Advis pour dresser une bibliothèque
Part 6
Après quoy le plus nécessaire seroit de faire deux Catalogues de tous les Livres contenus dans la Bibliothèque, en l’un desquels ils fussent si précisément disposez suivant les diverses matières et Facultez, que l’on peust voir et sçavoir en un clin d’œil tous les Autheurs qui s’y rencontrent sur le premier sujet qui viendra en fantaisie; et dans l’autre ils fussent fidèlement rangez et réduits sous l’ordre alphabétic de leurs Autheurs, tant afin de n’en point acheter deux fois, que pour sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire à beaucoup de personnes qui sont quelquefois curieuses de lire particulièrement toutes les œuvres de certains Autheurs. Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage que l’on en peut tirer est à mon jugement très-advantageux, soit qu’on regarde au profit particulier qu’en peuvent recevoir le Maistre et le Bibliothécaire, soit qu’on ait esgard à la renommée qu’il se peut acquérir par la communication d’iceux à toute sorte de personnes; afin de ne point ressembler à ces avaricieux qui n’ont jamais de contentement de leurs richesses, ou à cet envieux serpent qui empeschoit que personne ne peust aborder et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides; veu principalement que les choses ne se doivent estimer qu’à l’esgal du profit et de l’usage que l’on en tire: et que pour ce qui est particulièrement des Livres ils sont semblables à celuy d’Horace, duquel il disoit en ses Épistres,
_Odisti claves et grata sigilla pudico: Paucis ostendi gemis, et communia laudas._
Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas raisonnable de profaner avec indiscrétion ce qui doit estre mesnagé avec jugement, il faudroit premièrement observer que toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours estre ouvertes comme l’Ambroisienne, il fust au moins permis à tous ceux qui y auroient affaire d’aborder librement le Bibliothécaire pour y estre introduits par iceluy sans aucune dilation ny difficulté: secondement que ceux qui seroient totalement incognus, et tous autres qui n’auroient affaire que de quelques passages, peussent veoir, chercher et extraire de toutes sortes de livres imprimez ce dont ils auroient besoin: tiercement que l’on permist aux personnes de mérite et de cognoissance d’emporter à leurs logis les livres communs et de peu de volumes; avec ces cautions néantmoins, que ce ne fust que pour quinze jours ou trois semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire fust soigneux de faire escrire dans un livre choisi pour cet effet et divisé par les lettres de l’Alphabet tout ce que l’on presteroit aux uns et aux autres, avec la date du jour, la forme du volume, et le lieu et l’année de l’impression, le tout souscrit par celuy à qui on aura presté: ce qu’il faudroit biffer après le livre rendu, et marquer en marge le jour de la reddition, pour voir combien on les auroit gardé: et ceux qui auroient mérité par leur diligence et le soin apporté à la conservation des livres, qu’on leur en prestast d’autres. Vous asseurant, Monseigneur, que s’il vous plaist poursuivre comme vous avez commancé, et augmenter vostre Bibliothèque pour vous en servir en cette sorte, ou en telle autre que vous jugerez meilleure, vous en recevrez des louanges nompareilles, des remercimens infinis, des avantages non communs, et bref un contentement indicible, lors que vous recognoistrez en parcourant ce Catalogue les courtoisies que vous aurez faictes, les galands hommes que vous aurez obligez, les personnes qui vous auront veu, les nouveaux amis et serviteurs que vous vous serez acquis, et pour dire en un mot lors que vous jugerez au doigt et à l’œil combien de gloire et de recommendation vous aura apporté vostre Bibliothèque. Pour le progrez et augmentation de laquelle je proteste vouloir tout le temps de ma vie contribuer tout ce qui me sera possible, comme j’ay pris dès maintenant la hardiesse de vous en donner quelque tesmoignage par cet Advis, lequel j’espère bien avec le temps polir et augmenter de telle sorte, qu’il n’appréhendera point de sortir en lumière pour discourir et parler amplement d’un sujet lequel n’a point encore esté traicté, faisant voir sous le titre de _Bibliotheca Memmiana_, ce qu’il y a si long-temps que l’on souhaite sçavoir, l’histoire très-ample et particulière des Lettres et des Livres, le jugement et censure des Autheurs, le nom des meilleurs et plus nécessaires en chaque Faculté, le fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences, la diversité des Sectes, la révolution des Arts et Disciplines, la décadence des Anciens, les divers principes des Novateurs, et le bon droict des Pyrrhoniens fondé sur l’ignorance de tous les hommes: sous le voile de laquelle je vous supplie très-humblement, Monseigneur, d’excuser la mienne, et de recevoir ce petit Advis, quoy que grossier et mal tissu, pour des arres de ma bonne volonté, et de celuy que je vous promets et feray voir un jour avec plus grande suitte et meilleur équipage.
_Nunc te marmoreum pro tempore fecimus; at tu, Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto[37]._
[37] Virg. Eclog. 7.
FIN.
TABLE
DES
POINCTS PRINCIPAUX
QUI SONT TRAICTEZ EN CET ADVIS
PAGES. Chapitre I.--On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques, et pourquoy 7 Chapitre II.--La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut dresser une Bibliothèque 14 Chapitre III.--La quantité de Livres qu’il y faut mettre 19 Chapitre IV.--De quelle qualité et condition ils doivent estre 28 Chapitre V.--Par quels moyens on les peut recouvrer 64 Chapitre VI.--La disposition du lieu où on les doit garder 80 Chapitre VII.--L’ordre qu’il convient leur donner 86 Chapitre VIII.--L’ornement et la décoration que l’on y doit apporter 96 Chapitre IX.--Quel doit estre le but principal de cette Bibliothèque 102
ACHEVÉ D’IMPRIMER CHEZ CL. MOTTEROZ, TYPOGRAPHE RUE DU DRAGON, 31 A PARIS Le 10 Septembre 1876
PETITE COLLECTION ELZEVIRIENNE
Papier de Hollande, titres en rouge et noir
SINISTRARI (R. P.). _De la Démonialité_ et des animaux _Incubes et Succubes_; publié d’après le manuscrit original découvert à Londres en 1872, et traduit du Latin par Isidore Liseux, avec le texte en regard. 5 fr.
ULRICH DE HUTTEN. _Julius_, Dialogue entre Saint Pierre et le Pape Jules II à la porte du Paradis (1515); traduction nouvelle par Edmond Thion, texte Latin en regard. 3 fr. 50
LUTHER. _La Conférence entre Luther et le Diable_ au sujet de la messe, racontée par Luther lui-même; traduction nouvelle par Isidore Liseux, texte Latin en regard. 4 fr.
THÉODORE DE BÈZE. _Épître de Maître Benoît Passavant au Président Lizet_, traduite pour la première fois du Latin macaronique de Théodore de Bèze par Isidore Liseux, avec le texte en regard. 3 fr. 50
_PASSEVENT PARISIEN respondant à Pasquin Romain: De la vie de ceux qui sont allez demourer à Genève_: faict en forme de Dialogue (1556). 3 fr. 50
_LES ECCLÉSIASTIQUES DE FRANCE_, leur nombre, celuy des Religieux et Religieuses, ce dont ils subsistent et à quoy ils servent (_Opuscule anonyme du XVIIe siècle_). 2 fr.
_REMONSTRANCE AUX FRANÇOIS_, pour les induire à vivre en paix à l’advenir (1576). 1 fr.
LA MOTHE LE VAYER. _Hexaméron rustique_, avec la clef des personnages. 3 fr. 50
LA MOTHE LE VAYER. _Soliloques sceptiques_. 2 fr. 50
POGGE. _Les Bains de Bade_ au XVe siècle. 2 fr.
HENRI ESTIENNE. _La Foire de Francfort_ [Exposition universelle et permanente au XVIe siècle]; traduit pour la première fois par Isidore Liseux, texte Latin en regard. 4 fr.
JOACHIM DU BELLAY. _Divers Jeux rustiques_. 3 fr. 50
JOACHIM DU BELLAY. _Les Regrets_. 3 fr. 50
VIVANT DENON. _Point de Lendemain._ Conte dédié à la Reine; avec ornements typographiques de Marillier. 4 fr.
Catalogues à prix marqués de Livres choisis, rares et curieux, anciens et modernes (envoi franco sur demande).
Paris.--Typographie Motteroz, 31, rue du Dragon.