Amours d'Extrême-Orient Illustrations d'après nature par Amédée Vignola

Part 7

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Quelle désolation que cette baie qui pourtant enferme le plus de passé! Un fort d’avant Richelieu encombre la falaise; des collines se bousculent et au lointain s’estompent de tristesse au-dessus de lacs sans vie. La houle énorme et continuelle envahit le cirque trop étroit; une plage de sable coupée d’épaves, garde des attitudes de long squelette blanchi où se reposent des corbeaux.

Et des matelots ont vécu là un mois, après le naufrage d’un navire de guerre. La terre, une fois de plus, peu habituelle, leur a soufflé des idées de sang et de viol. Et une nuit ils ont brisé les clôtures du campement, ils ont forcé les cases éparses des indigènes; ils ont forcé des femmes, non pas des filles complaisantes, comme celles d’Hellville ou de Majunga, mais des femmes farouches qui les mordaient ou déchiraient leur sexe. Et l’antique histoire des races étrangères, condamnées à fournir toujours des vainqueurs et des vaincus, s’est revécue une fois près de flots lourds qui ne sont plus les vagues des tropiques, qui sont les houles mystérieuses de l’océan du Sud.

Tamatave.

Des blanches, des Sakalaves, des Houves, des créoles, même des Japonaises. Mais comme le fait remarquer un fonctionnaire honoraire d’une fonction honorifique: «la Japonaise, comme l’anti-cléricalisme, n’est pas un objet d’exportation».

C’est vrai. Alors il reste des chairs trop connues. Il reste autre chose, la blanche ignorée depuis un an, et qui vous refait un peu l’_Aventure_.

Japonaises de Tamatave.

Il faut bien en parler, puisque le quartier chaud de la capitale très vite devient un Yoshivara, que les mousmés y prennent un monopole que leur disputent mal les Sakalaves et dont se désintéressent les créoles. Et depuis des siècles, des dizaines de siècles, elles continuent le métier d’apporter leur chair par le monde, devançant les Colomb et les Cook, rencontrées partout avant que l’on sût la place de l’Empire du Soleil, semées dans la Carthage de Flaubert et l’Alexandrie de Louÿs. «Il en venait de plus loin encore: des êtres menus et lents, dont personne ne savait la langue... leurs yeux s’allongeaient vers les tempes... Elles connaissaient les mouvements de l’amour, mais refusaient le baiser sur la bouche... Entre deux unions passagères, on les voyait jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et s’amuser puérilement.»

Etrangeté! elles paraissent plus faites pour cette grosse île éloignée du Nippon, que pour d’autres transplantations, celle de Saïgon par exemple. Leur goût exclusif du poisson cru déjà leur crée une fraternité matérielle avec les Sakalaves. Dans le sable des avenues elles enfoncent leurs socques aussi décidément qu’elles les claquaient sur le sol caillouteux de Nagasaki. Leurs veilleuses, leurs papiers dorés, leurs bâtonnets rouges sur l’autel minuscule des ancêtres, ont pu ne froisser ni étonner les Malgaches, seule race peut-être au monde qui ignore la moindre des conceptions de l’au-delà.

Ce ne sont plus des mousmés, ce ne sont plus des geishas, mais elles demeurent quand même de frêles choses, dont on a toujours la tentation de faire joujou, et c’est ainsi que les créoles, d’autres encore, s’en amusent trop et trop complètement. Vis-à-vis du mâle, elles demeurent, comme là-bas dans le Nippon, aussi dédaigneuses, aussi mystérieusement railleuses, aussi indifférentes; mais elles exagèrent encore les défiances de leur propreté d’hermine. Et avant certains baisers, qu’ici elles consentent assez souvent à donner, elles se capitonnent les bajoues d’un rempart de papier.

Sur Ranavalo.

_Paquebot Yang-Tsé, Février 1899._--C’est seulement après une presque demi-journée d’installation à bord; seulement par le hasard des causeries avec ceux qui y sont, à ce bord, depuis la Réunion, comme Elle; ce n’est que l’étonnement, rapide mais aussitôt renseigné, de voir occupée la cabine de luxe; ce seul examen bref, bien juste précisé dans l’accoutumance aux allers et aux retours, qui révèle la passagère royale, Ranavalo. Le gouvernement de France a jugé bon de lui prendre son oisiveté après son pays. Sans doute, il est meilleur juge que l’errant dont la pensée, après des heures en ce voisinage, ne trouve une curiosité de la Houve, suprême «pandjaka», qu’au loisir de l’absinthe plus émeraudée sur la glace plus cailloutée et plus lisse. Cependant, après avoir écouté ceux qui peuvent savoir, il ne paraît pas que l’exil dans l’autre île, à trois jours de Fort-Dauphin, maintenait aux souvenirs des vaincus l’énergie d’une présence lointaine...

Au reste, Ranavalo quitte la Réunion avec joie.

De la hâte brutale parmi laquelle on la fit dévaler les pentes de l’Emyrne, jusqu’à la mer geôlière; du filanzane, galopé entre les troupes, semées encore presque jusqu’à Tamatave, disparus les quelques-uns que la fortune mena coucher au Palais d’Argent; des robes et des trésors, perdus entre les haltes et la reprise de la chevauchée, à l’aube, Ranavalo n’a regretté que les robes. Et elle en a commandé beaucoup d’autres à Paris, Paris qu’elle va voir, déjà ivre de sa légende.

Car elle a compris, elle raconte, elle confie au commandant du navire; aux officiers entourant, goguenards, le capitaine chargé de sa personne, que le président Faure, à qui elle écrivit son désir éperdu, va lui offrir le spectacle de la Ville en Exposition...

Donc le temps est mesuré où elle pourra épuiser ses malles pleines, trop fièrement coquette pour ne point rechanger le trousseau neuf, lorsqu’elle aura mis le pied sur les Champs-Elysées. Les Champs-Elysées, comment cela est-il? Mais, une allée, conservée dans une forêt de jadis, semblable aux bois d’Emyrne, sans que les fûts s’en dressent plus altiers, et c’est l’allée sur laquelle défilent les cortèges de rois, sur laquelle a roulé le gala du tsar... Ranavalo rêve; même des larmes du bonheur escompté embuent ses yeux en gouttes de café.

Voici Aden déjà et pas une fois la reine ne s’est mise à table, vêtue comme une autre fois auparavant, depuis le premier repas. Elle mange dans le salon des premières, mais à une table réservée, en retrait de la ligne occupée par les rares passagers.

Elle s’amuserait d’avoir une place au milieu de tous, reconnaissante quand même de cette déférence gardée à sa personne, malgré d’autres lèse-majesté. Car, si elle n’a jamais été qu’une reine fainéante, une «pandjaka» de gaieté, couvrant des Richelieus Houves, il lui reste néanmoins le vif sentiment de son extériorité de souveraine, et la conscience qu’il en doit demeurer immuablement un symbole: faire pour elle ce que l’on ne fait pas pour tous les autres. Humble protocole, protocole de Gérolstein! A la même table, il faut que siège, en face d’elle, son interprète ou factotum, vague première utilité, peut-être apparenté à la Houve pandjaka, en tous cas pour lequel elle déroge à la solitude du festin royal. Et le troisième convive est une femme de son rang du moins, sa tante.

Cette tante seule occupe l’attention des passagers, les amuse, hélas! surtout. En vain la reine l’a grondée, en vain, au départ, le général d’infanterie coloniale, avec une discrète fermeté, lui a fait écouter des recommandations: la tante, majestueuse, immense, le regard fixe parmi les bouffissures de peau et sous la crépelure de ses cheveux, différents de la belle chevelure de Ranavalo, la tante s’oublie entre le Bourgogne, le Champagne et le Whisky. Le plus souvent, sa faiblesse ne gêne personne; seule Ranavalo s’en désole et ne se promène, calme, sur l’arrière, qu’après s’être assurée du profond sommeil de la parente. Mais voici qu’un soir, la mer plate, le repas s’est prolongé dans le salon, et nombre de gens sont encore à table que derrière eux la tante continue de boire. Soudain exaspérée de sa solitude, des gestes et des voix des dîneurs, qui sait? peut-être crachant la rancœur de vaincue, d’exilée et d’abandonner, que la frêle et mélancolique Ranavalo cache ou ne sent plus, la grosse femme hurle. Or on écoute, par loisir, et parce que Ranavalo n’est pas là. On entend que la tante insulte tous les hommes présents et leur dit son mépris de n’avoir encore été forcée par aucun d’eux. Puis incapable de se lever, elle boit, boit toujours. Ranavalo est accourue; la tante méconnaît la majesté royale; on a peine à la coucher et la petite reine désespérée pleure à chaudes larmes le scandale, appuyée contre un bastingage. Le capitaine Bon......, son cavalier servant, celui qui doit la remettre à Marseille au chargé du gouvernement, essaie vainement de l’entraîner, de lui offrir son bras pour une promenade sur le pont.

Quel vraiment gros chagrin! Car la joie de Ranavalo est précisément de marcher ainsi au bras du capitaine. Et souvent l’officier, dérangé dans son whist, peste contre la timide apparition de la reine qui, sans oser parler, va et vient devant le fumoir, attendant le cher appui et préparant la solennité d’un pas pour son pied menu.

Elle se couche comme un enfant sage. Depuis les craintes de la guerre, de la fuite, de l’exil, elle imagine des sujétions continuelles. Très humble, elle se persuade que seule la bonté du capitaine Bon......oy lui permet des fantaisies et des libertés, et alors, pour ne point le faire punir lui-même par quelque diable méchant et galonné, elle se retire très tôt dans la cabine de luxe, plus près de Paris que la veille, avec la douceur sommeillante d’être plus près encore au matin proche.

Sur la carte, comme tous, elle s’intéresse au point marqué. Mais des professeurs complaisants n’ont pu lui faire comprendre l’échelle des milles. Les explications de distance tournaient dans sa cervelle de femme-enfant. Elle ne compte que par nuits, avant l’éblouissement de Marseille, dans le soleil dont on lui parle. Rien ne l’occupe, hors l’arrivée, hors Marseille pour Paris.

L’enfant royal mange, sans crier, dans l’avant-carré, sous la surveillance d’une nourrice. Ranavalo d’ailleurs n’est point sa mère. Il croît, celui-là, inutilement puisqu’il n’y a plus de trône où le hucher, sélectionné quand même dans un cercle de familles traditionnelles, choyé avec l’aveugle intelligence d’une communauté d’abeilles dispersées.

Et lorsque le Yang-Tsé s’amuse au raz, lorsque Ranavalo haletante de l’écrasant espoir de Paris, se pencha pour voir un messager du président, elle aperçut le préfet accompagné ainsi que pour recevoir le Masque de Fer ou Eyraud, et elle sut que le lendemain, à midi, un autre paquebot l’emporterait en Algérie, encore vers des hommes noirs, encore loin de Paris.

Alors elle défaillit, plus vaincue qu’au Palais d’Argent. En route, à Suez, au premier crépuscule de froidure, elle avait appris la mort du président Faure; ici, elle adjura son ombre, et pensa qu’un méchant génie avait remplacé le bon chef de jadis... Maintenant elle voudra lui pardonner puisqu’il l’appela; surtout elle aura eu le temps de comprendre que son titre de «pandjaka» est demeuré toujours une chose grande et terrible pour les Francs; elle se sera étonnée que la gracieuse chose qu’elle est, ait pu effrayer. Et, désormais consciente que ses caprices d’enfant-reine ont droit du moins à d’autres amusements que ceux ordinaires aux enfants, elle prendra à pleines mains son énorme joujou souhaité, Paris.

FEMMES DU PACIFIQUE

FEMMES DU PACIFIQUE

Passades lointaines.--Macassar.

Il faut avoir su beaucoup de géographie pour se rappeler cela, la grosse ville de Célèbes, Célèbes? Ah! oui, l’île bizarrement découpée, poulpe nourri entre des mers d’Inde et des flots du Pacifique. Mais, dans cette dernière terre contre qui viennent se chauffer à la fois les deux océans, la sensation d’Inde domine très pleine: le mélange des bois et des eaux en des calmes de divinité, des sommeils et des réveils de fauves, les fleurs qui semblent devenir et les hommes qui paraissent se figer. Par-dessus cet humus antique, les bons et gras Hollandais ont étendu un semis de souveraineté colonisatrice. Puis leur nirvâna habituel, parmi la bière rêveuse, s’est accommodé du nirvâna autochtone.

Leurs croisements avec la race ont réalisé des types invraisemblables, nés, croirait-on, de la fantaisie d’un journal amusant.

L’épaisseur du mâle, accouplée à des maigreurs hiératiques de femmes, s’est portée au hasard sur la ligne des formes. A côté de filles dont la poitrine s’offre, moins large que la taille, d’autres soutiennent à peine des seins débordants sur une taille raide et étroite comme un bambou. Des croupes chevalines abondent; des silhouettes effilées, traçant dans une verticale le dos et les jambes, sont fréquentes. Parfois des faces de bébés joufflus, parfois des visages tels ceux des affamés du Gange; des bras courtauds ou des perches de moulins à vent, des cheveux crêpés ou des cheveux nattés jusqu’aux chevilles.

Seulement la diversité d’apparence ne se continue pas en diversité de tempéraments.

La femme, à Macassar, c’est l’esclave biblique, indifférente le plus souvent; et, si elle ne l’est pas, trop humble pour oser le montrer de quelque façon. On vient, on ne revient pas, ignorant même si les charmeuses de serpents, entrevues au seuil des temples, ont gardé, elles seules, la lascivité de leurs pareilles du Népal.

Nouméa.

Le beau temps est passé où Nouméa, en train de devenir la cité du nickel, regorgeait de cocottes dans les rues et de bar-maids autour des comptoirs. Les miniers, les rouliers, les entrepreneurs improvisés dix-huit mois au long des routes entre le gisement et la côte, sont rentrés dans leurs rangs ordinaires, libérés qui ne sont plus que des demi-individus, ou commis dans les innombrables bureaux d’Etat. Sydney a repris les bar-maids; les Françaises si recherchées, en veine d’aventure, ont trouvé plus loin, aux Amériques, des amis, ainsi que disait l’une, «aux pieds moins nickelés». Les popinées ont reparu à la musique; Nouméa est redevenu et pour toujours le bagne.

Les histoires sont effroyables que l’on conte des condamnées, parquées toutes, affolées par leur sexe. Les dernières sont celles-ci: quinze à vingt de ces femmes assuraient les services du principal hôpital de la pénitentiaire. Un caporal-fourier vint, vers le midi, faire signer des papiers. Tandis qu’il cherchait le major, quelques-unes le conduisirent, l’égarèrent dans les couloirs, l’enfermèrent enfin dans un cabinet reculé. Puis, rassemblant le troupeau des harpies, ensemble elles le violèrent, forcèrent sans relâche son désir, l’épuisèrent à mort.

Autre chose. Après avoir satisfait une folie, elles tentèrent d’assouvir une haine. Comme elles avaient fait de l’homme le matin, elles se mirent le soir sur une religieuse détestée. De toutes leurs caresses, elles polluèrent cette chasteté et cette sainteté. Puis elles s’efforcèrent, par des manœuvres inouïes, que le viol du caporal leur servît à déshonorer jusque dans l’avenir la chair de la vierge consacrée.

Leur vision est du cauchemar. Encore ne voit-on à peu près que celles dont un forçat a voulu pour femme. Et alors celles-là le gardent avec une jalousie atroce, qui tue et lacère au premier doute...

Cependant les indigènes fixées dans la ville, les anthropophages d’il y a cinquante ans à peine, promènent à la musique leur coquetterie enfantine et leur douceur d’animaux inférieurs. Le nom dont on les appelle les confond presque avec les vraies filles du Pacifique, popinées ainsi unies aux faufinées des Samoa ou aux vahinés de Tahiti. Simplicité et caprice des mots. Car, popinées, elles ne sont que des négresses aux cheveux crêpus et lèvres déformées, encore sœurs des Canaques errant par les monts de l’île, qui forcent eux-mêmes les cerfs et tuent avec le casse-tête et la sagaie.

Le soir, sur la place, dans l’ombre tiède alourdie par les relents des flamboyants énormes, elles tournent par bandes autour du kiosque. Elles marchent pieds nus; leur tête floconneuse est nue; mais, sans le moindre linge, sur leur corps, elles ont passé une robe éclatante de confection française, coupée et ornementée ni mieux ni plus mal que celles des Européennes de Nouméa, et qu’elles ont pu, au prix d’extraordinaires économies, acheter cent cinquante francs à la maison Ballande. Elles parlent français très suffisamment; la surprise de leur chair est une chaleur impossible à présager, aussi amollissante que des vapeurs de bain; et leurs enfants, la plupart, naissent avec de gros ventres comiques.

Il arrive que des hasards de conception les font mères de filles aux lignes pures, la peau à peine éclaircie, mais le visage plaisant et les yeux beaux. A ces filles, elles conservent par des précautions plus efficaces que des morales... la virginité, jusqu’au marché conclu avec quelque amateur riche, qui paiera le plaisir de couper lui-même et non pas au figuré, les derniers fils qui attachaient l’adolescente à son état de chasteté.

Puis ces métisses, maîtresses de leurs corps, deviennent les hétaïres ordinaires de Nouméa. Comme partout ailleurs, elles aguichent le passant, et comme partout, les cochers vous mènent à leur case.

Or, l’argent est rare dans la petite ville anémique; bien souvent des libérés, travailleurs énergiques, amassent quelque pécule, en vendant des légumes ou des fruits. Et avec les métisses ils dépensent des virilités longuement mûries aux bagnes. Cela, c’est le rendez-vous honteux, caché. La métisse qui se donne à un libéré crève sous le mépris des fonctionnaires, est poussée du pied par eux, ne doit plus rien attendre de cette clientèle, la plus nombreuse naturellement. Oh! la laide chose! En tout lieu du monde, il faut trouver une étreinte criée en injure par les blancs tyranniques, quand même elle serait chauffée d’un vrai désir.

Juif, Chinois, ou libéré, sus à la bête immonde! Et c’est encore Madagascar où glapit la note moins féroce, quand les Betsimisarakas, s’injuriant entre elles, l’une lance à l’autre un seul mot:

«Lilinaweï.» «Va coucher avec un caïman!»

Nouvelles-Hébrides.

La nuit australe, merveilleusement stellaire et furtive, mêle à l’onde large des effluves de l’oranger l’âcreté brève du varech. Et c’est chose rare. D’ordinaire la mer Pacifique, sans flux, est aussi sans odeur. Ici, la brise absente, un clapotis flaque cependant, au lieu de la sérénité d’eau coutumière; mais léger, à peine doux, tel à intervalle l’écrasement d’une large goutte de ruisselet sur une dalle de fontaine, à travers des mousses. Le murmure cassé perce des lignes de bananiers, la dernière ligne indiquant le sable. Parmi les premières lignes, des cases; plus loin, tassées d’ombre, d’autres cases, et, si l’on monte, perdant le clapotis, une vibration qui halète comme des fléaux sur une aire où l’on bat du blé. Plus près, le parfum d’oranger s’étale en nappes, semble-t-il. Plus près encore, voici:

Des noirs, hommes et femmes dansent. Rythme enfantin d’ailleurs. Ils se tiennent par la main, en cercle, sans alterner les sexes. Le chant qui les balance, à ce que l’on en comprend, déclame deux vers, en crie un troisième, assourdit en plainte le quatrième. Les danseurs s’en vont à droite, à gauche, gagnent un pas à peine après chaque double couplet. Et la rapidité de ces courses alternées sur place, imite bien le halètement des fléaux.

Ces gens paisibles le soir, effrayés et cruels dans le soleil, sont primitifs entre les primitifs. Leurs femmes sont des femelles velues; le musclage de leur corps déconcerte un peu le désir, mais leurs seins sont de marbre. Les colons épars et les missionnaires qui, depuis longtemps, s’efforcent d’en grouper autour des récoltes de bananes et de cocos, leur ont appris la valeur de la grande pièce d’argent. Depuis ils recherchent l’Européen, lui donnent, même consentants, l’illusion d’un vil préhistorique, et d’ailleurs, horrifiées par la souillure de son contact, en repoussent brutalement l’intimité suprême.

Christchurch.

Le lieu, ville anglaise de colonie, n’est point déplacé dans des rappels du Pacifique, et son passage de maisons à bow-windows et tuileries gaies, ne bouleverse pas la cinématographie des Iles. Il est vrai que c’est une comparaison, étrange, mais exacte absolument, qui ramène à l’évocation la gentille cité de Nouvelle-Zélande. Après le flirt trouvé aux Tonga ou à Wallis, comment ne pas songer au flirt des filles saxonnes, le plus précis?

Tennis, rallyes, thés dansants vous accueillent; l’année précédente, l’Affaire avait fermé aux Français toutes les portes de jardinets. Entre toutes les sœurs et amies de l’hôte, il faut choisir, et c’est délicieux. Choisir la moins sport des jeunes filles, parce que le temps des autres est sportif en vérité; cependant, que le sweetheart sache monter, et pratique! A l’heure des crépuscules froids sur le fiord profond dont l’évasement forme rade, l’hiver frissonne, et des bois palpitent, sont proches, où des corbeaux serrés en bande croassent le Nevermore...

Voyez, Annie, le thé se refroidit vite comme votre main, et le cake s’effrite, gelé... Mais demain, petite chérie, nous prendrons les chevaux joujoux et nous aurons au galop la chaleur des yeux. Maintenant, racontez-moi, pour convertir le vilain Français qui ne sait pas aimer, comment Lucy et Blundell sont restés cinq ans fiancés?

Le matin, sur la route sonore, au galop, les yeux chauds. L’hiver est oublié; voici midi qui sue. Annie a voulu que l’on attachât les chevaux nains à un arbre; elle sait un banc où l’on sera bien, car il faut déjà s’abriter des rayons.

On est bien, oh! on est très bien, si bien qu’il y a un moment dont on ne se souvient plus. Comment, que dites-vous? Avec Annie. Oui, mais Annie est quand même la vierge blonde, et comme on lui fait remarquer qu’elle a perdu son mouchoir sous les arbres, elle sourit divinement: «J’en ai toujours un autre, dit-elle.»

En revenant: «Dites-moi, sweetheart, est-ce que Lucy et Blundell, quand ils étaient fiancés...?--Mais oui, darling!»

Puis avec élan: «Oh! j’attendrais pour vous tout le temps que vous voudriez!»

Tonga-Tabou.

Bien plus que Tahiti, plus que toute terre où s’accroche la nostalgie, voici venir, dans une sérénité et une volupté à la fois de mémoire, l’île délicieuse. La capitale, la grand’ville s’aperçoit, aussitôt déroulée la dernière sinuosité d’un chenal aux caprices fous. Le front au lac intérieur où le passage serpente depuis la haute mer, le dos à des arbres qui bruissent comme des tombeaux, Nuku-Alofa montre, à cent mètres du mouillage, des allées d’ombre, des enclos de fruits et de fleurs, des murs bas coupés de marches en pierre ainsi que dans la campagne bretonne. Et le nom de la cité: Nuku-Alofa, signifie l’endroit où l’on aime.

L’île est indépendante, absolument. Elle a un roi, un roi que l’on va saluer en grande tenue.

L’évêque des missions, interprète, lui explique le discours de l’amiral, et le monarque lui fait répondre qu’il est _heureux_ de la venue des Français. Cependant son visage est grave. L’amiral s’arrête de nouveau après un second paragraphe: l’évêque déclare que le prince est _enchanté_ de voir des amis. Sa figure est devenue soucieuse. Enfin, tandis que la péroraison répand ses fleurs, Monseigneur s’écrie: «Le roi est au comble du bonheuret de l’_enthousiasme_.» Le roi semble avoir enterré le matin le plus cher de ses proches.

Et cependant il s’amusait. Il vient à bord en uniforme de général allemand; au grand mât on frappe son pavillon particulier et trois salves de vingt et un coups saluent au pied de la coupée, au départ de terre et au retour.

D’ailleurs c’est un monarque malheureux: superbe de prestance, crevant de santé, dans ce pays dont il est le maître et où aucune femme n’est laide, il vit chaste. Il doit vivre chaste. Exil ou mort, il ne reste plus à Nuku-Alofa qu’une seule personne digne de son alliance, une royale personne de deux ans. Dix ans d’attente, oh! le supplice, et pourtant la loi tongienne est inflexible.

Plus inflexible encore est la rigueur des filles de Tonga-Tabou pour les étrangers.

Un français charmant, fonctionnaire du royaume, nous avoue qu’il se passa dix-huit mois entre son établissement à Nuku-Alofa et le moment où il put discrètement prendre une maîtresse.