Adam, Ève et Brid'oison

Part 2

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Et quel droit la société laisse-t-elle aux jeunes filles dédaignées?

Celui de vieillir. Elles se faneront peu à peu, verront mourir leurs beaux rêves; chaque jour desséchera leur beauté inféconde. La vieillesse lente, une froide et interminable agonie du cœur et des sens: tel est leur lot.

Et cela paraît tout naturel. Cette monstrueuse conception ne choque personne. Minotaure vorace, la Morale sexuelle consomme des milliers de vierges stériles, pures et désespérées.

Cependant, les idées marchent.

Balzac, grand maître es-sciences sociales, et dont la philosophie sagace doublait l’intuition du plus puissant des romanciers, a, dans sa _Physiologie du Mariage_, posé la question, sans oser la résoudre, de l’émancipation des filles. Pourquoi n’auraient-elles pas le droit d’aimer d’abord, et de sanctionner par le mariage ensuite une union dont, au moins, elles auraient fait l’essai et qui leur donnerait ensuite de rassurantes garanties? Léon Blum, dans son livre _du Mariage_, a repris cette idée et, la poussant à ses extrêmes conséquences, a proposé que les filles de condition bourgeoise--on sait que pour les filles du peuple la question se tranche d’elle-même,--puissent connaître l’amour, discret et sauvegardé par certaines apparences, comme le font les jeunes hommes qui ne tiennent pas à se compromettre. Il affirme qu’elles arriveraient au mariage bien mieux préparées, et ayant jeté cette gourme d’illusions qui leur réserve, dans notre état actuel, de si fâcheuses déceptions, soit dans la fidélité, soit dans la trahison conjugales.

Sans aller si vite ni si loin, puisqu’il faut à tout des transitions, pourquoi refuserait-on, à la jeune fille qui ne trouve pas de mari, le droit de prendre un amant, soit avec des ménagements que lui imposera la pudeur sociale, soit avec la franchise d’une union libre acceptée? Ce lien, insuffisant et incomplet, de ce qu’il la protège moins que le mariage, vaudra encore mieux pour elle que l’agonie d’une existence inutile.

Et elles accompliront du moins, en devenant mères, et bonnes mères, leur mission.

LE DROIT A L’ENFANT

Oui, cela semble révolutionnaire. Cela choque et indigne nos préjugés. Point d’enfants hors du mariage!

Et cependant les sollicitations naturelles de l’amour, de l’instinct sont là, pressantes, impérieuses. Toutes les jeunes filles ne se marient pas, et, le voudraient-elles, toutes ne peuvent se marier.

Est-ce qu’après l’effroyable hécatombe de vies françaises qui se sont offertes au sacrifice, pour sauver le passé, le présent, l’avenir de notre race, nous accepterons que le stupide massacre des innocents continue? Car c’est un massacre annuel que provoquent la théorie Moloch de l’opprobre, la flétrissure inepte appliquée, comme un fer rouge, à la fille-mère.

Pour celle-ci, à quelque classe qu’elle appartienne, l’enfant est une terreur et une malédiction. Combien de germes anéantis, aux mains des avorteuses, de petits corps étranglés ou enterrés vivants; combien de nouveau-nés dont la mère, à l’hôpital, se détourne avec horreur et qu’elle livre à l’Assistance publique!

Un enfant hors mariage: quelle _tolle!_ Quel scandale dans la famille et dans la Société! Pour d’assez nombreuses qui, dans le peuple, bravent courageusement coups et injures, railleries et dédain, les autres, la majorité reculent devant l’aveu de cette chair, de cette âme pétries d’elles-mêmes, suppriment ce triste fruit ou le dissimulent, surtout dans le monde bourgeois, par un accouchement clandestin et l’éloignement immédiat du pauvre petit être, placé en nourrice, au loin.

Si l’on cherche cependant l’origine de la rigueur de l’Opinion et des mœurs, on ne trouve rien que la Morale sexuelle, avec son idée fixe du péché, l’obsession maladive d’une pureté imaginaire qui voit dans l’acte normal un stupre; on retrouve aussi l’ancestrale, la féroce jalousie de l’homme tenant à la virginité comme à la garantie d’un bien, d’une chose réservée à son autorité et à son plaisir.

Origines barbare, origines mystiques, rien de conforme à une humanité civilisée. Car, mal pour mal, le préjugé contre la fille-mère engendre beaucoup plus de plaies sociales--la mort ou l’abandon de l’enfant, la prostitution si fréquente pour la mère, que ne le ferait le libre jeu d’institutions et de coutumes assurant à la maternité, d’où qu’elle vînt, des soins matériels et des égards moraux, permettant à la jeune mère de nourrir son enfant devant tous, sans s’exposer au blâme; car toute vie est sacrée, et celle de l’enfant surtout, précieuse pour ce qu’elle contient d’avenir.

C’est encore la Morale sexuelle qui, admettant cruellement le report, la succession des responsabilités, frappe du même coup, non seulement la mère coupable de légèreté, d’ignorance, d’imprudence ou parfois d’honnête confiance et de sincère amour, mais aussi l’enfant qui, lui, n’a pas demandé à naître, et envers qui rien ne justifie le discrédit injuste que l’on fera peser sur lui.

Car l’enfant est la première, la principale, la plus lamentable victime de cette Morale immorale, qui méconnaît les lois souveraines de la vie. En vérité, que peut-on lui reprocher, à lui?

Avec les forces perdues qu’une Société comme la nôtre dédaigne ou proscrit, avec les misères matérielles ou morales que son pharisaïsme crée comme à plaisir, que d’énergies on pourrait utiliser pour le bien et le bonheur, non seulement des individus, mais de cette Société marâtre elle-même!

Il ne faut pas que la guerre, qui a tant détruit, soit suivie, après la paix, de nouvelles ruines. Notre intérêt sacré nous ordonnera de rebâtir, de ramener sur les champs de mort la fécondité. Toute femme qui donne un enfant à notre pays devra être tenue en estime et respect.

Il ne doit plus y avoir de filles-mères, mais, simplement, des mères. Mot magnifique par tout ce qu’il représente. Faisons-en un signe d’honneur, et non plus de déconsidération!

PÈRE DÉCLARÉ

Il a fallu arriver au début du XXe siècle, et perdre plus de vingt-cinq années en d’oiseuses discussions au Parlement et dans la Presse, pour voir aboutir enfin la généreuse proposition de Gustave Rivet et autoriser la recherche de la paternité.

Ce progrès est-il suffisant?

Non.

Il consacre le droit de la mère et de l’enfant, il n’impose pas son devoir à l’homme. Il lui permet toutes les précautions anticipées, tous les faux-fuyants de la mauvaise foi, et toutes les arguties de la procédure. Il autorise une partie de cache-cache dérisoire et humiliante pour les victimes, tenues à démontrer qu’il s’agit bien de ce père-là, forçant le Tribunal à proclamer: «Coucou! le voilà!» Ce droit ne garantit pas par lui-même les sanctions pécuniaires dues par le père récalcitrant. Il ne le frappe pas de prison, s’il se refuse à reconnaître son enfant.

Il ne suffit donc pas que la paternité puisse être recherchée par les innocents laissés à l’abandon. Il faut qu’elle soit infligée comme une obligation stricte au père oublieux, au séducteur égoïste, au lâche gredin qui donne la vie et se refuse à la continuer.

Je ne vois qu’un moyen. Forcer le Père à déclarer à la mairie sa paternité, sitôt celle-ci produite au jour. Et cela sans distinction d’espèces. C’est par une monstruosité légale qu’il est actuellement interdit au père adultérin ou même incestueux--le Code ne fait aucune distinction entre eux--de reconnaître leur enfant et de subir leurs nécessaires responsabilités.

Tout père de tout enfant devrait être astreint, sous peine de poursuites, à faire sa déclaration dans les trois jours après la naissance. N’objectez pas le fameux et éternel argument: la mère seule est sûre de sa maternité, le père jamais. Il sait parfaitement si des présomptions vraisemblables le dénoncent; il le sait si bien que, dans la plupart des cas, la paternité peut se prouver par lettres, témoignages sûrs, cohabitation avérée.

Alors, on ne pourra plus faire de l’amour ou du plaisir un passe-temps sans lendemain? Finies, les surprises du sentiment ou des sens, avec coup de chapeau ou baiser final: «Bonjour, ni vu ni connu!» On devra payer l’addition? Mon Dieu oui! Qu’y voyez-vous d’immoral ou d’inique?

Est-ce que ce n’est pas à l’homme, créé pour la lutte de l’existence et mieux armé pour elle, à endosser ses charges? On ne le forçait pas à féconder; qu’il paye, de son nom d’abord, ensuite de sa bourse. Est-ce que ce n’est pas un spectacle abominable, en regard de l’ignoble désertion du mâle, que celui de ces femelles préférant avorter misérablement, au risque de leur vie, en étouffant leur fruit en gésine, ou l’abandonnant à l’Assistance Publique?

Déclarer son fils ou sa fille? Serait-ce une idée saugrenue, et n’est-ce pas la chose la plus naturelle du monde? Y aurait-il une honte à faire un enfant qui accroît le patrimoine du pays; soldat, saura le défendre; ou femme, mettra au monde de nouvelles forces humaines? On déclare son cheval, son chien, son automobile, ses revenus. Où donc est la raison pour ne pas déclarer à l’État son enfant?

Quand tant de petits êtres meurent, faute de soins, ou par mauvaises conditions d’hygiène, ou parce que la mère se débat contre la dure pauvreté, est-il de l’intérêt social de parquer dans un enclos disqualifié tant d’enfants débiles, sans protection, véritables parias, menacés dans leur intégrité morale et leur vie physique, parce que le père s’est esquivé comme un voleur.

Non, non! Il importe que toute échappatoire soit enlevée à ce triste individu, à ce mauvais citoyen. Il faut qu’il sache d’avance, quand il poursuivra son plaisir, ce à quoi il s’engage.

A tout enfant né, père déclaré!

MADEMOISELLE OU MADAME

J’écrivais il y a dix ans:

«Les idées les plus simples sont celles qui viennent le moins à l’esprit. Rien n’égale la force des opinions reçues, sinon la poussée lente des opinions en révolte. Ce que Napoléon Ier, à Sainte-Hélène appelait le «terrible esprit de liberté».

Il souffle de partout en ce moment. De la lointaine petite Finlande, où des femmes sont députées au Parlement; de la vaste Amérique, où elles conquièrent presque toutes les professions; d’Angleterre, où les jeunes filles s’émancipent de plus en plus; d’Italie, où le féminisme gagne et s’étend. Cent ans ont suffi à la femme pour réclamer ses droits légaux, sociaux, politiques, pour affirmer les débuts d’une révolution dont les conséquences économiques et morales seront extraordinaires.

Entre les vœux le plus fréquemment formulés par les apôtres de la revanche d’Ève sur l’oppression éternelle d’Adam, il en est un, tout petit, mais gros de conséquences, auquel on ne saurait refuser plus longtemps l’attention. Un rien, qui aiderait à modifier tout. Une simple dénomination au lieu d’une autre. Que toute fille majeure fût appelée madame et non plus mademoiselle.

Pourquoi, en effet, disent les porte-paroles du féminisme, cette distinction entre les deux sexes, toute au profit du mâle et au préjudice de la plus faible?

Monsieur, lui, est toujours Monsieur. Il l’est dès ses premières culottes, et même avant.

La femme, au contraire, se voit classée, parquée en deux catégories nettes, de signification brutale: selon qu’elle a reçu, par mariage et non autrement, la consécration, l’empreinte masculine, ou qu’elle garde, ou soit censée de garder, le trésor, même vieillissant, même inutile de sa virginité.

Qui se soucie de celle de l’homme, sinon pour se moquer de celui qui ne l’aurait pas--par grand miracle--dilapidée dans de médiocres, souvent malpropres aventures? Et qui, au contraire,--Logique, où es-tu?--ne s’informe de celle de la fille, dans le but avéré de la conspuer si elle a commis, même par amour, même avec toutes les excuses et circonstances atténuantes, la faute par laquelle elle perd on ne sait quoi d’irrémédiable, subit un krach, une faillite sans réhabilitation?

La femme n’a pas le choix: rivée à la fatalité injuste de son sexe et à l’inique répartition de la loi, elle est «Mademoiselle» ou bien elle est «Madame». Ce n’est pas la nature, ce ne sont pas les droits de la raison et du cœur, la force des instincts, la maternité même qui l’enferment à droite ou à gauche de la barrière, dans le troupeau des vierges vraies ou fausses, ou dans la caste des femmes pures ou non; c’est le mariage, c’est-à-dire le joug légal ou arbitraire, le joug artificiel imposé par l’homme.

Ne cherchez pas des raisons, vous n’en trouverez nulle autre que cette rançon barbare et séculaire de la virginité, ce prix de la souffrance et du sang, seul capable de rassurer la jalousie sauvage du mâle si égoïste qu’il veut que la femme lui ait été fidèle avant, comme il entend qu’elle lui soit fidèle pendant l’union, comme il voudrait--mais nous ne sommes plus aux beaux temps des bûchers de l’Inde--qu’elle lui fût fidèle jusque dans la mort.

Avez-vous vieilli obscurément sans rencontrer le mariage? Tant pis pour vous, «Mademoiselle»! Votre vertu dédaignée des niais n’évoquera à leur pensée, au lieu d’une discrète et touchante injustice du sort, que l’image de ces couronnes de fleurs d’oranger qui se fanent sous globe, dans la poussière et l’oubli, et dont vos compagnes mariées, plus heureuses que vous, font l’offrande sur une cheminée aux invisibles dieux lares.

Avez-vous obéi aux impulsions chaudes du sang, avez-vous aimé? Eh bien! c’est du propre, «Mademoiselle»! Car en vain objecteriez-vous que vous êtes femme et que vous avez payé, par assez de larmes peut-être, par la cruauté de l’abandon ou le mépris public, le droit d’être appelée «Madame». Vous n’êtes qu’une demoiselle qui a mal tourné. Et si votre taille s’enfle, si votre ventre proclame la suprême déchéance d’une maternité prochaine, n’espérez pas avoir gagné par là ce titre de «Madame» réservé aux honnêtes épouses comme aux plus impudiques Mme Marneffe. «Mademoiselle» vous êtes, «Mademoiselle» vous resterez. Et on a inventé pour vous ce vocable d’une abominable hypocrisie: «fille-mère,» comme si on pouvait être mère sans porter le nom réservé aux femmes.

Sans doute fera-t-on remarquer qu’en fait beaucoup de femmes vivant avec un compagnon choisi, soit du fait des circonstances, soit par principe,--car l’union libre a déjà de nombreux adeptes,--prennent le nom de leur ami, et qu’il se constitue ainsi beaucoup de ménages parfaitement unis. Certes! Mais la malignité de la province, les curiosités, les commérages! Ce titre de «Madame», si légitimement porté aux yeux de la vraie morale, n’en reste pas moins indû, usurpé. Pour tous les actes de la vie civile, il faudra le déposer, sous le regard ironique ou gourmé des préposés officiels. Dans les bureaux de poste, chez le notaire, aux banques, sur les feuilles de recensement, sur les baux et loyers, «Madame», dès qu’elle agit en son nom personnel, redevient «Mademoiselle».

Elle a pu lier sa vie à celle d’un brave homme, que, pour une raison ou une autre, elle n’aura pas épousé; elle a pu avoir des enfants, elle sera frappée dans ses sentiments les plus délicats et meurtrie dans ses affections les plus chères; elle recevra en plein visage, comme châtiment de n’avoir pu se marier, ou pas voulu, l’appellation injurieuse qui semble lui dénier ses titres conjugaux et sa tendresse maternelle.

«Mademoiselle» s’est offert un mari! «Mademoiselle» a osé mettre au monde des enfants! Mais alors, que restera-t-il aux épouses consacrées par M. le Maire et M. le Curé? Elles peuvent, celles-là, être des compagnes irréprochables, des mères dévouées! elles peuvent aussi bien compter parmi elles des gueuses, des prostituées, le même titre de respectabilité les couvre: «Madame»! «Chère Madame»! «Madame»! gros comme le bras!

Il n’importe que telle vaillante créature, accomplissant fièrement son rôle, ait, comme certaines fortes femmes du peuple, donné cinq ou six beaux enfants à son compagnon de vie. On est une «fille-mère». Mais que telle bourgeoise patentée vive dans le mariage sans en connaître les devoirs, «Madame» elle est, et elle reste. Ne vous récriez pas. La Cour de Lyon,--il faut toujours en revenir à la jurisprudence, quand on veut égayer d’exemples drolatiques un raisonnement sérieux,--la Cour de Lyon n’a-t-elle pas autorisé un impuissant à se marier? Plus fort que cela! La Cour de Cassation n’a-t-elle pas déclaré qu’une femme qui n’avait que les apanages externes d’un sexe infertile devait, pour la plus grande satisfaction de son mari, demeurer sa légitime épouse, une incontestable «Madame».

Bien mieux, la Cour de Caen n’avait-elle pas décidé que--le mariage étant avant tout l’union de deux personnes intelligentes et morales--la femme, malgré une absence totale de moyens de reproduction, «ne peut être rabaissée au point de ne voir en elle... qu’un organisme propre à faire des enfants.» Si bien que ces personnes--on n’ose écrire: du sexe féminin puisqu’elles n’en ont point--sont de très juridiques «madames», encore qu’elles ne puissent être ni femmes, ni mères.

L’absurdité de telles casuistiques ne donne-t-elle pas à réfléchir?

Voilà ce que font valoir les apôtres du féminisme; et ils auraient bien des choses encore à ajouter, notamment ceci, à l’adresse des esprits timorés qui s’inquiètent de ce qu’en penserait l’étranger, et qui se demandent «si ça se fait» en Angleterre ou en Russie?

Le tribunal de Genève a rendu un récent arrêt par lequel il décide que les vieilles filles ont _légalement_ droit au titre de «Madame», pourvu qu’elles aient dépassé la trentaine. Ce jugement plein de bon sens vaut bien, on en conviendra, ceux des cours de Lyon, de Caen et la Cour de Cassation, cités plus haut. Ce n’est pas la première fois que la lumière nous vient du libéral petit peuple suisse.

Ne la mettons pas sous le boisseau. Et si nous continuons à appeler Mademoiselle les vierges sages ou les vierges folles qui le désireront, concédons le titre de Madame à celles qui, légalement ou non, tout à l’exemple de l’homme, ont fait prouve qu’elles ne sont plus même des demi-vierges, et qu’elles sont femmes ou mères tout à fait.

LA CHASSE A LA DOT

La dot, voilà ce qui fascine notre bourgeoisie. Enfants et parents.

Eh bien, il faut avoir le courage de le dire: La dot est une plaie!

D’abord, sa poursuite est immorale. Surtout quand elle vient de jeunes oisifs et d’incapables paresseux. Il y a là quelque chose qui répugne. L’argent qui n’est pas le paiement d’un travail porte en soi quelque chose d’abject. Seuls l’effort, le labeur, l’intelligence, la droiture, la volonté employés à l’acquérir le purifient.

Ensuite, la dot a cela de vengeur qu’elle aveugle celui qui court après. Sa femme sera-t-elle saine, lui donnera-t-elle de beaux enfants? Mais oui, puisqu’elle est riche! Et il ne remarque pas, il ne _veut pas_ remarquer qu’elle a le sang pauvre, des tares héréditaires, des germes morbides.

Sa femme sera-t-elle la bonne associée, la compagne instruite et éclairée, le réconfort des heures difficiles? Mais oui, mais oui, puisqu’elle est riche! Et il ne voit pas, il ne _veut pas_ voir qu’ils n’ont pas un sentiment, un goût, une idée communs, qu’elle sera hostile, étrangère, absente à son foyer.

Il ne vérifiera pas davantage s’il y a entre eux ces affinités d’éducation, ces parités de milieu indispensables à l’entente, à la compréhension mutuelles. Il ne se souciera pas des antécédents de famille; il acceptera, les yeux fermés, tout ce qui pourra plus tard devenir entre eux une cause de froideur, d’éloignement. Qu’importe cela? Puisqu’elle est riche!

La dot lui bouche les yeux. Quant au bonheur, il ne doute pas qu’il ne le possède avec l’argent. Le niais! Comme si le bonheur dépendait de la fortune, comme si les besoins ne s’accroissaient pas en raison de ce qu’on a, comme si la satiété ne suivait pas toute possession, comme si on ne désirait pas avoir aussitôt davantage.

Quand la dot n’aurait que ce déplorable effet de détourner toute clairvoyance, toute perspicacité, d’endormir tout soupçon, d’acheter, en un mot, la conscience de l’homme, elle serait déjà odieuse et néfaste.

Son crime est plus grand, puisqu’elle supprime l’amour, ou, ce qui est pire, apprend à le simuler, met au visage un masque effronté, aux lèvres un sourire de séduction, aux yeux un regard de fièvre tendre qui vise non la jeune fille, mais ce qu’elle apporte, le bienheureux portefeuille bourré d’écus.

Voilà qui est tout à fait vilain, soit que, crédule, celle-ci ait la candeur de se croire aimée pour elle-même,--quelle désillusion l’attend!--soit que, consciente, elle se prête à un marché dont elle sera plus ou moins dupe. Excellente entrée en ménage!

Mais, ce qu’il y a de pis, c’est qu’à trompeur, trompeuse et demi. La dot n’est le plus souvent que le plus chimérique des attrape-nigauds. Celui qui est refait, c’est le mari vorace, le glouton. Et, celui-là, je ne le plains pas.

On la lui verse, sa dot, sa précieuse, sa gentille ou sa majestueuse dot. Il la palpe, il la soupèse, il la serre sur son cœur. Va, mon ami, rira bien qui rira le dernier! Ta subtile compagne, qui se croit le droit de lever la tête parce qu’elle t’apporte ses beaux sous, a des exigences de toilette, des goûts de luxe, des besoins de dépense qui vont faire filer son argent et le tien. Oui, le tien! Tu ne t’attendais pas à cela. Et le coulage, mon garçon! Le ménage à la dérive, les fuites par tous les bouts. Si bien que le pauvre sire, qui a cru s’enrichir, se trouve en définitive appauvri.

Madame le prend de haut; elle a été élevée ainsi; chez ses parents on ne la privait de rien. Après tout, elle a versé sa rançon. Tant pis pour le mari, si, au lieu de lui rapporter, elle lui coûte! Comédie de tous les jours, drame parfois.

De là, pour tant de jeunes gens travailleurs, intelligents, courageux, désintéressés même,--il y en a, pas beaucoup, mais il y en a,--la difficulté de trouver la bonne compagne, celle qui saura tenir le ménage avec économie et décence, s’associer aux travaux du mari, élever les enfants. Ils cherchent une femme et ne voient autour d’eux que des poupées.

La grande, l’utile, l’indispensable réforme qu’il faut attendre de la conscience plus éclairée de notre bourgeoisie, de son intérêt même, quand elle le comprendra, c’est la transformation du mariage, fondé non plus sur l’argent et les convenances seulement, mais sur l’amour et le mérite individuels.

Quand les jeunes hommes sauront qu’ils ne doivent compter que sur eux-mêmes, leur initiative, leur travail; quand les jeunes filles se rendront compte du rôle magnifique que la nature et la société exigent d’elles et seront de plus en plus instruites, intelligentes, aptes à tenir leur maison, sûres compagnes par avance de leur époux, le mariage français rénové trouvera en lui-même ses garanties de force et de moralité, ses chances de bonheur et de durée.

A l’heure où la natalité baisse de plus en plus, et où à la crise de la vitalité française s’ajoute la crise du mariage, il n’est qu’une chance de salut.

Elle est là et non ailleurs: supprimer la dot!

OBJECTIONS AU MARIAGE

L’union libre inquiète à raison la majorité de celles qui n’ont pas encore trouvé d’épouseur. Il faut «sauter le pas». Et voilà ce qui effraie tant de jeunes filles, averties par un secret instinct de l’égoïsme et de la veulerie du mauvais compagnon qui les guette.

Le mariage, à option égale, demeurera, elles le savent, toujours préférable.

Encore faut-il pouvoir se marier. Et nous tournons dans ce cercle vicieux. La jeune fille voudrait bien; le jeune homme ne veut pas.

Demandons-lui pourquoi.

Les jeunes gens affirment que s’ils ne se marient pas, c’est de la faute des jeunes filles et de leurs parents.

Comment cela?

«Nous gagnons notre vie, déclarent-ils, suffisamment pour nous, célibataires. Le mariage nous appauvrirait. Il est donc légitime que nous cherchions une dot représentant un avoir égal à nos revenus, qui, remarquez-le, sont ceux d’un capital de travail toujours en mouvement et d’efforts renouvelés.