Amours d'Extrême-Orient Illustrations d'après nature par Amédée Vignola

Part 8

Chapter 83,708 wordsPublic domain

On s’étonne, on admire la puissance des religions semées sur cette terre, aussi bien catholique que Wesleyenne, sans compter un troisième culte indigène inventé par un wesleyen dissident. Mais non. Cela ne suffirait pas, ne suffit pas car entre les mâles et les femmes de la race, ardentes et belles, le nombre des naissances illégitimes est de une sur deux. Cela, Monseigneur nous le conte, désolé. Du moins, il a quand même, lui ou d’amères prêtres, trouvé une ingénieuse limitation à l’œuvre de chair, et si les filles superbes repoussent l’étranger, c’est parce qu’elles ont été persuadées des maladies et des démons qui leur passeraient sûrement dans le corps. Cela, Monseigneur ne nous le dit pas. Mais lorsque nous sommes avertis, sa bonne grâce réussit à peine, même au prix des festins bibliques, à gagner notre pardon.

Il a trop réussi; en vain chercherait-on un marin, qui depuis trente ans, ait été l’amant d’une femme à Tonga-Tabou.

L’amant complet du moins. Et il n’est pas très certain que Dieu ait sujet d’être absolument satisfait des résultats obtenus par Monseigneur. Les jeunes filles de Nuku-Alofa ont découvert le flirt et inventé les demi-virginités. Quelqu’un a dit cette aventure: invité, le soir à un «Kawâ» avec d’autres officiers, il s’était échappé du cercle officiel. Dans la cour, envahie par les curieuses de Nuku-Alofa, il tenta une fois de plus, et aussi vainement, de fléchir le désir d’une fille. Alors, avec de comiques gestes de découragement qui amusèrent la bande, il vint s’asseoir au bout de la galerie, au milieu de toutes les femmes serrées en ce coin comme des hirondelles. Des rires lui éclataient aux oreilles, des grimaces l’enrageaient, des poses inconsciemment lascives l’affolaient. Ses voisines de droite et de gauche, par dessus lui, se prirent à jouer à la main chaude. Soudain, les rires redoublant, des menottes, toutes les menottes qui purent, se fourrèrent dans ses poches de pantalon. Il ne protesta point, d’ailleurs submergé, et depuis il n’a point confessé sa honte.

Peut-être est-ce le même qui, oublieux de toute Europe, voulut, par un matin d’Eden, violer une pêcheuse rencontrée? Probablement c’en est un autre.

Dans cet Eden-Tantale, la moindre réunion, le plus petit Kawâ, comme on dit là-bas, assemble des dizaines de beautés. Elles chantent et dansent adorablement. Sous les allées ombreuses, des enfants, alignés et graves, jonglent avec des oranges, jusqu’à huit ensemble; des théories s’enroulent et se déroulent aussi flexibles et eurythmiques que celles de l’Hellade.

Puis, on entre, pour se reposer ou pour boire, dans des cases. La nuit claire descend du toit; quelle que soit l’heure, toute la famille s’éveille, vous entoure, apporte les cocos frais, et attend indéfiniment qu’il vous plaise de sortir. Des sourires vous détendent; une case est catholique, une autre wesleyenne, la troisième tongienne.

Partout même accueil, partout même désir. Et quand on demande à une aïeule le droit de poser sa bouche sur la bouche d’une jeune fille, avant de partir, elle accorde et rit, étonnée, femme d’une terre où la langue n’a point de mot pour traduire baiser.

Wallis.

Dans la salle de classe à la case des Sœurs enseignantes, une fille de douze ans cause avec la religieuse. C’est une grande, une de celles que l’on peut à grand’peine jusqu’à cet âge faire rentrer au dortoir, dès neuf heures le soir, loin des hommes du village.

_La fille._--Il y a longtemps que tu n’as vu le prêtre de Vâo?

_La religieuse._--Oui, pourquoi?

_La fille._--Tu dois être bien gênée.

_La religieuse._--??

_La fille._--Le grand bon Dieu a bien fait de mettre dans l’île en même temps que toi un homme de ceux que tu peux avoir dans ton lit, n’est-ce pas? Mais tu feras bien de lui en commander un autre, car le père de Vâo est déjà vieux.

_La religieuse._--Veux-tu te taire, malheureuse! Que dis-tu! Ne te souviens-tu pas que tu me vois toujours seule au dortoir?

_La fille_ (très calme).--Sûrement! mais je pense que ton corps n’est pas fabriqué pour les hommes d’ici, et que seul le père Vâo peut lui donner la caresse.

_La religieuse._--Mon enfant, je vous en prie, taisez ces vilaines choses; récitez la prière que je vous ai apprise.

_La fille_ (têtue).--Le grand bon Dieu a envoyé les hommes noirs (les prêtres) parce qu’il y a les femmes blanches (les sœurs).

_La religieuse._--Mon Dieu!

_La fille_ (docile).--«O Vierge immaculée, daignez, etc...»

Au dehors, le rivage est proche. Le corail blanchit dans la mer saphirine. Le crépuscule bref se fond en tiédeurs, et les pêcheurs de nacre chantent vers l’Istar malaise.

Sydney.

«What do you think about our beautiful harbour?» La question sort aussi naturellement qu’un bonjour des lèvres de tous les hôtes, de tous les amis de passage, même des voisins de tramway qui devinent l’étranger. Eh! oui, la rade est extraordimaire, formée, après un goulet qui lèche des falaises, d’innombrables baies distinctes, cases successives disposées, semble-t-il, pour remplir d’itinéraires un mois d’excursion. Mais à quoi bon s’arrêter à cette joliesse? Un peu Fort-de-France, un peu Diégo, beaucoup Nagasaki, et voilà l’aquarelle linéée et teintée.

Le «beautiful harbour» n’échappe pas plus que n’importe quel rivage du monde à l’inquiétude vicieuse des errants, l’interrogation irritante: «A quoi cela ressemble-t-il?»

Ce qu’il y a de curieux, de quelque peu nouveau, c’est le faubourg énorme Wolloomoloo découvert à un détour de cap et dont la masse des maisons alors donne l’illusion, se chevauchant, d’un troupeau qui serait descendu boire et qu’on effraierait. Wolloomoloo plein de matelots, avec ses quais bordés de quatre-mâts qui regorgent de laines, est le royaume des filles à pirates et baleiniers.

Mais aussi c’est le domaine des blanchisseuses, accortes et fraîches, sous leur bonnet et leurs cheveux pâles, Mimi Pinson sans anémie. Les ordonnances qui, du bord, s’en vont leur porter du linge souvent prétexté, en causent entre eux après dîner, et les officiers ne peuvent ignorer souvent quelles faveurs ils ont partagées.

D’ailleurs les lieutenants de l’escadre anglaise n’en font point fi, meilleurs garçons que leurs camarades du Channel Squadron, par exemple. Quelquefois ils les paient avec des invitations reçues pour les bals du Town Hall. Quelques-unes, bien nippées, en profitent, et à un aspirant français qui s’informait, enthousiaste, du nom d’une danseuse assise dans un coin de l’immense salle, on répondit: «Her name? Two pounds!»

D’autres coûtent plus cher. Sur les champs de courses s’exhibent les filles cotées. Elles s’habillent avec un goût très sûr, et leur charme est certainement celui du monde le plus semblable à celui des Parisiennes. Peut-être connaissent-elles mieux les pedigrees, peut-être savent-elles trop la carrière de Trenton ou Carnage, ou Aurum. Leur société est charmante et vaut presque son prix, prix tel que les Australiens eux-mêmes, pour désigner ces horizontales, se servent du mot «harpers».

Le théâtre leur fait peu ou point de concurrence. La mise en scène des ballets est splendide, les danseuses sont jolies. Mais ici, la pruderie reprend ses droits et les exagère en chantage. Si, confiant dans les regards échangés, l’on fit porter sa carte à l’entracte par un boy de service, l’enfant, tôt après, vous indique le chemin des coulisses. On va, on trouve le rat choisi, on se réjouit de n’avoir aucune désillusion, et l’on cause. Soudain apparaît une mère en furie; le manager herculéen la suit. Elle hurle, il s’indigne: la loi est avec eux. Il faut être bien calme pour n’être point intimidé par la menace de quatre-vingts livres d’amende à payer.

Après ces épreuves au milieu de harpers ou beautés de music-hall, il fait bon retrouver les douces filles ou sœurs des hôtes. Les parties de campagne se succèdent. Dans les ferrys, on chante; presque toujours une harpe et un accordéon se trouvent là pour soutenir les voix, ces voix de Sydney qui diphtonguent les voyelles. Le thé sous les arbres, s’accompagne de raisins miraculeux et des balançoires s’envolent au rythme de la musique en vogue, la Geisha ou le Mikado.

Comme à Christchurch, les sweethearts ont toujours en poche deux mouchoirs, mais, en outre, les mamans apportent parfois autre chose.

Mangareva.

Sérénité! Pourtant les gens qui sont là, Américains rudes et barbus, y sont pour faire fortune, au sens le plus banal, le plus romanesque aussi, du mot. Les uns disposent pour l’embarquement dans la goélette le tas de coprat, et cette odeur de cocos vidés est l’odeur du Pacifique. Les autres peinent pour la nacre; quelques-uns enfin surveillent les plongeurs qui ramènent les huîtres perlières. Derrière un rideau d’arbres le camp fume; des enfants bruns pincent des cordes de banjo, et la ritournelle sonne à la bordure du lagon. L’eau, encerclée par la dune, s’alourdit en splendeur; des barques d’écorce, nombreuses, mortes depuis des ans, mamelonnent le fond. La goélette tirée au sable, s’affaisse. Aucun cri d’oiseau.

Les hommes de Frisco, qui resteront exilés de l’Ouest cinq ans, dix ans peut-être, ont pris avec eux, dans l’île plate, des filles de Tahiti ou des Marquises. Et avec elles ils vivent, sans obsession du but lointain mais sûr. Ces femmes sont heureuses, et les aiment. Car, Américains ou autres, ces lutteurs sont des mâles. Pionniers, pêcheurs, baleiniers, déserteurs des navires, tous ont la colère qui fait trembler délicieusement ou les tendresses maladroites qui attendrissent. Jadis des pareils à eux, s’emparèrent de la Bounty et, avec les aïeules des amantes d’aujourd’hui, colonisèrent une terre ignorée longtemps. Maintenant, il n’y a pas six ans, le drame de la Ninhuoariti a reporté des rêves vers les forbans splendides, et les frères Rorique, avant d’émouvoir les belles dames de Brest, avaient, en de nombreux Mangareva, semé du désir aux vahinés.

Quand même sur eux et sur elles, sur un passé de meurtre ou sur un avenir de dollars, le ciel profond de Mangareva épand sa sérénité.

Plusieurs resteront qui songeaient à des orgies prochaines, dont les sommeils se peuplaient d’«enfers» mexicains ou de Monte-Carlos contés vaguement; plusieurs ont désappris déjà de frapper la femme avec le fouet court à lanière large; plusieurs resteront parce qu’un regard, la voix est trop humble pour s’élever, parce qu’un regard les aura suivis jusqu’à la goélette...

Tahiti.

Syphilitiques, phtisiques, et alcooliques, telles sont, et toutes, les vahinés de l’île chantée. Des Rara-Hu se sont trouvées, nombreuses à l’âge d’or des découvertes dans le grand Océan, en plus petit nombre quand les Chiliens ont envahi, et infecté la terre au long du siècle, éparses depuis la possession française et l’absinthe. Mais une seule peut-être, en des jours aussi prochains que ceux du Livre, put symboliser la volupté du Pacifique, brisante d’étreintes nouvelles, mélancolique au travers de l’éternel arrachement. D’ailleurs, qui ne se souvient des dernières pages: «Depuis que tu as quitté l’île, la petite fille s’est prise à boire...» Maintenant la fierté des officiers de marine qui parlent des nuits de Papeete se traduit pareillement: «Oui, mon cher, tout le temps que j’ai passé avec elle, elle n’a jamais bu que du lait de coco.»

Hélas! Frêles vahinés, pardonnables malades gourmandes d’alcool! Longtemps après avoir quitté la marine, le duc de Fitz-James, énumérant des bonnes fortunes variées comme un caprice d’homme, donnait encore sa plus chère préférence de souvenir aux filles de Tahiti. Et un commandant cria à un aspirant, sans larmes au moment de l’appareillage: «Monsieur, vous déshonorez la jeunesse du Corps!»

Jadis les vierges des cantons demeuraient douces et naïves, loin de Papeete. Les liqueurs maintenant s’en vont par le courrier dans tous les villages. Et l’argent gagné dans le commerce de la vanille fuit en rasades. Une année les gens du district de Papara, établis en une sorte de communisme, amassèrent plus de cent mille francs. Longtemps le courrier n’eut plus de rapports avec eux, longtemps on n’en vit plus un seul au marché de Papeete. Lorsqu’enfin un percepteur d’impôts fit la tournée des villages, il ne trouva que tonneaux défoncés et silence: le district entier était ivre depuis trois mois.

La lucidité des filles du moins est rieuse. Elles chantent par plaisir, elles chantent de l’amour ou des légendes guerrières, et les choses d’amour ont imposé leur nom aux traditionnels récitatifs que sont les hyménées. La gloire de l’île s’y exalte: la tendresse pour le sol, la conscience de ses délices uniques, enlacent leur merci aux appels de chair. C’est une sorte de litanie qui détaille les places d’adoration de la terre aussi bien que celles de l’amant, des Français chéris, «Rupe Farani!» Des tribus de chanteurs ont recueilli les airs vagabonds depuis deux siècles, et les orchestrent à leur façon. Au 14 juillet, fête sacrée où s’étalent les robes nouvelles, il y a concours d’hyménées; des groupes de quarante ou cinquante personnes s’en viennent de tous les districts, ou de Moréa, même des Iles-sous-le-Vent. Et pendant deux jours la plainte ardente à Aphrodite s’élève sur la Grand’Place de Papeete.

Les troupes ambulantes miment aussi des scènes en parties. Ce sont des danses piétinées où se déroule, par exemple, la figuration de la pêche à la baleine depuis le départ des barques jusqu’au dépeçage de la bête; ou bien encore la vie d’un pâtre qui devient roi; ou bien les aventures d’une Belle au Bois dormant. La grâce est beaucoup moins naturelle que dans les spectacles à peu près semblables au Japon; la félinité des geishas ne se répète pas ici. Seul l’assemblage des masses dans le rythme retient le regard, et la suite du récit mimique matérialise mieux que tout rappel classique les mouvements du chœur antique. Strophe, antistrophe, épode, chacun des trois temps est nettement marqué. Ces coryphées ont le geste puissant de précision; les ondulations des rangs font fleurir le désir, et le tiaré couvre le moment de sa fragrance.

Le tiaré? Avec ses grappes sont tressées les couronnes, cerclées sur Les épais cheveux des Tahitiennes, dans la moindre photographie rapportée de là-bas. Son parfum pesant est l’âme de l’île, lourde comme la volupté. Le soir, sur le marché, les étals se couvrent de la fleur d’amour. Par deux ou par bandes, les vahinés vont et viennent entre les haies de marchandes. Quelques lanternes éclairent la place embaumée. C’est l’heure où les officiers descendent à terre; les amants retrouvent là les maîtresses, et les solitaires y errent pour ne point s’en retourner seuls à la case.

Dans la petite demeure, la vahiné, femme d’un enseigne ou d’un lieutenant de vaisseau, joue bien les maîtresses de maison, au moins une heure, tant qu’elle se retient de boire. On voisine, on s’invite, on chante et on danse tous les soirs, furtivement les dédaignées prennent leur place au cercle de leurs amies avantageusement établies; qu’importe une bouteille vidée de plus? Lorsqu’à minuit le punch flambe, le couple des hôtes maugrée contre les invités qui leur diffèrent l’étreinte. En vain. Il leur faudra passer dans leur chambrette, sans essayer de remuer des corps de vahinés raides d’alcool. A leurs amants elles tressent des chapeaux. La paille en est surfine et la façon parfaite. Le chapeau souvent remplace la déclaration d’amour; en tous cas, il dit l’invitation au double adultère. Alors «surgissent des drames, un peu grotesques sous les bananiers et autour des nattes qui potinent, un peu tristes quand des rancunes les transportent dans le service avec la différence des grades. Les vahinés y prennent rarement une part active, chair facile, à peu près indifférentes au goût exclusif d’une seule chair d’homme.

Le plaisir pour elles, presque toujours partagé dans l’étreinte, est plus tard d’avoir un enfant blanc. L’orgueil de cette maternité est inouï, et, non loin de Papeete, un fils du plus vert de nos actuels vice-amiraux croît parmi l’admiration du district.

Toujours à court d’argent, malgré la générosité des officiers, et toujours dévorées de coquetteries, les vahinés sont venues vite à l’ordinaire alliance de l’amant de cœur et du monsieur sérieux. Le monsieur sérieux ici, c’est le Chinois. Oh! ne racontez pas cela à un officier de marine. La petite fille lui a quelquefois confié, le matin surtout, au lever, qu’elle allait manger quelque chose, un rien, chez le Chinois d’en face, restaurateur. Et, reconnaissant de la nuit, il l’a crue...

Sensations monotones, passé quelconque, un peu d’écœurement d’orgies trop complètes, un peu de lassitude de voluptés trop faciles, voilà donc ce qui reste à un sceptique de l’île délicieuse. Pourtant? Oui, il hésite à conclure, il craint d’affirmer. Ne s’est-il point trompé, seul, honni des enthousiastes? Avait-il tressailli trop souvent déjà, ou était-il trop rigide encore pour vibrer simplement? Il est malaisé de parler haut après Fitz-James, et devant Atéri, la vahiné délicieuse, maintenant vieillie, qu’un officier intelligent traîna après lui, dans sa famille même de Touraine, et pour laquelle il vola.

La baie des Vierges (Iles Marquises).

Des îles au doux nom du passé, les Marquises. Mais ce sont des profils dressés en un temps de cataclysme; et des châteaux-forts de rocs, quand on attendait des grâces de femmes. C’est ici la véritable patrie des vahinés, c’est ici que paraissent les visages adorables d’Espagnoles sur des corps bruns et graciles de Malaises. Pour les «goélettes», pour les officiers, hors de Tahiti, Taï-o-ha, c’est la passade, loin de la solide tendresse qui attend à Papeete. Et souvent le lieutenant de vaisseau ou l’enseigne accordent passage aux errants qui abandonnent leur paradis pour les délices imaginés de Papeete trop sûrs d’ailleurs que, n’était cette indulgence, ils trouveraient aussitôt au large, des femmes cachées dans tous les coins du yacht militaire.

Mais, hélas! sur cette terre d’amour, autour de Taï-o-Ha, pullulent les lépreux. Cid Campéador arracha son gant pour serrer la main d’un effroyable malade. Ici, lorsqu’un homme se marie, après la cérémonie religieuse, il s’asseoit sur la place du village; et, les mains aux hanches de l’épousée, il la tourne vers le désir de tout venant. Le village entier défile, et, s’il plaît à chacun, use de la vierge: or, après le roi, les lépreux ont droit de contenter aussitôt leur envie.

Un nom domine des noms, dans ces îles, royaume de l’Aphrodite, celui de la baie des Vierges, c’est là que vraiment les civilisés rebâtissent l’Eden. Mais:

Les vierges qu’on rêvait, ce sont des vierges folles, Faunesses que l’on chasse et qu’on viole au hasard, Crissent leurs Iongs cheveux parmi des plaintes molles, Vestales du grand Spasme, en tout le bois épars.

FANTAISIE SUR L’AVENTURE

FANTAISIE SUR L’AVENTURE

Pour l’aventure, il faut être deux. Il faut pour qu’il «arrive» quelque chose, celle d’abord par qui la chose arrivera. Hyménée donc! Gloire à la volupté parmi les «cas» de l’exotisme? Voici que par-dessus les Cloches de Corneville, badine l’officier de marine, en veine de souvenir; le voici qui, suivant l’expression classique, «raconte ses campagnes», il dirait presque, le gaillard, ses compagnes:

Dans mes voyages. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au sein des fêtes--que de conquêtes Alsacienne--Circassienne. . .

Ah! que c’est gaulois! Ah! que c’est français? La naïveté du musicien s’ébat délicieusement dans la définition donnée du Français par ses voisins, «un homme qui ne sait pas un mot de géographie». Et vous de pâmer, mères et grandes sœurs, à l’évocation de ces baisers si lointains qu’ils en deviennent charmants, si nombreux qu’ils en demeurent chastes, baisers prodigués, sans doute, suivant la loi de Planquette, par des gretchens à des amiraux suisses, ou par des filles du «Pont des Caravanes», à des maquignons persans. Les matelots certes sont rigolos, mais les petits bateaux qui vont sur l’eau jamais n’arriveront au pays des «Alsaciennes ou Circassiennes».

«Eh! quoi! raillez-vous trop facilement l’ingénuité du couplet? et n’avez-vous point, quand même, senti se gonfler les cœurs des futures amantes? Ne connaissent-elles point ainsi comment, par-delà des couchants et des îles, des femmes, leurs pareilles, après des seins palpitants supporteront des seins raidis par le spasme?»

Oui, Madame. Peut-être même un jour, si elles furent celles vers qui venaient des étrangers, un jour elles ont vérifié leur hypothèse de délices, et balbutié, dans la communion suprême, le «Bojé Tsara Krani». Oui, Madame, mais alors, ce fut pour l’alliance!

Pour la peau, il faut être deux aussi. Le premier nous le connaissons, globe-trotter épiant les jalousies lourdes du soleil de la sieste, ou bien officier, nez au vent, dans le frisson de fraîcheur, avant la nuit brusque, au saut du canot-major. L’autre, ah! l’autre, elle apparaît peu ou prou. Pourquoi?

La brutale esquisse de ces déambulations, candidement romanesques, à travers les cités ou les villages de la nuit, se résume en deux pages d’un livre. «Vénus ou les Deux Risques» de Michel Corday. L’œuvre pourtant n’étreint aucun exotisme et ne prétend aucunement à théoriser l’aventure. Les termes en sont néanmoins précis et définitifs, soulignant les difficultés de parler la langue en laquelle seule germera l’idylle, les grotesques méprises dans l’enfilade fiévreuse des portes et des couloirs d’ombre prometteuse; les quolibets acceptés, tête basse, en échange des questions ridiculement cyniques; la promenade harassante guidée par des associations chimériques d’idées; la solitude enragée au pied de fenêtres tranquilles ou énigmatiques, comme partout, comme on veut les imaginer; enfin, par le hasard où se dilate une joie inavouée, la rencontre d’un cabaret ou d’une vieille, havre assez souhaité pour n’hésiter point à le déclarer très sûr; et alors, la passade confuse qui prépare pour le matin la hantise du risque vénérien.

Celui-ci, les bons apôtres l’invoquent pour se soustraire au «devoir d’aventure». Ils sont rares, et, apôtres, ils sont devenus. D’ailleurs, il leur paraîtrait indigne que la tâche ne fût point dévolue à des camarades, et que l’exotisme n’apportait point, par quelques-uns, à la collectivité, des légendes où se redore l’auréole. A parler franc, les sages existent peu, aussi bien chez les aspirants que chez les capitaines d’âge: tout au plus ceux-ci, Homais du spasme, ne manquent-ils point de porter, avec leur désir, un attirail de préventifs. Mais certainement la crainte du risque vénérien ne limite en rien la volonté exaspérée vers l’Aventure.

Il semble que Loti ait dressé un bilan définitif de cette aventure. Sa nomenclature résume, en quelque sorte, la sexualité géographique, et, si les noms d’Aziyadé et de Rara-Hu saillent particulièrement sur le tas des maîtresses, chacune néanmoins, à travers les pages, offre curieusement un «cas d’aventure». Heureux soit-il lui qui les vécut! Es basse envie de ses camarades, et l’ignominie qu’ils attachèrent ingénieusement au souvenir du divin mélancolique, suffiraient à authentiquer les récits et à identifier les héroïnes.

Et pourtant! Pour qui a vécu la vie d’officier embarqué, une incompatibilité déconcertante surgit trop souvent entre les libertés permises, dans l’œuvre, aux fringales d’amour, et le service tellement astreignant des quarts à bord. Le don-juanisme heureux d’un globe-trotter s’accorderait assez bien avec ces chevauchées, ces réclusions, ces départs et ces retours; moins évidemment cadre avec cette volupté aventureuse la sujétion des journées découpées par fragments de quatre heures, entre le carré, le pont et la terre.