Aimée

Part 5

Chapter 53,871 wordsPublic domain

Non, l’infortune ne l’avait pas entamée; ces privautés qu’elle avait essayé de prendre avec elle, Aimée les avait vivement repoussées; elle n’avait permis à rien de mordre sur elle; de la petite fille traquée, il ne lui restait aucune fragilité et même pas un soupçon de colère, même pas le plus petit désir de vengeance. Car, après tout, quelle raison avait-elle d’en vouloir à personne? On ne l’avait pas touchée. Personne, à aucun moment, n’avait été plus fort qu’elle. Il y avait dans son regard, dans toute son attitude, quelque chose qui réduisait son passé au silence, qui lui défendait d’élever aucune revendication sur elle, qui rendait presque impossible à autrui d’y faire seulement allusion.

Au lieu de l’accabler, il s’était tourné au fond de son cœur en indépendance. Aimée avait pris l’habitude de ne compter sur personne. Elle n’était pas devenue exactement méfiante, mais inexprimablement seule, seule jusqu’à la folie, jusque presque à l’insensibilité.

Après sa fuite, pendant son séjour dans le Midi, elle avait été un moment sur le point de faiblir; pour calmer ses nerfs légèrement détraqués, elle avait entrepris, dans ce pays où elle ne connaissait pas une âme, d’interminables promenades à pied. Elle en était sortie guérie pour toujours, intacte à nouveau, radieuse, détachée de tout, reprise par son propre cœur, privée, sauvée. Sous tant d’efforts de la destinée pour la jeter à genoux, elle avait au contraire pris conscience de sa force; elle l’avait reconnue, touchée partout en elle, et délivrée. Sans rage, sans trépignement, sans rancune, avec une souplesse secrète et heureuse, elle s’était dégagée elle-même, embrassée, saisie. Je ne sais si elle se parlait à elle-même, dans ses promenades, mais ses pensées faisaient à peu près comme si elle se fût dit: «Te voici, ils n’ont pas pu t’avoir, te voici, ma grande! Toute la place qu’il te faut! Et tu n’en as pas besoin de beaucoup pour leur échapper, pour l’emporter sur eux.»

L’indignité de ses parents achevait cet isolement d’Aimée, ce détachement pathétique de sa figure. Rien derrière elle que ces tristes monstres oubliés, ou plutôt rien que cette âme passagère, inconnue, perdue au fond d’un passé insondable, et qui était la seule dont elle eût peut-être hérité quelque chose. Rien de fait pour elle; tout commençait avec elle. Et c’est pourquoi il fallait que tout, dans son âme, fût pris au plus vif, au plus dur, au plus décidé. En tout, elle débutait par le principal,--pour avoir le temps de l’atteindre.

* * * * *

Si elle s’était si bien sauvée, c’est qu’elle avait si peu de chose à emporter! C’était un étroit trésor, en vérité, que son âme! Ceux qui ne l’aimaient pas, n’y voyaient qu’indigence. Et en effet, il fallait l’aimer pour comprendre qu’une si mince ressource pût être sans prix.

Un fonds un peu rare, une nature toute capitale; rien n’y était exprimé plus d’une fois, et dans son essence la plus ardue; chaque trait en était tracé par la pointe la plus fine que le Créateur avait pu trouver. Jamais cœur moins débordant, jamais figure moins saturée. On ne voyait jamais passer en elle de ces ondes qui confondent, un instant, tous les sentiments comme des arbres sous un même frisson de vent; elle n’était jamais languissante ni flébile; elle ne connaissait ni les brumes, ni les pleurs; les contours de son âme n’étaient jamais brouillés.

Toutes ses émotions paraissaient du premier coup à l’état distinct; elles se prononçaient, plutôt qu’elles n’éclataient; elles étaient belles et courtes comme des pensées.

Dans tout le personnage d’Aimée il y avait quelque chose qui ressemblait à la vérité. Et mon enthousiasme en le peignant, c’est bien celui qu’on éprouve lorsqu’on poursuit la vérité; une grande contention, une admiration pleine de cris empêchés, un transport sans cesse brisé par la crainte de mal voir, quelque chose d’effréné et d’essoufflé à la fois. Les traits que j’aperçois ne prêtent pas sous l’effort de mon esprit, ils sont rebelles au foisonnement. Mais de les inscrire seulement, de relever chacun dans sa dure élégance, c’en est assez pour me remplir le cœur.

* * * * *

Aimée en avait trop vite fini avec certaines choses qu’on lui disait. On la regardait avec étonnement: «Est-ce là tout?» Mais elle ne se troublait pas, car de cette brièveté elle avait la justification toute prête: c’était cela qu’elle était capable de fournir en des occasions plus grandes.

Elle n’entrait pas dans vos préoccupations, elle ne venait pas chez vous; on ne se sentait jamais tout à fait épousé par elle. Le dédoublement lui était absolument interdit; mais elle était si bien prise dans sa propre forme qu’il y eût eu de l’impertinence à lui demander toute autre incarnation que d’elle-même.

Le miracle de la multiplication était impossible sur elle; du moins jamais il ne l’eût rendue nombreuse; il n’eût été qu’un stérile coup de foudre et n’eût fait que la réduire en cendres.

Non, il fallait accepter Aimée dans sa simplicité, car elle se donnait là-dessus à prendre ou à laisser et je n’ai jamais vu quelqu’un qui supportât avec une plus souveraine indifférence d’être laissé.

* * * * *

A la place des prévenances et des accompagnements qu’elle ne pouvait fournir, elle usait envers ses vrais amis d’une familiarité un peu brusque. Un jour, dans les commencements, comme, en causant avec elle, je me perdais à la considérer de tout près, elle se tourna vers Georges qui était à quelques pas de nous, et riant très fort:

--Voyez, dit-elle, comme il s’étonne de ce grand nez pointu que j’ai au milieu du visage!

C’est par de telles saillies qu’elle remplissait l’espace entre elle et vous; elle vous rapprochait d’elle carrément, sautant par dessus les nuances et les degrés qu’elle se sentait impuissante à marquer. Parfois j’étais près de trouver sa plaisanterie effrontée; mais je voyais aussitôt qu’elle n’était qu’un moyen héroïque de m’entraîner avec elle, à travers les embarras que lui ménageait sa hauteur.

Lorsqu’elle entrait en quelque endroit où elle ne savait pas que je l’attendisse, je me rappelle sa parfaite absence de surprise, sa main tendue, son bonjour ferme et joyeux; dès la porte, elle était au fait; parfois elle me saluait de mon prénom drôlement déformé, en camarade; ou bien, en me serrant la main, elle me secouait le bras longuement, en riant. Dans l’instant la distance où j’étais d’elle était franchie, du moins jusqu’à l’endroit où le terrain devenait vraiment abrupt, jusqu’au pied de la terrible citadelle.

J’ai dit, combien son rire au début m’avait étonné, et même froissé; il s’échappait par grandes fusées arides; j’y trouvais quelque chose de dur. Dans l’être sensible et frémissant auquel je prétendais, à ce moment, avoir affaire, il détonait en effet étrangement. Longtemps je restai devant lui comme devant une porte dont la serrure se fût dérobée; je sentais qu’il donnait sur tout un dangereux inconnu que je m’irritais de ne pouvoir deviner, ni forcer. Mais en y mettant toute ma patience, toute mon adoration, j’ai fini par le tourner; j’ai compris ce qu’il voulait dire. Il indiquait le ton de cette âme tout en esprit; il était en elle à la place des troubles, des va-et-vient, des mélanges dont les autres sont émues; il suppléait en elle à la circulation des fluides; c’était l’orage d’un climat sans eau.

Aimée manquait non point tant de tendresse que de caresse. Cette privation de soi, cette attente, cette demande, cette insuffisance qu’il y a dans toute caresse, elle ne pouvait s’y plier. Mais elle charmait par la seule droiture de ses mouvements vers vous. On était avec elle dans une intimité complète sans qu’elle vous eût une seule fois favorisé d’une inflexion de voix plus câline, ni de la moindre flatterie; mais il y avait une douceur incomparable dans la façon dont elle vous disait tout droit le vrai de ce qu’elle sentait pour vous, comme ce jour où elle me déclara tout à coup si simplement:

--Je vous aime bien, François!

La vibration, la perpétuité: voilà encore ce qu’on pouvait être gêné de ne pas rencontrer dans ses sentiments. Ils s’élevaient au moment qu’il fallait; leur son avait toute la plénitude désirable, mais ils n’étaient pas «tenus»; ils cessaient aussitôt de retentir. Je ne veux pas dire qu’ils disparaissaient de son âme, mais seulement qu’ils ne l’emplissaient plus, qu’ils ne la peuplaient plus de leurs ondes, qu’ils ne la dominaient plus.

Si vous la quittiez pour quelque temps, aussitôt la sensation vous prenait que vous n’étiez plus rien pour elle; du moins, éprouviez-vous que votre image était comme suspendue dans son cœur; rien d’elle ne vous suivait, ne vous rattrapait; rien ne s’échappait vers vous de cette lyre précieuse, mais muette.

Pourtant il était faux que vous fussiez oublié. Vous n’emmeniez pas son affection, mais en revenant, vous la retrouviez toute pareille. Elle avait vécu dans son cœur comme une mélodie sur la portée; tout de suite elle se réveillait, se développait délicieusement intacte.

Il était beau de retrouver Aimée après une absence; du premier coup elle était près de vous aussi prompte, aussi active que vous l’aviez laissée; de toutes ses ressources elle se rendait à vous.

Ainsi ressemblait-elle aux ports des côtes profondes d’où l’on sort et où l’on aborde par tous les temps avec la même facilité.

* * * * *

L’ordre était sa passion. Il ne fallait pas qu’un sentiment en elle essayât de prendre le pas sur les autres; elle avait horreur de se laisser envahir, horreur d’être submergée; rien jamais en elle n’était au profit, ni aux dépens d’autre chose, rien ne grandissait au point de gêner le reste; je n’ai jamais connu d’être moins romantique, ni pour qui les entraînements irrésistibles eussent moins d’attraits. D’autres pouvaient se plaire à perdre la tête: pour sa part, elle ne trouvait d’agrément qu’à la conserver bien solide, bien vigilante, bien au fait de tout ce qui survenait dans son cœur.

Lorsqu’en voyage, elle arrivait dans une chambre d’hôtel, Aimée excellait à ranger autour d’elle les objets entassés dans sa malle; elle trouvait toujours moyen de les accorder de la façon la plus harmonieuse possible et chaque fois sur un mode nouveau approprié à la disposition des lieux. Sans encombrement, sans double emploi, sous ses doigts délicieux et subtils, ils se distribuaient sur les tables et sur les étagères de façon à ne laisser aucun vide et à ne se point masquer les uns les autres; on pouvait accéder à chacun directement; toute implication était supprimée. C’était un petit monde à son image qu’elle créait ainsi chaque fois autour d’elle et qui l’empêchait, où qu’elle tombât, de se sentir jamais «à l’étranger». C’était son âme exacte, complète et bien articulée qu’elle traduisait à l’extérieur.

Son âme que rien ne pouvait faire chanceler. De tout le poids de vos prières, de vos misères vous fussiez-vous accroché au bord de cette barque imperturbable, elle n’eût seulement pas penché. Si vous aviez su la conquérir, vous aviez votre part, bien sûr, dans son affection, et certaine, et garantie; mais venait un moment où elle ne pouvait plus croître; il ne fallait compter, à votre avantage, sur aucune démesure; même la force, l’intrusion même à poings armés ne vous eussent pas procuré une occupation plus entière de ce cœur profond mais ménager.

La souffrance ne convenait à Aimée que dans des occasions très rares: elle ne lui allait pas bien pour tous les jours. Aussi, comme une femme qui écarte les ajustements mal favorables à sa beauté, avait-elle imaginé de ne la porter que le moins possible. De là sa lenteur à s’émouvoir pour autrui. Elle n’avait pas pitié de vous, elle attendait longtemps avant de prendre part à votre peine, elle y était plus patiente que vous. (Mais toujours ce dont elle négligeait de vous plaindre, on s’apercevait ensuite qu’en effet cela pouvait être supporté.)

* * * * *

Oh! le sage, oh! le cruel démon! Qui voudra comprendre que, de tout son personnage, ce soit ce dernier trait qui m’ait traversé jusqu’au cœur et m’ait envenimé d’un si grand amour? Car, il faut le dire maintenant, j’avais pu être sur elle compatissant et penché, pour elle ma tendresse avait pu s’émouvoir; mais je ne l’eusse sans doute jamais véritablement aimée, si je n’eusse rencontré, au milieu de toutes ses vertus, comme un chardon délicieux parmi les fleurs, sa dureté.

Oui, c’est de cela, bientôt, que je fus avant tout épris en elle,--de son impitié, de sa résistance à l’attendrissement. C’est aussi que ce n’était pas quelque chose en elle de purement négatif; cela prenait un visage aussi de temps en temps, et farouche; cela devenait une ardeur, une frénésie. Aimée était folle aussi, à sa façon; elle avait, en plus de son équilibre, de quoi le perdre aussi par instants.

Un certain goût affreux, à force d’être dépouillé, de la vie. Au milieu des plus grandes misères de son enfance, dans le fiacre qui l’emmenait au couvent, au moment où elle vit son pseudo-père près de son lit: «Évidemment ce n’est pas très drôle, se disait-elle intérieurement, mais c’est tout de même assez curieux.» Et elle attendait la suite de ce qui allait lui arriver, avec un désir, une indiscrétion qui touchaient à l’indécence.

Rien qui ne fût pour elle, d’une certaine façon, bienvenu! rien dont elle ne sût faire de l’extase! L’admiration passait, en elle, la sensibilité. Comme d’autres pour le bonheur, elle avait une sorte de vénération pour ce qu’il y a, au fond des évènements, de réfractaire à nos désirs, de difficile à déranger. Le mal même qu’ils lui faisaient, la trouvait pleine de rire et de salut.

«Il fait beau, et j’aime un peu trop la vie», m’écrivait-elle un jour. Et je n’avais pas besoin de la voir pour deviner l’enthousiasme dont elle devait flamber à ce moment, l’illumination de ses yeux, le fluide admirable qui devait en découler.

Ses yeux! je reste encore troublé de leur excès sur tout le reste de son visage. Quand ils se fermaient, on voyait comme en creux, sur tous ses traits, la vie qu’ils y avaient reprise. Ils exprimaient le dépassement de cette âme sur ce corps, sa disproportion avec lui, son avidité au-delà de lui, sa soif, sa maladie! et c’étaient celles de vivre. Ils ne la défendaient pas seulement, ils la trahissaient aussi; et il faut que je m’écrie: enfin!

Ses yeux! C’est à quoi je la reconnaissais toujours; ils me parlaient en silence de la perversion qui nous réunissait. Je les ai suivis partout, et jusque dans cette pauvre figure jaune qu’elle eut au cours d’une maladie Oh! je me souviens quand il n’y avait plus que cela de beau en elle! Comme j’étais heureux! Car ils continuaient à m’appeler, à marcher devant moi comme un signe. Et je suis entré dans le désert à leur suite, dans l’enfer de sable, d’ardeur et d’insomnie, seul, puni, perdu.

* * * * *

Mais je vais trop vite. Au moment où je pris conscience de mon amour pour Aimée, j’étais encore bien loin de savoir sur elle toutes ces choses, donc de m’en éprendre. Elles ne m’attiraient, en tout cas, qu’à l’état confus et comme latent. Je n’étais séduit que par l’étrangeté générale de son caractère.

Et même, peut-être, n’était-ce encore que le mirage de son âme dans la mienne qui m’entraînait?

Je l’aimais toute mélangée à moi, complétée, alourdie, déformée par mes besoins et par mes manies personnels.

Je n’osais déjà plus la plaindre, mais une des pensées qui avivaient le plus mon amour, c’était celle, tout de même, qu’elle avait été poursuivie et monstrueusement désirée, que d’autres, avant moi, avaient été après elle à la chasse, d’autres que je ne connaissais pas, que je ne pouvais pas rattraper, de qui je ne pouvais pas me venger, à qui je ne pouvais pas faire mal. Une sorte de jalousie rétrospective et impuissante m’affolait vers elle.

Si forte qu’elle parût maintenant à mes yeux, je savais qu’elle avait été un instant aux abois. Toute mon âme était en révolte contre ce souvenir, mais, à chaque fois qu’il revenait, elle en éprouvait un trouble voluptueux.

Je lui permettais bien aujourd’hui de faire la fière. Elle n’en avait pas moins subi la condition des femmes: elle avait reçu,--et dans quelles formes aggravantes--l’insulte solennelle et rituelle du désir. Cela était détestable, et tout de même c’est ce qui la fécondait pour moi, ce qui remuait la terre aride de son cœur et en faisait les mottes au soleil exposées.

Une voie vers elle se trouvait ainsi pour moi comme frayée, où j’entrai résolument. En pensée, je veux dire. Au moment même où Georges avait prononcé la phrase fatidique, qui m’avait découvert mon amour, le désintéressement avait disparu de mon cœur tout à coup, comme un rideau qu’on tire. Le bonheur d’Aimée, je continuais sans doute à le vouloir; mais il n’était plus le premier objet de mes vœux; je ne souhaitais plus, avant toute chose, de la voir réconciliée avec Georges; je ne m’excluais plus aussi sévèrement de leur destinée à tous deux. Avec une timidité sournoise, je commençais à penser à moi; dans toute cette aventure, je m’apparaissais pour la première fois comme méritant quelque chose. Quoi? Je ne savais pas trop; j’osais à peine y réfléchir; je voyais simplement que je ne pouvais plus me prendre pour rien du tout.

Pour éprouver à proprement parler du désir, j’étais trop misérable, trop d’anxiétés et de scrupules se donnaient rendez-vous sur moi. La possession d’Aimée était une chose qu’aucune honte ne me retenait d’envisager, mais dont un poids trop lourd sur le cœur m’interdisait de caresser l’image. Mon esprit m’entraînait bien jusque là, mais poussé seulement par la logique; son mouvement était combattu par toute mon âme contractée. La dévotion, la peur m’étreignaient. Elles avaient bien un arrière-goût brûlant, elles étaient bien imprégnées de fièvre, mais elles demeuraient surtout accablantes et ne me douaient que d’entraves.

Non, les droits que je me sentais tout à coup étaient infiniment plus vagues que celui de couvrir son visage de baisers. Je n’allais pas si vite, mon ambition n’avait pas tant d’entrain ni d’allégresse; elle était sourde encore, et maladroite, et étouffée; elle faisait en moi des mouvements craintifs et sans utilité.

Je voulais seulement me rapprocher d’Aimée et cette fois non plus seulement la secourir, mais l’intéresser à mon âme. Tout ce que je voyais était que je ne pouvais pas lui laisser ignorer plus longtemps mon amour.

Par instants, il me semblait que je n’avais qu’à accourir et à lui en annoncer la nouvelle joyeusement, dès la porte, avec un cri:

--Vous ne savez pas? Eh! bien, je vous aime.

Mais je m’apercevais aussitôt qu’il s’agissait de bien autre chose. Il fallait amener lentement sous son regard cette âme bouleversée, piteuse et ravie que je m’étais découverte; il fallait trouver un plan pour la faire glisser jusque devant elle.

Alors commençait ma méditation. Je cherchais des mots, je les agençais avec un soin fatigant. Puis je me figurais un certain tour que prendrait à un moment ma conversation avec Aimée; et hardiment j’en profitais; je tirais de mon côté les phrases qu’elle me livrait. Tout à coup la place était prête pour celle que j’avais bâtie: il n’y avait plus qu’à la poser. C’était fait. Elle savait tout; j’éprouvais un immense soulagement.

Ah! que d’industrie, que d’adresse, que de présence d’esprit j’ai dépensées ainsi en imagination! Peu d’amants sans doute ont jamais montré autant de décision et de bonheur.

Pourtant malgré ma réussite, je recommençais sans cesse mon échafaudage. Je disposais tout sur un nouveau plan; j’arrivais par un autre côté, il fallait modifier mon exorde, changer mes préparations; j’aboutissais enfin à une autre phrase aussi bonne que la première et que je rangeais soigneusement à côté d’elle dans ma mémoire.

Je travaillais ainsi tout seul, toute la journée, en marchant, en lisant, au lit même et dans mon sommeil quand je parvenais à dormir. Je n’étais jamais las de cette méditation. Lorsque j’avais trouvé un mot qui me semblait heureux, pratique, j’entrais dans des transports inouïs, je me sentais soulevé de terre, je n’avançais plus qu’au milieu de battements d’ailes; tout mon visage riait; je parlais tout seul à mi-voix. C’étaient des délices profondes! Et comme un malade je revenais sans cesse m’y plonger, oubliant de vivre, oubliant d’agir.

Peu à peu ces pensées prirent en moi une espèce de monstruosité. Ce paquet d’images et de paroles que je portais en moi partout, que je retournais sans cesse dans ma tête, fit boule de neige; il attira peu à peu tout ce qui restait de vivant dans mon esprit. A la fin il n’y eut plus que lui; de partout on n’apercevait plus que lui. Et il continuait à rouler, et moi à le suivre comme les anciens damnés courant après leur supplice.

Dans une telle préoccupation je n’examinais seulement pas comment passer du projet à l’exécution. De temps en temps, l’idée que mon aveu aurait à s’extérioriser traversait diagonalement le monde de mes pensées, comme un froid rayon d’une matière différente et incombinable. Elle me serrait le cœur tout à coup. J’étais terrifié par cette nécessité imminente et impossible.

Je me rejetais en arrière avec effroi et reprenais mes rêves. Ils étaient tellement plus confortables!

Mais l’appel de la réalité se faisait entendre à nouveau, bas et terrible. C’était au moment surtout où je me représentais ce qu’il y avait de coupable dans la démarche que je méditais. La double trahison, envers Georges, envers Marthe, qu’elle impliquait, me faisait horreur. Mais justement cela m’aidait à comprendre que j’étais en marche vers elle.

Ces mots que je me répétais toute la journée, il pouvait se faire qu’un moment vînt,--un moment du temps, un moment réel, attaché à la suite de ceux que je vivais alors,--où je les dirais à Aimée. J’apprenais cela de moi-même avec étonnement, scandale et tentation.

Je me cramponnais pourtant; toute idée morale ne m’avait pas abandonné. Je tâchais de me faire croire que j’étais sur un palier où je pouvais fort bien me tenir si je le voulais, sans faire un pas de plus. Mais cette assurance était démentie par tout ce que je sentais au travail en moi. Je n’avais qu’à faire silence un instant: mon cœur aussitôt m’annonçait ma défaite. Il s’en prenait à moi du dedans tout le jour, il battait de son flot caché mes dernières forces et me poussait infatigablement à succomber, en m’étranglant doucement de sa petite main à ma gorge.

V

Hélas! en cet état pourquoi la cherchiez-vous?

Andromaque.

Enfin je m’éveillai un matin avec la sensation très nette que la journée ne passerait pas sans que je me fusse déclaré.

Rien, pourtant, de nouveau n’apparaissait. Dehors c’était le même jour terne, la même rue désordonnée sous le vent jaune. D’aucune aile plus vive le printemps encore n’avait touché Paris.

En moi non plus je ne trouvais rien qui me pressât beaucoup plus instamment que la veille. Mon sang ne courait pas plus vite. Je ne sentais pas davantage cet entrain, cette inspiration qui font l’amant heureux. A vrai dire je savais qu’ils me manqueraient toujours et je ne comptais pas les attendre. Je savais qu’il faudrait agir dans l’embarras et la disgrâce, sans aucune faveur de mon esprit, sans aucun de ces secours, de ces bonheurs qui vous poussent en avant au moment opportun.

Mais du moins j’aurais dû sentir quelque rapprochement, une possibilité, si j’ose dire, objective, de l’évènement. Or il restait toujours aussi inaccessible, même par la pensée. Entre l’instant où j’étais et celui où elle saurait mon amour, il y avait toujours le même abîme: je n’arrivais pas à me représenter moi-même au milieu du monde bouleversé qui suivrait mon aveu. Toute mon imagination s’arrêtait là-contre. Je m’étonnais naïvement à la pensée qu’avant le soir je saurais quelle figure prennent les choses autour de vous, après de telles révolutions.