A vol de vélo

Part 6

Chapter 63,796 wordsPublic domain

Suberbie avait fait préparer les machines. On se disposa à partir. Nous étions au nombre de six. Châtel et Patin, nos deux entraîneurs, Blanquies, Willaume et moi et enfin Chalupa, le jeune tchèque, qui, on l’a vu, avait été fidèle au rendez-vous et qui était arrivé au déjeuner, prêt à se mettre en route avec nous.

A six heures précises, le signal du départ était donné. Notre étape devait être de deux cent cinquante-deux kilomètres. Suberbie allait naturellement prendre le train et nous comptions le voir à mi-chemin de notre étape, c’est-à-dire vers Herremberg, ou au plus loin à Stuttgard, que nous espérions traverser vers cinq ou six heures du soir.

Hélas, hélas! nous avions compté sans les défilés de la Forêt-Noire que je m’étais fait une joie de traverser, mais qui allait être la cause de nos principales mésaventures. Ce n’est que le lendemain soir, après une foule d’incidents, que je retrouvai Suberbie à Ulm, ainsi que mes principaux compagnons de route.

Peu de monde dans Strasbourg à six heures du matin. La traversée fut courte.

Nous venions de quitter la ville et déjà on arrivait à la porte des fortifications, quand une sentinelle nous inonda de son baragouin allemand. Je n’y compris rien du tout, comme de juste, mais nous avions d’excellents interprètes. Châtel, l’Alsacien, me dit qu’il fallait descendre de machine durant la traversée de la zone militaire. On s’exécuta. La zone franchie, ce ne fut pas long, on se remit en selle.

Etant arrivés la veille à onze heures du soir à Strasbourg, nous n’avions pas encore vu de troupes allemandes. A peine remontés sur nos machines, j’aperçus, à deux cents mètres devant moi, un escadron prussien. Il fut rejoint en quelques instants.

Il s’avançait dans le même sens que nous, dans la direction du magnifique pont de Kehl, sur le Rhin.

Comme l’escadron allait au grand trot, on le suivit durant quelques minutes; mais bientôt la poussière soulevée par les chevaux nous gêna beaucoup, et bien que l’espace resté libre sur la route fût fort restreint, je priai Châtel, l’homme de tête, de forcer l’allure et de doubler l’escadron, ce qui fut exécuté aussitôt.

On longea donc le flanc de la troupe. En passant ainsi tout près de cette cavalerie allemande, malgré moi je la considérai longuement, en proie à des sentiments que tous mes compatriotes comprendront. Je ne pouvais détacher mes regards de ces soldats que jeune témoin des sanglants désastres de la dernière guerre, j’avais si souvent revus en des songes affreux.

C’étaient de solides gaillards qui nous regardèrent d’ailleurs sans surprise, mais plutôt avec un air de profonde pitié.

Peu à peu les premières pensées qui m’avaient assailli, s’effacèrent, et, en moi, le cycliste reparut.

Je fis un rapprochement entre cette lourde cavalerie et la nôtre, entre ces énormes chevaux et nos rapides et frêles bicyclettes.

«C’est égal, pensai-je, le cyclisme est peut-être la cavalerie de l’avenir, mais nous n’y sommes pas encore. Je vois mal ces gaillards balourds avec leurs armes pesantes sur les fines gazelles d’acier. Non! non, nous n’y sommes pas encore.»

Nous arrivions en tête de l’escadron. Je contemplai un instant, l’officier qui le commandait.

Il était formidable!

En nous apercevant il tourna légèrement la tête de notre côté. Oh! avait-il l’air, celui-là, de nous prendre en pitié!

Je me répétai aussitôt ma réflexion: «En voilà un, par tous les saints du ciel, que je vois mal sur une bicyclette. Ouf! quel homme! mais il l’écrabouillerait.»

Maintenant l’escadron était derrière nous. Le bruit sourd produit par le trot des chevaux s’effaçait peu à peu. Je continuai à ruminer cette même pensée: «Oui, certainement, il l’écrabouillerait...» quand, brusquement, comme je redressais la tête, un spectacle inouï, et à coup sûr inattendu, s’offrit à mes regards stupéfiés:

C’était, à trente mètres devant moi, épanoui en sa large carrure, l’air rayonnant et jovial, un énorme officier prussien à bicyclette.

A cette apparition, la rate de Blanquies se dilata avec la même virulence que celle des Athéniens quand ils virent le chien d’Alcibiade ayant la queue coupée.

--Oh! oh! oh! non, s’écria-t-il, c’est trop fort! Non, mais voyez-vous cet homme-là se promenant sur les boulevards, à Paris! Oh! oh! oh! mes côtes! mes côtes! j’en suis malade. Non! non! arrêtez-vous. Ils en feraient une tête les badauds! Non, mais, a, é, ou, u? comme dirait l’autre.

Et Blanquies se frappait la cuisse droite à coups redoublés, comme si ce geste devait calmer son fou rire impossible à contenir.

Notre désopilant compagnon riait encore, quand nous arrivons au magnifique pont de Kehl. Ici Châtel et Patin nous font une déclaration désagréable.

Patin nous annonce qu’il nous quitte parce qu’il est obligé de retourner à Metz où ses affaires l’appellent. Châtel nous abandonne également, car il ne se sent pas très bien disposé. Il va, lui, rejoindre Suberbie avec qui il voyagera, pour nous retrouver plus loin et nous entraîner, au besoin.

On se serre la main, puis la troupe réduite aux quatre compagnons, on se sent envie d’écrire: aux quatre mousquetaires, traverse le pont de Kehl, sur le Rhin; nous voici sur la véritable et antique terre allemande: nous sommes dans le grand-duché de Bade.

La route est déjà détestable. Ce sont de petits cailloux pointus sur lesquels on trépide d’une manière exaspérante. Déjà je ressens à la jambe droite une douleur qui ne devait plus me quitter et devait arriver à certains moments à un état aigu. A un croisement de routes, grand embarras. Un paysan est là. Chalupa, l’interprète, dont l’utilité se fait déjà sentir, demande notre chemin. Le paysan nous l’indique.

J’ai déjà appris comment on dit en allemand: mauvais chemin et je ne me fais pas faute de servir le mot au brave homme, qui trouve, lui, le chemin très ordinaire. Parbleu! il ne connaissait pas nos routes de France, lui.

Devant nous, à l’horizon, la montagne se déroule.

Nous arrivons sans encombre dans un coquet village; c’est Oberkirch; la machine de Chalupa s’est légèrement détraquée, et, comme la faim nous talonne déjà,--oh! elle talonne vite quand on marche à bicyclette,--nous faisons halte et, pour la première fois, nous pénétrons dans une auberge allemande.

Elle est d’une propreté admirable. L’air solennel et doctoral du patron excite le rire de Blanquies. Comme personne ne comprend le français dans l’établissement, il en profite pour se «payer la tête» des gens qui sont là et qui n’ont, à vrai dire, rien d’extraordinaire. Seul, le patron a une tournure singulière; un véritable docteur en Sorbonne, je l’ai dit.

Après quelques instants, un des clients que notre apparition a semblé intriguer au plus haut degré, après beaucoup d’hésitation a fini par s’approcher de nous. Il ne parle pas un mot de français, aussi il gesticule beaucoup; enfin il nous montre un journal sur lequel je m’empresse de jeter les yeux. Quoique ne comprenant pas moi-même un mot d’allemand, je devine ce dont il est question; le journal annonce tout simplement notre voyage à bicyclette de Paris à Vienne, et cet excellent homme, qui a lu cette nouvelle, se demande si nous sommes les voyageurs.

--Ya, ya, dis-je, en désignant la troupe; ce qui rend le client tout heureux. D’ailleurs Chalupa est là pour achever de satisfaire sa curiosité. Nous sommes prêts. En route.

Au village suivant, nous croisons une procession. Il n’en fallait pas moins pour mettre en joie Blanquies. Voici que son rire guttural se donne à nouveau carrière.

--Oh! oh! oh! Croyez-vous que ces malheureux en ont une couche sur leur cervelle. Mais regardez-les donc, les uns derrière les autres; où vont-ils comme ça, ces pauvres gens? C’est une maladie du cerveau.

Et le gavroche, déchaîné, dévisage chacune des personnes qui passent devant lui, en me faisant remarquer jusqu’à leurs moindres défauts physiques, ce qui a le don d’augmenter l’hilarité gouailleuse du Montmartrois, dont les hanches n’y tiennent plus.

Toutefois, comme ses réflexions sont naturellement faites dans une langue dont les braves campagnards ne sauraient comprendre un mot, ils peuvent croire que leur personne n’est nullement en jeu, et ils ne font pas la moindre attention à ce cycliste, dont le rire désordonné manque à un certain moment de le faire tomber dans le fossé, car nous avons dû naturellement nous ranger sur l’accotement pour laisser passer la procession.

Pour ma part, je dois le dire, je ne goûte que fort peu, en cette circonstance, les réflexions de mon compagnon, et je lui dis:

--Mon brave, ces campagnards sont peut-être d’une intelligence fort ordinaire, mais je ne vois guère que le fait d’aller en procession constitue un acte moquable, et si je fais quelques comparaisons entre les diverses espèces animales et la nôtre, je constate que les premières n’ont jamais l’idée d’aller ainsi, pour se rassembler ensuite dans un temple afin d’y prier un être supérieur. Si la faculté rudimentaire dont jouissent les animaux est de même nature que l’intelligence de l’homme, ce que je conteste absolument, il est une particularité que les animaux ne partagent pas avec l’espèce humaine: c’est celle de «l’idée religieuse». Et si un jour, mon brave ami, il vous était donné de voir des animaux rassemblés dans une enceinte et placés dans une attitude indiquant chez eux qu’ils rendent hommage à la divinité, vous feriez la réflexion diamétralement inverse de celle que vous avez émise tout à l’heure: vous manifesteriez votre stupéfaction de l’intelligence inouïe de ces animaux qui, comme les hommes, ont «l’idée du Créateur».

Cette dissertation n’a pas le don de convaincre le Montmartrois, qui se saisit de l’idée des animaux réunis et chantant les louanges de Dieu pour rire de plus en plus fort. Mais voici où le rire commence à me gagner à mon tour. Au moment où Blanquies, se livrant à une joie folle à l’idée des chiens réunis pour chanter des cantiques, commençait à gesticuler, patatras! il s’étale dans le fossé, les quatre fers en l’air. La procession était passée, heureusement pour lui.

La chute était d’ailleurs sans la moindre gravité. Rien, absolument rien, ni à l’homme, ni à la machine.

Nous continuons notre voyage vers Oppenau. La route est un peu moins mauvaise.

Il est près de neuf heures du matin. Nous sommes à environ cinq cents mètres d’Oppenau, lorsque se produit un incident absolument insignifiant en apparence; et pourtant c’est cet incident qui va être la cause de la plus fâcheuse mésaventure, de ma séparation d’avec mes compagnons de route et de ma perte pendant plus de six heures dans la Montagne-Noire à laquelle nous touchions. Si le lecteur veut savoir par quelle suite de circonstances inouïes j’ai pu me trouver séparé du groupe avec lequel je marchais, et comment j’ai pu le perdre, il l’apprendra au chapitre suivant.

IX

ÉGARÉ DANS LA FORÊT-NOIRE

Le caractère d’une froideur britannique de mon excellent compagnon Willaume ne s’était guère démenti, on l’a vu. Son obéissance était aveugle et muette. Qualité fort heureuse et qui était faite pour épargner bien des ennuis au cours d’un pareil voyage.

Et la meilleure preuve de la vérité de cette observation, c’est que Willaume, le pauvre Willaume, étant pour une fois sorti de son caractère, a été la cause première, mais bien innocente au fond, de l’incident qui allait nous séparer.

Cette séparation a paru si étrange, si singulière, si stupéfiante même à tous ceux qui, par les journaux, se tenaient au courant de notre voyage, elle a donné lieu à tant de commentaires, que je prie mon lecteur d’en suivre les détails, d’ailleurs très brefs, avec une scrupuleuse attention. On verra ainsi avec quelle simplicité peuvent se produire les événements les plus invraisemblables en apparence.

Nous voici donc en marche, Chalupa, Blanquies, Willaume et moi, vers la ville d’Oppenau, située au pied du mont de la Forêt-Noire.

A cinq cents mètres environ avant l’entrée en ville, je dis à mes compagnons: «Nous allons descendre à Oppenau afin de faire signer nos livrets.» Pour la première fois, Willaume, qui craint une trop grande perte de temps, glisse une observation fort naturelle, en somme: «Pourquoi faire signer nos livrets? dit-il; c’est inutile. Nous allons nous trouver en retard. Il vaudrait mieux ne pas s’arrêter.» Observation fort naturelle, dis-je, ou du moins qu’il lui était à coup sûr permis d’émettre; mais elle a cependant le don de me piquer un peu et je réponds vivement à mon compagnon: «Eh bien, puisque vous ne voulez pas perdre de temps, c’est bien; voici mon livret, partez en avant avec Chalupa, faites signer les livrets, et nous nous retrouverons dans Oppenau, que nous traverserons, Blanquies et moi, sans nous arrêter.» Willaume et Chalupa partent donc en avant, pendant que nous continuons tranquillement notre marche. Après quatre cents mètres environ, soudain nous apercevons, appuyées contre une maison isolée, un peu avant l’entrée dans Oppenau, les machines de nos deux amis: «Tiens, s’écrie Blanquies, ils sont allés là faire signer les livrets. Continuez votre chemin, je vais bien vite les prévenir que nous passons.» Et tandis que je pousse vers la ville, Blanquies descend et disparaît à son tour dans la maison isolée.

Ici, pour la clarté du récit, je dois ouvrir une parenthèse.

La ville d’Oppenau est, comme je l’ai dit, située au pied de la montagne. A cet endroit, la route venant de Strasbourg se divise en trois tronçons qui, tous trois, pour notre malheur, conduisent au même point, à Kniébis, en pleine Forêt-Noire. Cette ville de Kniébis est celle que mon itinéraire nous indiquait à la suite de celle d’Oppenau; car j’avais, avant de partir, dressé une liste des localités de quelque importance par où nous devions passer, système fort commode et dont je me suis toujours assez bien trouvé. J’avais déjà, naturellement, renseigné mes compagnons sur la ville où nous devions diriger notre marche, car j’étais le seul au courant de l’itinéraire, en ma qualité de chef de l’expédition.

Tous les quatre nous savions donc que, après Oppenau, nous avions à marcher sur Kniébis. Mais ce que nous ignorions totalement, hélas! c’est précisément que trois routes, au lieu d’une, pouvaient nous y conduire. Or, voici la situation de ces trois routes. La première, à droite, se détache de la route principale, avant l’entrée dans la ville d’Oppenau. C’est la plus longue et la meilleure; c’est, en réalité, celle que nous eussions dû prendre tous les quatre; les deux autres se trouvent à la sortie d’Oppenau, formant une fourche à angle aigu. De ces deux dernières, celle de droite est moins longue que la première, mais elle est plus mauvaise, c’est celle que prirent mes compagnons; enfin, la troisième, celle de gauche, qui est la plus courte, mais qui devient un vrai sentier à travers la forêt, est celle où je m’engageai, et voici comment le fait arriva.

Tandis que Blanquies était descendu pour prévenir Willaume et Chalupa de notre passage, je m’avançais avec une très grande lenteur à travers Oppenau, n’ayant pas aperçu la première route à droite, la vraie, que mes compagnons ne virent pas non plus, du reste. Je continuai ainsi mon chemin jusqu’à la sortie de la ville, où se trouve le croisement des deux nouvelles routes. En présence de ce croisement, je restai une minute hésitant, puis, comme je constatai que le fil du télégraphe suit la route de gauche, je me décidai et m’embarquai sur cette route; décision fâcheuse, car, s’il est imprudent de rester séparé de ses compagnons dans les voyages à bicyclette, l’imprudence devient une faute grave quand elle se produit à une bifurcation.

J’avais à peine fait cent mètres sur ma route qui, déjà, montait en pente raide, quand un scrupule me prit. J’interrogeai un paysan, tant bien que mal, moitié par gestes, moitié baragouinant deux mots d’allemand. Toute ma singerie voulait dire: «Suis-je bien sur la route de Kniébis?» Le paysan répondit nettement: «Ya, mein herr.»

Fatalité! car c’était exactement la même réponse qu’on allait faire à mes compagnons, sur l’autre route, celle de droite, et qui allait les pousser plus avant.

Il est certain qu’ici, ne voyant pas venir la troupe, j’aurais dû retourner en arrière. Mais pour quoi faire? pensai-je, puisque je suis sur la route de Kniébis. Tous les trois savent que nous allons sur cette ville, ils sont forcés d’arriver. Raisonnement tout simple pour moi, dans la conviction où j’étais que ma route était la seule conduisant à Kniébis.

Plusieurs fois, je me retourne. Personne. C’est vraiment un peu fort, je ne puis comprendre ce qui les retient.

Maintenant, c’est fini. La route, montant toujours, je ne veux pas perdre le bénéfice de ma peine, et je poursuis mon chemin.

Le spectacle est d’ailleurs magnifique. La forêt se déroule déjà à mes regards. Pourtant ma vive préoccupation m’empêche encore de jouir de la vue. J’interroge de nouveau un passant, toujours de la même manière. La réponse est affirmative. Je suis sur la bonne route. Je grimpe à coups de pédales lents et mesurés. Et je finis par me dire: Après tout, qu’est-ce que je risque? Du moment que nous nous rendons tous à Kniébis, nous sommes bien obligés de nous y retrouver. Ce sera le rendez-vous général. Il était dix heures trente environ. Temps magnifique toujours, mais orageux. Le ciel était d’un bleu foncé avec quelques gros cumulus cotonneux.

Je vais de l’avant sans me retourner davantage. Mon parti est pris. Je retrouverai mes amis à Kniébis.

De plus en plus je m’absorbe dans la contemplation du spectacle offert par la forêt, qui se développe en un gigantesque amphithéâtre. Bien nommée, cette forêt célèbre. Les hauts sapins, en un massif épais, paraissent d’un noir d’encre. Dans la vallée, au-dessous de moi, on entend, imperceptible, le bruit d’un cours d’eau qui roule dans la rocaille; quelques maisons isolées apparaissent çà et là, au milieu de terrains découverts; mais à mesure que j’avance, en gravissant la montagne, les massifs d’arbres vont s’épaississant. Le sol est superbe, heureusement. Les routes, on m’en avait prévenu, sont, paraît-il, magnifiques durant toute l’étendue de la Forêt-Noire. Suivant l’impression généralement ressentie dans les pays de montagne, plus je vais de l’avant plus les sommets se découvrant dans le lointain semblent s’élever. Maintenant le spectacle de cette forêt grandiose dont j’aperçois, des hauteurs où je me trouve, une formidable étendue, me plonge dans le ravissement.

Etait-ce donc, me dis-je, ce tableau merveilleux qui m’attirait, par un instinct secret, par une suggestion du beau, car si je ne suis pas sur le bon chemin et le rétrécissement de la route commence à me le faire croire, sans doute je n’eusse pas contemplé ce paysage des «Mille et une nuits».

Alors continuant mes réflexions, j’évoquai les souvenirs de mes lectures d’autrefois, lectures de romans dont les héros fabuleux accomplissaient leurs exploits dans ces monts fameux de la Forêt-Noire. C’est ici, me dis-je, en fixant mes regards ardents sur cette forêt titanique, le théâtre de ces héroïques légendes dont la littérature de l’Allemagne est remplie. Je le vois, je le contemple, je le touche. Et en quelles circonstances?

Où sont mes compagnons, pensai-je tout-à-coup, que doivent-ils dire? Quelle doit être leur inquiétude?

Tout est désert. Je continue ma marche en avant. La forêt, ai-je dit, se présentait à ma vue en gigantesque amphithéâtre; je m’avançais en suivant le flanc de l’une des chaînes vers le fond du demi-cercle ainsi formé par ce vaste massif montagneux. La route s’étant fort aplanie, il était évident que j’allais me heurter à ce fond noir qui se dressait d’une vertigineuse hauteur. Comment franchir cette muraille, pensai-je. Quelle côte, juste ciel! doit-il y avoir là. Si c’est ici la route royale de Paris à Vienne, je veux bien que tous les crabes de l’Atlantique me déchirent l’épiderme pendant plusieurs tours de cadran. Je m’enfonce de plus en plus dans cette forêt infernale, et je n’aperçois devant moi que de vertigineux sommets.

Mais je ne désespère pas. J’avance toujours: «Enfin, on m’a dit pourtant que j’étais sur la route de Kniébis. J’y parviendrai bien puisqu’on m’a fait comprendre que je n’avais qu’à continuer.»

Le chemin était vraiment magnifique comme sol; il était de la largeur d’un de nos chemins vicinaux. Je le suivais donc allègrement, me disant: tant que je puis rouler avec facilité, rien de perdu. Et je roulais avec une aisance d’autant plus grande que cette route était devenue à peu près plane et par endroits était en pente descendante. Elle se dirigeait vers la muraille sombre, comme une voie ferrée vers un tunnel.

Soudain, comme j’arrivais au pied de la chaîne en fer à cheval, un spectacle inattendu se présenta. La route s’arrêtait net. Et à sa place s’étalait, bien en rapport avec ce pays de légendes antiques, un chantier de rochers où, vrais fils des vieux Teutons, des ouvriers à taille d’hercule, travaillaient.

Je contemplai, stupéfait, l’aspect de ces lieux. A mon flanc gauche, se dressait la montagne; devant moi, le chantier de rochers et par delà le chantier un torrent qui se canalisait en un ruisseau assez large mais peu profond, qui coulait à ma droite. Au-dessus du torrent, un pont de bois. C’était ce pont misérable qui évidemment formait la suite de la route. Oh! ce pont formant la route de Paris-Vienne! Enfin, tout à fait à main droite, de l’autre côté du ruisseau, mais sans que le moindre pont en permît les approches, un chemin commençait, se dirigeant vers l’autre chaîne de montagnes. Le chemin que j’avais suivi se divisait donc en deux parties: la première devant moi continuait à travers les rochers par le petit pont de bois situé au-dessus du torrent; la seconde se trouvait de l’autre côté du ruisseau, à main droite, et allait se perdre dans la forêt.

En présence d’un pareil tableau: Impossible, me dis-je, oui, impossible que ma route soit celle de droite, puisque j’en suis séparé par un ruisseau torrentueux. Sans doute je pourrais, de rocher en rocher, arriver à franchir cette passe dangereuse, mais je ne suppose pas que le commun des mortels consente en général à se soumettre à cette émouvante acrobatie. Mon chemin véritable est en face, évidemment.

Notez que toutes ces réflexions furent faites en un clin d’œil, et que quelques secondes s’étaient à peine écoulées, lorsque, ces idées ayant roulé dans ma cervelle j’interrogeai l’un des ouvriers qui travaillaient au milieu des rochers. Ce ne fut pas une question, ce fut, comme à l’ordinaire, un glapissement germanico-chinois qui signifiait: Suis-je bien sur le chemin de Kniébis? Les travailleurs de la forêt me regardaient tous d’un air beaucoup plus surpris par mon langage étrange que par ma tenue de cycliste. La bicyclette, ils avaient déjà vu ça, c’était certain, mais à mon langage bizarre, oh! non, ils ne comprenaient rien. Ils continuaient à me considérer comme un enfant contemple un animal sorti brusquement de sa cachette et qu’il ne connaît pas encore. Ils semblaient dire: Enfin, que diable nous baragouinez-vous là?

Tout à coup l’un de ces hommes à l’aspect rude mais bon enfant, entendant le mot Kniébis, Kniébis, répété à plusieurs reprises et accompagné d’un geste significatif, finit par comprendre et répondit: Ya, ya, me désignant d’un geste, lui aussi, le petit pont de bois situé au-dessus du torrent.

Alors, je n’hésitai pas une seconde. Je m’emparai de ma machine et, marchant de rocher en rocher, je franchis le chantier pour aboutir à la passerelle étroite d’où l’on pouvait voir les eaux mousseuses de la cataracte se précipiter par le ruisseau dans la vallée.