, qui était bonne, et douce, et facile, mais qui, à trop vivre en Occident, avait pris l’artificiel qui règne dans les salons de France et d’Angleterre. Il n’avait aucun reproche à lui adresser,--sauf le plus grand du monde: il s’ennuyait auprès d’elle.
Auprès d’Ariane, l’ennui était inconnu. On ne pouvait même en concevoir la notion, tant elle était diverse, amusante, gaie, sérieuse contredisante, fantasque, difficile, ombrageuse, enfermée dans son amour-propre comme dans une forteresse inexpugnable.
Quand il l’avait à dîner, c’était une bonne fortune. Un souper--plus rare--prenait l’allure d’une fête. Les longues promenades entre la Sadovaia et le National leur paraissaient trop courtes. Ils s’attardaient à causer dans la nuit et, sur le seuil de la porte, prolongeaient encore la conversation.
Mais, dans l’appartement de l’hôtel National, une autre Ariane apparaissait. Il était en face d’une femme qui lui restait étrangère. Du jour où il l’avait eue, il avait pensé que les rapports naturels entre amant et maîtresse s’établiraient entre eux. Il reconnaissait maintenant son erreur. Il croyait l’avoir conquise et, à chaque fois, la conquête était remise en question. Il sentait n’avoir fait aucun progrès. Sa maîtresse ne lui appartenait que par une fiction. En réalité, elle était insaisissable; elle lui échappait. Il l’embrassait; elle se laissait embrasser et y prenait plaisir, mais jamais d’elle-même elle ne venait à lui, dans un mouvement spontané de tendresse.
Il lui en fit un jour la remarque. La réponse qu’il reçut le glaça:
--N’y faites pas attention, dit-elle, je suis toujours ainsi...
«Détestable éducation, pensa Constantin Michel. Quels sots a-t-elle connus avant moi?»
Dans le lit, elle continuait à «faire la morte». Pourtant Constantin sentait parfois la pression involontaire d’un bras qui le serrait contre elle. Une fois seulement, elle se laissa aller jusqu’à se plaindre d’avoir à se lever, s’avouant brisée de fatigue. Il fallut une semaine pour qu’elle admît que la porte de la chambre fût ouverte sur le salon où l’électricité restait allumée. Pourtant elle n’alléguait pas des scrupules de pudeur. Elle descendait du lit, gagnait la salle de bain et revenait se coiffer nue devant la glace avec la tranquille assurance d’une jeune fille bien faite qui n’a rien à cacher.
Chaque rencontre était ainsi un combat entre l’ardeur de l’homme et la froideur de la femme. L’irritant était que Constantin sentait cette froideur calculée, commandée par un effort de volonté. Il n’usait d’aucune contrainte pour amener Ariane dans son lit. Elle y venait de son propre gré; mais lorsqu’elle s’allongeait dans les draps, elle semblait mourir à elle-même... Elle qui debout ne pouvait se taire, restait silencieuse, les yeux ouverts. Le mieux qu’il en put tirer dans la première semaine de leur liaison, alors qu’il murmurait à son oreille les mots éternels que les amants disent à la femme qu’ils possèdent, fut un _nitchevo_ entre deux tons.
Au dehors, ils causaient librement comme deux amis. Au lit, il retrouvait l’ennemie, celle qu’il faut toujours vaincre et qui ne s’avoue jamais vaincue.
Ce combat excitait Constantin Michel et il se jurait d’en sortir vainqueur. Cependant il était blessé jusqu’au fond de lui par l’attitude dont Ariane ne se départait pas.
Mais ce n’étaient encore qu’escarmouches.
A la quatrième ou cinquième soirée, comme elle se rhabillait et qu’il fumait une cigarette assis au pied du lit, il fit, sans même y prendre garde, deux de ces questions banales que les hommes posent à leur maîtresse sortant de leurs bras.
Elle ne répondit pas. Il répéta la phrase.
Sans lever la tête vers lui, sans s’arrêter de rattacher ses bas, elle répondit avec nonchalance, comme si elle ne sentait pas le venin de sa réponse:
--J’attends la troisième question, celle que tous les hommes qui m’ont eue ont posée après les deux que vous venez de faire...
Constantin Michel pâlit. Il eut la force de se maîtriser, de ne pas ajouter un mot. Il termina sa cigarette, passa à la salle de bain, y resta plus longtemps que d’habitude. Lorsqu’il en sortit, minuit était sonné.
--Allons, dit-il.
Elle s’approcha de lui, s’appuya sur son bras et demanda:
--Qu’avez-vous aujourd’hui? Vous paraissez triste. Je n’en suis pas la cause?
--Rien, petite fille, rien, tu es délicieuse, comme toujours.
Car il la tutoyait maintenant, mais elle continuait à dire vous.
En chemin, ils se disputèrent sur une question de philosophie, l’un et l’autre défendant sa position avec violence, presque avec aigreur. Finalement Constantin Michel éclata de rire:
--Où diable allons-nous chercher nos sujets de querelle? dit-il.
Et il embrassa Ariane qui se défendait encore.
Le lendemain soir la lutte recommença, mais d’une façon plus gardée, l’un et l’autre adversaire s’efforçant de ne pas se découvrir.
Constantin voulait savoir pourquoi Ariane Nicolaevna qui avait le droit du choix et l’avait exercé plus d’une fois l’avait pris lui, Constantin Michel, et s’était donnée à leur troisième rencontre. Il n’imaginait pas d’être irrésistible. Ariane ne l’aimait pas. Mais, quelle que soit la liberté qu’une jeune fille s’accorde, il est difficile d’admettre qu’elle va jusqu’à prendre un amant comme un homme choisit une maîtresse, souvent pour une heure. Pourquoi était-elle là près de lui? Par des voies détournées, il tâchait d’obtenir un éclaircissement sur ce point.
Il parla donc de la fameuse soirée de _Boris Godounof_ et il revint sur la première impression qu’il avait eue d’elle, la longue hésitation entre «jeune femme» et «gamine».
--Et toi, dit-il, qu’as-tu pensé de moi, car enfin la première impression commande tout le reste?
--Moi, fit-elle, je me suis dit: «Il est dans ma série», car il faut vous avouer qu’à mon expérience, seuls les hommes blonds ont du tempérament. Les bruns font de l’effet, mais ce n’est que feu de paille. On les prend; il ne vous reste rien dans les mains... La sagesse est de revenir après quelques essais malheureux à ce que l’on a éprouvé bon...
Elle bavardait ainsi agréablement, comme si elle parlait du soleil ou de la pluie de ce jour de mai.
Constantin Michel crut avaler une drogue amère. Il sentait qu’on ne répond à une provocation de ce genre que par une rouée de coups. Mais il fallait gagner la bataille, et d’abord du temps. Il prit une cigarette, l’alluma, et avec un bon sourire naturel il gronda affectueusement:
--Ariane, Ariane, voilà des choses que l’on pense, mais qu’on ne dit pas. Tu n’es qu’une petite cosaque.
--Oh, fit-elle, j’ai horreur de mentir; c’est trop difficile; alors je dis les choses comme elles me viennent. Vous avez dû vous en apercevoir... Je suis sans habileté et sans ruse, avouez-le. Ma conduite avec vous l’a montré. M’en voudriez-vous?
Il n’eut tout de même pas la force de la prendre dans ses bras et de la baiser sur les lèvres, comme il eût été politique de le faire. Il avait encore dans la bouche un arrière-goût d’amertume qui ne devait pas disparaître de sitôt. Il se borna à quelques chaudes et banales protestations:
--Au fond, dit-il, tu me plais parce que tu es toi-même. Cela comporte bien quelques inconvénients. Mais les avantages l’emportent. Évidemment tu dis avec simplicité des choses qu’une femme en Occident se ferait tuer plutôt que d’avouer. Faut-il reconnaître qu’une fois le premier moment d’étonnement passé, cette franchise un peu rude a son prix? Peut-être même finirai-je perversement par y trouver du charme.