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Part 15

Chapter 153,861 wordsPublic domain

--O Excellence, dit la voix insinuante de Farag, lequel posa le _Field_ et le _Country Life_ avec ostentation sur la table, est-ce que l'affligé de Dieu, qui ressemble à Bigglebai, est le même homme que Monsieur l'Inspecteur a rencontré dans la grande maison en Angleterre, et à qui il a raconté l'histoire des Grues de Mudir?

--Le même, Farag, répondit l'Inspecteur.

--J'ai souvent entendu Monsieur l'Inspecteur raconter l'histoire à Notre Excellence, à l'heure de la soupe dans les chenils; mais, puisque je suis au service du Gouvernement, je n'en ai pas parlé aux miens. Faut-il répandre cette histoire dans les villages?»

Le Gouverneur inclina la tête:

«Peut pas faire de mal.»

Les détails de l'arrivée de Mr. Groombride en compagnie de son interprète, qu'il proposa d'admettre avec lui à la table du Gouverneur, son allocution au Gouverneur sur le Mouvement Nouveau et sur les crimes de l'Impérialisme, je les omets à dessein. A trois heures de l'après-midi, Mr. Groombride déclara:

«Maintenant, je vais sortir et m'adresser à vos victimes de ce village.

--N'allez-vous pas trouver qu'il fait un peu chaud? demanda le Gouverneur. Ils font généralement la sieste jusqu'au coucher du soleil, à cette époque de l'année.»

Les grosses lèvres pendantes de Mr. Groombride firent mine de se serrer.

«_Cela_ seul, répondit-il, en appuyant sur les mots, suffirait à me décider. Je crains que vous n'ayez pas tout à fait saisi le sens de vos instructions. Puis-je vous demander d'envoyer chercher mon interprète? J'espère qu'il n'a pas été travaillé par vos subordonnés?»

C'était un garçon olivâtre, appelé Abdul, qui avait bien mangé et bien bu en compagnie de Farag. L'Inspecteur, soit dit en passant, n'assistait point au repas.

«A tout risque, je m'en vais sans escorte, dit Mr. Groombride. Votre présence les gênerait pour faire leurs dépositions. Abdul, mon bon ami, voulez-vous avoir l'extrême bonté d'ouvrir le parasol?»

Il suivit la passerelle jusqu'au village, et, sans plus de préambule qu'un piquet de l'armée du Salut dans quelque mauvaise rue de Portsmouth, cria:

«O mes frères!»

Il ne devina pas comment la voie lui avait été préparée. Le village était bien éveillé. Farag, en vêtements lâches, flottants, n'ayant rien du khaki et des puttees du piqueur, était appuyé contre le mur de la maison de son oncle.

«Venez, cria-t-il d'une voix mélodieuse, voir l'affligé de Dieu, dont les traits, oui-da, ressemblent à ceux de Bigglebai.»

Le village arriva, et décida qu'en somme Farag avait raison.

«Je ne saisis pas très bien ce qu'ils disent, déclara Mr. Groombride.

--Eux dire avoir beaucoup plaisir vous voir, moussu, interpréta Abdul.

--Je pense, alors, qu'ils auraient pu envoyer une députation sur le steamer; mais je suppose qu'ils ont eu peur des personnages officiels. Dites-leur de ne pas avoir peur, Abdul.

--Il vous dit de ne pas avoir peur,» expliqua Abdul.

Sur quoi un enfant crachota en éclatant de rire.

«Gardez-vous de toute gaîté, cria Farag. L'affligé de Dieu est l'hôte de l'Excellence Notre Gouverneur. Nous sommes responsables du moindre cheveu de sa tête.

--Il n'en a pas, de cheveux, dit une voix. Il a la pelade.

--Dites-leur maintenant pourquoi je suis venu, Abdul; et, je vous en conjure, tenez le parasol bien droit. Je crois que je vais me réserver pour mon petit discours de la fin, en langage du pays.

--Approchez! Regardez! Ecoutez! chanta Abdul. L'affligé de Dieu va tout à l'heure vous donner une petite représentation. Il va parler dans votre langue, et vous faire mourir de rire. Voilà trois semaines que je suis son serviteur. Je vais vous raconter tout à propos de ses vêtements de dessous et des parfums qu'il emploie pour sa tête.»

Il leur en raconta de toutes les couleurs.

«Et te fais-tu ta part dans ses flacons de parfums? demanda Farag pour finir.

--Je suis son serviteur. Je lui en ai pris deux, répondit Abdul.

--Demande-lui, dit l'oncle de Farag, ce qu'il sait à propos de nos titres de propriété. Vous autres, les jeunes, vous êtes tous les mêmes.»

Il agita une des brochures. Mr. Groombride sourit de constater que la graine semée à Londres avait porté ses fruits sur les bords de Gihon. Voyez! Il n'était pas un ancien qui n'eût en main un exemplaire de la brochure.

«Il en sait moins qu'un buffle. Il m'a raconté sur le steamer qu'il avait été poussé à sortir de son pays par Demoh-Kraci, qui est un diable habitant les foules et les assemblées, dit Abdul.

--Allah soit entre nous et le Malin! caqueta une femme du fond de l'obscurité d'une hutte. Rentrez, enfants, peut-être a-t-il le Mauvais Œil.

--Non, ma tante, repartit Farag. Nul affligé de Dieu n'a le Mauvais Œil. Attendez le discours à pouffer de rire qu'il va débiter. Je l'ai entendu de la bouche d'Abdul.

--Ils m'ont l'air très prompts à saisir le point de vue. Où en êtes-vous, Abdul?

--Tout à l'histoire des coups, moussu. Eux très fort intéressés.

--N'oubliez pas de parler de l'autonomie, et, je vous en prie, tenez bien le parasol au-dessus de moi. Il est inutile de démolir, si l'on ne commence par édifier.

--Il se peut qu'il n'ait pas le Mauvais Œil, grogna l'oncle de Farag, mais son diable l'a trop certainement amené à mettre en doute mon titre de propriété. Demande-lui donc s'il doute encore de mon titre de propriété.

--Ou du mien, ou du mien? crièrent les anciens.

--A quoi bon? C'est un affligé de Dieu, cria Farag. Rappelez-vous l'histoire que je vous ai racontée.

--Oui, mais c'est un Anglais, et, sans doute, influent; sans quoi, Notre Excellence ne le recevrait pas. Prie cette bourrique de là-bas de le lui demander.

--Moussu, dit Abdul, ces gens beaucoup craindre être renvoyés de leurs terres en conséquence de vos remarques. C'est pourquoi eux demander faire promesse aucune mauvaise conséquence suivre votre visite.»

Mr. Groombride suffoqua, devint pourpre. Puis il frappa du pied.

«Dites-leur, s'écria-t-il, que si le moindre personnage officiel touche à un cheveu de la tête du moindre d'entre eux, toute l'Angleterre en retentira. Grand Dieu! Quel besoin d'oppression! La terre est couverte de ténèbres épaisses, et remplie de repaires de violence[44].»

[Note 44: _Psaumes_, ch. LXXIV, v. 20.]

Il s'essuya le visage, et s'écria, étendant les bras:

«Dites-leur, oh! dites aux pauvres serfs de ne pas avoir peur de moi. Dites-leur que je viens en redresseur de torts... et non pas, Dieu sait, ajouter à leur fardeau.»

Le glouglou bien aspiré de l'orateur exercé leur plut grandement.

«C'est comme cela que le robinet coule dans le chenil, dit Farag. L'Excellence Notre Gouverneur le reçoit pour qu'il lui donne ainsi la comédie. Fais-lui répéter le discours à pouffer de rire.

--Qu'a-t-il dit à propos de mes titres de propriété?»

L'oncle de Farag n'était point de ceux qui se laissent troubler.

«Il dit, interpréta Farag, qu'il ne désire rien tant que de vous voir vivre en paix sur vos terres. Il parle comme s'il se croyait lui-même Gouverneur.

--Allons. Nous sommes tous ici témoins de ce qu'il a dit. Maintenant, en avant la représentation. (L'oncle de Farag tira sur les plis de ses vêtements.) Avec quelle diversité Allah a fait les créatures! A l'une Il accorde la force d'égorger les Emirs; l'autre, Il l'a fait devenir démente, et puis errer au soleil, tels les enfants affligés de Melik-meid.

--Oui, et lancer de la salive par la bouche, comme l'Inspecteur nous l'a dit. Tout arrivera comme Monsieur l'Inspecteur l'a prédit, déclara Farag. Je n'ai jamais encore vu Monsieur l'Inspecteur perdre la chasse dans une randonnée.

--Je crois (Abdul tira Mr. Groombride par les manches), je crois, moussu, que c'est peut-être le moment de leur débiter votre joli petit discours en langage du pays. Eux ne pas comprendre anglais, mais très beaucoup contents de votre condescendance.

--Condescendance?... (Mr. Groombride tourna sur ses talons). Si seulement ils savaient ce que mon cœur ressent pour eux. Si je pouvais exprimer la dixième partie de mes sentiments! Il faut que je reste ici pour apprendre leur langue. Tenez le parasol droit, Abdul. Je crois, par mon petit discours, leur montrer que je connais quelque chose de leur _vie intime_[45].»

[Note 45: En français, dans le texte.]

Ce fut une courte et simple allocution, soigneusement apprise par cœur, et dont l'accent, objet de la sollicitude d'Abdul sur le steamer, permit aux auditeurs de deviner le sens. Il s'agissait d'une requête tendant à voir un spécimen des Grues de Mudir; attendu que, selon l'orateur, tout le désir de sa vie, l'objet auquel il consacrait ses jours, c'était d'améliorer le sort des Grues de Mudir. Mais il fallait d'abord qu'il les vît de ses propres yeux. Ses frères, qu'il chérissait déjà, voulaient-ils lui montrer une de ces Grues de Mudir qu'il demandait à chérir?

Une fois, deux fois, et encore répéta-t-il sa demande dans sa péroraison, en employant toujours--de façon à leur montrer que leur argot lui était familier--en employant toujours, dis-je, le mot que l'Inspecteur lui avait donné en Angleterre, il y avait longtemps--le mot court et bien senti qui surprend jusqu'à l'Ethiopie éhontée.

Il y a des limites à la sublime politesse d'un peuple antique. Un gros homme au menton bleu, en vêtements blancs, avec les initiales de son nom en rouge barrant la partie inférieure de son devant de chemise, qui bredouille de dessous un parasol bordé de vert de presque larmoyantes supplications pour se voir présenter l'Imprésentable; qui nomme à haute voix l'Innommable; qui saute pour ainsi dire de joie perverse à la seule mention de Ce Qu'on Ne Mentionne Pas--rencontra ces limites. Il y eut un moment de silence; et, alors, une explosion de gaîté telle que Gihon, au cours de ses siècles d'existence, n'en avait jamais entendu de semblable--un rugissement pareil au rugissement de ses propres cataractes en temps d'inondation. Les enfants se jetèrent sur le sol, et se roulèrent de droite et de gauche dans un pêle-mêle de huées et de vivats; les adultes, le visage caché dans leurs vêtements, restèrent penchés en silence, jusqu'au moment où le supplice, devenant intolérable, ils renversèrent d'un seul coup la tête et semblèrent aboyer au soleil; les femmes, les mères, les vierges glapirent à qui mieux mieux et se tapèrent sur la cuisse, au point qu'on eût cru entendre une décharge de mousqueterie. Lorsqu'ils essayaient de reprendre haleine, quelque voix à demi étranglée nasillait le mot, et le vacarme reprenait de plus belle. Le dernier à succomber fut Abdul, élevé à la ville. Il tint bon jusqu'aux limites de l'apoplexie, puis s'effondra, en jetant au loin le parasol.

Il ne faudrait pas juger trop sévèrement Mr. Groombride. L'exercice et l'émotion violente sous un soleil brûlant, la secousse occasionnée par l'ingratitude publique lui troublèrent sur le moment l'esprit. Il ramassa le parasol, le ferma, et s'en servit pour battre Abdul à terre, en criant qu'on l'avait trahi.

En quelle posture l'Inspecteur, à cheval, suivi du Gouverneur, le découvrit soudain.

«Tout cela est fort bien, dit l'Inspecteur, après avoir reçu la déposition tragique de ce coquin d'Abdul sur le steamer, mais on n'a pas le droit de taper sur un indigène comme sur une enclume parce qu'il se moque de vous. Je ne vois rien à faire qu'à laisser la loi suivre son cours.

--Vous pouvez réduire l'accusation à... heu... avoir... circonvenu un interprète,» dit le Gouverneur.

Mr. Groombride était trop abattu pour se voir consolé.

«C'est la publicité que je crains, gémit-il. N'y a-t-il aucun moyen possible d'étouffer l'affaire? Vous ne savez pas ce que c'est qu'une interpellation... une simple interpellation, à la Chambre des Communes, pour un homme dans ma position... la ruine de ma carrière politique, je vous assure.

--Je ne l'eusse jamais cru, repartit d'un air pensif le Gouverneur.

--Et, bien que peut-être je ne devrais pas le dire, je ne suis pas sans considération dans mon pays... ni influence. Un mot à propos, comme le sait Votre Excellence, cela peut mener loin un fonctionnaire.»

Le Gouverneur frissonna.

«Oui, cela devait venir aussi, se dit-il. Eh bien, écoutez donc, alors. Si je conseille à votre homme de retirer sa plainte contre vous, vous pouvez aller au diable, pour ce que je m'en moque. La seule condition que j'y mets, c'est que si vous écrivez... je suppose que cela fait partie de votre besogne... quelque relation de voyage, vous ne fassiez pas _mon_ éloge.»

Mr. Groombride est resté, jusqu'ici, scrupuleusement fidèle à cet accord.

LA MAISON OPÉRÉE

Un soir d'après Pâques, j'étais assis à une table, dans le fumoir d'un paquebot qui me ramenait chez moi, et où une demi-douzaine d'entre nous racontaient des histoires de revenants. Comme nous nous séparions, quelqu'un, qui faisait des réussites dans le box voisin, me dit:

«Je ne saisis pas très bien la fin de cette dernière histoire sur la Malédiction qui frappait l'aîné de la famille.

--On s'aperçut que c'était les conduites d'eau qui laissaient à désirer, expliquai-je. Dès qu'on les eut remplacées par des neuves, la Malédiction, je crois, se trouva levée. Je ne connais pas, pour ma part, les gens dont il s'agit.

--Ah, moi, je les ai changées à deux reprises, mes conduites d'eau; et encore, je suis sur du gravier.

--Vous ne voulez-pas dire que vous ayez un revenant dans votre maison? Pourquoi ne vous êtes-vous pas joint à nous?

--Aucun de ces messieurs ne désire plus rien avant qu'on ferme le bar? interrompit le stewart.

--Rasseyez-vous, et prenez quelque chose avec moi, dit le faiseur de réussites. Non, ce n'est pas un revenant. Ce qui nous arrive, c'est plutôt une sorte de dépression morale qu'autre chose.

--Mais, c'est tout à fait intéressant! Alors, il n'y a rien qu'on puisse voir?

--Il... il ne s'agit de rien de plus que d'un peu de dépression morale. Et, la chose étrange, c'est qu'il ne s'est pas produit un seul décès dans la maison depuis qu'on l'a construite--en 1863. L'homme d'affaires l'affirme. C'est ce qui m'a décidé... ou plutôt, ma bourgeoise... et il m'a fait payer pour cela mille livres de plus.

--Curieux! Et qui plus est pas ordinaire! fis-je.

--Oui, dites-moi? Elle a été construite pour trois sœurs--Moultrie qu'elles s'appelaient--trois vieilles filles. Elles vivaient toutes ensemble. C'était l'aînée qui en était propriétaire. Je l'ai achetée à son homme d'affaires, il y a de cela quelques années, et si je n'ai pas, en fin de compte, dépensé dedans cinq mille livres sterling, je n'en ai pas dépensé une. Lumière électrique, une aile neuve pour les domestiques, le jardin... toutes choses comme cela. On devrait tout au moins, soi et les siens, vivre heureux après pareille dépense, dites-moi?»

Il me regarda par le fond de son verre.

«Cela affecte-t-il beaucoup votre famille?

--Ma bourgeoise--je vous dirai, en passant, qu'elle est grecque--et moi sommes gens entre deux âges. Nous pouvons lutter contre la dépression morale; mais c'est pour ma petite jeune fille. Je dis petite, quoiqu'elle ait vingt ans. Nous l'envoyons changer d'air pour y échapper. Elle a presque passé son existence, toute l'année dernière, dans les hôtels et les établissements hydrothérapiques; mais ce n'est pas agréable pour elle. C'était une alouette... une vraie alouette... toujours en train de chanter. Si vous aviez entendu cela! C'est fini maintenant; elle ne chante plus. Ces machines-là, c'est pas naturel chez la jeunesse, dites-moi?

--Ne pouvez-vous pas vous débarrasser de la maison? suggérai-je.

--Pas à moins d'un sacrifice, et nous en sommes toqués. Tout à fait ce qu'il nous faut, à tous les trois. Nous l'aimerions pour de bon si cela nous était permis.

--Que voulez-vous dire par _si cela vous était permis_?

--Je veux parler de la dépression morale. Cela gâte tout.

--De quoi s'agit-il au juste?

--Je ne saurais trop vous expliquer. Il faut le voir pour le croire, comme disent les gens de la foire; mais ce que vous racontiez tout à l'heure m'a beaucoup frappé.

--Ce n'était pas vrai, repartis-je.

--Mon histoire, à moi, est vraie. Si vous voulez me faire le plaisir de venir passer une nuit dans mon petit domaine, vous en apprendrez plus que vous ne feriez quand je causerais jusqu'au lever du soleil. Peu probable que cela affecte en rien votre naturel. Vous pouvez fort bien être... indemne, dites-moi? D'un autre côté, si vous attrapez aussi ce nouveau genre d'influenza, eh bien, vous en aurez pour votre argent.»

Tout en parlant, il me donna sa carte, où je lus son nom: _L. Maxwell M'Leod, Esq.[46], of Holmescroft_. Dans un coin se trouvait jetée une adresse de la Cité.

[Note 46: Jamais un «gentleman» ne mettrait _Esq._ c'est-à-dire _Ecuyer_, sur sa carte, l'usage anglais est de faire précéder son nom de Mr.]

«Dans le temps, ajouta-t-il, j'étais dans les fourrures. Si les fourrures vous intéressent... je leur ai consacré trente années de ma vie.

--Vous êtes mille fois aimable, murmurai-je.

--Tant s'en faut, je vous assure. Je peux aller à votre rencontre, dans l'après-midi de samedi prochain, n'importe en quel endroit de Londres il vous plaira de désigner, et je ne serai que trop heureux de vous amener chez moi en automobile. Ce devrait être une course délicieuse à ce moment de l'année... les rhododendrons seront en fleurs. J'y tiens. Vous ne sauriez croire combien sincèrement j'y tiens. Il est fort probable... que cela ne vous affectera nullement. Et je crois pouvoir dire que je possède la plus belle collection de dents de narvals qui soit au monde. Tout ce qu'il y a de mieux en fait de peaux et de cornes est obligé de passer par Londres, et L. Maxwell M'Leod sait d'où elles viennent et où elles vont. C'est son métier.»

Durant le reste de la montée de la Manche, Mr. M'Leod m'entretint de l'assemblage, la préparation et la vente des fourrures rares, et me raconta, sur la fabrication des vêtements fourrés, des choses qui tout à fait me choquèrent. Toujours est-il qu'en débarquant, le mercredi, je me trouvai engagé à passer cette fin de semaine-là avec lui à Holmescroft.

Le samedi suivant, il était au rendez-vous avec une automobile fort bien tenue, et, en une heure et demie, m'amena dans un district exclusivement réservé à la villégiature, tout en routes sans poussière et en villas d'un élégant dessin, chacune érigée dans de trois à cinq arpents de terre parfaitement ordonnée. Il me raconta que la terre se vendait au prix de huit cents livres l'arpent, et que le nouveau golf, dont nous dépassâmes le pavillon Reine-Anne, avait coûté près de vingt-quatre mille livres sterling à créer.

Holmescroft était une grande demeure à deux étages, basse, couverte de plantes grimpantes. Une véranda, au côté sud, donnait sur un jardin et deux tennis, séparés, par un treillage de fer plein de goût, d'une prairie de cinq ou six arpents, aux allures on ne peut plus de parc, où paissaient deux vaches de Jersey. Le thé était servi à l'ombre d'un hêtre pourpre qui semblait promettre, et je pus voir, sur la pelouse, des groupes de jouvenceaux et de jouvencelles qui, sous le soleil, jouaient au tennis en vêtements _ad hoc_.

«Un joli tableau, dites-moi? fit Mr. M'Leod. Ma bourgeoise est assise sous l'arbre, et c'est ma petite jeune fille qui est en rose sur le tennis de là-bas. Mais je vais vous conduire à votre chambre, et vous les verrez tous plus tard.»

Il me fit traverser un vaste hall parqueté, meublé de citronnier pâle, d'immenses vases en cloisonné, d'un grand piano d'ébène et or, et de véritables talus de pots de fleurs dans des bassins en cuivre de Bénarès, pour me conduire, par un escalier de chêne tout battant neuf, à un vaste palier, où se trouvait un canapé de velours vert passementé d'argent. Les jalousies avaient leurs lattes baissées, et la lumière s'étendait en lignes parallèles sur les planchers.

Il me montra ma chambre, en me disant de la meilleure humeur:

«Vous pourriez être un peu fatigué. On l'est souvent sans le savoir, après une course à travers la circulation. Ne descendez que lorsque vous vous sentirez tout à fait dispos. Nous serons tous dans le jardin.»

Ma chambre manquait plutôt d'air et sentait le savon parfumé. Je commençai par hausser le châssis de la fenêtre à guillotine, lequel s'ouvrit si près du plancher et manœuvra si gauchement que je fus à deux doigts de piquer une tête au-dehors, où j'eusse, au-dessous, certainement causé la perte d'un cytise déjà quelque peu penché. Au moment où je m'apprêtais à me laver de la poussière du voyage, je commençai de ressentir une certaine fatigue. Mais, me dis-je, je n'étais pas venu ici, par ce temps et au milieu de ces nouveautés, pour me voir déprimé; aussi me mis-je à siffler.

Et ce fut à ce moment précis que j'eus conscience d'une petite ombre grise, comme d'un flocon de neige sur un fond de lumière, flottant à une distance immense dans l'arrière-plan de mon cerveau. Cela m'ennuya, et je secouai la tête pour m'en débarrasser. Sur quoi, mon cerveau télégraphia que c'était l'avant-coureur d'une tristesse approchant à grands pas, et à laquelle j'avais encore le temps d'échapper, si je forçais mes pensées à s'en éloigner, comme, en sautant pour sauver sa vie, l'on contraint son corps à se porter en avant afin d'échapper à la chute d'un mur. Mais la tristesse m'assaillit avant que je pusse saisir le sens du message. Je me dirigeai vers le lit, tous les nerfs déjà malades à l'idée du tourment qu'il allait falloir affronter, et m'assis, tandis que mon âme, ébahie autant que courroucée, tombait de gouffre en gouffre jusqu'en cette horreur de ténèbres profondes dont il est question dans la Bible, et dont il faut, comme disent les batteleurs de Mr. M'Leod, faire, pour le croire, l'expérience _de visu_.

Désespoir sur désespoir, souffrance sur souffrance, peur succédant à peur, chacun causant son mal distinct et séparé, s'entassèrent sur moi durant un temps dont j'ai oublié la durée, jusqu'au moment où ils finirent par se brouiller en tas et où j'entendis dans mon cerveau un déclic semblable à celui de l'oreille, lorsqu'on descend sous une cloche à plongeur; sur quoi je connus que les pressions intérieure et extérieure s'étaient égalisées, et que, pour le moment, le plus fort touchait à sa fin. Mais je savais aussi qu'à tout instant les ténèbres pouvaient redescendre de nouveau; et, tandis que je m'appesantissais sur cette réflexion, absolument comme on tourmente de la langue une dent furieuse, elles refluèrent pour, peu à peu, retourner à l'état de cette petite ombre grise de leur venue initiale, et, une fois de plus, j'entendis mon cerveau, lequel prévoyait ce qui pouvait revenir, télégraphier dans tous les coins pour réclamer aide, relâche ou diversion.

La porte s'ouvrit, et M'Leod réapparut. Je le remerciai poliment, déclarant que j'étais ravi de ma chambre, impatient de me présenter devant Mrs. M'Leod, fort délassé par ma toilette, _et patati et patata_. A part un peu de raideur aux coins de la bouche, il me sembla que je soignais admirablement mes paroles, dans le temps que je restais, en réalité, accroupi au fond d'ingrimpables abîmes. M'Leod me mit la main sur l'épaule, et dit:

«Vous y êtes déjà, maintenant, dites-moi?

--Oui, répondis-je, cela me rend tout chose!

--Cela va se passer à l'air. Je vous donne ma parole que cela va se passer. Venez!»

Je le suivis tant bien que mal, et, dans le hall, m'essuyai le front.

«Il ne faut plus y penser, dit-il. Je crois que la course vous a fatigué. Ma bourgeoise est assise là-bas, sous le hêtre pourpre.»

C'était une grosse femme en robe couleur abricot, le visage fortement poudré, sur lequel ses yeux noirs aux longs cils semblaient des grains de raisin de Corinthe dans de la pâte. Je fus présenté à nombre de belles dames et de beaux messieurs du même acabit. Des landeaux magnifiquement ordonnés et de superbes limousines balayaient de côté et d'autre le chemin carrossable, et les joueurs de tennis faisaient retentir l'air de clameurs joyeuses.