A vol de vélo

Part 7

Chapter 73,833 wordsPublic domain

Maintenant, le pont franchi, ce n’était plus une route, mais un sentier de chamois, longeant le flanc de la montagne rocheuse. Obligé d’aller à pied, inutile de le dire. Le sentier s’allongeait entre deux chaînons élevés et j’étais comme au fond d’un entonnoir d’où j’apercevais, fort au-dessus de moi, la voûte céleste d’un bleu foncé. Le sentier étroit, allait se rétrécissant toujours. Brusquement, il cessa, et mon chemin, qui déjà avait changé d’aspect, se transforma une seconde fois. Je me trouvai en présence d’un escalier de bois vermoulu.

Retourner en arrière? Non, je me suis trop avancé, il faut poursuivre. Je pris résolument ma légère bicyclette, ma chère petite compagne sur les épaules et je commençai l’ascension.

Je gravis lentement ces escaliers de bois, la machine sur mes épaules, non sans une certaine inquiétude, car j’entendais le torrent gronder au-dessous de moi, et pour avoir voulu me pencher au-dessus de la faible rampe de l’escalier, je fus pris d’un dangereux vertige. Je m’arrêtai une seconde pour reprendre haleine, la main gauche contre le rocher et la main droite soutenant la machine. Je relevai la tête. Une faible étendue de ciel bleu couronnait les arbres de la forêt, et perdu dans l’azur foncé, j’aperçus un aigle planant en spirales au-dessus de la montagne. Une seconde fois j’abaissai le regard vers le torrent: «Grand Dieu! me dis-je, pris d’un frémissement, si j’allais, saisi par le vertige, me fracasser le crâne dans ces rochers, que diraient-ils là-bas, dans mon cher pays de France, tous ceux qui suivent les péripéties de cette étrange expédition? Retrouverait-on jamais mon cadavre roulé par le torrent et que l’oiseau vorace, là-haut, semble épier?»

Je me disposais à continuer l’ascension quand je vis venir un habitant de ces lieux, sans doute. Il avait la physionomie intelligente et le regard vif; une mise de bon petit commerçant. Il ne parut pas très surpris de me rencontrer. Les progrès de la vélocipédie ont amené des cyclistes partout. Interrogé, il répondit, comme les autres, en me désignant d’un geste le sommet de la montagne. Il me fit comprendre que je n’en étais pas très éloigné.

Encore quelques instants et me voici à la dernière marche. Un tableau digne des rêves d’Abou-Hassan se découvrit à mes regards. C’était, encadré par les arbres de la forêt, un jardin d’une délicieuse fraîcheur. Des corbeilles d’où les fleurs débordaient s’étageaient sur la pente de la montagne. Je vis à la distance où j’étais, un entrelacement de géraniums, de pétunias, de jacinthes et de lauriers-roses, avec çà et là des rosiers de Bengale et au centre un bassin semé de nénuphars. Au fond du tableau, un vaste chalet à l’aspect régulier des maisons parisiennes. Je traversai ce féerique Eden, et je me retrouvai cette fois sur une route assez large et très montante. L’ascension continuait. Je dus aller à pied et parvins à un vaste carrefour d’où s’éloignaient six chemins en forme de soleil. J’y rencontrai un bûcheron et sa femme.

--Kniébis? demandai-je.

Le bûcheron fit un geste empreint d’une superbe indifférence et me montra l’un des chemins. Hélas! c’était bien fini. J’étais complètement égaré.

Le bûcheron voulut-il me tromper, ignorait-il lui-même la route véritable? Je ne sais, mais j’étais perdu, et bien perdu.

Le chemin qui m’était indiqué par l’habitant de la forêt descendait le flanc opposé de la montagne. Me voici maintenant sur ma machine qui a retrouvé ses ailes et roulant à une vertigineuse vitesse. Je vais trop vite même; parfois je suis obligé, par une manœuvre difficile, de retenir vigoureusement en faisant frein dans les cailloux pour ne pas emballer. Je fais ainsi plusieurs kilomètres tandis que de nouveaux panoramas de cette forêt immense se déroulent à ma vue. Il est midi; je meurs de soif et de faim. Au fond de la vallée, je rencontre au centre d’une large clairière, illuminée par le soleil à son zénith, une auberge. Un paysan travaille devant la porte.

«Je vais enfin éclaircir la situation, pensai-je; il faut que je sache où j’en suis. Dussé-je employer un quart d’heure à m’expliquer avec cet homme, j’arriverai bien à savoir où j’en suis.»

Alors, m’approchant du brave, je commence mon baragouin, accompagné de gestes désespérés. Une idée me vient, d’ailleurs. Je savais que la ville où nous devions nous rendre après cette damnée Kniébis était Frendenstadt. Alors, pour plus de clarté, je demande où se trouvent Kniébis et Frendenstadt, deux noms qui paraissent tout de suite éclairer le cerveau de mon interlocuteur, car il fait un geste de vif étonnement en me disant ce que je traduis ainsi: «Ah! mon pauvre monsieur, mais vous en êtes loin.» Et il me désigne l’autre flanc de la montagne par où je suis venu. Il faut rebrousser chemin. Et il est midi.

Ce coup violent m’enlève toute envie de manger mais non celle de boire. Je pénètre dans l’auberge où une ravissante jeune fille, fort surprise à l’aspect de l’étranger, me sert une chope de bière qu’en la circonstance présente, je trouve tellement exquise que jamais nectar servi aux dieux de l’Olympe ne pourrait être comparé à ce breuvage. Mais je suis pressé de partir. Je salue la jeune nymphe de ce lieu bienfaisant et reprends la route que je venais de descendre à toute vitesse.

Pendant cette montée faite en proie aux sentiments les plus divers, sentiments d’inquiétude surtout à cause du retard occasionné par cette singulière aventure, dont je n’entrevois pas encore la fin, je rencontre un brave homme, seul dans sa carriole et qui descend vers la vallée. A ma vue, il semble me reconnaître.

«Quoi, me dis-je, qu’est-ce qui se passe? Est-ce qu’au milieu de la Forêt-Noire, je me trouverais en pays de connaissance? Qu’est-ce qu’il a cet inconnu? Par la barbe du grand saint vélo, il me reconnaît, oui, sans aucun doute.»

L’homme à la carriole continuait ses gestes de vive surprise en me dévisageant.

Je m’approchai alors, et, moi aussi je le reconnus. C’était le noble étranger que j’avais croisé sur l’escalier de bois au-dessus du torrent, dans la montagne. Il semblait me dire: «Comment, malheureux, mais vous en êtes encore là? Oh! mais, vous vous êtes donc totalement trompé?»

Alors il s’efforça de me remettre dans la bonne voie en m’indiquant, avec sa montre, que j’en avais pour une heure et demie de chemin.

Une heure et demie de chemin, me dis-je! Délicieux, vraiment! Mes pauvres compagnons, dans quel état de mortelle inquiétude doivent-ils être? Voilà un record, certes, qui n’est pas ordinaire.

Je prends congé de mon hôte sympathique et, poursuivant la montée, je me retrouve au carrefour-soleil où le bûcheron m’avait si gaillardement trompé. Il n’y était plus, le damné compère. A sa place, un vieillard accompagné d’une fillette d’une dizaine d’années conduisait une charrette à bœufs.

Consulté sur le chemin de Kniébis, le nouveau personnage m’indiqua une autre des nombreuses voies qui s’éloignaient du carrefour en ajoutant une foule d’explications auxquelles, hélas! je ne pus absolument rien comprendre.

Le sol était bon, j’enfourchai de nouveau ma machine et je m’élançai en avant.

J’étais irrémédiablement perdu en pleine forêt; plus rien comme point de repère, nul poteau, nulle borne, nul être humain pour me renseigner sur ma route. La voie, toujours très véloçable, n’était plus réellement qu’un sentier, assez large il est vrai, mais pas assez cependant pour pouvoir prendre le nom même de chemin vicinal; c’était une sorte d’allée assez semblable à celles de nos jardins publics, je parle des plus étroites, de celles réservées aux seuls piétons. Un dôme épais d’un vert sombre la recouvrait. Certes, si l’inquiétude, qui allait maintenant jusqu’au tourment moral, si la soif redevenue ardente et la faim ne m’avaient en ce moment bouleversé, j’aurais pu me dire un heureux mortel en présence de spectacles naturels aussi beaux et qui eussent à eux seuls justifié un voyage comme le nôtre.

J’allai longtemps le long de cette allée ombreuse; les minutes semblaient des heures.

Soudain, une nouvelle clairière, avec croisement de sentiers, apparut. Une tente y avait été dressée et sur une sorte de banc de pierre assez mal équilibré deux hommes et une femme, assis, procédaient à un maigre repas. Leur aspect? celui de mendiants, comme nous en voyons dans nos campagnes françaises aux abords des villages.

Pas le moindre mouvement de leur part à la vue de ce cycliste étranger tombé brusquement au milieu de leur domaine. Je les interrogeai. Pas de réponse; un instant, ils me dévisagèrent, et ce fut tout.

J’aurais pu à coup sûr ressentir quelque crainte en présence de ces êtres à l’extérieur peu catholique, au milieu de cette forêt, et il est certain qu’ils eussent pu me faire disparaître de la scène du monde sans que nulle justice humaine songeât à leur demander compte de cette disparition; en effet, je m’assurai bien de la présence de mon revolver dans la poche de mon dolman, et à portée de ma main. Pourtant, je fis le geste sans conviction, car à vrai dire, je n’étais pas réellement inquiet sur les intentions des trois habitants de ces lieux solitaires à mon sujet.

Je me décidai à user, vis-à-vis d’eux, du procédé interrogatoire déjà employé avec les autres indigènes rencontrés depuis notre arrivée sur le sol étranger. Ils commencèrent par me considérer absolument comme une bête curieuse, moins curieuse sans doute par sa forme extérieure que par sa manière d’articuler des sons. Voyant que je n’obtenais pas plus de réponse que si je m’étais adressé à un tronc d’arbre de la forêt, je renouvelai ma pseudo-pantomime en accentuant les gestes et en augmentant l’intensité des sons émis par mon gosier teutonisant. Les trois personnages parurent avoir compris, car ils s’entre-regardèrent comme pour se consulter, mais en conservant toujours leur air de profonde indifférence, presque de mépris.

La consultation ne les avait pas beaucoup éclairés; pendant quelques secondes, et avant de me faire part du résultat de la délibération, ils s’interrogèrent encore du regard. Enfin l’un d’eux finit par m’indiquer l’un des deux sentiers vers lequel je partis aussitôt, en saluant mes hôtes singuliers.

Maintenant, je ne conserve plus aucun espoir de me retrouver à Kniébis, car à mesure que j’avance les chemins, les sentiers, se croisent et s’entre-croisent. Je prends l’énergique résolution de rouler droit devant moi, toujours droit, en me disant: «Quand toutes les divinités de ces bois sauvages me voudraient mal de mort, j’arriverai bien dans un lieu habité. Alors je me ferai définitivement éclairer sur ma route et au besoin je paierai un guide pour me tirer de ce mauvais pas. En avant.»

Et je roulai à toute vitesse. Combien de kilomètres ai-je parcourus, je l’ignore. Mais en proie à la faim la plus ardente,--il était une heure et demie, et j’étais égaré dans cette forêt depuis neuf heures et quart du matin,--aux tourments les plus vifs sur les résultats de mon voyage, je roulais avec la rage du désespoir et sans plus me préoccuper des bifurcations rencontrées tantôt à droite, tantôt à gauche.

Soudain, un vrai coup de théâtre se produisit.

Ayant roulé toujours devant moi, dans la direction que l’on m’avait indiquée comme étant celle de Kniébis, je me demandais à quelle distance je pouvais bien être de mon point de départ, lorsque tout à coup, un spectacle inattendu s’offrit à mes yeux, spectacle qui provoqua chez moi évidemment la même sensation que durent ressentir ceux qui, croyant la terre plate et allant toujours devant eux, se sont brusquement retrouvés à leur point de départ. La route que je suivais brusquement s’arrêta net, coupée par un ruisseau, et de l’autre côté du ruisseau m’apparut le chantier de rochers où les ouvriers à la taille d’hercule continuaient leurs travaux. Ainsi, je revenais par cette route que j’avais aperçue en arrivant d’Oppenau, en même temps que le petit pont de bois bâti sur le torrent, et que je n’avais pas voulu prendre en me disant: «Il est impossible que l’on oblige le commun des mortels à franchir ce cours d’eau pour se retrouver sur la route.»

On juge si, en présence de ce tableau, j’éprouvai, moi, une minute d’hésitation. Je m’emparai de ma machine et m’élançai dans le ruisseau, où de rocher en rocher, jetant devant moi ma pauvre et fidèle Gladiator, afin de ne pas m’inonder, me heurtant, trébuchant, m’écorchant, je pus sortir enfin de cette magnifique mais infernale partie de la forêt. Reprenant alors la route déjà parcourue et que je connaissais maintenant, je roulai à une vitesse folle vers mon point de départ, vers cette ville d’Oppenau où s’était produite la malheureuse séparation d’avec mes braves camarades, et où j’arrivai à deux heures et demie de l’après-midi.

X

KNIÉBIS, LA VILLE MYSTÉRIEUSE

Quand je me retrouvai dans la ville d’Oppenau, j’éprouvai un soulagement facile à comprendre, mais mon énervement n’en resta pas moins très vif à cause du désir ardent que je ressentais de m’élancer bien vite à la suite de mes compagnons et de tâcher de regagner, dans la mesure du possible, le temps perdu.

J’entrai donc dans le premier hôtel venu; mais hélas! comment me faire servir promptement dans un lieu où il m’était impossible de me faire comprendre, et où je ne pouvais saisir un mot de ce que la patronne de l’établissement me disait? Car j’étais absolument seul dans la modeste salle où je m’étais présenté, une salle de café plutôt que d’hôtel, et la patronne était seule aussi, ce qui s’explique parfaitement vu l’heure singulière à laquelle je me faisais servir à déjeuner. J’étais en proie à une agitation fébrile, et c’était chez moi un effroyable salmigondis de gestes, de signes, de mouvements épileptiques et de sons inarticulés.

L’excellente dame que le hasard mit ainsi en rapport avec moi était pleine de bonne volonté et, en réalité, elle ne fut pas longue à comprendre l’objet de mes désirs, car dans tous les pays du monde, il n’est nul besoin de gestes compliqués pour exprimer que l’on aspire à satisfaire son appétit, tant au point de vue de la faim que de la soif. Mais c’est quand je voulais lui expliquer la situation où je me trouvais et combien j’avais peu de temps à consacrer à la réfection de mon estomac, que la difficulté était insurmontable. Mes mouvements épileptiques ne lui disaient rien. Enfin je fus servi.

Pendant mon déjeuner précipité, un client arriva. Il ne comprenait toujours pas le français; pourtant j’arrivai assez vite à le mettre au courant de la situation, et lui-même parvint à me faire comprendre, détail que je ne sus qu’à ce moment, que trois routes conduisaient d’Oppenau à Kniébis, et que si je voulais prendre la plus longue et la meilleure, je devais prendre celle qui se trouve à l’entrée de la ville et dont j’ai parlé au début du chapitre précédent.

Je profitai également de ma présence dans l’hôtel pour donner de mes nouvelles à tous ceux qui n’allaient pas tarder à apprendre ma mésaventure.

Je pensai bien à envoyer un télégramme à Suberbie, car à mes compagnons, il n’y fallait pas songer. Où étaient-ils? à quel hôtel descendraient-ils? Mais, hélas! à Suberbie lui-même je ne pouvais rien dire. Par un oubli incompréhensible nous nous étions séparés à Strasbourg sans nous donner le nom de l’hôtel où il devait descendre à la fin de l’étape.

Alors je me tins le raisonnement suivant que la suite des événements devait pleinement justifier: «Suberbie et mes compagnons continueront, malgré mon absence, à envoyer des télégrammes au journal le _Vélo_. De mon côté, je vais télégraphier au _Vélo_ où je suis et ainsi ce journal, sachant la position respective de chacun de nous, servira d’intermédiaire et pourra renseigner Suberbie; c’est ce qui arriva.

J’envoyai aussi un télégramme à ma famille qui se trouvait à Marseille, afin que lorsque les journaux raconteraient ma perte dans la Forêt, elle fût déjà au courant de l’heureuse issue de l’aventure. C’est également ce qui arriva, de point en point, sans quoi on juge de l’inquiétude où elle eût pu se trouver, malgré le caractère un peu drôlatique de l’histoire; mais c’est un point sur lequel une mère ne saurait s’arrêter en présence du moindre danger possible pour l’un des siens.

Toutes ces opérations terminées, je pris congé de mon aimable hôtesse et je quittai définitivement cette fois la ville d’Oppenau, non sans avoir pris la précaution de me faire conduire par un jeune garçon du pays sur la route même qui m’était indiquée. Il était trois heures et demie environ. La route était belle et le temps toujours magnifique. Je pus donc calmer mon système nerveux en pédalant à toute vitesse vers Kniébis. J’avais encore une fois à franchir la montagne à travers la forêt, mais je n’avais plus aucun doute sur le chemin à suivre, d’autant que ma route était d’une largeur rappelant les plus superbes de nos routes nationales françaises. Longtemps je pus rouler sur ma machine, car la pente était faible encore; mais elle ne tarda pas à s’accentuer et force me fut d’aller à pied.

Cette fois plus de variations dans l’inclinaison du terrain: c’était une côte de douze kilomètres que je dus faire à pied, sans que le moindre adoucissement de la pente me permît même un repos de quelques instants sur ma bicyclette et par suite une accélération du mouvement.

Jamais, je crois, marche ne me fut plus pénible. Pas de préoccupations de route, heureusement, mais obligé d’aller avec une énervante lenteur pendant deux heures et demie qui me parurent des siècles, quel énervement!

De temps à autre un passant, un bûcheron, un cantonnier rencontréssur mon chemin m’annonçaient les kilomètresqu’il me restait à faire pour parvenir au sommet de la montagne. Hélas! jamais ce sommet n’arrivait. Ma situation était à ce moment douloureusement compliquée d’une souffrance de l’estomac, causée par le retard apporté à mon déjeuner à la suite de mes mésaventures. J’en étais à me dire: «Arriverai-je jamais au sommet de cette montagne que je voue de toute mon âme aux dieux infernaux? Fatale montagne, forêt méphistophélique, cause de tout le mal. Et cette ville maudite, cette ville de Kniébis, je n’y parviendrai donc pas? Je la croyais à vingt kilomètres d’Oppenau, nous devions y arriver à dix heures ce matin; il est quatre heures de l’après-midi et je n’y suis pas encore. J’ai tourné autour d’elle, là-bas, dans ce labyrinthe inextricable; oui, j’ai dû l’approcher, à quelques centaines de mètres peut-être, qui sait? et je n’ai pu l’atteindre. Quel esprit animé de toutes les haines des anges déchus a donc juré de dérober à ma vue cette ville damnée?»

Et je montais toujours, en proie à ces réflexions bizarres, traînant la jambe et poussant ma petite Gladiator. Ainsi que dans les Vosges, la route montait en lacets; il y en avait toujours.

Le murmure d’une source attira mon attention; je m’arrêtai, bus à longs traits, m’inondai le visage et les mains. Ce fut une résurrection, mais il fallait monter sans fin, monter encore, monter toujours. Une charrette passa, descendant la montagne. J’étais en proie à des sentiments si affreusement pénibles, à un malaise physique si insupportable qu’un instant, la pensée me vint de demander au charretier la permission de me jeter dans sa charrette pour retourner encore une fois vers Oppenau. «Mais non, mais non, me dis-je, dans un moment de réaction, cette marche endiablée aura une fin. Du courage! Par la barbe des sapeurs de la Grande Armée, qui jadis franchirent cette forêt obscure, je parviendrai au sommet et à cette ville de Kniébis, où le diable en personne doit habiter, c’est certain.»

Je montais à pas lents. Un cantonnier m’assura que j’en avais encore pour cinq kilomètres. Hélas! la côte se déroulait toujours, tandis que le soleil s’abaissait à l’horizon.

J’étais bien sur la route de Kniébis, nul doute à ce sujet; un dernier cantonnier, rencontré au moment où la voie s’aplanissant m’annonçait enfin que j’arrivais au sommet de la montagne, me le déclara très clairement. Même, ce qui acheva de rendre à mon âme affaissée toute son ardeur, une borne kilométrique m’apparut, sur laquelle, pour la première fois depuis ma séparation d’avec mes compagnons de route, se détacha en lettres magnifiques, oh! combien magnifiques elles me semblèrent, ce mot: Kniébis.

Je m’élançai, ressuscité, en proie à une folle ardeur, sur ma frémissante machine; en quelques coups de pédale, j’arrivai au centre d’une immense clairière en forme d’esplanade où s’élevait un vaste bâtiment de gardes forestiers, sans doute. J’étais bien au sommet. En effet, au delà de l’esplanade, devant moi, j’aperçus la route qui commençait à suivre une pente descendante. Je m’y élançai aussitôt, les mains placées au milieu du guidon, au sommet de la direction, dans une position analogue à celle du jockey au moment où le cheval va prendre son élan.

J’ai dit, je crois, qu’après Kniébis la ville que j’avais à traverser se nommait Frendenstadt. Or voici ce qui arriva, événement fort explicable sans doute, mais qui après tout ce que j’ai rapporté dut, tous le comprendront, me paraître absolument extraordinaire et sembla justifier toutes mes imprécations sur cette ville de Kniébis que j’accusai d’être la ville du diable.

Je m’élançai donc vers la route descendante que j’avais aperçue, la seule existante, du reste, et qui faisait suite à celle par où j’étais arrivé; une nouvelle borne kilométrique m’apparut portant le nom de Kniébis à un kilomètre.

«Cette fois, pensai-je, ce séjour infernal, je le tiens.»

Je continuai ma route à grande vitesse. J’allai quelque temps ainsi, je traversai une nouvelle clairière où se produisit un petit événement que je rapporterai tout à l’heure, puis une nouvelle borne m’apparut. Cette fois, la borne kilométrique portait «Frendenstadt» à dix kilomètres.

«Pour le coup, me dis-je, c’est trop fort. Ainsi Kniébis est passé, et je n’ai rien aperçu. Quand je disais qu’un génie malfaisant voulait dérober cette ville à ma vue!»

Et je poursuivis ma route sans avoir vu cette ville mystérieuse. Mais, comme si le diabolique devait remplir cette partie de mon voyage, en réfléchissant, je calculai, d’après les bornes kilométriques, que la position de Kniébis avait dû être juste à l’endroit de la clairière où s’était déroulé le petit événement auquel j’ai fait allusion, et que le chapitre suivant va faire connaître. Sans doute un chemin de traverse partant de là devait conduire à Kniébis qu’un simple rideau d’arbres cachait, je le suppose, à mes regards.

XI

LE BARBET DU DOCTEUR FAUST OU LA MORT DE MÉPHISTO

Lorsqu’un homme a subi une foule de mécomptes, qu’il s’est vu contrarié par un mauvais sort acharné à le poursuivre, et que soudain il voit arriver la fin de ses ennuis, il se produit en lui une détente immense qui transforme son être, mais il lui reste comme une sorte de rancune contre la destinée, oh! une rancune de peu de durée, il est vrai, mais à laquelle il faut toutefois laisser le temps de se dissiper, sans quoi l’homme la dissipera lui-même en exerçant sa vengeance contre celui, celle ou ceux qu’il croira les auteurs de ses maux.

Dans les mésaventures successives qui avaient traversé mon odyssée depuis mon entrée en Allemagne, ne m’étais-je pas pris à invectiver un prétendu mauvais génie accroché à moi comme à sa proie? Dans les tourments de l’âme, on est si aisément disposé à personnifier le sort adverse, en se le représentant comme un ennemi personnel! Il semble qu’ainsi on puisse se mieux soulager en le prenant directement à partie comme on le ferait avec une créature vivante, ou en tirer, le cas échéant, plus sûrement vengeance.

Tel était donc mon état d’esprit au moment où, arrivant à la crête de la montagne, je compris que mes démêlés avec la Forêt allaient finir; et, quand je commençai à descendre, j’achevais mentalement de lancer à mon ennemi inconnu mes dernières invectives.