Advis pour dresser une bibliothèque

Part 5

Chapter 53,794 wordsPublic domain

Or, pour en venir à bout avec plus de plaisir et moins de peine, il sera toujours à propos de la placer dans des estages du milieu, afin que la fraischeur de la terre n’engendre point le remugle, qui est une certaine pourriture qui s’attache insensiblement aux livres; et que les greniers et chambres d’enhaut servent pour l’empescher d’estre aussi susceptible des intempéries de l’air, comme sont celles qui pour avoir leurs couvertures basses ressentent facilement l’incommodité des pluyes, neiges et grandes chaleurs. Ce que s’il n’est pas autrement facile d’observer, au moins faut-il prendre garde qu’elles soient élevées de la hauteur de quatre ou cinq degrez, comme j’ay remarqué que l’estoit l’Ambroisienne à Milan, et le plus haut exhaussées que l’on pourra, tant à raison de la beauté que pour obvier aux incommodités susdites: sinon le lieu se trouvant humide et mal situé, il faudra avoir recours ou à la natte, ou aux tapisseries pour garnir les murailles, et au poisle ou bien à la cheminée, dans laquelle on ne bruslera que du bois qui fume peu pour l’eschauffer et desseicher pendant l’Hyver et les jours des autres saisons qui seront plus humides.

Mais il semble que toutes ces difficultez et circonstances ne soient rien au prix de celles qu’il faut observer pour donner jour et percer bien à propos une Bibliothèque, tant à cause de l’importance qu’il y a qu’elle soit bien esclairée jusques à ses coins plus éloignez, qu’aussi pour la diverse nature des vents qui doivent y souffler d’ordinaire, et qui produisent des effects aussi différents que le sont leurs qualitez et les lieux par où ils passent. Sur quoy je dis que deux choses sont à observer: la première, que les croisées et fenestres de la Bibliothèque (quand elle sera percée des deux costez) ne se regardent diamétralement, sinon celles qui donneront jour à quelque table; d’autant que par ce moyen les jours ne s’esvanoüyssant au dehors, le lieu en demeure beaucoup mieux esclairé. La seconde, que les principales ouvertures soient tousjours vers l’Orient, tant à cause du jour que la Bibliothèque en pourra recevoir de bon matin, qu’à l’occasion des vents qui soufflent de ce costé, lesquels estans chauds et secs de leur nature rendent l’air grandement tempéré, fortifient les sens, subtilisent les humeurs, espurent les esprits, conservent nostre bonne disposition, corrigent la mauvaise, et pour dire en un mot sont très-sains et salubres: où au contraire ceux qui soufflent du costé de l’Occident sont plus fascheux et nuisibles, et les Méridionaux plus dangereux que tous les autres, parce qu’estans chauds et humides ils disposent toutes choses à pourriture, grossissent l’air, nourrissent les vers, engendrent la vermine, fomentent et entretiennent les maladies, et nous disposent à en recevoir de nouvelles; aussi sont-ils appellez par Hippocrate, _Austri auditum hebetantes, caliginosi, caput gravantes, pigri, dissolventes_, parce qu’ils remplissent la teste de certaines vapeurs et humiditez qui espaississent les esprits, relaschent les nerfs, bouschent les conduits, offusquent les sens, et nous rendent paresseux et presque inhabiles à toutes sortes d’actions. C’est pourquoy au défaut des premiers il faudra avoir recours à ceux qui soufflent du Septentrion, et qui par le moyen de leurs qualitez froide et seiche n’engendrent aucune humidité, et conservent assez bien les livres et papiers.

CHAPITRE VII

L’ordre qu’il convient leur donner.

Le septiesme poinct qui semble absolument devoir estre traicté après les précédens, est celuy de l’ordre et de la disposition que doivent garder les livres dans une Bibliothèque: car il n’y a point de doute que sans icelle toute nostre recherche seroit vaine et nostre labeur sans fruict, puis que les livres ne sont mis et réservez en cet endroit que pour en tirer service aux occasions qui se présentent. Ce que toutesfois il est impossible de faire s’ils ne sont rangez et disposez suivant leurs diverses matières, ou en telle autre façon qu’on les puisse trouver facilement et à point nommé. Je dis davantage, que sans cet ordre et disposition tel amas de livre que ce peut estre, fust-il de cinquante mille volumes, ne mériteroit pas le nom de Bibliothèque, non plus qu’une assemblée de trente mille hommes le nom d’armée, s’ils n’estoient rangez en divers quartiers sous la conduitte de leurs Chefs et Capitaines, ou une grande quantité de pierres et matériaux celui de Palais ou Maison, s’ils n’estoient mis et posez suivant qu’il est requis pour en faire un bastiment parfait et accomply. Et tout ainsi que nous voyons la Nature, _quæ nihil unquam sine ordine meditata est vel effecit_[31], gouverner, entretenir et conserver par cette unique voye une si grande diversité de choses, sans l’usage desquelles nous ne pourrions pas sustenter et maintenir nostre corps; aussi faut-il croire que pour entretenir nostre esprit il est besoin que ses objets et les choses desquelles il se sert soient disposées de telle sorte, qu’il puisse toutes fois et quand il luy plaira les discerner les uns d’avec les autres, et les trier et séparer à sa fantaisie, sans labeur, sans peine et sans confusion. Ce que néantmoins il ne feroit jamais en fait de livres si on les vouloit ranger suivant le dessein de cent Bufets que propose la Croix du Maine sur la fin de sa _Bibliothèque Françoise_, ou les caprices que Jules Camille expose en l’idée de son Théâtre, et beaucoup moins encore si on vouloit suivre la triple division que Jean Mabun tire de ces mots du Psalmiste, _Disciplinam, bonitatem et scientiam doce me_, pour distribuer tous les livres en trois classes et chefs principaux, de la Morale, des Sciences, et de la Dévotion. Car tout ainsi que pour trop presser l’anguille elle eschappe, que la Mémoire artificielle gaste et pervertit la naturelle, et que l’on manque souvent de venir à bout de beaucoup d’affaires pour y avoir trop apporté de circonstances et précautions; aussi est-il certain qu’il seroit grandement difficile à un esprit de se pouvoir régler et accoustumer à cet ordre, lequel semble n’avoir autre but que de gesner et crucifier éternellement la Mémoire sous les espines de ces vaines poinctilleries et subtilitez chymériques, tant s’en faut qu’il la puisse soulager en aucune façon, et vérifier ce dire de Cicéron, _Ordo est maxime qui memoriæ lumen affert_[32]. C’est pourquoy ne faisant autre estime d’un ordre qui ne peut estre suivi que d’un Autheur qui ne veut estre entendu, je croy que le meilleur est toujours celuy qui est le plus facile, le moins intrigué, le plus naturel, usité, et qui suit les Facultez de Théologie, Médecine, Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques, Humanitez, et autres, lesquelles il faut subdiviser chacune en particulier, suivant leurs diverses parties qui doivent pour cet effet être médiocrement connues par celui qui a la charge de la Bibliothèque: comme en Théologie, par exemple, il faut mettre toutes les Bibles les premières suivant l’ordre des langues, par après les Conciles, Synodes, Décrets, Canons, et tout ce qui est des Constitutions de l’Église, d’autant qu’elles tiennent le second lieu d’auctorité parmy nous: en suitte les Pères Grecs et Latins, et après eux les Commentateurs, Scholastiques, Docteurs meslez, Historiens; et finalement les Hérétiques. En Philosophie, commencer par celle de Trismégiste qui est la plus ancienne, poursuivre par celle de Platon, d’Aristote, de Raymond Lulle, Ramus, et achever par les Novateurs Telesius, Patrice, Campanella, Verulam, Gilbert, Jordan Brun, Gassand, Basson, Gomesius, Charpentier, Gorlée, qui sont les principaux d’entre une milliace d’autres; et faire ainsi de toutes les Facultez: avec ces cautions qu’il faut observer soigneusement, la première que les plus universels et anciens marchent tousjours en teste, la seconde que les Interprètes et Commentateurs soient mis à part et rangez suivant l’ordre des livres qu’ils expliquent, la troisiesme que les Traictez particuliers suivent le rang et la disposition que doivent tenir leur matière et sujets dans les Arts et Sciences, et la quatriesme et dernière que tous les livres de pareil sujet et mesme matière soient précisément réduits et placez au lieu qui leur est destiné, parce qu’en ce faisant la mémoire est tellement soulagée, qu’il seroit facile en un moment de trouver dans une Bibliothèque plus grande que n’estoit celle de Ptolomée, tel livre que l’on en pourroit choisir ou désirer. Ce que pour faire encore avec moins de peine et plus de contentement, il faut bien prendre garde que les livres qui sont trop menus pour estre reliez seuls ne soient mis et conjoints qu’avec ceux qui ont traicté de tout pareil et mesme sujet, estant plus à propos en tout cas de les faire relier seuls que d’apporter une confusion extrême en une Bibliothèque, les joignant avec d’autres d’un sujet si extravagant et si éloigné, que l’on ne s’adviseroit jamais de les chercher en telles compagnies. Je sçay bien que l’on me pourra représenter deux incommoditez assez notables qui accompagnent cet ordre, sçavoir la difficulté de pouvoir bien réduire et placer certains livres meslez à quelque classe et Faculté principale, et le travail continuel qu’il y a de tousjours remuer une Bibliothèque quand il faut placer une trentaine de volumes en divers endroits d’icelle. Mais je responds pour le premier, qu’il n’y a guères de livres qui ne se puissent réduire à quelque ordre, principalement quand on en a beaucoup, que lors qu’ils sont une fois placez il n’est besoin que d’un peu de mémoire pour se souvenir où on les aura mis; et qu’au pis aller il ne gist qu’à destiner un certain endroit pour les réduire tous ensemble. Et quant à ce qui est du second, il est bien vray que l’on pourroit éviter un peu de peine en ne pressant point les livres, ou en laissant quelque peu de place à l’extrémité des tablettes ou des lieux où finit chaque Faculté: mais néantmoins il seroit plus à propos, ce me semble, de choisir quelque lieu pour mettre tous les livres que l’on achèteroit pendant six mois, au bout desquels on les rangeroit avec les autres chacun en leurs places; d’autant que par ce moyen ils s’en porteroient tous beaucoup mieux estans espoudrez et maniez deux fois l’an. Et en tout cas je croy que cet ordre qui est le plus usité sera tousjours pareillement estimé plus beau et plus facile que celuy de la Bibliothèque Ambroisienne, et de quelques autres, où tous les livres sont peslemeslez et indifféremment rangez suivant l’ordre des volumes et des chiffres, et distinguez seulement dans un catalogue où chaque pièce se trouve sous le nom de son Autheur: d’autant que pour éviter les incommoditez précédentes il en traisne après soy une Iliade d’autres, à beaucoup desquelles on pourroit toutesfois remédier par un catalogue fidèlement dressé suivant toutes les Classes et Facultez subdivisées jusques aux plus précises et particulières de leurs parties.

[31] Aristot. 8. _Politic._

[32] 2. _De Orat._

Maintenant il ne reste plus qu’à parler des Manuscripts, qui ne peuvent estre mieux ny plus à propos placez qu’en quelque endroit de la Bibliothèque, n’y ayant nulle apparence de les séparer et séquestrer d’icelle, puis qu’ils en font la meilleure partie et la plus curieuse et estimée: joint que plusieurs se persuadent facilement quand ils ne les voyent point parmy les autres livres, que toutes les chambres où l’on a coustume de dire qu’ils sont enfermez ne sont qu’imaginaires, et destinées seulement pour servir d’excuse à ceux qui n’en ont point. Aussi voyons-nous qu’il y a un costé tout entier de la Bibliothèque Ambroisienne rempli de neuf mille Manuscripts qui ont esté assemblez par le soin et la diligence du Sieur Jean Antoine Olgiati, et que dans celle de M. le Président de Thou il y a une chambre de pareil pied et d’aussi facile entrée que les autres destinée pour cet effet. C’est pourquoy en prescrivant l’ordre que l’on y peut observer, il faut prendre garde qu’il y a deux sortes de Manuscripts, et que pour ce qui est de ceux qui sont de juste volume et grosseur ils peuvent estre rangez comme les autres livres, avec cette précaution néantmoins, que s’il y en a quelqu’un de grande conséquence, ou prohibitez et défendus, ils soient mis aux tablettes plus hautes, et sans aucun titre extérieur, pour estre plus éloignez tant de la main que de la veuë, afin qu’on ne les puisse connoistre ny manier que suivant la volonté et à la discrétion de celuy qui en aura la charge. Ce qu’il faut aussi pratiquer pour l’autre sorte de Manuscripts qui consistent en cahiers et petites pièces séparées, lesquelles il faut assembler par liaces et pacquets suivant les matières, et les placer encore plus haut que les précédentes, d’autant qu’à cause de leur petitesse et du peu de temps qu’il faudroit à les transcrire elles seroient tous les jours sujettes à estre prises ou empruntées si on venoit à les mettre en un endroit où elles peussent estre veuës et maniées d’un chacun, comme il arrive souvent aux livres arrangez sur des pulpitres dans les vieilles Bibliothèques. Ce qui doit suffire pour ce poinct, sur lequel il n’est pas besoin de s’estendre davantage, puis que l’ordre de la Nature qui est tousjours égal et semblable à soy-mesme n’y pouvant estre observé, à cause de l’extravagance et de la diversité des livres, il ne reste que celuy de l’art, lequel un chacun d’ordinaire veut establir à sa fantaisie, suivant qu’il le trouve plus à propos par son bon sens et jugement tant pour satisfaire à soy-mesme, que pour ne vouloir pas suivre la trace et les opinions des autres.

CHAPITRE VIII

L’ornement et la décoration que l’on y doit apporter.

Je passerois volontiers de ce dernier poinct à celuy qui doit clorre et fermer cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire très-véritable de Typotius, _Ignota populo est et mortua pene ipsa virtus sine lenocinio_[33], de dire quelques mots en passant de la monstre extérieure et de l’ornement que l’on doit apporter à une Bibliothèque, puis que ce fard et cette décoration semblent nécessaires, veu que suivant le dire du mesme Autheur, _Omnis apparatus bellicus, omnes machinæ forenses, omnis denique suppellex domestica, ad ostentationem comparata sunt_. Et dire vray, ce qui me fait plus facilement excuser la passion de ceux qui recherchent aujourd’huy cette pompe avec beaucoup de frais et despences inutiles; c’est que les anciens y ont encore esté moins retenus que nous: car si nous voulons en premier lieu considérer quelle estoit la structure et le bastiment de leurs Bibliothèques, Isidore nous apprendra[34] qu’elles estoient toutes quarrelées de marbre verd, et couvertes d’or par les lambris, Boèce que les murailles estoient revestues de verre et d’yvoire, Sénèque que les armoires et pulpitres estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons quelles pièces rares et exquises ils y mettoient, les deux Plines, Suétone, Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes leurs œuvres qu’ils n’espargnoient ny or ny argent pour y mettre les images et statues représentées au vif de tous les galands hommes. Et finalement s’il est question de sçavoir quel estoit l’ornement de leurs volumes, Sénèque ne fait autre chose que reprendre le luxe et la trop grande despense qu’ils faisoient à les peindre, dorer, enluminer, et faire couvrir et relier avec toute sorte de bombance, mignardise et superfluité. Mais pour tirer quelque instruction de ces désordres, il nous faut eslire et trier de ces extrémitez ce qui est tellement requis à une Bibliothèque, qu’on ne puisse en aucune façon le négliger sans avarice, ou l’excéder sans prodigalité.

[33] Lib. _De fama_.

[34] Apud Lipsum, _Syntag. de Biblioth._ cap. 9. et 10.

Je dis, premièrement, qu’il n’est point besoin pour ce qui est des livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus à propos de réserver l’argent qu’on y despenseroit pour les avoir tous du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver; si ce n’est qu’on vueille pour contenter de quelque apparence les yeux des spectateurs, faire couvrir tous les dos de ceux qui seront reliez tant en bazane qu’en veau ou marroquin, de filets d’or et de quelques fleurons, avec le nom des Autheurs: pourquoy faire on aura recours au Doreur qui aura coustume de travailler pour la Bibliothèque, comme aussi au Relieur pour refaire les dos et couvertures escorchées, reprendre les transchefils, accommoder les transpositions, recoler les cartes et figures, nettoyer les fueilles gastées, et bref entretenir tout en l’estat nécessaire à l’ornement du lieu et à la conservation des volumes.

Il n’est point aussi question de rechercher et entasser dans une Bibliothèque toutes ces pièces et fragments des vieilles statues,

_Et Curios jam dimidios, humeroque minorem Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem_;

nous estant assez d’avoir des copies bien faictes et tirées de ceux qui ont esté les plus célèbres en la profession des Lettres, pour juger en un mesme temps de l’esprit des Autheurs par leurs livres, et de leur corps, figure et physiognomie par ces tableaux et images, lesquelles jointes aux discours que plusieurs ont fait de leur vie, servent à mon advis d’un puissant esguillon pour exciter une âme généreuse et bien-née à suivre leurs pistes, et à demeurer ferme et stable dans les airs et sentiers battus de quelque belle entreprise et résolution.

Encore moins faut-il employer l’or à ses lambris, l’yvoire et le verre à ses parois, le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses fonds et planchers, puis que telle façon de paroistre n’est plus en usage, que les livres ne se mettent plus sur des pulpitres à la mode ancienne, mais sur des tablettes qui cachent toutes les murailles; et qu’au lieu de telle dorure et paremens l’on peut faire vicarier les instruments de Mathématiques, Globes, Mappemonde, Sphères, Peintures, animaux, pierres, et autres curiositez tant de l’Art que de la Nature, qui s’amassent pour l’ordinaire de temps en temps et quasi sans rien mettre et desbourser.

Finalement ce seroit une grande oubliance, si après avoir fourny une Bibliothèque de toutes ces choses, elle n’avoit point ses tablettes garnies de quelque petite serge, bougran ou canevas accommodé à l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez, tant pour conserver les livres de la poudre, que pour donner une grâce nompareille à tout le lieu; et aussi si elle venoit à manquer et estre despourveuë de tables, tapis, siéges, espousettes, boules jaspées, conserves, horloges, plumes, papier, ancre, canif, pouldre, Almanach, et autres petits meubles et instruments semblables, qui sont de si petite valleur et tellement nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse capable de mettre à couvert ceux qui négligent d’en faire provision.

CHAPITRE IX

Quel doit estre le but principal de cette Bibliothèque.

Toutes ces choses estans ainsi disposées, il ne reste plus pour l’accomplissement de ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre leur fin et usage principal: car de s’imaginer qu’il faille après tant de peine et de despense cacher toutes ces lumières sous le boisseau, et condamner tant de braves esprits à un perpétuel silence et solitude, c’est mal recognoistre le but d’une Bibliothèque, laquelle ne plus ne moins que la Nature, _perditura est fructum sui, si tam magna, tam præclara, tam subtiliter dicta, tam nitida, et non uno genere formosa solitudini ostenderet: scias illam spectari voluisse, non tantum aspici_[35]. C’est pourquoy je vous diray, Monseigneur, avec autant de liberté comme j’ai d’affection pour vostre service, qu’en vain celuy-là s’efforce il de pratiquer aucun des moyens susdits, ou de faire quelque despense notable après les Livres, qui n’a dessein d’en vouer et consacrer l’usage au public, et de n’en desnier jamais la communication au moindre des hommes qui en pourra avoir besoin, le dire du Poëte estant très-véritable,

_Vile latens virtus: quid enim demersa tenebris Proderit, obscuro veluti sine remige puppis, Vel lyra quæ reticet, vel qui non tenditur arcus[36]?_

Aussi estoit-ce une des principales maximes des plus somptueux d’entre les Romains, ou de ceux qui affectionnoient plus le bien du public, que de faire dresser beaucoup de ces Librairies, pour puis après les vouer et destiner à l’usage de tous les hommes de Lettres; jusques là mesmes que suivant le calcul de Pierre Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome, et suivant celuy de Palladius trente-sept, qui estoient des marques si certaines de la grandeur, magnificence et somptuosité des Romains, que Pancirol a eu raison d’attribuer à nostre négligence, et de ranger entre les choses mémorables de l’antiquité qui ne sont venues jusques à nous ce tesmoignage très-asseuré de la richesse et de la bonne affection des anciens envers ceux qui faisoient profession des Lettres; et ce avec d’autant plus de raison qu’il n’y a maintenant, au moins suivant ce que j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier Bodleui à Oxfort, du Cardinal Borromée à Milan, et de la Maison des Augustins à Rome, où l’on puisse entrer librement et sans difficulté; toutes les autres, comme celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte, et du Vatican; des Médicis, et de Pierre Victor à Florence; de Bessarion à Venise, de S. Anthoine à Padoue; des Jacobins à Boulogne; des Augustins à Crémone; du Cardinal Siripand à Naples; du Duc Fédéric à Urbain; de Nunnesius à Barcelonne; de Ximénès à Complute; de Renzovius à Bradenberk; des Foulcres à Ausbourg; et finalement du Roy, S. Victor, et de M. de T... à Paris, qui sont toutes belles et admirables, n’estans si communes, ouvertes à un chacun, et de facile entrée, comme sont les trois précédentes. Car pour ne parler que de l’Ambroisienne de Milan, et monstrer par mesme moyen comme elle surpasse tant en grandeur et magnificence que en obligeant le public beaucoup de celles d’entre les Romains, n’est-ce pas une chose du tout extraordinaire qu’un chacun y puisse entrer à toute heure presque que bon luy semble, y demeurer tant qu’il luy plaist, voir, lire, extraire tel Autheur qu’il aura agréable, avoir tous les moyens et commoditez de ce faire, soit en public ou en particulier, et ce sans autre peine que de s’y transporter ès jours et heures ordinaires, se placer dans des chaires destinées pour cet effet, et demander les livres qu’il voudra fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de ses serviteurs, qui sont fort bien stipendiez et entretenus, tant pour servir à la Bibliothèque qu’à tous ceux qui viennent tous les jours estudier en icelle.

[35] Seneca _de vita beata_, cap. 32.

[36] Claudian. _de 4. Consul. Honorii_.

Mais pour régler cet usage avec la bienséance et toutes les précautions requises, j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement choix et élection de quelque honneste homme docte et bien entendu en faict de Livres, pour luy donner avec la charge et les appoinctemens requis le tiltre et la qualité de Bibliothécaire, suivant que nous voyons avoir esté pratiqué en toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup de galands hommes se sont tousjours tenus bien honorez d’avoir cette charge, et l’ont rendue plus illustre et recommandable par leur grande doctrine et capacité, comme par exemple, Démétrius Phalereus, Callimachus, Apollonius Alexandrin, Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu autrefois la charge de celle d’Alexandrie; Varro et Hyginus qui ont gouverné celle du Mont Palatin à Rome; Leidrat et Agobard celle de l’Isle Barbe auprès Lyon sous Charlemagne; Petrus Diaconus celle du Mont Cassin; Platine, Eugubinus et Sirlette celle du Vatican; Sabellius celle de Venise; Vuolphius de Basle; Gruterus de Heidelberc; Douza et Paulus Merula de Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé; comme après Budé, Gosselin et Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy la Royale establie par le Roy François I, et augmentée de beaucoup par son industrie et la diligence extrême qu’il y apporte.