Part 7
Pour aller d’Oran sur Alger par Duperré, nous avions dû, on l’a vu, franchir le Petit Atlas; d’Alger, nous allions rentrer dans l’intérieur des terres, et, à partir de Menerville, située à une cinquantaine de kilomètres de la capitale algérienne, perpétuellement errer dans les montagnes.
Au sujet de Tunis, parfaitement décidés à pousser l’aventure jusque-là, nous n’avions aucun renseignement précis sur la route à suivre.
Les uns disaient: Vous passerez par Bône et La Calle, au Nord de la Tunisie; les autres, par Soukarras, en suivant la voie ferrée. La majorité disait: Vous ne passerez pas.
Ces avis peu précis ne m’inquiétaient guère, car je me disais: «Nous sommes fort éloignés ici de la frontière tunisienne et l’ignorance des cyclistes s’explique; mais il est certain qu’au fur et à mesure que nous avancerons, on sera plus apte à nous donner des renseignements détaillés.» Me doutais-je, hélas! de ce qui devait nous arriver!
Notre matinée à Alger ne fut pas inoccupée. Je la passai, pour ma part, dans cet ineffable bien-être que seule la pratique de la bicyclette m’a fait connaître et qu’un jour ou l’autre tout le monde goûtera; une longue nuit de repos m’avait rendu mes forces, mais en laissant dans l’organisme entier une sorte d’engourdissement vague, d’agréable accablement qui fait apparaître les objets extérieurs comme à un convalescent, heureux de tout, heureux seulement de voir, heureux de vivre.
On eut, après un lever tardif, le temps d’aller prendre un bain de mer à Mustapha. Puis on visita le Jardin d’Essai, où sont réunies toutes les richesses végétales de l’Orient. L’allée des bananiers et l’allée des bambous nous révélaient toute la magnificence gracieuse de ces arbres auxquels se rattache tant de claire et joyeuse poésie, et que les campagnes de l’Algérie traversées par nous jusqu’alors ne nous avaient pas montrés.
De la verdure, de la verdure, partout, pénétrée de lumière, d’une lumière vive, intense; au ciel, du bleu, toujours du bleu. Sur les montagnes seulement, là-bas, vers l’Est, vers ces régions où nous allions nous enfuir, quelques nuées de soie rose, frangées d’or.
En présence de tant de splendeurs, on décida de fixer ici le départ. On irait déjeuner à Alger, chez M. Mallebay, qui nous avait servi de guide, et fort aimablement voulut nous garder jusqu’au départ: on ferait prévenir bien vite tous les amis de se trouver au rendez-vous général, près du Jardin d’Essai.
C’est ce qui fut exécuté. A trois heures environ, le plus magnifique escadron de cyclistes se trouvait à l’endroit désigné. Parmi eux, les tandémistes, nos aimables compagnons de la veille, qui devaient nous quitter à Maison-Carrée pour rentrer à Blidah, et trois triplettistes, M. Mayeur, le directeur de la _Photo-Revue_, qui nous avait si bien accueillis à notre débarquement, madame Mayeur et un champion algérien, bien connu dans la colonie sportive, M. Perrin.
M. Mayeur, un jeune homme, petit, d’aspect malingre, les traits accentués, des poils de barbe clairsemés; les yeux très vifs et intelligents, et la physionomie sympathique; un son de voix très peu prononcé, presque éteint, et qui donnait un cachet de distinction à M. Mayeur, dont l’humeur bonne ou mauvaise ne modifiait en rien une physionomie toujours immobile mais toujours avenante.
Madame Mayeur, une fort jolie personne au visage d’une coupe régulière, favorisé par une ampleur de chevelure que lui eût enviée plus d’une Parisienne. Une gaieté constante et une énergie peu commune, comme on le verra sous peu.
Quant à Perrin, le type du champion; un tout jeune homme, lui, la tête ronde, des épaules larges, un torse formidable; et comme tout vrai champion, un bon enfant.
Par un soleil radieux, l’escadron se mobilisa et on se mit en route. On devait finir l’étape à Ménerville, à cinquante kilomètres. Naturellement la troupe gaillarde alla très vite. Madame Mayeur et M. Mayeur, qui, au départ, avaient pris des bicyclettes, restèrent légèrement en arrière. Et c’est même alors seulement que M. Mayeur demanda à ce que sa femme prît place sur la triplette, craignant pour elle un train trop rapide. Lui-même céda sa bicyclette au troisième coéquipier pour ne pas quitter madame Mayeur, et à partir de ce moment l’équipe des trois triplettistes, dont j’ai donné l’esquisse, fut constituée.
On roula dans un nuage de poussière. On s’arrêta à Rouïba, très jolie «station cycliste» des environs d’Alger, pour y étancher sa soif.
Bonne humeur, entrain, gaieté franche et débordante, certes, rien ne pouvait manquer en pareille circonstance. Les Arabes, grands et petits, étaient venus s’abattre, comme toujours, autour de nous, et apportaient à l’ensemble la gaieté des couleurs. Les femmes arabes? Jamais. Rares et voilées, un masque toujours leur coupant la figure, écrasant le nez, laissant voir seulement les yeux et le front.
On repartit, on roula dans des tourbillons poussiéreux et que soulevaient les premiers de la troupe. La campagne était plane et verte, embellie de jardins aux teintes foncées; là-bas, au loin, et déjà sur presque tout l’horizon, devant nous et sur notre droite, couraient les montagnes au-dessus desquelles se dressait l’un des plus hauts pics de l’Atlas, le Djurdjura.
Le hasard des circonstances devait nous faire prendre gîte au pied de ce Djurdjura, jadis célèbre repaire de lions au temps de la conquête.
On arriva à l’Alma à la tombée de la nuit. C’est ici que l’on devait se séparer.
Les adieux s’exécutaient quand, après avoir parcouru quelques instants ce village algérien pour en admirer toute la gentillesse et la gaieté orientales, assez ennuyé d’avoir à recommencer seul avec Van Marke une pérégrination nocturne, je m’avançai vers le groupe de cyclistes en train de vider ensemble le verre traditionnel et obligatoire. Soudain, l’un d’entre eux, se levant, me dit: «Voulez-vous attendre quelques instants, M. Mayeur vous accompagne à triplette jusqu’à Constantine!»
Je n’en pouvais croire mes oreilles. Comment, M. Mayeur, et madame Mayeur? Nous accompagner pendant plus de cinq cents kilomètres, à travers les montagnes, et cela avec une triplette? C’était une fortune inespérée.
En effet, pénétrant dans l’intérieur de la guinguette algérienne, je les vis tous deux, ainsi que Perrin, le champion, envoyant des dépêches, écrivant des lettres, qui allaient être portées par l’un des cyclistes rentrant à Alger. Les trois triplettistes partaient, c’était entendu. Ils avaient décidé cela brusquement, par une soudaine fantaisie; mais naturellement ils partaient, sans rien que ce qu’ils avaient sur le dos. Il fallait bien qu’ils fissent envoyer des impedimenta quelque part.
Les deux troupes alors se séparèrent, les uns rentrant dans la capitale algérienne, les autres: les trois triplettistes, Van Marke et votre serviteur, roulant vers l’Est, sur Ménerville.
Il faisait nuit, et les côtes commençaient. Mais on marcha vite dans la nuit que les clartés sidérales rendaient transparente.
La brise était plutôt favorable. Après une longue côte que la triplette monta gaillardement, et après avoir passé comme une trombe le village de Belle-Fontaine, on arriva à Ménerville au milieu d’un effroyable charivari hurlé par une meute de chiens en furie.
On arrivait à sept heures et demie, juste pour le dîner. On y fit honneur, on peut le croire. Tout était à souhait, même la glace, car la moyenne de la température restait extrêmement élevée. Soirée parfaite et joyeuse s’il en fut, où madame Mayeur, dans le décor de verdure formant véranda sur le devant de l’auberge, chanta une chanson parisienne, ce qui fit se renouveler l’horrible charivari des chiens de Ménerville et me força, pour faire taire cette meute, à tirer des coups de revolver, au profond ahurissement de quelques naturels du pays, troublés par ces détonations imprévues.
Puis on se retira chacun chez soi. Cette fois le jeune Belge devait introduire une variante dans sa froide, solennelle, lugubre et monotone imprécation.
Il dit le lendemain, au réveil: «Oh! ces punaises!»
XIII
LES GORGES DE PALESTRO--LES SINGES
A Affreville, nous avions fait un coude brusque vers le Nord, on l’a vu, afin de passer le Petit Atlas et nous trouver dans la région d’Alger; à Ménerville nous allions faire le coude inverse: tourner brusquement vers le Sud et rentrer dans les régions montagneuses de l’intérieur. Toutefois, tout en gravissant, à partir de ce moment, d’interminables pentes, nous allions franchir la première chaîne de montagnes par une ouverture que sa splendeur a rendue célèbre en Algérie sous le nom de «Gorges de Palestro.»
Quand on était arrivé sur le sol africain, on avait demandé quelques renseignements, outre ceux déjà énoncés, sur les animaux particuliers au pays que le hasard des aventures pouvait nous faire rencontrer.
--Il n’y en a plus guère, nous avait-on répondu, sauf les chameaux, naturellement; vous trouverez même des caravanes nombreuses dans les Hauts-Plateaux. Dans les forêts, vous pourrez rencontrer des chacals et des hyènes; ce sont les animaux sauvages qui subsistent en plus grand nombre.
Des panthères, il y en a encore quelques-unes, mais elles deviennent d’une telle rareté que c’est à peine si chaque année on signale une panthère tuée ou prise sur toute la surface du territoire algérien. Enfin, quand vous passerez dans les merveilleuses gorges de Palestro, vous pourrez peut-être, si le hasard vous favorise, apercevoir des singes; c’est l’unique région où on en a quelquefois signalé.
J’annoncerai tout de suite que de tous ces animaux-là nous n’eûmes l’avantage de voir qu’un misérable chacal; je dis misérable, parce que, ridicule et confus, il disparut au premier coup d’œil lancé par nous sur sa chétive personne. Ce fut après Constantine, dans le Djebel-Doumief. Puis des chameaux, inutile de le dire, et par troupes encombrantes; mais ce sont des animaux domestiques et leur rencontre n’avait rien de plus fortuit ni de plus extraordinaire que celle des troupeaux de moutons ou de bœufs.
Quant aux singes, on n’en devait point rencontrer dans les gorges de Palestro, mais un hasard providentiel nous fit pourtant apercevoir quelque chose d’approchant.
Il était sept heures du matin quand la triplette suivie par nous se mit en marche.
On commença à grimper. Le sol de la route était des plus médiocres. Des rocailles nombreuses. Les vastes horizons du Chéliff n’existaient plus. Sur notre gauche, des montagnes; à droite, d’autres montagnes; en face, encore des montagnes, plus hautes; le Djurdjura, très loin de nous pourtant, se découpait, sombre géant, sur le ciel bleu clair. Des terrains dénudés, par exemple, aux teintes grises, semées parfois de taches sombres, amas de brousses épaisses et vivaces.
Bientôt les montagnes se rapprochèrent; la route montait et descendait en lacets, d’une manière constante, lacets tellement courts, avec un sol si rocailleux que la triplette dut agir avec une prudence extrême.
Un dernier tournant en serpentin, et, aussitôt, une côte raide commença. Cette fois les montagnes s’étaient rapprochées et nous enserraient.
Notre route maintenant se rétrécissait et suivait le flanc de la montagne à droite, tandis que sur notre gauche se creusait un ravin, avec, au fond, un torrent, bruissant dans les blocs de pierre.
Les deux flancs des monts s’escarpaient de plus en plus. Nous entrions dans la partie rocheuse. Notre route semblait à présent un sentier de chamois serpentant contre un mur à pic.
L’abîme se creusait, mais un garde-fou longeait le rebord du chemin, sur notre gauche. Les deux contreforts, très hauts, projetaient leur ombre sur cette gigantesque crevasse où s’entendait, résonnant dans les rochers, le torrent. De partout, l’eau maintenant tombait des rocs, quelques-uns en forme de voûte. C’était un bruit de grande pluie qui montait de l’abîme.
Il y avait là des blocs en saillie, corps monstrueux, surplombant le torrent; quelques-uns affectant des aspects bizarres, bustes de Titans, couchés, la tête en avant, en forme de béliers.
Le chemin montait dur. On roulait cependant. La triplette marchait en avant; ils allaient, les triplettistes, à coups de pédales mesurés. Au-dessus, au-dessous, un sombre escarpement dominé seulement par le son métallique des chutes d’eau.
On passa une voûte, pratiquée dans le rocher, d’où suintait l’humidité.
La triplette qui marchait, dis-je, en avant, soudain s’arrêta, et les trois triplettistes, qui longeaient le garde-fou, se laissèrent tomber sur lui, mais sans quitter la machine, comme si leur attention eût été attirée tout à coup par un spectacle inattendu.
En effet, M. Mayeur, qui se tenait sur le siège d’arrière, se retournant, nous fit un geste, comme pour nous dire: «Venez vite! Venez voir!»
On arriva. Un spectacle, absolument inouï nous attendait.
De l’autre côté de l’immense ravin, tout au fond, une voûte s’était formée dans le roc; des stalactites en très forte saillie la décoraient; le sol de cette vaste grotte était plat et au niveau du torrent.
A l’intérieur l’eau ruisselait de partout. Vers le milieu, près de l’ouverture énorme et béante, tournée vers nous, une chute d’eau, mais une chute tombant à pic sur le sol comme dans une salle d’hydrothérapie une pomme d’arrosoir.
Et, grimaçant sous cette voûte, des corps, ressemblant vaguement à des corps humains; ils étaient une vingtaine pour le moins; ils gesticulaient, tremblotaient, se tordaient, faisant mille petits sauts convulsifs dans cette excavation inondée, allant, courant, se poussant sous la chute d’eau.
Jamais régiment d’enfants rendus à la liberté après une longue détention, ne s’étaient livrés à une aussi délirante sarabande. C’était un va-et-vient continuel de chacun de ces étranges personnages. Ils ne se lassaient pas de se mouvoir, allant, venant, se poussant sous la douche naturelle. Vingt fois ils recommençaient la même opération. On eût dit que le feu dévorait leurs veines, tant ils semblaient affolés de joie dans cet enveloppement d’eau.
Nous restions là, nous, ahuris, médusés, à cette vue.
Et chacun de leurs gestes était accompagné d’un cri guttural prolongé, déchirant, sorte de cri de rage suraigu. Et cette danse simiesque ne cessait pas, et les cris redoublaient par instants.
Étaient-ce donc là les singes des gorges de Palestro?
Non! c’étaient des Arabes et des nègres. Les uns nus, les autres revêtus de vêtements en haillons. Il y avait des femmes aussi. Madame Mayeur et son mari, connaissant depuis longtemps les indigènes, nous l’affirmèrent. Elles s’élançaient sous la douche, toutes vêtues; puis, faites comme des éponges imbibées d’eau, elles se retiraient, mais pour recommencer ensuite cette refroidissante et fantastique opération.
Un air glacial courait dans ces gorges, et il nous suffit, à nous; la vue de ces êtres fabuleux se trémoussant sous ce ruissellement d’eau acheva de nous donner le frisson.
On finit par quitter la place, lentement gagnés par le froid, et les laissant hurler à l’aise et se débattre au fond de l’abîme, dans cet antre des temps mythologiques.
On continua la montée. Bientôt la route s’adoucit, tandis que la gorge s’élargissait et qu’autour de nous les campagnes réapparaissaient. L’abîme, à notre gauche, avait fait place à un val profond.
La triplette, suivie de Van Marke, marchait fort en avant de moi, à une centaine de mètres environ. Admirant le majestueux coup d’œil offert par les massifs montagneux qui nous environnaient, je ne prêtais nulle attention, soit aux faits et gestes de mes compagnons, soit à leur position avancée, quand un nouveau spectacle vint distraire mon attention et fixer mes regards: c’était sur le rebord du chemin, accroupi, contre l’accotement, les mains soutenant la tête, un Arabe. Il semblait être tombé là, épuisé ou de faim ou de fatigue, et dans l’impossibilité de faire un mouvement.
Je jetai bien vite les yeux vers mes compagnons, et je vis la triplette arrêtée ainsi que Van Marke, tandis qu’un mulet sans cavalier caracolait autour d’eux.
La scène était facile à deviner: le mulet effrayé par la triplette avait, dans un bond, renversé son cavalier; mais qu’avait donc le malheureux Arabe? Était-il blessé? Quoi? Il ne bougeait pas plus qu’une momie égyptienne.
Pendant que, mettant pied à terre, je m’avançais vers ce malheureux, mes compagnons revenaient sur leurs pas, l’un d’eux conduisant le mulet par la bride. Je ne pus retenir une petite semonce fraternelle à mes excellents mais jeunes amis pour avoir continué leur route tandis qu’ils voyaient le cavalier renversé par sa monture. Ils dirent que la chute n’ayant pas été violente, ils supposaient que l’Arabe allait se relever et remonter sur sa bête.
--Il y remonte si peu, dis-je, que voyez, on le croirait mort.
Madame Mayeur, qui parlait arabe s’avança vers ce pauvre diable et ce dernier, non sans effort, expliqua que la chute ne l’avait nullement blessé, mais qu’il était très malade en ce moment et incapable de marcher. Il demandait qu’on voulût bien le hisser sur son mulet.
Dans ces conditions, tout allait bien. Il ne devait pas en être ainsi plus tard. La petite scène tourna même au plus haut comique, quand le champion Perrin se mit en devoir de saisir l’Arabe pour le hisser sur le mulet, tandis que nous tous, y compris madame Mayeur, le poussions afin de le mieux installer, et avec le moins de dommage possible pour sa personne.
--C’est égal, dis-je à mes joyeux triplettistes mis en gaieté par cette dernière partie de l’incident, vous jugez pourtant de ce qui serait arrivé si, disparaissant en voyant le mulet caracoler, on avait abandonné cet Arabe à son malheureux sort. Désormais, surveillez bien les rencontres de chevaux, mulets ou bourriquets montés par les Arabes afin d’éviter les accidents.
Je tenais d’autant plus à cette prescription que mes compagnons algériens, je m’en étais aperçu, avaient pour les Arabes cette aversion très marquée chez la plupart des Français de la colonie et que je crois avoir signalée déjà.
Après une longue descente, on arriva à Palestro, où l’apparition inopinée de la triplette escortée de deux bicyclettes causa une véritable émeute. Il était huit heures et demie du matin. Pas de lait, comme de juste. Il n’y en avait plus, à huit heures et demie. Si nous étions arrivés à sept heures, on aurait répondu: Pas encore là.
On y suppléa par du jaune d’œuf dans de la limonade, breuvage déjà expérimenté au cours de voyages précédents, dont la vue fit faire une violente grimace à la toujours joyeuse et énergique madame Mayeur, mais qu’elle parut absorber avec un plaisir souvent renouvelé depuis.
XIV
LE CHAMEAU DE MADAME MAYEUR
Il était neuf heures du matin environ quand on quitta Palestro. Ce village est situé à un nouveau tournant de la route qui abandonne la direction du Sud, pour aller vers le Sud-Est. Cette fois, plus de brise du Nord; c’est le vent du Sud-Sud-Ouest qui se levait, et sans nous heurter de front nous gênait, d’autant que, frappant la montagne très élevée sur notre gauche, il nous enveloppait en tous sens.
La marche fut extrêmement pénible ici. A tour de rôle avec Van Marke, nous utilisions la triplette pour nous aider à lutter contre le vent. M. Mayeur, en maillot blanc, était à l’arrière.
Un instant, apercevant de quelques mètres en arrière ce maillot de dos, je criai à M. Mayeur: «Tiens, tiens, je me serai trompé; je le croyais blanc, votre maillot, je remarque qu’il est pointillé noir et blanc.»
--Comment, répondit M. Mayeur, mais il est blanc, mon maillot, je vous l’assure.
--Il est blanc? Ceci est trop fort, par exemple.
Et, comme Van Marke près de moi écoutait cette conversation, il se mit à rire, tranquillement, posément, mais son rire, pas plus que ses exclamations, ne variait d’intensité.
--Ah çà! qu’est-ce qui te prend, toi, Albert, mon ami? Tu ris, là, comme une petite mécanique qu’on vient de remonter. Parle, explique-toi.
Mais le plus doux des Albert continua à émettre par saccades mesurées et ininterrompues un rire terne.
Alors, cependant, comme il vit que je m’approchais de M. Mayeur pour examiner de près son maillot et connaître la vérité, il me dit, en scandant les syllabes à la façon méridionale: «Mais ce sont des mouches; tu ne vois donc pas?»
En effet, sa main agitée sur le dos du triplettiste rendit au maillot sa blancheur.
--C’est égal, dis-je, elles sont trop. Mais elles vont nous dévorer, ces mouches!
Et le fait est que le supplice était incessant et augmentait le désagrément d’une marche de plus en plus pénible. Partout, autour de nous, des montagnes; sur le sol, des brousses. Notre but pour déjeuner était la ville de Bouïra, mais combien éloignée encore; puis la chaîne du Djurdjura à passer!
Quand on avait traversé le village de Thiers, après Palestro, nous nous sentions à l’aise; on avait continué sa route, disant: «On s’arrêtera à Bou-Haroun, marqué sur notre carte.» Mais on n’avait aperçu qu’un misérable gourbi et on était passé, d’un commun accord, sans même s’être consulté. Maintenant, plus de village; là-bas, à notre gauche, le pic sombre du Djurdjura; devant, une chaîne de montagnes, et partout le sol couvert de brousses ou de touffes semblables à des bouquets d’osiers.
Il était 11 heures; nous mourions tous de chaleur, de faim et de soif, à tel point que consultant la carte chacun à tour de rôle comme pour lui arracher un nom de village, on dit: «Pas moyen d’aller de l’avant; il faut revenir à cet endroit désigné sur la carte sous le nom de Bou-Haroun; impossible que ce soit ces quelques huttes misérables, aperçues à notre passage.»
Mais revenir en arrière, non jamais. On ne put s’y résoudre, et pourtant, franchir la montagne, dévoré par une soif et une faim de bête fauve, c’était dur!
Un Arabe passa. Madame Mayeur lui demanda s’il y avait un gourbi devant nous, vers Bouïra. Rien, pas une hutte en avant de la montagne.
Comment résoudre ce terrible problème sans retourner sur nos pas, et retourner pour ne rien trouver, peut-être!
On souffrait affreusement, surtout à l’idée qu’en raison de la chaîne du Djurdjura, on n’arriverait pas à Bouïra avant une heure de l’après-midi, Bouïra étant situé au pied de la montagne, du côté opposé au nôtre. Tous les cinq, nous étions là, assis, à l’abri du soleil, sous une de ces hautes touffes à tiges tremblotantes.
Soudain, madame Mayeur, qui de temps à autre faisait le guet sur la route, s’écria: «Une caravane!»
C’était la première. La troupe des chameaux, arrivant de Bou-Haroun sans doute, se dirigeait dans le même sens que nous, vers Bouïra.
Oui, mais auraient-ils, les Arabes, de quoi satisfaire notre faim et notre soif? On verrait bien. La vue de la caravane toujours nous rendit l’espoir.
Ils avançaient, les chameaux, avec quelle majestueuse lenteur! Leur vaste cou arrondi et tombant en avant, comme trop lourd, un mouvement rythmique de tout le corps, pareil au navire qui tangue. Tous chargés d’une foule de sacs, ustensiles de toute espèce, et quelques-uns de leurs maîtres. D’autres Arabes marchaient derrière le troupeau.
Mais, avec quelle désespérante lenteur ils avançaient; ils ne semblaient pas pressés d’aller manger ou boire, ces animaux.
Ils arrivèrent. A la vue de nos machines, posées sur le rebord du chemin, les chameaux ne s’arrêtèrent pas; ils tournèrent vers nous la tête, montrant leurs lèvres tombantes, dédaigneuses, puis faisant un léger, mais très léger écart, ils reprirent leur marche d’une solennelle, superbe et lente indifférence.
Madame Mayeur interrogea les Arabes sur ce qu’ils possédaient comme matières rafraîchissantes et nutritives. Ils avaient des figues, c’était tout.
Ils nous en donnèrent quelques-unes, très peu, quoique avec une amabilité parfaite; puis, comme nous leur tendions des sous en échange, ils firent d’abord mine de refuser, puis, acceptant l’argent, ils trouvèrent d’autres figues à nous donner. Ils en découvraient autant que nous en pouvions désirer.
On les remercia et la caravane continua sa route. On ne devait pas tarder à la revoir.