Amours d'Extrême-Orient Illustrations d'après nature par Amédée Vignola
Part 2
Le dogme de perpétuité qui, si facilement, si inconsciemment, se glisse parmi les moindres échanges dans la terre-patrie, est, au lointain, par avance aboli. Aucune illusion de baisers éternels ne pare le premier baiser, si longue doit être l’escale, par exemple deux ans, sur une goélette de Tahiti. La séparation s’effare au milieu des plus ardentes communions; et la spiritualité des lois chrétiennes se matérialise, implacablement heure par heure, dans le cauchemar du départ inévitable, des fins dernières. L’arrachement! Voilà le véritable motif d’aimer l’exotisme en aimant sa douleur. Les plus intellectuels s’enfièvrent davantage à jouir de la minute sachant que les minutes pareilles sont comptées. Les autres, stupéfaits, se lamentent à la dernière minute, et, non rassasiés, se souviendront mieux qu’ils n’avaient jamais pensé que cette minute dût venir et combien alors elle leur fut lamentable. L’archange qui garde l’Exotisme s’appelle «Nevermore».
Outre la réalité de cet arrachement, un atavisme maritime de deux siècles ou plus renforce le goût de l’exotisme, salé des larmes de la séparation. Répétons qu’aujourd’hui, à l’exception de deux ou trois stations, desquelles quitte à peine le navire affecté, les plus longs séjours à l’escale ne dépassent guère six semaines.
Autrefois la vie de mer n’était pas organisée comme elle l’est maintenant, et l’on aurait tort, une fois de plus, _laudator temporis acti_, de penser qu’elle était plus mâle et plus glorieuse. Il suffit, pour être renseigné, d’écouter les récits des officiers supérieurs ou généraux, les fois, très rares d’ailleurs, où il leur plaît de se souvenir avec sincérité. Les traversées étaient plus longues au temps de la navigation à la voile, mais, contrairement à l’opinion reçue, elles se présentaient assez souvent. L’escale consistait vraiment à attacher un morceau d’existence comme un lieu d’exotisme. Cinq, six mois, la frégate demeurait à Tahiti, ou en un port du Sud-Amérique. L’échange se fortifiait, les liens se créaient, la vie de France s’oubliait complètement, remplacée par la vie présente. Et si ce déracinement n’était pas pour faire plaisir aux femmes demeurées à Toulon ou à Brest, du moins il conditionnait pour les maris un arrachement réel autant que douloureux.
C’est donc cet atavisme qui suggestionne les marins de l’heure actuelle. La durée de l’escale a été complètement réduite, une campagne s’écoule presque entière entre des traversées multiples et courtes. Malgré tout, l’âme des pères s’agite dans les corps des fils, et, naïvement ridicules, ils apportent à la conclusion de leurs six semaines de repos exotique la farouche désespérance que les marins de Cook ou de Bougainville manifestaient en terminant six mois de nirvana autant que de volupté.
Cependant, puisque nous avons prononcé le mot de Cook, n’imaginons pas que les marins de toutes les nations ont la même chair devant l’étreinte de l’exotisme. Rappelons-nous comment la petite fleur bleue ne pousse que sur le sol français. Il serait malaisé de prétendre connaître exactement les frissons saxons, germains ou slaves. Peut-être le masque d’impassibilité des autres races que la race latine conserve-t-il des tendresses insoupçonnées pour le lointain ou des arrachements aussi saignants que celui de Rara-Hu. C’est peu probable. En tous cas, Italiens et Espagnols ne paraissent point suffisamment retournés par le charme de l’exotisme pour qu’un Loti y puisse germer, et il semble qu’ils ne comprennent guère l’essence de son adorable génie.
Seules les haines, les jalousies, les puérilités, les folies de l’amour français se transportent dans la sérénité des Iles. Et, ainsi que dans la statistique d’Europe, le bilan des catastrophes passionnelles se solde par un passif au désavantage de la France ou plutôt de ses officiers. Car, pour les chairs chaudes et les cœurs simples des matelots, le mirage affolant est le même, et, depuis l’ère des découvertes, la proportion des déserteurs, grisés par la douceur australe, doit être pareille dans toutes les marines.
Pardonnables, respectables même, seraient l’ardeur et la tendresse enfantine de ces passades lointaines, si elles correspondaient à l’éternelle recherche de l’unisson. Oui, il importerait peu, et les tiers sceptiques n’auraient alors aucun droit à juger que la science de volupté est nulle dans l’exotisme, que la caresse y est monotone, que les chairs y sont sans imprévu. Etre amant et maîtresse, mettre entre soi l’infini de ces deux mots, ne suppose pas absolument le devoir et la hantise de faire vibrer toutes les cordes de la lyre. Aussi bien que sur le sol de France les hyménées attendries jailliraient vers les «deux fondus en un», à Tonga ou bien à Diégo, à Tien-Tsin ou bien à Manille.
Hélas! L’inquiétude d’un geste qui froisse l’étreinte, la félicité de voir des yeux qui voient comme les nôtres, l’angoisse du désir partagé, la supplication humble ou passionnée, l’accord parfait, lettre morte que tout cela pour les hallucinés d’exotisme! Ils embellissent leur spasme en le sertissant dans un cadre splendide, c’est tout.
D’ailleurs elles, congaïs, mousmés, vahinés, petites dispensatrices de rêve, leur donnent généreusement l’illusion haïssable. Mais s’ils peuvent croire à leur communion c’est qu’ils n’auront jamais visité l’éden le plus complet d’entre ceux semés sur la mer Pacifique, la terre qui semble pétrie de volupté, et où la langue n’a pas de mots pour traduire le mot «baiser».
JAPONAISES
JAPONAISES
La Volupté Vie.
La classique prostitution de jadis n’est plus celle d’aujourd’hui. Ce gros mot de prostitution, laid, banal, s’applique mal, ou plutôt s’appliquait mal à la joliesse mièvre des mousmés. Désormais, son équivalent, dans la langue nipponne, se retrouve et se comprend mieux. Il y a des «femmes du monde»; il y en a toujours eu, et de haute branche, dans l’Empire du Soleil; seulement, désormais celles-là, en parlant des autres, disent tout comme en Europe «les filles».
Le Japon a réalisé pendant des centaines de siècles l’Eden rêvé par les jeunes hommes conquérants, le séjour de délices où toutes les heures sont vouées au spasme. Pourquoi? Il serait malaisé d’en trouver des raisons psychologiques. Et, non plus, la physiologie n’explique rien. Le tempérament des poupées au sourire perpétuel est plus que modeste. Un Européen, un étranger, ne saurait l’affirmer d’après ses propres expériences, sans songer aux ironiques attitudes de ses maîtresses de passage. Mais les confidences loyales des hommes de la race confirment les apparences.
D’ailleurs la religion ne prêche nullement ce communisme des chairs. Elle n’a pu décider la formation d’un peuple de courtisanes. Le climat? Il est de genre tempéré; les froids de l’hiver y sont rigoureux. Quant au motif d’un sol d’abondance, sur lequel la luxuriance des fruits, la profusion naturelle, activeraient des désirs en harmonie avec la vigueur des corps comblés, ce motif se formulerait difficilement: les ressources des terres japonaises, abondantes et variées, n’écrasent pourtant pas l’homme sous la nature.
Reste donc, quelque paradoxal qu’en soit le commentaire, en suffisante explication, le résultat d’une philosophie raisonneuse et raisonnée.
Ainsi que pour son proche voisin, l’Empire du Milieu, la vieillesse de l’Empire du Soleil-Levant est un garant de ses incommensurables méditations à travers le temps. Or, tous deux, à n’en pas douter, avaient, bien avant l’aurore de notre Europe, résolu à leur guise le problème de l’Etre. Leur point de départ, en même temps l’aboutissant de leurs conceptions métaphysiques, est le même. Et, qu’on veuille bien pardonner cette incursion dans les domaines insexuels, à propos de volupté! L’«être» s’impose, absolu et relatif à la fois, conclurent de chaque côté mandarins et daïmios.
Comment se montrer égal à la fatalité d’exister? La Chine a choisi l’opium, c’est-à-dire la solution de croire cette fatalité monstrueusement inconsciente, et de la mépriser en refusant d’employer l’activité qu’elle apporte. Le Japon préfère adhérer à une fatalité consciente, et la comprendre éternellement en la renouvelant sans trêve, dans l’action sexuelle.
Mais la transcription de cette acceptation, du domaine de l’idée au royaume des faits, s’est faite sans le moindre ésotérisme. Le peuple du Nippon, certainement enseigné, comprit vite le rôle de la vie, et des affirmations philosophiques de ses prêtres se dégagea pour lui l’évidence assez inébranlable pour asseoir dessus une société:
«Il y a sur terre des hommes et des femmes; c’est pour que ces hommes jouissent des femmes, et celles-ci des hommes.»
On chercherait vainement la moindre justification de cette hypothèse que l’on sent, partout à travers les siècles, l’origine du Nippon-lupanar. L’origine de cette vocation des mousmés se perd dans la nuit des temps. Des empires ont certainement disparu où elles apportaient leurs gestes d’amour, dans un exode coutumier, des empires qui précédèrent, de longs âges, la gloire d’Alexandrie, cette Alexandrie où l’admirable roman d’Aphrodite nota, avec l’indécision nécessaire, l’existence de ces inconnues d’alors, dans les jardins de la Déesse.
«Il en venait de plus loin encore: des petits êtres menus et lents, dont personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes. Leurs yeux s’allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l’amour mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères, on les voyait jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et s’amuser puérilement.»
Depuis les jours de Chrysis, la timidité des Nipponnes s’est évanouie. Ou plutôt les débauchés d’Alexandrie appréciaient mal leur réserve et leur sérénité. Le calme japonais, avec tout ce qu’il signifie et tout ce qu’il cache, devait être un état d’âme inconnu à l’âme extérieure de la ville cosmopolite. Mais, autant qu’elles faisaient dans les jardins, les mousmés jouent encore entre elles, au milieu des passades, maniant les osselets, et n’accordant à l’étreinte finie ou à celle qui va commencer aucune attitude de repos qui en soulignerait une ridicule importance. Telles elles furent dans le parc d’Alexandrie, telles elles demeurent au Kanagãwa.
Mousmés.
De quelque nom que s’appellent les quartiers lupanars, Kanagãwa, Yoshivara, ce n’en sont pas moins des cités énormes. Mais pourtant la cité de volupté se limite, se restreint, se recroqueville. Encore un coup, la prostitution a pris son titre; bientôt Yoshivara et Kanagãwa ne seront plus guère que des «quartiers réservés», tels ceux des ports ou des Cosmopolis du monde.
Jadis cette partie de la ville était la ville même: les rues marchandes s’y accolaient, médiocres, dédaignées, permises seulement, semblait-il, autant que les imposait la nécessité pour l’approvisionnement et l’entretien du lupanar géant. Du moins, à cette heure encore, le bruit, la gaîté, la lumière, l’art, se mêlent et grouillent dans les artères qui sectionnent le Kanagãwa de Yokohama; ou le Yoshivara de Tokio. Qui ne connaît, par Loti ou par cent autres, les «expositions», étalages des mousmés pomponnées, en devantures de boutiques, poupées réunies en phalanstères candidement indécents, et que viennent visiter, après le dîner, le soir illuminé, les amis et les amies des parents affectueux, ou les maris qui, par châtiment temporaire, confient leurs épouses à la méditation d’une de ces maisons si ouvertes, qui, ailleurs, sont des maisons closes?
... Lepassant avait voulu voir si un corps et une âme de maîtresse pouvaient être dans un corps et une âme de japonaise. Car, par hasard, à ce stade d’exotisme, Loti n’avait pas pensé pour toutes les générations de marins. Leurs tendresses enthousiastes de chérubins à perpétuité s’étaient attristées aux dernières pages de «Madame Chrysanthème»; et il les gênait d’avoir su, par son aveu, que l’aimé, revenu en cachette après les adieux, trouva la mousmé sans larmes, faisant sonner, comme un changeur de la rue, les pièces d’argent reçues le matin. De cette fin, ils gardaient une défiance, une incrédulité, une impossibilité de s’intéresser complètement à une histoire d’amour dont les paroles suprêmes ne seraient pas une douceur. Lui n’espérait ni ne souhaitait ce soir découvrir l’amoureuse; il s’informait comme à Tahiti, comme partout.
Sa femme de la nuit s’appelait Susu-Sàn. Il ne lui demanderait rien de ces choses d’échange où la question force la réponse. Il verrait et il écouterait. D’ailleurs, une oisiveté, on veut le croire toujours, l’avait seule mené au Kanagãwa. Autrement il occupait, avec plus de sincère satisfaction, ses repos dans les confortables intérieurs des blanches dénichées à l’escale. Et, en attendant Susu, occupée hors de sa chambre à de minuscules préparations d’hôtesse menue, il fixait déjà l’histoire de son temps entre la rue et le logis.
Depuis le crépuscule il pleuvait. Alors, pour venir, il avait chaussé ses bottes. Il sourit, songeant qu’elles avaient effrayé la maison parce que, distrait, il avait marqué le blanc vestibule d’empreintes de boue. Mais, leur stupeur passée, les suivantes s’étaient bientôt précipitées et lui barraient les marches, peureuses encore mais résolues, avec des cris plus suppliants qu’indignés. Puis, rassurées par sa bonne volonté, elles s’étaient toutes jetées à terre pour enlever les grosses choses noires, redevenues vite espiègles, le secouant de leurs forces réunies et amusées de le voir chanceler.
Pourquoi il avait préféré Susu-Sàn entre les mousmés accroupies dans la salle de réception? Mon Dieu! sans aucune raison bien nette et pourtant certain qu’elle était, pour l’épreuve, la plus intéressante des femmes-enfants qui fumaient, accroupies, ou jouaient aux osselets. On l’avait guidé vers une chambre, non pas elle, mais l’une des suivantes, car elle, le rejoindrait un peu plus tard; à lui, on donnait le loisir des réflexions de «mariée».
Une amie de Susu-Sàn entra. Elle parla, courbée et souriante. Il comprit qu’on avait craint qu’il s’impatientât de sa solitude et, très poliment, elle s’était chargée de le distraire une minute. Elle s’assit devant lui, le «chamicen» aux mains, elle chanta. Elle chanta la mélopée qui emplit les rues du Nippon, et qui montait à cette heure de tous les coins du Kanagãwa et les syllabes de Ko-bé, Yoko-ha-ma, se prolongeaient presque en pleurs retenus. Quand Susu parut, suivie d’une servante, l’amie se releva, fit une révérence et sortit, sans avoir manqué d’échanger avec Susu un regard de moqueuse pitié.
La servante portait un en-cas sur un plateau. Oh! non pas des mets compliqués, pas de crevettes au sucre, pas de céleri aux confitures, pas même de poisson cru. Du thé seulement, quelques fruits confits et une sorte de gâteau de Savoie. A côté, la fumerie de la mousmé. Le plateau fut posé au coin de la natte, presque trop près de leur main.
Puis Lepassant fut seul avec Susu-Sàn.
Brusquement, tandis qu’elle le regardait, immobile, il eut un élan de reconnaissance comique pour elle déjà, pour le cadre de jolie mièvrerie, pour la simplicité gaie de l’heure. Il la prit dans ses bras et lui dit des mots qu’il essayait de trouver petits et pourtant sérieux.
Cela dura peu; il l’abandonna, et se rejeta sur la natte, étonné de sa tendresse éclose à ce moment, un peu honteux aussi de craindre, au fond de son transport, la flottante écume d’un désir de vieux devant cette femme-enfant. Elle demeurait impassible, le front penché, le regard clair sous les paupières abaissées. Il sut ainsi qu’elle attendait de deviner quelle chose il préférait, de donner ou de recevoir les caresses, dressée à ne pas froisser les fantaisies d’amants quelconques, autant par sa politesse de race que par sa complaisance de courtisane. Quand elle le vit rire, elle devint plus grave.
D’ordinaire, probablement, elle ne connaissait que des traits figés, malgré l’effort, dans l’anxiété du spasme prochain, ainsi que les autres hétaïres d’Europe ou d’Amérique. Mais plus qu’elles, elle versait sur le moment l’ironie d’un éternel sourire. Et le rire franc de ce passant la démontait, lui portait l’inquiétude d’une maladresse professionnelle, surtout d’une impolitesse. Lepassant la rassura, vaguement heureux de l’avoir devinée.
Ses mains cherchèrent tout de suite à dévêtir la mousmé et, content de l’heure, c’est à peine, si, brièvement traverse son souvenir le regret des maladresses, impossibles à cause de la simplicité des voiles, les chères maladresses des «avant» de là-bas, en France.
Sous «l’obi», la ceinture à nœud énorme fixé sur le dos, elle ne portait que le kimono en place de robe, et ses dessous drôles se composaient de diverses ceintures à diverses places sur son corps mignon. Lepassant prit le bout de la première et tira. Puis le bout de l’autre. A la troisième, il disparaissait déjà sous les écharpes. Alors il reprit l’extrémité, marcha vers le fond de la chambre en feignant un labeur, et lorsqu’il eut tendu la ceinture, il se remit à tirer avec quantité de grimaces. Cette fois, Susu-Sàn éclata de rire; elle levait les bras, se prêtait au déroulement, tournait sur elle-même, infiniment gracieuse. Quand les rubans eurent été dénoués jusqu’au dernier, elle était nue.
Et ce fut le tour de Lepassant de redevenir grave. Rapidement il la prit contre lui; il se mit du côté de la veilleuse d’huile amère, et lui tourna le dos, pour faire la nuit entre ses lèvres et celles de Susu-Sàn. Il l’étreignait avec précaution, et savourait la peur de froisser sa gracilité. Pourtant elle lui frappa sur les doigts, et, comme il la quittait, elle assura tranquillement, sur l’escabeau creusé en demi-lune, sa chevelure d’art dont l’harmonie ne voulait pas être dérangée. Puis elle se rapprocha de Lepassant...
Maintenant ils causaient. Lepassant avait ouvert son kimono très large, et, comme dans un manteau, il avait caché tout contre lui, le frêle objet qu’était le corps de Susu. D’abord, il ne put lui rien traduire de ses pensées; mais entre eux, par la voix pressante et chaude de l’amant, il y avait la musique des mots. Il marqua son impatience d’écouter en vain quand elle parlait à son tour. Elle lui fit signe de lui permettre de se lever, puis alla prendre un livre sur une tablette.
Proprement recouvert ainsi qu’un livre de petite fille, traversé de signets, c’était moitié un dictionnaire, moitié une grammaire d’anglais. La mousmé suivit du doigt, en épelant dans un gazouillis, et Lepassant comprit qu’ils pourraient échanger des mots saxons, et les piquer, sans essayer les verbes difficiles, comme des jalons nets et bien en ligne, à travers le sol inconnu de leurs âmes. Susu avait déjà essayé; il ne s’en était point aperçu, à cause de son étrange prononciation, de sa nécessité d’adoucir les consonnes et de nourrir des diphtongues avec un gazouillis de baisers. Elle disait: «soulipou» au lieu de «sleep»,--«wouritou» au lieu de «write».--Et il lui fut reconnaissant de ce premier essai d’échange.
Quand elle ne douta plus de son application, elle lui expliqua confusément qu’elle suivait des cours, l’après-midi, pour apprendre l’anglais. Aussitôt Lepassant l’évoqua au milieu d’une centaine de mousmés semblables à elle, à une sortie d’école, babillarde et gazouillante. Mais l’idée mauvaise de la femme-enfant passa plus vite cette fois; il ne resta que la figure sérieuse de Susu-Sàn, embellie d’une extraordinaire volonté de réussite.
D’ailleurs son visage ne gardait rien des traits qu’on imagine le plus souvent, d’après les potiches ou les écrans. Les joues épaisses et fraîches, la bouche débordante, le front proéminent, sont la beauté des Nipponnes du sud, celles de Nagasaki. Au contraire, Susu-Sàn, comme les femmes de Yokohama, avait l’ovale allongé et pur, le nez de lignes franches, le front petit et bien diminué, la bouche mignonne.
Lepassant avait repoussé le livre: il baisait la mousmé à petits coups, et partout, patiemment attentif à la révélation d’une caresse spontanée, il ne s’irritait point de la docilité de sa maîtresse. Il attarda ses lèvres sur les seins piriformes; la fraîcheur de la peau suffisait au plaisir profond de sa bouche. Car aucun frisson ne passait sur la poitrine de Susu, malgré cette caresse qu’il avait si souvent vu vaincre l’indifférence des amantes lointaines. Il épuisa, et attendri de le faire, les ressources de son baiser, obligé lui-même de se ressaisir pour ne pas mordre gloutonnement à la saignée des bras, aux oreilles, à la nuque, pour ne pas donner à l’ironique mousmé le spectacle d’un véritable abandon de chair, qui serait grossier devant sa correction.
Un moment, il releva la tête, et, légèrement écarté d’elle, appuyé sur ses mains pour se soulever au-dessus d’elle, il la vit assez tôt pour savoir qu’elle avait fermé les yeux, au moins engourdie par le bercement des gestes.
Ensuite elle le regarda de nouveau, placide, les yeux grands ouverts et calmes. Mais Lepassant voulut s’assurer de sa première impression, de cette béatitude surprise qui l’étonnait. Il retrouva ses baisers à la place où il les avait laissés et repartit de cette place. Susu le laissait faire. A un moment elle comprit ce qu’il voulait; elle se déroba, lui pinça les joues pour l’arrêter, et avec son indignation si mesurée, son parler anglais si travesti, elle lui cria des mots que Lepassant feignit de ne pas traduire. Pourtant il avait bien entendu le joli nom de la grande caresse, nom qu’il avait toujours aimé, et qui est le même de Saïgon à Sydney. «French game, no!» disait Susu-Sàn. «No French game!»
Il la poursuivit un moment; il lui sembla qu’elle s’échappait mollement, plus mollement dans chaque fuite. Moqueur, il n’insista plus. Dès lors, doutant s’il l’avait déçue et riant de nouveau et plus gaminement, il mit sa main sur la bouche de Susu, lui murmurant en nippon: «Franzomenzei» (vivent les Français).
Une fois encore, la nuit se fit entre leurs chairs, et de même que l’autre fois, Lepassant pensa qu’il devait être avec la fragile mousmé la femme de leur tendresse. Pendant le songe divin, il sentit que soudain s’ouvraient chaudement les lèvres de Susu-Sàn, obstinément fermées jusque là. Elle le fit rouler sur les nattes de toute la force de ses bras d’enfant, sans dénouer l’étreinte et, stupéfait, Lepassant dégrisé vit que les yeux de Susu-Sàn tremblaient au-dessous des siens, dans un enlacement qu’elle ne dénouait pas...
Lorsqu’il se fut habillé, lorsque Susu eut enroulé autour d’elle ses nombreuses ceintures, Lepassant ne s’approcha point, mais il la fixa longuement. Impassible, elle soutint son regard, le sourire d’idole plus mystérieux qu’auparavant. Elle lui versa le thé. Sur son ordre elle ouvrit la porte à la tiédeur de l’ombre. Au même étage, de l’autre côté de la terrasse, un couple dont l’homme était japonais, fumait l’opium dans des chambres pareilles à la leur.
Lepassant montra l’homme du doigt à Susu-Sàn, et dit, oubliant qu’elle ignorait sa langue: «Me le préférerais-tu vraiment?» La mousmé comprit le geste qui unissait les deux mâles; son sourire s’élargit. Elle mena par la main Lepassant en pleine lumière, et elle indiqua du doigt aussi son propre corps d’abord puis celui d’une femme d’Europe dessiné sur une réclame de parfumerie qui pendait au mur. Puis, plissant ses paupières aux cils écartés, elle attendit.
Et l’homme de France n’osa point répondre par le geste d’un choix qui aurait menti...
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