Amours d'Extrême-Orient Illustrations d'après nature par Amédée Vignola
Part 3
L’aventure, dans la volupté japonaise, le plus souvent se trouvera plus banale. Et l’aventure ainsi, du moins au premier contact pris avec le Nippon, se limite aux mousmés communes. Vain serait l’espoir qui, même au prix d’un séjour prolongé, escompterait la curiosité de l’adultère dans le monde japonais. Les grandes dames sont très peu certaines encore que l’amant étranger ne les confondrait pas avec ses petites amies des rues chaudes. S’il existe chez elles, peut-être, une solidarité avec les filles, conservée des siècles où elles furent à peu près les pareilles, si cette fraternité se découvre parfois peu lointaine, comme dans l’élan d’apporter des yens à la souscription pour le trésor de guerre, les mondaines de Yokohama et de Tokio en refoulent soigneusement les manifestations.
L’énorme orgueil de la race frémit de voir trop souvent reparaître chez leurs hôtes la conception du Nippon-lupanar. Alors les femmes du monde japonais affichent les plus terribles mépris pour les mousmés irresponsables, ou, mieux, plus cruellement, ne manquent point de rappeler aux Français gaffeurs la réputation de la Ville-Lumière et les archives de la tournée des grands ducs.
Mousmés et femmes du monde ne résument pas la légende d’amour du Japon. En tout lieu du monde le globe-trotter n’observe qu’une bordure, ne juge que sur la côte, par les ports ou mieux par les grosses villes. Mais, sur la terre nipponne, plus qu’ailleurs, il ne convient pas d’ignorer la masse épaisse et remuante des campagnes. Certes les paysannes menues, rencontrées en excursion, ou cherchées dans la solitude locale qui recommence à deux lieues des voies ferrées, ne sont pas différentes des complaisantes courtisanes de la ville, et, comme elles, sont fort disposées à contenter sans façon le passant. Mais, précisément, ce caractère du peuple sur la glèbe, ne peut être soupçonné d’avoir subi des empreintes, corruption ou civilisation. Il atteste plus fortement que le Yoshivara la conception de vie, admise par la race qui fonda sur les jeux de l’amour sa raison et son plaisir d’être.
Parmi leurs bonnes volontés, le plaisir des paysannes compte peu; mais la curiosité de voir et de savoir, les intéresse aux étrangers en quête d’hospitalité. La porte fermée, au moment du tub, se rouvre d’elle-même; pendant le changement de linge il sied de demeurer impassible, sourd aux rires qui gargouillent au moindre trou, derrière les cloisons de papier. D’ailleurs le personnel des lupanars se renouvelle naturellement dans les femmes de la campagne. Point n’est besoin d’embauchage, ni de résolutions désespérées pour amener les filles des champs à la ville. Elles y viennent tranquillement amasser un pécule, s’instruire dans l’intervalle de leurs passades, et préciser avec sang-froid leurs notions sur les différentes marines d’Europe.
Yokohama et Tokio, et la banlieue entre les deux énormes agglomérations, sont assez vastes pour disperser discrètement l’orgie rude et sincère des matelots. D’ailleurs, sur cette rade, de luxe en quelque sorte, ils se trouvent moins souvent, et plus rarement on leur y accorde la liberté de la terre mauvaise conseillère. Aussi est-ce Nagasaki qui, non seulement parmi celles du Japon, mais parmi toutes les escales des Océans, leur donne les paradis dont on parle vaguement aux pays bretons comme sur la Clyde, à Naples autant qu’à Hambourg. Le charme des mousmés même est assez puissant pour lutter contre l’emprise de l’alcool. Les eaux-de-vie nipponnes ne sont pas meilleures, à beaucoup près, que le genièvre et le trois-six pour les cerveaux des grands enfants. Mais d’abord la peine est rebutante de découvrir le cabaret, de s’y faire entendre, et les petites poupées sont si proches! Et elles sont si drôles! Et leur chambre est si propre! Car cette extraordinaire blancheur des nattes du parquet, des bambous, des papiers, ravit le matelot habitué à s’humilier de la moindre tache, de la plus petite poussière, à bord. La langue, les mots gazouillés, il ne les comprend pas et les devine encore moins que ses officiers. Alors une étrange combativité descend en lui et double sa volupté: il lui paraît que la mousmé complaisante est le fruit d’une victoire, qu’il l’a conquise sur un ennemi héréditaire, et c’est le langage inconnu qui forme la totalité de cette illusion confuse dans un cœur simple, le Nippon scandé en lequel le marin breton imaginera soudain le parler «anglish», en lequel le «jacktar» découvrira un bafouillage de «frenchy».
A vrai dire les consonnances japonaises ne rappellent aucunes autres très particulièrement. Peut-être, avec quelque raison, et si bizarre paraisse le rapprochement, assimilerait-on la langue de l’Empire du Milieu avec celle de l’Italie, au point de vue très superficiel de l’oreille, s’entend. Peut-être aussi y a-t-il autant de différence entre la phonétique de Nagasaki et celle de Yokohama qu’entre le type de la Japonaise joufflue et courte et celui de la Japonaise allongée, au visage d’un ovale ravissant. La sélection, dans cette race, s’est exercée avec une force unique et les aristocraties européennes auraient peine à soutenir la comparaison, pour la tradition du sang. Des dizaines de siècles durant, les unions dans la caste supérieure ont été triées aussi implacablement que par les soins d’un reproducteur professionnel, et cependant la caste était assez nombreuse et saine pour qu’une affinité trop proche n’affaiblît pas les meilleures combinaisons. De là la différence si marquée entre les deux types de femmes, apparente au point que, à prendre des extrêmes, on y évaluerait autant de dissemblance qu’entre un setter et un loulou.
La tradition du geste.
De la race supérieure sont sorties et se sont renouvelées à travers le temps, les guéchas ou «geishas» puisque Sada-Yacco nous conserva la couleur du mot. Recluses d’abord comme des religieuses, éduquées aussi complètement que dans les plus célèbres maisons, dressées comme des courtisanes sacrées, elles ne sont pourtant ni l’une ni l’autre de ces closes. L’école des Geishas n’a que peu de rapports avec ce qui fut jadis le Didascalion d’Alexandrie. Au mieux, il conviendrait de l’assimiler à l’un de nos conservatoires, conservatoire à la méthode duquel s’adjoindrait une indispensable prédestination. La fille, préparée dans le recueillement de l’Ecole, doit servir bien plus à la collectivité qu’à des individualités. Elle sera principalement danseuse et chanteuse, mais son élocution et son geste serviront à perpétuer la légende des gloires nationales. Entre toutes les manifestations d’art, la plus classique est aussi la plus symbolique, cette danse des Samouraï, qui, malgré la modernisation de l’Empire du Milieu, conserve le souvenir de son passé moyenâgeux.
Ce serait peu, à dire vrai, du moins pour la question de volupté, que de spécialiser ces Geishas telles que des aèdes homériques. Dans son amour de la vie et son acceptation de l’amour qui le conditionne, le Nippon n’a pas manqué d’associer l’exaltation de la pensée aux délices des corps qui la supportent. Et voilà certainement pourquoi en place de faire déclamer leurs fastes par des rhéteurs ou de les laisser nasiller par des enfants, les hommes de la race ont décidé que le cours des années révolues s’enroulerait autour des souplesses de la femme.
La souplesse, telle est la caractéristique des Geishas: on comprend que les charmes de l’étreinte s’en déduisent aussi bien que l’évocation des figurations guerrières. A la fin des dîners somptueux, les geishas viennent, chair moins banale que celle des joueuses de flûte alexandrines, intellectualité plus désirable à conquérir, par delà la résignation.
Il n’empêche que la souplesse n’exclut pas les autres arts érotiques, appris de la même sorte, avec des années d’étude: les complications de la caresse, les procédés secrets du glottisme, l’usage des regards, sont la même science acquise avec le rythme varié des mouvements du corps.
Le Japon n’a pas seulement, dans son sens de l’art, une admiration de dilettante pour les efforts d’une souplesse qui se cherche et qui se réalise en multitude de gestes. Sa conception atteint à un certain degré d’utilitarisme, si l’on peut parler ainsi, puisque c’est dans cet empire du Milieu que des générations, les unes après les autres, s’efforcèrent à la tâche d’élargir la fatalité sexuelle qu’ils acceptent, dès l’abord, joyeusement.
Par les soins de ces générations, le symbolisme d’une ruée, dans la multitude des êtres soumise à cette fatalité, s’est traduit avec la plus magnifique des obscénités, obscénité inégalée par la recherche des civilisations desquelles naquit l’Europe.
La fantaisie des chèvres saillies par des satyres, ou celle des bacchantes en délire sous la griffe de bêtes apocalyptiques, a été continuée et développée par une imagination multiforme. On croirait à une hantise de malade: il n’y a, dans le fait, que de la grivoiserie placide, et le terme si français de grivoiserie correspond bien aux seuls Japonais. Sans parler des ventes spéciales ou des reproductions classiques en la matière, le plus minuscule ivoire acheté dans un bazar, offre, sous un certain angle, quelque scène merveilleusement travaillée, qui dépasse de loin les plus célèbres Rops. Inutile d’insister sur les mécomptes de ces surprises faites, de la meilleure foi du monde, aux parents et amis désireux de japonaiseries.
Le livre consacré, l’Evangile, pour ainsi dire, de cette collection, consiste dans la «Légende des Pêcheurs». A l’obscénité de ses détails dessinés, l’ouvrage a l’avantage de joindre un texte vraiment drôlatique, et, des feuillets crissants du papier japonais, aucun n’est banal: l’arrivée des pêcheurs nippons, poussés par une tempête dans une île inconnue où ne vivent que des femmes; la ripaille première; ensuite l’enseignement parfait des caresses; les exigences de la population s’arrachant les trois hommes; la fuite heureuse des malheureux efflanqués, courant de nouveau à l’incertitude de le mer plutôt que de demeurer aux bras des furieuses d’amour.
Les images dressent invariablement des phallus énormes, des phallus anatomiques zébrés de nerfs et d’artères, taillés en profils irritants, exacts néanmoins, suant jusqu’au sol, puérilement figuré, des ruisseaux de sève, aplatis en mare sur la vignette. A d’autres pages, des vagins baillent comme des antres, ou bien leur ovale velu, démesurément étendu, dresse de fantaisistes arcades, comme émondées en forêt. Et partout l’enchevêtrement des membres pour la rencontre des sexes, les corps simplement linéés, l’ignorance des ombres, transforment la curiosité d’un dessin en une difficile intellectualité pour percevoir le rythme d’amour représenté.
Swa-Youv.
De cette souplesse, sur laquelle nous avons insisté, qui précise les geishas et explique les livres de volupté, la Japonaise qui désormais symbolise sa race aux yeux de la France ne saurait nous illustrer l’exemple. A considérer, au contraire, Sada-Yacco dans son jeu scénique, on ne retient qu’une grâce tâtonnante, des pas incertains, un inachevé de mouvements, lesquels, s’ils préparent ensuite par leur soudaineté et leur déséquilibre même, l’émotion dramatique, ne commandent pas à l’harmonie d’une continuité tragique. Mais, en vérité, la contradiction n’existe pas: et la manière de l’actrice souligne au contraire, par sa contre-partie, la sérénité pliante et souriante de sa race.
Car la conception dramatique des protagonistes japonais n’adopte aucunement la transposition sur les planches, pour sa représentation, de la vie ordinaire avec ses accidents. Ce que nous appellerions réalisme, en dépit de toute opinion préconçue, ne se retrouve pas, et la tranche de vie n’est jamais servie au public. On conçoit donc le parallélisme irréductible de deux sortes d’attitudes: Sada-Yacco, au Japon s’entend, est d’autant plus grande artiste que ses expressions et leur substratum sont «différents de la vie japonaise.» Hors cette brève analyse du reste, qu’on veuille seulement s’imaginer quelle conception réalise la tragédienne expositionnelle. L’Empire du Soleil Levant ne connaît pas les artistes femmes: leurs personnages, là-bas, sont toujours tenus par des mâles costumés.
Le Sourire.
Acceptons donc que le geste symbolique de la race nipponne réside dans le sourire, non pas dans la mobilité du masque d’une Sada-Yacco, encore qu’admirable. Et ce sourire, dont le leit-motiv remplit le plus bref récit de voyageur, s’évoque, pareil et perpétuel, sur le visage de la mousmé caressée comme sur le facies du cocher que l’on insulte. Il serait long d’en fouiller la psychologie; mais aussi le sourire est trop essentiel à l’histoire de la volupté pour qu’il ne s’impose pas un devoir de le définir. Ainsi l’homme d’Europe, étonné, gagnera du moins l’avantage de ne pas interpréter l’apparence de ces visages comme un signe de stupidité ou de platitude.
Un Japonais, au service d’un Américain, et jadis de haute race, avait dû, dans le besoin, engager les armes d’un aïeul samouraï. Le maître, averti, les racheta, et la reconnaissance du serviteur loué lui fut acquise, sans bornes. Or, dans l’emportement d’une colère, l’Américain, un jour, frappa son valet. Une seconde, déjà calmé et navré de son emportement, il lui parut que l’homme s’était redressé terrible, et que, de son poignard court, il allait égorger l’insulteur, sans souci d’une actuelle différence sociale. Cependant le domestique, presque instantanément, se courba pour sortir, le visage traversé de l’immuable sourire. Le soir en rentrant, l’Américain le trouva mort; il s’était ouvert le ventre avec le sabre de l’aïeul samouraï. Or, voici ce qu’il avait écrit: «Tu m’as insulté de telle sorte que la fin de l’un de nous est indispensable. Mais je te dois la reconnaissance d’avoir pu conserver ces armes, patrimoine qu’il m’eût été insupportable de laisser en des mains étrangères. Elles ne peuvent donc se retourner contre toi; c’est donc à trancher mon destin qu’elles serviront.»
Cette impassibilité, tellement différente du flegme saxon, cette impassibilité traditionnellement soulignée d’urbanité gracieuse, se retrouve, on ne saurait trop le répéter, dans les actes les plus tumultueux de l’être selon toute autre conception humaine. La méthode des lutteurs en est l’exemple le plus extraordinaire. Au Japon, pas d’enlacements, point de chairs en sueur, jamais de nerfs roidis par l’effort de bras gonflés, de jambes arcboutées. La lutte du Nippon, le «jiutsu» est une science statique, une science d’anatomie. Les professionnels occupent leurs longues années d’entraînement à apprendre le plus mince fonctionnement de la machine humaine: aucune fibre ne leur demeure inconnue, dans ses rapports avec la dynamique générale des mouvements. En même temps, ces lutteurs se sont engraissés démesurément, jusqu’à ne présenter plus qu’une masse et une surface gélatineuse, sous laquelle ne transparaisse aucune ligne du squelette.
Alors, l’heure venue du combat, les deux monstres se touchent, se tâtent, se palpent, sans la moindre brutalité. Des jours, parfois, ils demeurent en présence, immobiles l’un devant l’autre, ou occupés à cette mystérieuse auscultation de leur corps. Puis, une minute soudaine, rompant en gloussements admiratifs le silence du public, l’un des deux athlètes s’écroule sur l’arène. Il est vaincu; le vainqueur, après de patientes recherches, a découvert sous la graisse de l’adversaire un muscle à casser, un tendon à rompre, un seul ressort à fausser pour entraîner la chute de l’ennemi, et sans doute l’estropier à jamais.
Une exacte réflexion sur les multiples traductions d’un masque japonais, barré du sourire, conduira à une plus juste défiance des mousmés rieuses et caressantes. Toutes les manifestations qui s’appliquent aux hommes de la race ont leurs correspondances chez les femmes. Aussi, parlant des premiers, commente-t-on les autres. Et à ces autres, à ces poupées mystérieuses, à ces minuscules âmes de lupanar, s’appliquera la conclusion de crainte, que la première impression de joliesse et de joujou n’aurait pu présager en aucune manière.
Est-ce trop dire? En tous cas une impression demeure des nuits passées au Kanagãwa ou dans le Yoshivara: quelque bien seul qu’on soit avec la maîtresse de passage, il semble que chaque étreinte s’enlace dans les yeux d’un tiers ironique.
FEMMES DE CHINE
FEMMES DE CHINE
Shang-Haï.
Les Concessions d’abord, c’est-à-dire l’Extrême-Occident, puis des quais bâtis, des ponts par-dessus des arroyos vaseux et fétides, les quais élargis en boulevard d’arbres, et soudain toute cette avancée de grande ville familière, gaie, brisée contre un mur circulaire où une porte met plus d’ombre encore, béant, sur l’ombre de la cité chinoise: cela, cette hésitation, cet étonnement, cette inquiétude, cette peur enfin, c’est l’exacte rencontre du désir européen avec la femme chinoise.
D’ailleurs bien rare est la rencontre vraie. Shang-Haï, sans doute un des quatre premiers centres de transit au monde, n’a pas vu, comme les autres Babels de matelots ou de rouliers de mer, affluer la marchandise avantageuse; une fois encore la Chine a pu, même dans ce port si peu chinois, annihiler un principe du fonctionnement économique d’Occident, déséquilibrer la loi d’offre et de demande. Car il faut compter pour rien toute la chair parquée dans cette enceinte absolument circulaire. Au soir tombant les portes se ferment, et toute volonté de savoir, d’essayer, exaspérant un corps latin, saxon ou slave, succomberait sous le poids de l’horreur physique qui monte des immondices jointe à «l’horror» qui tombe des dragons larvés sur les temples déformés.
Alors il reste le Shang-Haï de nuit célestiale enclavé dans les concessions étrangères.
Deux rues, Nanking Road et Soo-Chow Road, rayent la ville, aussi lumineuses que des rues de capitales. Mais elles n’ont point été laissées ou faites pour une curiosité de visiteur, pour un essai maladroit de reconstitution expositionnelle. Non, elles sont chinoises, par leurs passants, leurs hôtes de restaurants, leurs restaurants, leurs scènes. Et c’est à l’entrée de ces music-halls que l’on voit s’arrêter les chaises à porteurs des Otéros jaunes.
A l’intérieur, devant des spectateurs maintenant sortis de leur impassibilité, petits marchands de canards aplatis, au lieu de petits Sucriers, vieux mandarins à boutons de cristal en place de vieux marcheurs, sur des planches elles chantent, des bijoux cliquetant qui ont payé leurs faveurs du même prix au moins que les faveurs des étoiles européennes.
Souvent elles miment.
Dans le rythme de leurs attitudes, quelques gestes, des déformations de lignes surprennent. A ces moments-là, par exemple, quand les coudes viennent caresser les hanches, raidis, quand le trait de la bouche s’agrandit extraordinairement jusqu’à barrer, semble-t-il, tout le bas du visage, à ces moments-là l’assemblée chinoise ploie au même frisson. Et le «diable étranger» s’irrite de ne pas comprendre, et il va jusqu’à croire, en contentement d’explication, que des mouvements de volupté chinoise lui seront toujours aussi mystérieux que des sérénités faciles aux mêmes nerfs dans la douleur physique.
Du moins une grande partie du thème mimique lui plaît, facile à suivre, gracieuse dans son déroulement classique: la femme qui fait souffrir et les hommes qui acceptent. La pièce est finie; l’étoile est rentrée dans la coulisse. Il serait inutile, même avec des coffres pleins de taëls, de l’y chercher: on conte qu’un souverain «présomptif» en voyage ne put y réussir; on conte que l’une de ces femmes, sauvée par un officier français, plutôt que de se donner par remerciement, l’invita à la venir voir mourir...
Pour retrouver l’apparence et le souvenir des Chinoises, on va près du quai, on passe sous des voûtes, à travers un pâté de hautes constructions qui sont pareilles à des habitations ouvrières, on va dans les Sassoon Builds, chez les Macaïstes. On y va pour les Macaïstes elles-mêmes, à parler franc. Pourtant l’appréhension est grande quand on ne les a point vues, quand on les voit d’abord.
Elles sont nées, ces Macaïstes, de l’union chinoise et portugaise; les hommes de la race sont affreusement laids, coiffés, principal signe, d’un chapeau d’astrologue, violet, penché en arrière; ils sont taciturnes et savent vendre. Elles, l’immense majorité exportée de Macao, comme dit le nom, sont très blanches de peau, plus blanches que les blanches; leur face est aplatie, leurs yeux aussi bridés que ceux des Japonaises, mais si grands qu’ils apparaissent beaux.
Elles sont des fruits de toute première saison, jetés toute l’année en primeur aussi sur le marché. A dix-huit ans, il n’en reste plus qu’une mollesse bizarrement laiteuse: elles font songer aux Levantines. De là-bas, de Macao, elles viennent, simplement achetées à leurs familles où elles grouillaient comme des petites filles chinoises. Et à Shang-Haï, leurs virginités deviennent aussi peu mets de luxe que le saumon aux bords des lacs poissonneux...
Elles caquettent, elles sautillent, leurs élans inharmonieux plaisent par leur fréquence et leur soudaineté. On leur a appris, comme à toutes les filles de joie en tout pays, les mots les moins convenables de chaque langue. Et Français, stupéfait, l’on est accueilli par une vingtaine de ces perruches roulant une même phrase de bienvenue: «Bonjour, Monsieur, cochon, c..., sal...» sans qu’à aucune insulte elles joignent un autre sens que celui du bonjour donné. Leur vice reste charmant.
Réunies à trois ou quatre parfois elles supplient l’ami de passage d’apprendre à une très jeune amie la caresse qu’elle ignore, et, avidemment curieuses, se précipitent tôt, trop tôt dans la chambre pour questionner, interviewer l’amie. Elles rient, on rit. Quelques-uns demandent et emportent leurs photographies, le plus grand succès des chambres d’officiers au cours d’autres campagnes, sûrement partout ailleurs.
Avec les Macaïstes seulement, au reste à peu près semblables à leurs femmes ordinaires, les Chinois prennent des habitudes nouvelles d’amour. Non qu’ils aient la répugnance de l’Européenne. A Manille, les plus ravissantes filles espagnoles pur sang ne se donnent qu’aux prêtres, par terreur, et aux millionnaires chinois par vénalité et certitude de discrétion.
A Shang-Haï, la Chinoise n’est point celle qu’on représente trop semblable à la Japonaise, comme fragilité de corps et chiffonnage de figure. Surtout au bas de la rivière, à Woo-Sung, où mouillent les navires de guerre, dans la pleine campagne, travaillent de fortes filles. En chassant au crépuscule le faisan, les paysannes rencontrées apportent la parfaite ressemblance des plus belles Bretonnes ou Normandes. Avec un fichu de poitrine, une sorte de coiffe sur les cheveux, elles tiendraient leur place dans un paysage de Beauce. Les matelots sont de cet avis. Parfois, quand le dimanche ils ont congé sans la permission de monter à Shang-Haï, ils errent dans la campagne de Woo-Sung, et plusieurs y trouvent, comme dans les rues borgnes de Brest, de fortes filles qui les font boire et les aiment. L’eau-de-vie et l’amour chinois leur sont aussi mauvais que l’amour et l’eau-de-vie bretons.
Ces paysannes sont leurs rares femmes, puisqu’ils ignorent le plus souvent les Macaïstes. Et les Américaines coûtent trop cher, trop cher aussi pour bien d’autres qu’eux. Américaines, elles sont en majorité, les hétaïres étrangères de Shang-Haï, de tout l’Extrême-Orient; mais le nom est plutôt générique. Leur souvenir d’ailleurs, reste quelconque au passage; hétaïres comme tant d’autres, mais plus douces, agréables partenaires de causerie, partenaires d’intérieur très luxueux, jolie note au cadre de la promenade classique, Bubling-Well, où elles conduisent des tonneaux, tribune élégante, mais rigoureusement séparée, au pesage du champ de courses.