Part 3
«Or, lorsque nous nous adressons à une jeune fille possédant une dot, même minime, dont nous nous efforcerions de nous contenter, les parents et la jeune personne le prennent de haut et nous envoient promener. Leurs prétentions passent fort au-dessus de notre tête. On nous fait sentir que nous sommes bien audacieux d’oser prétendre à une union semblable. Il faut au moins à la donzelle un mari deux ou trois fois plus riche qu’elle.»
Voilà une objection de poids.
Bien des hommes mûrs et sérieux,--de vieux garçons à qui le mariage, ses aléas, ses responsabilités font peur, formulent un autre argument; le voici:
«Une femme doit veiller au foyer, entretenir le bien-être, surveiller les enfants et la servante, être économe, raisonnable, gardienne vigilante du nid familial. Or, nous ne trouvons plus de jeunes filles décidées à remplir les devoirs de leur mission. Celles auxquelles nous nous adressons sont coquettes, frivoles, dédaignent ces humbles et utiles travaux qui sont indispensables dans les ménages moyens. Diriger la cuisinière, mettre la main à la pâte, faire un point de couture, veiller à l’entretien du linge, ranger les armoires, ah! bien, oui! Mademoiselle n’a cure de cela! Elle n’a que chiffons en tête!»
Sans méconnaître ce qu’il y a de fondé dans l’une et dans l’autre de ces objections, peut-être le double malentendu dont il s’agit n’est-il pas si nouveau qu’il en a l’air. De tout temps on a désiré mieux que ce à quoi l’on pouvait prétendre. Et si des jeunes filles sans dot ou avec dot sont frivoles, exigeantes, élevées sans solidité, est-ce un spectacle sans précédent? Et l’erreur des jeunes ou des vieux garçons mécontents ne tiendrait-elle pas à ceci, qu’ils s’acharnent à chercher leur femme dans des milieux où ils ne trouveront pas les qualités morales qu’ils souhaitent?
Remarquez que l’idée viendra très rarement à un homme travaillant dans cette caste demi-bourgeoise qui englobe les bureaux, les affaires, l’industrie et le commerce, d’épouser une collègue de travail. Au contraire, il a pour elle des sentiments de camaraderie tantôt suffisamment cordiale et tantôt résolument hostile. Il la subit comme associée de labeur; il ne pense pas à en faire sa compagne. On dirait qu’à ses yeux le travail, au lieu d’être un honneur, est une tare. Il rêve de la jeune fille bien habillée, qui ne fait rien de ses dix doigts. Et il s’étonne ensuite qu’elle soit vaine, futile, et qu’elle rêve, de son côté, au jeune homme bien mis, renté grassement et pourvu d’une auto.
Il n’est pas douteux que, dans la classe bourgeoise moyenne, des goûts de plaisir, de luxe et de frivolité aient remplacé les vertus ménagères d’autrefois. Il n’y a pour cela qu’à comparer la différence des besoins et des exigences des jeunes et des vieux, la simplicité d’il y a quarante ans. Si on tient compte de la cherté accrue de la vie, on s’explique que le mariage, considéré en France comme une affaire, chôme de plus en plus.
Faut-il donc désespérer? Non. L’instinct de la vie est trop fort pour ne pas triompher. Le courant des idées qui nous porte à plus d’audace, à plus de liberté, à plus de franchise, ne s’endiguera pas de sitôt. Par la force des choses, beaucoup de jeunes filles, à qui le mariage sera refusé, iront à des unions volontaires que l’usage et les mœurs ratifieront.
Un jour viendra où toute liaison d’amour et de dévouement, régulière ou non, où toute naissance, légitime ou non, seront respectées comme elles le méritent. En attendant, c’est le mariage qu’il faut conseiller: aux jeunes hommes, puisque c’est d’eux surtout qu’il dépend, et aux jeunes filles, puisque c’est là qu’elles trouveront le plus de stabilité.
Mais cette préférence, que les mœurs et les lois nous dictent, ne doit pas être abusive et agressive. A côté du mariage parfois impossible, l’union libre, lorsqu’elle est fondée sur la sincérité et la droiture, doit avoir sa place, une place aussi haute et aussi digne d’égards; car elle suppose souvent plus de difficultés vaincues et plus de douleurs traversées.
CAS DE CONSCIENCE
L’illogisme des lois et des mœurs est souvent déconcertant. On sait à quoi point le mariage, et le mariage fécond, nous semble une nécessité vitale pour notre pays. Ce mariage, nous le souhaitons jeune, débarrassé des vils soucis de dot, allégé de toutes formalités inutiles, de toute tutelle parentale, facile à contracter, moins difficile à rompre.
Or, un cas de conscience très grave se pose pour l’individu et la Société.
Oui, il faut se marier; oui, on doit revendiquer les devoirs, les charges, les peines et les joies de la paternité et de la maternité. Oui, la loi se doit de mettre le mariage à la portée de tous, riches et pauvres, en supprimant toutes les paperasses inutiles, tous les actes encombrants; en n’exigeant que la libre volonté des deux conjoints.
Mais, d’autre part, il conviendrait d’éclairer suffisamment la moralité publique pour qu’un être malsain, contaminé, dangereux, ne risque pas d’engendrer des enfants malades, d’apporter à sa compagne l’infection, le désespoir, d’incurables dégoûts.
Ce cas de conscience, quiconque songe à se marier doit se le poser.
Eh bien, trop souvent l’influence des familles est néfaste et pousse à des mariages qui sont de mauvaises actions et parfois de véritables crimes. Parfois, je le veux bien, les parents se font des illusions et sont de bonne foi. Ils croient que le mariage moralisera leur enfant, qu’une vie régulière assainira sa santé perdue. Mais que de circonstances aussi où ils font taire leurs scrupules, s’ils en ont, au nom de leurs intérêts, et, s’ils se croient désintéressés pour eux-mêmes, au nom de l’intérêt de leur fils ou de leur fille. Que de fois ils assument une honteuse complicité, que la loi impuissante ne châtie pas et que l’opinion indifférente ne flétrit pas. Il arrive aussi qu’ils ignorent: mais c’est plus rare.
Et alors on voit cette abomination: par calcul, par égoïsme, par mille motifs bas, un individu prend femme sans se soucier de la contagion qu’il peut lui apporter, des petits malheureux qu’il risque d’engendrer. Nul ne l’en empêche, et souvent ses proches l’y engagent. Un seul homme, dans certains cas, a droit de conseil, et de conseil inécouté: ce confesseur qu’est le médecin.
La belle avance!
Il parle, oui, mais pour un sourd, pour un aveugle, pour un être muré. Et si celui qu’il s’efforce en vain d’endoctriner et de convaincre passe outre, le médecin n’a qu’un devoir légal: se taire!
Il doit assister, les bras croisés, à ce que sa conscience lui démontre une scélératesse. Le secret professionnel lui met sur la bouche un bâillon, le ligote et l’étouffe.
Que de drames muets dans l’âme de praticiens intègres, que de sourdes révoltes! Que de reproches amers qui ne franchissent pas les cloisons d’une chambre ou d’un cabinet de consultation! Pris entre sa conscience d’homme et sa conscience professionnelle, le médecin ne risquera pas le blâme de ses confrères, le discrédit jeté sur sa carrière, un procès perdu d’avance, l’amende, la punition exemplaire; car il serait puni, oui, pour avoir fait son devoir de citoyen, sauvé une ou plusieurs santés humaines.
Et voyez l’illogisme, l’absurdité de la loi inconsciente au point d’en apparaître monstrueuse.
Non seulement elle favorise le mariage d’un avarié dangereux, d’un tuberculeux avancé, puisqu’elle force à se taire le seul homme qui pourrait l’avertir et l’empêcher, mais elle exige la consommation de ce dommage public. Elle veut que l’avarié continue à avarier sa femme et ses petits, car l’avarie n’est pas encore un cas de divorce formel, dépend de procédures coûteuses, longues, de dénis de justice toujours possibles, d’assistances judiciaires souvent refusées.
Quant au tuberculeux, au nom d’une fausse pitié, elle lui livre la femme, les enfants nés, à naître. Elle se refuse à les délivrer. Elle repousserait toute demande en divorce de ce chef. Tout autant, maintient-elle le carcan conjugal s’il s’agit d’un demi-fou ou d’un fou tout entier. Fût-il interné dans un asile ou une maison de santé, y croupit-il depuis vingt ans, trente ans, pas d’espoir, pas d’évasion. Le mariage à perpétuité.
Tout autant pour l’alcoolique vomissant les injures, frappant en brute les siens. Chose inouïe: on dirait que la loi se désintéresse du mariage dans ses meilleures comme dans ses plus funestes conséquences. Elle semble dire: «Pour se marier, il faut l’autorisation de vos parents, du commissaire de police, du maire, de votre concierge. Et puis, débrouillez-vous. Du moment que vos paperasses sont en règle, cela ne me regarde plus!»
Et chaque jour, autour de nous, un incroyable amas de misères et de douleurs palpite, proteste, se tord en gémissements et en impuissantes malédictions. Un seul homme pourrait intervenir à temps, et cet homme ne le peut pas: la loi le lui défend.
Émus de cette situation aussi cruelle qu’absurde, des médecins se sont demandé si l’on ne pouvait y remédier. Et l’un d’eux, le docteur Cazalis, il y a une vingtaine d’années, a proposé que les fiancés apportassent à la famille dans laquelle ils vont entrer le certificat médical constatant qu’ils sont aptes au mariage, et qu’en tout cas, aucune tare contagieuse ou de nature à rendre l’union intolérable ne les démontre impropres à leur mission.
Ce serait en effet une solution. Et si elle entrait dans les mœurs, les mœurs ne pourraient qu’y gagner. Malheureusement, le diable ne perdant jamais ses droits, l’union libre bénéficierait--si toutefois, on peut employer ce mot--de ce que perdrait le mariage; et à côté de celui-ci fourmilleraient quantité d’unions irrégulières, viciées par la maladie, les tares mentales, refuge de tous les invalidés du lien légal, de tous les infirmes non reconnus valables pour l’hyménée.
Qui en pâtirait? Les enfants, encore et toujours.
Puis, on aurait beau jeu à opposer les inconvénients et les dangers de cette conscription d’un nouveau genre, à en signaler les côtés comiques. Les excès, les abus se montreraient vite. Tout pesé, il ne semble pas que le certificat médical puisse revêtir un caractère d’autorité publique. C’est alors que le mariage, déjà tardif, déjà peu enthousiaste, deviendrait une institution précaire à laquelle l’État serait forcé d’allouer des primes. Par amour-propre, par méfiance, par crainte de l’avis du médecin, que de jeunes gens se soustrairaient à une obligation désagréable et préféreraient séduire, sans risques, des femmes qu’ils se promettraient de lâcher le jour où elles auraient cessé de leur plaire.
Mais ce qu’on ne peut demander à la Société, on peut le réclamer de la conscience de l’individu.
Nul ne devrait se marier sans avoir consulté son médecin, et nul ne devrait outrepasser ses conseils ou ses injonctions. Celui qui, se sachant malade et contagieux, se marie en risquant de contaminer sa compagne et sa descendance; celui qui, malgré le désaveu des médecins, commet froidement ce crime, devrait, en attendant les sévérités de la loi et les justes compensations qu’elle exigera un jour, ne rencontrer partout que le mépris des honnêtes gens, dressé contre son opprobre.
L’AMOUR DANS LE MARIAGE
Lorsque, devant la «Commission de réforme du Code civil», Paul Hervieu proposa que l’_Amour_ fût inscrit parmi les obligations réciproques des époux, il émit, pour l’étonnement de beaucoup et la raillerie du grand nombre, une vérité d’ordre supérieur, capable, si elle entrait dans les mœurs et recevait de la loi une sanction pratique, de transformer et de purifier le mariage, presque toujours affaire de convenances et d’intérêt, trop rarement union des cœurs.
L’Amour, oui, mis enfin à sa place, faisant disparaître l’antagonisme que la morale bourgeoise institue entre l’élan de la passion, la chaleur de l’affection, et le mariage tenu pour une association d’argent, une transmission de biens aux enfants.
L’Amour, oui, sous toutes ses formes, allant de l’amitié tendre à l’ardeur passionnée; l’amour fait de compréhension, de bonne volonté, d’attentions mutuelles, de soutien réciproque, d’entente consentie; l’amour rapprochant les époux à travers les épreuves, les penchant enlacés sur le berceau de leurs enfants.
N’objectez pas que ce soit impossible, puisque, déjà, entre l’amour et le mariage, grâce aux épousailles des vingt et un ans (et pourquoi pas plus tôt?) la réconciliation se fait chaque jour, au profit de Roméo et de Juliette, vainqueurs des oppositions de leurs parents.
--Déjeuner de soleil, expériences fragiles, murmure-t-on.
Eh! mon Dieu! on verra bien! Laissez faire, laissez passer l’amour. C’est encore la seule, la vraie force de la vie. C’est lui qui inspire le plus de courage, d’enthousiasme, de beaux efforts. Ce sera toujours autant de pris. Et, quoi qu’on en dise, mieux vaut qu’il ennoblisse de sa présence le foyer conjugal, plutôt, exilé de sa vraie place, que de s’incarner dans les fantômes voilés, séduisants et périlleux du bonheur clandestin, de la faute étrangère.
Après l’horreur du cataclysme actuel et l’empoisonnement des âmes par la haine entre peuples, il faut que l’amour vienne vivifier la famille française et régénère le monde enténébré.
Il doit réclamer sa place au soleil, ne plus être l’instinct calomnié, le voleur de nuit que l’on redoute et qui apparaît d’autant plus attirant par son mystère, dans l’ombre de péché où la morale religieuse le reléguait et le relègue encore.
L’amour, en effet, a été de tout temps le grand banni. Morale fausse, Société avare, religions pusillanimes se sont alliées pour le clouer, comme Prométhée, sur un rocher. Mais par une équitable vengeance, le vautour immortel s’est retourné contre ses persécuteurs, et il a enfoncé dans leur cœur ses serres et son bec d’acier.
Tributaires de l’amour impérieux, les hommes et les femmes ont connu toutes les hontes de la vindicte sociale, toutes les misères du mensonge et toutes les affres de la persécution. Et ce fut justice, parce qu’ils avaient outragé, méconnu l’essence de l’amour, le plus simple et le plus pur des rythmes éternels de la vie, le grand facteur d’harmonie, l’ordre suprême des choses.
L’amour, qui portait sur son visage la candeur charmante d’Abel, cet Adonis biblique, a pris, au pourchas, la face crispée de Caïn. Il s’est faufilé comme le maître des ruses, l’envoûteur ténébreux. Il a connu la bêtise justicière d’une Société qui voyait en lui le spoliateur, alors qu’il était l’ami des êtres et leur rachat, une providence aux mains douces. Il a connu les prisons, les fosses de terre vive, les bûchers. Son martyrologe emplit l’histoire des siècles. L’amour vécut des chaînes aux pieds: on le lapida, on fouetta à vif son beau corps d’éphèbe ou de jeune femme. Il n’est pas de jour encore où il ne marche ensanglanté.
Il triomphera pourtant.
Non seulement dans les unions qui, en face de la convention hypocrite, dressent déjà la franchise de leur tendresse courageuse, mais de plus en plus dans un mariage où soufflera, avec l’air du dehors, la liberté.
LA FEMME ET LA POLITIQUE
LA PART DES FEMMES
Oui, leur part. Pourquoi ne la réclameraient-elles pas? D’ailleurs, ont-elles le choix? C’est ce que l’on ne se demande pas assez.
Le choix, comment l’auraient-elles? Ce ne sont pas elles qui ont codifié les conditions de la vie moderne. Elles en sont les premières victimes. Ce n’est pas d’hier que Michelet a poussé son cri d’alarme devant ce qu’il appelait un sacrilège: la femme entrant dans l’arène, concurrente de l’homme aux labeurs, aux salaires, lui disputant ce pain que, de moins en moins, il partage avec elle.
La femme veut vivre, voilà tout. Et c’est son droit.
Elle n’a vécu jusqu’à présent que comme reflet, comme écho, comme esclave, dans l’ombre de l’homme. Elle n’a pas eu de vie personnelle. Elle y prétend. Et elle ne réclame que son dû.
La part des femmes? Mais si l’on y réfléchit, combien elle est mince encore! Combien peu elles ont leur droit de cité, leur droit légal, familial, leur droit humain! Loin de nous insurger contre ce qu’elles ont acquis, disons-nous bien que c’est fort peu de chose à côté de ce qu’il leur reste à acquérir.
Voyons ce qu’a conquis la femme, et voyons tout ce qu’elle n’a pu conquérir encore et que détient l’orgueil masculin, la suprématie du plus fort, de celui qui fait les lois et les applique.
La femme, c’est le fait primordial, est entrée dans l’enseignement. Elle s’est fait reconnaître comme éducatrice. On l’avait vue femme de lettres, actrice, ouvrière du luxe ou de la peine, commerçante, infirmière; on l’avait vue peintre, sculpteur; on l’avait vue courtisane. On ne l’avait pas encore vue professeur; elle l’est. Mais depuis combien de temps?
C’est en 1869 que la première candidate au baccalauréat se vit renvoyée durement à ces travaux ménagers, que l’Arnolphe de Molière assigne à la femme: couture, broderie, etc. C’est de 1881 que date la fondation des lycées de jeunes filles, en 1886 seulement que les femmes, admises dix-huit ans plus tôt à la Faculté de médecine, concourent pour l’internat.
En vérité, c’est d’hier. D’hier qu’elles sont doctoresses, avocates. D’hier qu’elles travaillent à l’École des beaux-arts et à la Villa Médicis.
Leurs victoires, on les chiffre moins à la quantité qu’à la qualité. Contre tant d’hommes détenant places, fonctions, honneurs, on cite une femme qui, par miracle, grâce à un ministre libéral, représente ses millions de compagnes dans les assemblées de choix.
On cite, en 1888, une femme qui entre au Conseil supérieur de l’Instruction publique. En 1900, une autre qui pénètre au Conseil supérieur du travail, au ministère du commerce. Une encore, féministe éminente, prend part aux travaux de la commission extra-parlementaire du régime des mœurs. D’autres deviennent membres du Conseil supérieur de l’assistance et de l’hygiène. Et Mme Curie a professé à la Sorbonne.
Exceptions!
En revanche, si la femme peut défendre en justice une cliente ou un client, elle est inapte à juger. Toute sa connaissance du droit ne lui permet pas de passer de la barre au tremplin du tribunal. Et quand a été créée la grande commission de révision du Code civil, on a vu cette iniquité: aucune femme ne venant s’asseoir à cette table d’hommes, d’hommes légiférant sur des femmes.
La femme peut être témoin dans les actes de l’état civil, mais elle n’a point qualité pour les dresser, les enregistrer, les prononcer. Elles ne sont ni secrétaires de mairie, ni adjointe.
Pour une à la Sorbonne, en est-il à l’Institut? Certaines, dont le nom vient à l’esprit immédiatement, dépareraient-elles l’Académie française? N’y tiendraient-elles pas avantageusement la place de tel ou tel? Combien sont chevalières de la Légion d’honneur? Combien ont la rosette?
Ceci pour les titres officiels.
Au point de vue de sa capacité civile, n’est-il pas invraisemblable que la femme, en se mariant, abdique sa personnalité, et, au regard de son mari et de ses enfants, devienne la première servante de la maison? N’est-il pas révoltant qu’elle soit, dans son ménage, sans pouvoir, sans argent, sans droits, dépossédée de son âme et de son corps?
Au point de vue politique, son rôle est nul.
En vain, deux projets de loi ont-ils été déposés et demeurent enterrés sous la poussière et l’oubli; l’un proposait d’admettre aux élections municipales, cantonales, législatives, les femmes célibataires, veuves et divorcées; un autre, en 1906, plus libéral, appelait au vote les femmes mariées, mais restreignait leur voix aux élections des conseils municipaux, des conseils d’arrondissement et des conseils généraux.
En vain, le Conseil national des femmes organisait-il jadis un vaste pétitionnement, qui ralliait l’appui du Comité central de la Ligue des Droits de l’homme, soit 73.000 adhérents. La femme française, mineure en son foyer, reste mineure en l’État.
Mais, patience!
S’il est vrai que l’union fait la force, cette vérité servira surtout aux femmes, à leur merveilleux pouvoir d’action, de propagande. Les ruches se réveillent, les fourmilières s’agitent.
Aujourd’hui, les femmes de presque tous les pays ont une arme de revendications: c’est le Conseil international, qui, en 1888, naquit d’un Congrès à Washington, et d’un autre à Chicago, en 1893.
D’année en année, le Conseil international des femmes, constitué par un bureau de sept membres et tenant des assemblées quinquennales, a vu s’affilier les groupements féministes constitués dans chaque pays en Conseil national.
D’abord, le Canada, puis, successivement, la représentation des femmes suédoises, anglaises, celles de la Nouvelle-Zélande. Puis ce fut le tour de la République Argentine, de la Suisse, de l’Autriche, de la Norvège et de la Belgique. En 1906, vingt et un Conseils nationaux étaient entrés dans cette confédération des intérêts féminins.
L’avenir est là. On l’a vu aux Congrès de Londres, de Berlin, au Congrès interquinquennal de Paris. On le verra de plus en plus, le jour où la femme qui, jeune fille ou mariée, ne peut disposer de son argent, pourra, grâce à de plus justes lois, disposer de ce qui lui appartient et le mettre au service de la cause commune.
On ne saurait nier la magnifique éclosion d’idées, le mouvement que par la presse, les revues et journaux féministes, les conférences, les groupements, Sociétés, Congrès de toute nature, ont affirmé, en ces dernières années, les efforts de la femme française.
Là, l’élite remplace le nombre. Mais le nombre viendra, soyons-en sûrs, à l’élite par l’élan invincible des circonstances. Souvent, à la lenteur du progrès, on ne mesure pas la marche des grands mouvements économiques et sociaux. On entend des craquements, on voit des fissures, et l’on perçoit bien qu’un grand fleuve souterrain circule.
Tel est le destin de la poussée féministe.
Elle s’amasse, elle s’accroît, elle rallie les hésitantes, elle fait corps avec toutes les faibles, elle se lasse autour des révoltées.
Bientôt, le fleuve crèvera de terre. Et la femme aura accompli sa révolution.
LA VOIX DES FEMMES
Parviendront-elles, après la guerre, à se faire entendre? Amèneront-elles l’opinion, le Parlement à leur reconnaître ce droit de suffrage, ce droit de vote et d’éligibilité qui devient peu à peu, pour toutes les classes féministes, le but commun?
Que la femme doive pouvoir voter, une fois remanié le suffrage universel, cela ne fera aucun doute pour ceux qui reconnaissent en elle l’égale ou l’équivalente de l’homme. Comme lui elle pense, comme lui elle vaut, et surtout comme lui elle travaille. C’est là son titre indéniable, ses véritables lettres patentes. C’est ce qui lui donne titre à parler, c’est ce qui l’autorise à prendre sa part des responsabilités civiques, puisqu’elle assume, elle aussi, sa part des charges économiques.
Six millions de femmes, avant la guerre, exerçaient une profession. Et combien plus? à présent! Six millions de femmes,--chiffre déjà énorme!--maniaient l’aiguille, la plume, l’ébauchoir, le livre d’enseignement, le scalpel, le Code, les leviers, les volants, les manettes à l’usine, la machine à écrire dans les bureaux, la bêche et la brouette aux champs. Qu’elles montent sur les planches, reines d’un soir, ou qu’elles récurent les casseroles et mijotent le ragoût, servantes de tous étages; que de leurs doigts agiles elles confectionnent le chapeau coquet ou la robe harmonieuse; qu’elles aunent du ruban ou aident les bébés à naître, six millions de femmes en temps normal luttent, triment, gagnent leur pain, et quelques-unes la brioche, au prix de leur labeur; et combien là-dessus ne gagnent même pas, avec les chômages et les mortes-saisons, sans parler des grèves, de quoi manger à leur faim!
Dites-vous que près de trois millions de paysannes se courbent sur la terre, qu’on compte près d’un million de domestiques femmes, près d’un autre de couturières de divers métiers, près d’un autre encore d’ouvrières d’usine. Le solde se compose de milliers et de milliers d’institutrices, d’employées, de modistes, d’accoucheuses, de quelques centaines, de doctoresses, d’écrivains, d’artistes.