Part 4
Je m’étais senti tellement concerné par cette accusation, mon visage s’était embrasé d’une telle honte que Georges n’alla pas plus loin et ne se risqua plus dans la suite à me faire des confidences.
Mais, par tous les échos, ses jugements sur Aimée, les objections qu’il faisait à son caractère continuèrent à me revenir. Ils me désolaient; je les emmagasinais en moi comme autant de malheurs qui me fussent arrivés; peu à peu un gros orage de tristesse et de sollicitude s’amoncela dans mon cœur.
Il éclata enfin.
J’avais rencontré Georges chez des amis. Dans la conversation il vint à se plaindre de fatigue, d’engourdissement et comme l’un de nous lui conseillait le sport, proposait de louer un tennis où nous aurions été de temps en temps nous entraîner:
--Attendons encore un mois, répondit Georges. Le printemps approche. Ma femme va bientôt partir pour la campagne. Tant qu’elle sera là, je ne me sentirai capable de rien.
Comme l’ouragan s’abat tout à coup, cassant les branches, hachant les feuilles, ravageant la terre de ruisseaux, c’est ainsi qu’enfin fondirent sur moi à cet instant, réunies, toutes les puissances de l’amour. Ce simple mot de Georges, qui n’était pas plus méchant que beaucoup d’autres, uniquement parce qu’il l’atteignait en pleine maturité sentimentale, déchaîna mon cœur. Tout y parut à la fois: une indignation profonde contre l’injustice de mon ami, une colère sans bornes contre sa lâcheté, le besoin de faire à Aimée un rempart de mon corps, de mon âme,--de la délicatesse, de la douleur, de la prédilection, du désespoir. Je m’approchai d’elle en pensée; elle ne me voyait pas, j’écartais subtilement le mal qui la menaçait; je la suppliais en silence (les mots demeuraient en moi): «Il ne faut pas, il ne faut pas que vous souffriez, je vous le défends bien. De tout ce monde de chagrins, rien ne viendra jusqu’à vous tant que je serai là, tant qu’on ne m’aura pas tué!»
Puis tout m’échappait soudain; elle était perdue! Paralysé comme en rêve, les bras attachés au corps, je tombais dans des abîmes, à des lointains infinis; et le monde entier roulait sur moi.
En même temps une pensée, une horreur plus précises me travaillaient: elle allait partir! Je me tournais contre ce départ; bien qu’Aimée me l’eût fait entrevoir, je ne l’avais pas encore envisagé en face; il m’apparaissait soudain épouvantable, impossible, presque impie. J’avais beau me dire qu’il était nécessaire à la santé de mon amie; quelque chose en moi le refusait violemment. Plein de honte, en demandant pardon à Aimée de mon égoïsme, j’essayais de le conjurer; toute ma tendresse se précipitait contre lui, tentait de l’accabler. Je l’empêchais d’être possible à force de murmures, de prières et comme d’incantations. A la fin il était exclu; en y mettant toutes les forces de mon âme, j’arrivais à le tenir fragilement écarté, comme suspendu sur le bord de l’avenir.
J’étais tellement hors de moi qu’il me fallut quitter brusquement mes amis. Et je ne repris un peu de sang-froid qu’en me retrouvant seul dans la rue.
* * * * *
Ainsi j’aimais. Je me regardais moi-même avec un étonnement infini: comment avais-je pu m’ignorer à ce point? Où tout cela était-il caché, qui s’épanchait maintenant?
Je sentais une grande joie, comme si j’eusse été délivré soudain de l’hypocrisie. Au moment même où je tombais dans le désordre, une paix et une justification délicieuses se répandaient en moi; tout devenait régulier, complet, inattaquable; chaque sentiment prenait sa place terrible, faisait face enfin.
Mais cette impression de calme ne dura pas; les démons aussitôt revinrent prendre livraison de moi; je descendis tout vivant au suave enfer.
D’abord je commençai à ne plus dormir. Toute la nuit j’entendais battre mon cœur. Il y avait des positions où le bruit en était faible et supportable, mais d’autres où il se répercutait dans tout mon corps; il veillait avec moi pendant les longues heures; il était fidèle, sourd et tenace; c’était ma patience, ma passion qu’il scandait.
Le gonflement des artères m’étouffait un peu; j’avais la gorge serrée, j’avalais avec peine et souvent. Ce n’était pas une souffrance, mais un travail, une petite difficulté à vaincre sans cesse, une fonction légèrement débordante, et dont je ne pouvais rester maître que par un exercice continuel.
En même temps quelque chose me brûlait: sans éclat, sans clarté, attaché à ma chair, une sorte de flamme chimique. J’avais souvent les tempes moites et l’odeur de la fièvre sur moi, cette odeur amère de citerne, qui reste aux doigts, qui perpétue les angoisses de la nuit.
Tout cela n’était pas exactement intolérable; plutôt épuisant. C’était une espèce d’insoumission de tout mon organisme; il allait un peu trop vite, un peu trop fort, comme un moulin où passe trop d’eau.
Et dans mon âme aussi, je retrouvais le même déluge: j’étais submergé par toutes mes pensées; je ne les voyais plus d’en-dessus, avec leurs divisions et leurs rapports; comme après une pluie d’orage, leur flot avait monté, m’avait rejoint, et je voguais sur elles, balancé, lancé, laissé par leurs vagues.
Un manque de rivages: voilà ce dont je souffrais. Plus rien n’était à ma portée. Pendant deux jours j’essayai de faire comme si rien n’était arrivé, je m’acharnai à mon travail. Mais en vain. Je n’étais plus immobile par rapport aux objets que je voulais saisir. Je passais près d’eux, mais par hasard; mon esprit ne savait plus leur distance; je les manquais; déjà j’étais plus loin.
Pour atteindre un détail dans une idée, il me fallait rassembler des forces énormes, en faire venir de tous les coins de mon être; je mettais une heure à pouvoir m’approcher d’une phrase qui était là, écrite, sur la page de mon livre. Un interminable défilé d’images m’en séparait, dont je ne pouvais rien faire pour accélérer le mouvement; je devais profiter des occasions, m’arranger au mieux avec ce monde mouvant et indistinct qui tournait en moi.
Je compris alors ce que veulent dire les amants de Racine quand ils parlent de leur «ennui». Dans mon étroit cabinet de travail, je passais mon temps à me promener de long en large, plein de soupirs, chassé de ma table, rejoint, soulevé, disposé par les émotions les plus confuses. Quand je me sentais un peu trop oppressé, je me laissais tomber dans un fauteuil; et la tristesse venait. Une tristesse sans révolte, mais sombre et stérile, et qui me faisait mesurer tout ce qu’il y a de longueur, de patience, de prison dans le mot «ennui», avec sa première syllabe en forme de voûte et le reste comme des bras d’esclave doucement tordus et tendus.
Je restais des heures là où j’étais tombé, en proie aux visions. Chaque instant devenait une éternité pour moi; partout où je me posais, je trouvais de quoi n’en plus jamais partir; sitôt arrêté, les fantômes que j’avais agités en marchant, s’apaisaient, revenaient doucement, descendaient sur moi, m’ensevelissaient sous leur foule légère et sans fin, dessinaient en s’amoncelant la forme de mon âme enlisée: une entière passivité, un accablement éperdu, peuplé comme le sommeil qui vous prend en plein jour. Avant de pouvoir bouger mon corps, il me fallait remonter à travers des mondes; je voyais bien l’instant où je me lèverais de mon fauteuil, mais lointain comme le petit disque de jour qu’on aperçoit du fond d’un puits de mine.
Et toujours ce cœur déréglé. Pendant la journée je ne l’entendais pas; mais il continuait à me tourmenter; il me gonflait de surabondance et d’incertitude: «Que faire de toi, mon cœur?» pensais-je. Il s’offrait à tout, il était affreusement sensible, si proche sous ma poitrine, si exposé, si intéressé qu’à la moindre idée émouvante qui me traversait l’esprit, j’y sentais un pincement. Comme il m’importunait! Anxiété, danger, fatigue! Il me mettait tout hors de moi; comme une pompe il ne cessait de puiser dans mon âme et il l’amenait toute à la surface.
«Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce donc tout ceci? Que va-t-il m’arriver?» murmurais-je comme un enfant qui a peur.--Je me rappelais avec quelle force j’avais désiré cet amour. Il était donc venu! J’étais donc enfin puni de mes vœux par leur réalisation!
Mais non, je ne regrettais pas de les avoir formés. Ma curiosité, mon besoin de souffrir restaient intacts. Simplement je tremblais un peu en entrant dans cette gêne; je savais si peu où l’on me conduisait! Qu’allait-on faire de moi? Voilà seulement ce que je demandais à Dieu, humblement, avec timidité et souci, comme l’homme qu’on vient d’arrêter s’inquiète auprès de celui qui l’emmène.
Les mêmes tourments m’accompagnèrent au dehors. Je continuai à me traîner chez tous les amis que j’avais l’habitude de voir, mais partout je me sentais profondément étranger, inopportun. Je ne savais plus me donner à aucune conversation; j’apportais avec moi trop de choses, j’étais trop encombré pour pouvoir passer par aucune des portes que je voyais s’entr’ouvrir. Les phrases des autres coulaient devant moi comme une rivière de toile dans un décor: avec tout mon bagage comment eussé-je pu m’y jeter, y plonger?
La place où j’étais ne tardait pas à me devenir insupportable; j’appréciais toute l’importance qu’il y avait à m’en arracher, et sur le champ. Mais l’ennui et le rêve étaient plus forts que tout: ils persuadaient directement à chacun de mes membres une ravissante et mortelle inertie.
Le pis est que je n’étais pas indifférent du tout à ce qui se disait autour de moi. Au contraire, tout me concernait, tout était menace et danger pour moi. Je tressaillais aux moindres paroles. Comme toute plaie s’environne d’une région douloureuse, il y avait en moi, autour de mon amour, une zône d’une sensibilité incroyable: très loin de lui, cela me faisait déjà mal; les phrases les plus indirectes pouvaient lui porter atteinte, un geste même seulement, une inflexion de voix.
Souvent j’avais des alertes, dont je ne reconnaissais qu’ensuite la cause, tant elle était détournée. J’étais doucement ulcéré, et c’est dans cet état que je m’exposais aux conversations de mes amis, de ceux qui voyaient Aimée tous les jours, qui, vivant dans son entourage, à chaque instant pouvaient évoquer des images qui la touchaient, la nommer, porter sur elle un jugement.
Il n’y avait rien qui pût me protéger contre eux; j’étais nu devant ces armes qu’ils ne savaient pas. Pour diriger leurs paroles je n’avais que mes craintes et mes désirs. Tout à coup, du fond de mon rêve, je les entendais dévier, elles prenaient la direction terrible, c’était une pointe qui se tournait vers moi et ma seule ressource était de prier en attendant le coup.
Quelquefois, cependant, par malaise et surtout pour éviter d’entendre ce qui allait se dire, je me lançais dans la conversation. Autre labeur! Car, pour parler d’Aimée, ou même seulement des objets qui lui étaient associés dans ma pensée, il m’était impossible de rester dans le ton normal; tout de suite j’avais affaire à quelque chose d’irrésistible; je n’étais plus maître tout à fait de mes mots, je partais avec eux; chaque phrase était une pente, où dès que j’avais mis le pied, je glissais; un rapide, où j’étais entraîné.
Je sentais moi-même, avec gêne, cette exubérance dont était atteint mon langage; je craignais qu’elle ne parût suspecte et j’essayais gauchement de la faire accepter par des sourires et des explications: «Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai l’air de m’intéresser si fort à ce que je vous dis-là», commentais-je; ou bien: «Tout ceci peut vous paraître insignifiant, mais si vous y réfléchissez, vous comprendrez l’importance que je suis obligé d’y attribuer.»
Puis je m’arrêtais, apercevant que l’excuse était aussi peu opportune que l’enthousiasme même qu’elle voulait justifier. Et je souffrais, m’efforçant de guider de loin, de remettre dans la juste voie, une bonne fois, toutes ces paroles, sur lesquelles je n’avais prise que de temps en temps, que trop tard.
Toujours la même insubordination de moi-même à moi-même! Je voyais bien comment il eût fallu faire pour me tenir à ma place. Mais un vent trop fort me soulevait et je restais en l’air, plein de tumulte et de souffle, comme un oiseau battant des ailes au-dessus d’une branche sans pouvoir s’y poser.
Tels furent les premiers effets de l’amour en moi.
--Grand merci! eussé-je répliqué, s’il n’y eût pas eu, au plus profond de mon âme, cette perversité que j’ai décrite et qui, justement, à tant de misères répondait par de la reconnaissance. Oui, je pouvais me plaindre, mais, dans le fond, mes vœux étaient comblés. C’était bien ça, cette fois! A ce coup, je ne serais pas volé. Plus je souffrais, plus j’étais sûr. En effet, grand merci!
* * * * *
Mais il est temps que je me tourne vers celle de qui me venaient ces troubles bénis. Je n’ai rien dit d’elle encore; toutes les pauvres remarques que j’avais pu faire sur elle, au moment où l’amitié seule était censée nous unir, je les ai notées par acquit de conscience et comme les peintres, pour un portrait, font d’abord une «préparation». Mais ce n’est qu’à présent que je puis m’attaquer vraiment à son visage et tenter d’en fixer l’énigme.
Quel instant pour moi! Il ne s’agit plus seulement de vibrer, il faut voir. Le sentiment d’un sacrilège se mêle en moi à l’extase.
Je ne vais pas savoir dessiner, ma main n’arrive pas à se poser; dès que je m’approche d’Aimée, en pensée, la même agitation me saisit qu’en sa présence; il faudrait que quelqu’un de plus sage, de moins intéressé que moi dans l’affaire, me tînt tout le temps le poignet, en corrigeât les soubresauts; il faudrait qu’on m’adressât, tout le temps, en silence, ne fût-ce que des yeux, un avertissement à la patience et à l’exactitude.
Sinon je vais être partout, moi-même, mélangé à ma peinture. A chaque fois que je lève les yeux vers mon modèle, si timidement, si sournoisement que ce soit, je ne puis faire que je ne passe tout entier dans ce regard.
Pour expliquer mon amour, il faut d’abord que j’entre en guerre contre lui, que je le capture et que je le mette aux fers dans mon cœur.
J’aurai ce courage; il me revient; on ne me verra point paraître. Elle, elle toute seule sur la page, rien que sa grande image redoutée, adorée; je ne serai présent que par les sursauts, parfois, de reconnaissance qui me prendront à la considérer.
* * * * *
J’ai mis longtemps à pénétrer dans le passé d’Aimée et à l’interpréter exactement. Il me faisait peur autant qu’il m’attirait. Longtemps je n’en ai su, et même voulu savoir, que quelques traits horribles que Georges m’avait racontés.
Sitôt qu’elle avait pu comprendre ce qui se passait autour d’elle, Aimée s’était trouvée en plein désordre. Ses parents avaient une certaine aisance, mais qui ne leur servait qu’à mener la vie la plus irrégulière: aux infidélités de son mari Madame Laval avait aussitôt répondu par une conduite si capricieuse que le divorce avait fini par leur apparaître à tous deux comme le seul parti raisonnable. Aimée n’avait que dix ans quand il fut prononcé. On la mit au couvent.
Les premiers jours, elle attendit avec une sorte de passion la visite que sa mère avait promis de lui faire; tout son petit cœur était tourné vers ce seul espoir. Et en effet, le jeudi, elle vit arriver sa mère fringante et gaie, qui lui apportait un sac de bonbons et qui la couvrit de caresses et de jolis noms d’amitié: «Cette fois je la tiens, je ne la lâche plus», se dit Aimée, et quand elle la vit se lever, de toutes ses petites griffes, elle s’accrocha à sa robe, sans rien dire. Mais la mère, d’un geste tout naturel, sans violence, et même sans attention, ouvrit l’un après l’autre les frêles doigts crispés sur elle et poussa l’enfant vers la religieuse qui venait la chercher.
Ce fut la première chute d’Aimée dans la solitude; d’autres évènements devaient l’y enfoncer plus profondément encore. Après une longue captivité dans ce couvent, où les religieuses empêchaient ses compagnes de se lier avec elle, sous prétexte qu’elle était fille de divorcés, elle crut qu’elle allait rentrer dans la vie. Mais personne ne voulut se charger d’elle: son père, à la fin, ne s’y résigna qu’à la condition qu’elle habiterait au dernier étage du petit hôtel qu’il avait loué dans Passy, et qu’il ne la rencontrerait jamais, fût-ce dans l’escalier.
Aimée resta séquestrée, pendant trois semaines, dans sa chambre. Puis un matin son père lui fit transmettre, par un domestique, l’ordre de sortir tout de suite, d’aller n’importe où excepté chez sa mère et de ne rentrer qu’à deux heures de la nuit.
Elle avait quelques sous dans son porte-monnaie et un pauvre chapeau garni de fleurs rouges. Elle était charmante pourtant déjà; dans la pensionnaire opprimée une jeune fille avait trouvé moyen d’éclore et de s’ouvrir vers la vie.
Elle se mit à marcher tout doucement dans les rues, effrayée un peu, émerveillée surtout; il était à peu près midi; elle n’était pas trop inquiète de la journée; le soir seul, et l’ombre, lui semblaient menaçants.
Pourtant, comme elle allait à tout petits pas, un homme ne tarda pas à l’aborder. Elle se contracta horriblement sans bien comprendre ce qu’il lui voulait: «Allons bon! se dit-elle avec rage, on ne peut même pas se promener dans cette vie!» Et elle prit l’allure rapide d’une personne affairée.
Vers le soir, n’en pouvant plus, elle se décida à enfreindre la défense paternelle et alla sonner chez sa mère; mais, sans se déranger, celle-ci lui fit répondre qu’elle était trop occupée pour la recevoir.
Aimée vit la nuit tomber, les magasins se fermer; elle dut attendre encore, appuyée contre la grille des Tuileries, se défendant comme elle pouvait contre les passants qui s’arrêtaient, seule et perdue dans Paris comme dans une jungle pleine de bêtes fauves.
Quand elle rentra enfin chez son père, bien après minuit, tremblante, fièvreuse, épuisée, ayant suivi le milieu de l’Avenue du Bois dont les bosquets lui faisaient peur, le domestique qui lui ouvrit la porte eut un mauvais sourire. Elle tomba sur son lit sans pouvoir se déshabiller.
Mais l’odieuse inimitié que son père lui avait d’abord marquée, fit bientôt place à quelque chose de plus terrible encore. «C’était le bonheur quand il me détestait», disait plus tard Aimée en songeant aux diverses phases de son martyre. Aimée lisait souvent au lit; c’était son seul recours, sa seule évasion; elle lisait tout ce qu’elle trouvait, furieusement, s’emplissant l’esprit d’images brutales et hétéroclites.
Un matin, elle se sentit gênée inexplicablement dans sa lecture, comme distraite par une influence magnétique. A la fin cette impression devint si insupportable qu’elle sauta de son lit et se mit à explorer sa chambre. En soulevant le rideau qui la masquait, elle vit que la porte de communication avec l’appartement de son père, jusque là condamnée, était entr’ouverte et elle entendit des pas furtifs s’éloigner.
Désormais elle se comprit guettée. Elle n’analysait pas très bien d’abord le sentiment qui pouvait pousser son père à l’épier ainsi. Mais il vint lui rendre visite plusieurs fois chez elle et dans ses paroles elle commença à entrevoir une odieuse tendance. Tantôt il lui disait des tendresses, non pas telles qu’elles fussent d’un père à sa fille absolument inadmissibles, mais si imprévues et accompagnées de tels regards que leur intention ne pouvait faire aucun doute. Tantôt, comme exaspéré par l’impossibilité de s’exprimer directement, il entrait en fureur, injuriait la jeune fille, lui criait: «Tu ne finiras donc pas par mal tourner, chipie?»
Au cours d’un souper, qu’il offrit à des acteurs et à des grues et auquel il la força d’assister, Aimée vit tout à coup un des convives se pencher vers son père et lui murmurer quelque chose à l’oreille: «Tu n’as pas besoin de te gêner, répondit le misérable à haute voix. Elle est à prendre.» Et comme l’homme se levait déjà, Aimée dut s’enfuir en lui jetant sa serviette au visage.
Elle ne dormit plus que d’un sommeil affolé. Une nuit, elle se réveilla en sursaut; son père était au pied de son lit et la regardait. Elle se dressa pleine de rage: «Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je crie, je crie par la fenêtre, j’appelle tout le quartier.» Comme il était très lâche et qu’il la voyait furieuse, il battit en retraite, avec des menaces.
Aimée n’avait personne à qui se confier. Ayant remarqué que la femme de chambre semblait instruite des manigances de son père, elle se décida à lui faire part de ses angoisses. Mais à sa grande horreur, cette fille se mit à sourire et confessa simplement qu’elle trouvait la situation «assez drôle».
Son frère, du moins, pensa-t-elle, qui venait la voir de temps en temps, saurait accueillir sa confidence et la protègerait. Mais quand elle lui raconta le siège monstrueux auquel elle était en butte: «Ça ne m’étonne pas de ce vieux paillard!» répondit-il seulement en riant. Et à la colère d’Aimée devant une réaction si faible, il opposa: «Que veux-tu que je fasse? Il ne faut pas t’affoler comme ça. Tu es bien assez grande pour te défendre toute seule!»
Enfin, un jour, Aimée reçut de son père l’ordre de venir le trouver dans sa chambre. Pour lui prouver qu’elle n’avait pas peur, elle s’y rendit sur le champ. Son persécuteur sembla enchanté; il entra dans des explications papelardes et confuses, et tout à coup: «Tu n’as pas besoin de faire des manières comme ça, puisque tu n’es pas ma fille.»
Aimée vit tout à coup une grande lumière; pendant un instant, le bonheur, comme un soleil, lui obstrua l’imagination. Elle pensa seulement: «Je m’en vais.»
--Eh! bien, je m’en vais tout de suite, répondit-elle à l’homme qui la regardait plein d’attente.
--Mais pourquoi? pourquoi? Je ne te chasse pas, fit-il, soudain désespéré.
Et cherchant à reprendre l’avantage:
--Où irais-tu, malheureuse? Il n’y a que moi au monde qui me soucie de toi.
--J’irai n’importe où. Donne-moi un peu d’argent. Je pars.
Elle était si transfigurée, si véhémente, lui si stupéfait, qu’il ouvrit sa bourse comme en rêve et lui tendit quelques billets.
Le soir même, Aimée prenait une chambre dans un hôtel. Quelques jours plus tard, elle avait trouvé une place d’institutrice dans le Midi et partait sans que son père eût fait le moindre geste pour l’en empêcher. Elle resta deux ans dans cet exil. Enfin, la mère de la seule amie qu’elle eût conquise au couvent, ayant appris par hasard quelque chose de ses malheurs et se sentant émue par le courage qu’elle y avait opposé, lui offrit de revenir à Paris et la recueillit chez elle; c’est là que Georges l’avait connue.
* * * * *
Je m’étais attendu à découvrir sur Aimée la trace de ces affreuses aventures. Et elle y était en effet, mais non pas telle que je l’avais imaginée.
Je croyais la trouver encore frémissante des injures qu’elle avait souffertes, toute blessée, toute fléchie, prête à se blottir et à chercher la consolation. Un inconscient romantisme me la faisait voir parée des grandes ombres du malheur. Malgré le portrait que Georges m’avait d’abord tracé d’elle, je voulais que son humiliation fût encore perceptible dans tous ses mouvements, qu’on la pût goûter comme un ornement de chacun de ses gestes. C’est de cette absurde exigence de mon esprit que naquit vraisemblablement la demi-déception que j’éprouvai dans les premiers temps où je fis la connaissance d’Aimée.
Car, dans l’être que j’approchai alors, rien absolument ne correspondait à ma prévision.
Et si j’eusse voulu en faire une tant soit peu raisonnable, il m’eût fallu tenir compte de l’âme sur laquelle toutes ces persécutions avaient porté. Combien j’aurais voulu connaître Aimée enfant! Le petit cœur sage et terrible! Comme il devait battre durement le jour où elle s’était trouvée sur le pavé! Peut-être n’eût-il pas fait bon la plaindre trop fort. Peut-être n’eût-elle pas accueilli un sauveteur beaucoup plus gracieusement que ceux qui tentaient de profiter de sa détresse.