A travers les cactus

Part 6

Chapter 63,742 wordsPublic domain

On croisait des charrettes, chargées parfois: «Balek! Balek!» et on continuait la vertigineuse descente de quinze kilomètres.

On contournait la montagne et à chaque instant il était à croire qu’on allait s’arrêter. On dégringolait toujours! La campagne se dénudait. Partout des brousses, maintenant. Nous descendions, nous descendions.

Voici que tout à coup, sur la route, devant moi, erre en liberté un jeune cheval arabe. Je n’ai pas le temps de m’arrêter. D’ailleurs, avant que je sois arrivé sur lui, il a bondi de côté, fait volte-face et pris la fuite. Comme je marche à toute allure, l’animal s’élance aussi, au galop de course, et l’on dirait une poursuite échevelée d’un jeune cheval arabe par un cycliste. Lui, de temps à autre, regarde en arrière, puis, me voyant arriver, bond par bond, s’élance de nouveau en avant.

Quelle course infernale dans cette descente de l’Atlas! Il va, trotte, galope, bondit, la crinière au vent; il s’arrête, repart, et je roule toujours sans fatigue, dans une impression de délire, à la vue de ce fantastique animal, tandis que se développent les escarpements de la montagne.

Des troupeaux de bœufs, aussi rencontrés paissant sur les côtés de la route, épouvantés, s’écartent par sauts brusques; puis quelques-uns d’entre eux se retournent, comme pour voir quel être fantasmagorique vient troubler leur solitude. Lui, le cheval, bondit toujours devant moi, continuant sa course échevelée. Et on descendait, descendait; les bornes kilométriques semblaient passer avec une incroyable fréquence; les brousses tapissaient la montagne.

Soudain, la descente cessa et, comme il arrive si souvent en pareille circonstance, une côte apparut.

Van Marke, qui avait continué à dégringoler derrière moi, m’avait rejoint en un clin d’œil, tandis que le cheval, faisant un brusque saut de côté, s’éclipsait dans la montagne. La côte était faible, mais elle eut le temps de nous faire éprouver par réaction, à la suite de notre course vertigineuse, une chaleur atroce. Il était onze heures. Chaleur tellement intense que mon compagnon dut descendre de machine un instant, ne pouvant supporter la brûlure ressentie au visage.

Mais la descente recommençait bientôt. On repartit à toute allure, alors que maintenant la plaine commençait là-bas à se découvrir.

Tout à coup une odeur âcre et suffocante nous arriva, odeur de fumée qui nous prit à la gorge. Que se passait-il?

La pente s’adoucissait, et notre marche se ralentit d’autant plus que de ce côté de la montagne, et surtout avant l’heure de midi, le vent soufflait très fort du Nord, le vent de la mer. Il nous envoyait de face cette fumée affreuse, aggravant le désagrément de la chaleur.

La cause de cette invasion fumeuse, nous allions, sans tarder, la connaître.

Un de nos amis oranais nous avait avertis, au cours d’une petite conférence sur les mœurs et habitudes des Arabes: «Dans le but de trouver des pâturages pour leurs troupeaux, nous avait-il dit, au lieu de défricher les terres, ils mettent le feu aux brousses: c’est plus commode. En été, quand ces incendies se produisent près des villages, vous jugez de l’état de l’atmosphère alors. C’est à fuir sans regarder derrière soi.»

C’est ce qui était arrivé. Après quelques minutes, en effet, on aperçut non loin de la route, tout là-bas, devant nous, une nuée d’une épaisseur à trancher au couteau; elle s’élevait en planant au-dessus des brousses et, poussée par le vent, coupait la route. Puis les flammes nous apparurent sur un espace de trente mètres environ; elles restaient basses, crépitaient violemment, produisant une épaisseur de fumée qui masquait l’horizon.

La chaleur nous arriva apportée par la brise du Nord. Le passage n’allait pas être bien difficile, aucun danger n’existant sur la route envahie seulement par la fumée; il serait pour le moins original.

On se dit que le moyen le plus naturellement indiqué était de se précipiter en avant, en doublant momentanément notre vitesse, procédé que n’eût pas désavoué l’illustre Monsieur Vieuxbois, héros dont l’habileté suprême consistait, comme système le plus simple pour dépendre un pendu, à couper la corde.

D’ailleurs, précipiter notre marche était d’autant plus commode que la route se trouvait encore en pente assez rapide. On y alla, résolument.

L’un suivant l’autre, on traversa le nuage épais, ce qui fut accompli en quelques secondes, sans aucun dommage pour nos personnes, pas même pour nos gorges pourtant fort endommagées, tant fut rapide cette originale traversée.

C’est à midi trente seulement que nous allions arriver au village de Bourkika, situé, je l’ai dit, au sommet d’un angle droit, presque aigu, formé par la route nationale, qui était la nôtre.

X

A LA RECHERCHE D’UN DÉJEUNER

Le vent des régions sud des jours précédents avait nettement cédé la place au vent du Nord, surtout maintenant que la ligne du Petit Atlas était franchie; et ce vent, qui avait pris de la force par une malechance insigne, était venu nous briser les jambes juste au moment où, l’estomac étant vide, nous avions au contraire tant besoin d’un aide; à tel point que, malgré une certaine pente encore descendante, on eut un mal terrible à parcourir les deux derniers kilomètres nous conduisant à Bourkika.

Nos efforts multipliés eurent un bon résultat: au lieu de nous clore l’appétit, ils nous l’excitèrent outre mesure, disposition excellente, d’ailleurs, pour des cyclistes.

Il était exactement midi trente. Bourkika est éloigné de la ligne du chemin de fer; pas de glace à espérer. C’est un village large et découvert, exposé aux grands vents. Aussitôt arrivés, on chercha une auberge. Mais on eut quelque peine à la découvrir. Alors, avisant un petit café, à l’apparence des plus modestes, on entra.

Une scène que pendant mes précédents voyages je dus plus d’une fois subir, se renouvela ici, mais d’une manière plus inquiétante pour nous.

--Pouvez-vous, dis-je au maître de céans, nous servir rapidement un déjeuner?

--Impossible. Nous n’avons rien.

--Absolument rien? Voilà qui est singulier. Eh bien! ne pourriez-vous nous indiquer un petit hôtel où nous trouverions le nécessaire?

Le «patron» nous fit alors un geste vague et on s’efforça de suivre la direction indiquée.

On entra dans le petit hôtel. Nous tombions dans un restaurant arabe. Odieux spectacle pour le bon Parisien, arrivé en Algérie comme une bombe. C’était, suivant l’habitude, un amoncellement d’hommes, à burnous sales, debout, assis, couchés, vautrés, dans toutes les postures.

Pas de meubles dans la vaste salle où j’avançai mon nez, tandis que Van Marke, lui, trottinait ailleurs, cherchant à découvrir de quoi satisfaire notre commune fringale. Dans un recoin, quelques Arabes, assis sur leurs talons, grignotaient, et d’autres fredonnaient une scie monotone.

A ce coup d’œil, je reculai, le cœur soulevé; puis, me ravisant, je demandai à ces Orientaux que ma vue ahurissait: «Un hôtel?»

L’un d’eux me désigna un nouvel établissement sur lequel étaient écrits, en effet, ces mots significatifs: Hôtel du Nord.

--Voilà notre affaire, pensai-je, en faisant signe à Van Marke que j’aperçus courant d’une maison à l’autre.

On pénétra dans «l’hôtel». Deux hommes vêtus à l’européenne jouaient aux cartes sur une table carrée. L’intérieur de la pièce: celui d’un petit café de campagne.

--Le propriétaire de l’établissement est-il là? questionnai-je, en dévisageant les deux personnages qui, à ma vue, se dérangèrent avec la même rapidité que la statue du bon roi Henri IV quand quelque ivrogne égaré sur le Pont-Neuf vient l’inviter à «prendre un verre».

--C’est moi, se décida pourtant à répondre l’un d’eux.

--Ah! c’est vous? eh bien! pourriez-vous servir un déjeuner pour deux personnes?

Ma nouvelle question ne parut pas faire sur cet étrange hôtelier une impression plus rapide que la première. Il était clair que la partie de cartes l’intéressait plus profondément que l’idée de servir deux déjeuners, et se décidant à répondre après une longue pose, il me dit:

--Il n’y a rien à cette heure-ci.

--A cette heure-ci? Est-ce que par hasard vous avez l’habitude de vous restaurer sur le coup de minuit? Il n’est pas encore une heure de l’après-midi et vous trouvez l’heure singulière?

--Je le regrette, reprit le joueur de cartes, qui avait continué sa partie avec le même phlegme que si un simple colibri avait modulé une ritournelle, mais nous n’avons rien à vous donner.

Je n’avais plus qu’à quitter la place. Au moment où, me retournant, je franchis le seuil de la porte, je me heurtai, face à face, à Van Marke et lui fis part de cette fâcheuse histoire; il répondit froidement:

--Oh! mais, je meurs de faim, moi!

--Tu meurs de faim? C’est exactement la sensation que j’éprouve. Mais que diable veux-tu que j’y fasse? Retournons à notre premier café. Ils avaient l’air mieux disposés, là.

On y revint. C’était notre suprême ressource. La physionomie plus complaisante de nos deux hôtes ne nous avait pas trompés; j’avais pensé bien vite que nous arriverions avec eux assez facilement à nos fins.

Puis chez eux aussi, on pouvait aisément deviner un des motifs de leur refus. Ils craignaient sans doute d’avoir affaire à deux gaillards que leur bourse ne devait pas gêner outre mesure.

Je les rassurai à ce sujet. Alors, on se mit en frais et, par un retour bizarre des dispositions, nos hôtes devinrent d’un empressement sans égal. En attendant notre déjeuner, qui ne devait se composer que de sardines et de légumes, mais auquel on fit sérieusement honneur pourtant, on put se rafraîchir d’une manière délicieuse, grâce à la disposition du café, construit sur le modèle de nombreuses habitations en Algérie.

La façade, donnant sur la route transversale du village, était située en plein Sud; du côté du Nord, la maison avait deux bâtisses construites en manière de pavillons réunis par une partie du corps principal en saillie, formant ainsi une sorte de hangar regardant le Nord et complètement abrité du soleil.

Sur le devant, un jardin rempli de verdure. Sous le hangar, un puits.

Pendant une quinzaine de minutes, on resta là, jouant avec l’eau que nous sortions du puits, rafraîchis, en outre, par le vent du Nord arrivé jusqu’à nous à travers les feuillages verts; on s’ébattait comme des enfants, s’inondant les mains, les bras, la face, à jet continu.

Le déjeuner, quoique primitif, fut trouvé délicieux. Notre appétit suppléa à son imperfection.

Par exemple, on souffrit plus que jamais d’une abondance de mouches dont on se ferait difficilement une idée. Elles s’abattaient sur nous par essaims. Les mets ordinaires n’avaient guère le temps d’en souffrir, à cause de la brièveté de leur séjour sur la table; mais en revanche le fromage et le sucre, servis trop tôt, furent pour moi l’objet d’un véritable dégoût, surtout le second de ces deux aliments.

Souvent, dans les habitations de la campagne française, ces insectes s’abattent sur un objet, par endroits seulement. Ici, quand on chassait ces essaims, à peine la main était-elle retirée qu’ils s’abattaient à nouveau, enveloppant tout d’une grouillante couche noirâtre.

Cet horrible acharnement de ces hordes ailées, qui, patientes et torturantes, revenaient toujours malgré nos gestes réitérés, n’avait d’égale que la prodigieuse persévérance du jeune Belge, mon compagnon, à dire sur un ton, toujours nuancé de la même manière: «Oh! ces mouches!»

Il répétait ces mots toutes les vingt secondes, en chassant les nuées, mais le plus fin des observateurs n’eût pas surpris la moindre différence dans sa façon d’articuler son exclamation.

«La patience de ce Belge, me suis-je dit parfois, m’explique la longanimité de sa patrie à l’égard de la Hollande qui, si longtemps, maintint ses voisins sous sa domination. Parbleu! la Belgique se contentait de dire: «Oh! cette Hollande!» et elle supportait le joug en se contentant d’esquisser un beau geste.»

A la fin de notre déjeuner, quelques habitants de Bourkika vinrent nous rendre visite; il y eut là un grand gaillard d’Arabe, un colosse, qui, planté devant nos machines, semblait avoir vu sous leurs formes la tête de Méduse. Il les regardait, stupéfié.

On le laissa à sa stupéfaction. Il était temps de déguerpir.

Ainsi que je l’ai expliqué, nous avions primitivement espéré arriver à Alger ce jour-là, vers cinq heures de l’après-midi, et on nous attendait à cette heure-là, en effet; mais il était facile de voir que nous ne pouvions y arriver.

Il nous restait encore une trentaine de kilomètres pour Blidah, et de cette ville une cinquantaine pour Alger. Un télégramme prévint les amis que nous serions à Alger vers sept heures. En réalité on ne devait y arriver qu’à huit heures et demie.

XI

BLIDAH, ALGER

L’idée d’arriver le soir dans une grande ville comme Alger, d’y trouver, outre les nombreux amis qui nous y attendaient, tout le confortable de la civilisation contemporaine, suffit amplement à soutenir notre marche, après notre départ de Bourkika.

Tous les villages passèrent vite. Le temps seulement de nous rafraîchir quelque peu, sous les tonnelles ombrageuses de guinguettes où venaient, spectacle éternellement gai, voleter les enfants blancs coiffés de rouge. Voici Amend-el-Aïn, Bou-Roumi, Mouzaïaville; la campagne était fort belle ici; on approchait de Blidah l’Enchanteresse.

Comme nous étions loin du sol dénudé du Chéliff! La route était très large et bonne, un peu dure seulement, parsemée de petites têtes de cailloux, mais peu saillants; peu de poussière aussi.

Le soleil cependant dardait sérieusement. On passa la merveilleuse région de la Chiffa. Sur notre droite, le pays s’ondulait et apparaissait décoré de verdure. La marche devint pénible; en effet, le sol allait en pente montante et le vent, continuant à tourner, du Nord avait passé à l’Est.

A cinq heures du soir, Blidah nous apparut dans une corbeille de verdure; la route avant d’entrer était bordée par les haies vivaces des cactus; les aloès projetaient leurs feuilles épaisses, sur le devant.

Suivant notre habitude, on s’arrêta pour se restaurer au premier hôtel rencontré dès l’entrée dans la ville. Ce fut un tort. A peine remis en selle, pour traverser Blidah, voici que sur une place où, dans un square central, se dressaient les plantes émerveillantes de cet Orient algérien, plusieurs personnes, faisant entre elles des signes de reconnaissance à notre vue, s’approchèrent de nous.

--Vous êtes les voyageurs venus de Paris? nous demandèrent-elles.

--C’est nous-mêmes, nous sommes en retard.

--En effet, on vous avait annoncés pour midi. Enfin! mieux vaut tard que jamais. Soyez les bienvenus.

--Grand merci, dis-je, mais nous ne pouvons guère nous arrêter, ou nous risquons de voir notre retard augmenter indéfiniment.

--Vous en aller, déjà, aussi promptement?

--Mais nous sommes à Blidah depuis trois quarts d’heure; seulement, assommés par la faim et la soif, nous nous sommes arrêtés dès l’entrée de la ville. On nous attend à Alger; il faut nous mettre en route.

Ces amis inconnus n’étaient autres, le lecteur l’a compris, que les membres du Club cycliste de Blidah.

--Vous attendrez bien un peu, ajoutèrent-ils. Il y a ici de bons marcheurs. Deux de nos amis vont vous accompagner à tandem; la nuit va arriver et, aux alentours d’Alger, vous risqueriez de vous perdre. Vous a-t-on dit par où vous deviez entrer dans la ville?

--Ma foi, non. Personne ne nous a rien dit.

--Eh bien! il est probable qu’on viendra vous attendre à Maison-Carrée. Pour y arriver, il faut contourner Alger, cette banlieue étant à l’Est de la ville; c’est comme si un cycliste arrivant à Paris par le Nord-Est allait passer par Versailles. Mais c’est la véritable entrée d’Alger, et bien que beaucoup plus long, c’est par ce chemin que l’on compte vous voir arriver, soyez-en sûrs.

--C’est entendu! d’ailleurs nous suivrons simplement les guides qui veulent bien se mettre à notre disposition.

Ils arrivaient justement avec leur tandem, qu’ils tenaient préparé depuis onze heures du matin. Un de ces nouveaux compagnons était M. Berrens, qui avait voyagé à bicyclette en Allemagne, et à qui il était arrivé une fâcheuse aventure, racontée alors par les journaux. Pris pour un espion, il fut arrêté, emprisonné, interrogé, mais relâché bientôt après. Délicieux, vraiment!

Vers six heures, on se mettait en route, Van Marke et moi suivant le tandem et sans préoccupation aucune de la direction à suivre.

La nuit n’était pas encore venue. Blidah nous était apparue dans un Éden; il se prolongeait, cet Éden, à travers les campagnes bientôt éclairées seulement par les lueurs brèves du crépuscule.

Succession ininterrompue d’arbustes verts: les oliviers, les citronniers, les orangers ornaient les abords de la route. Puis, des groupes d’arbres aux teintes sombres, groupes de pins et de térébinthes, des grenadiers, des acacias. Dans l’air calme maintenant couraient des senteurs de jasmins et de lauriers-roses.

Les tandémistes qui nous précédaient remplissaient leur rôle en conscience et nous menaient à une allure folle. Nous suivions docilement, sans nous plaindre, pressés, à mesure que la soirée avançait, d’arriver à Alger.

Les ombres de la nuit déferlèrent rapides, violentes, comme des vagues de grande marée.

Ce fut le moment où l’on traversa Boufarik, dans une vision paradisiaque. Tandis qu’on roulait à grande vitesse, sur la route ombreuse, le ciel incendié par ces lueurs crépusculaires qui parfois lancent des flammes sanglantes aux quatre points cardinaux, soudain on déboucha sur la place centrale de Boufarik.

Une place large, vaste, régulière, avec au-dessus, et la recouvrant en entier, les rameaux des palmiers; à l’extrémité droite de ce jardin de rêve, l’église apparaissait, sous ce dôme, entrelacée avec de nouveaux palmiers et baignant dans les feuillages verts; les lueurs rouges descendaient, tamisées à travers les branches, et éclairaient la place d’un vague reflet de pourpre et d’opale.

Quel tableau inouï nous passait devant les yeux! Quel émerveillement!

Je suppliai de ralentir l’allure pour contempler ce magique déploiement de splendeur. Puis, on passa, laissant derrière, impitoyablement, ce décor élyséen, presqu’aussitôt enveloppé d’ombres.

A présent, il fait nuit. Et, ainsi qu’il fallait s’y attendre, la route devient atroce. Les tandémistes nous disent en effet qu’à Boufarik ils ont dû abandonner la route nationale pour se diriger sur Maison-Carrée.

Je roule de confiance et par une grande habitude de la machine, car je n’y vois plus rien. On entre dans des montagnes de poussière. C’est un chemin étroit entre deux haies hautes et épaisses, et quand on croise une voiture, on risque de se rompre le cou. Il faut multiplier les avertissements aux Arabes rencontrés dans ce chemin étrange.

Comme nous contournons la ville d’Alger, des lumières blanches, rouges, pointillent dans la nuit noire. Alors commence ce supplice que tous les cyclistes connaissent ou connaîtront, soyez-en sûrs: celui de se croire toujours sur le point d’arriver et, hélas! de n’arriver jamais.

Et pourtant, menés par les tandémistes d’une manière admirable, nous roulions à une allure d’enragés. Les roues du tandem chassaient dans la poussière, ce qui provoquait des invectives de Berrens contre son compagnon, supposant que ce dernier se tenait mal sur la machine.

Une chute grave faillit même se produire; une voiture passa, on la croisa juste au niveau d’un tas de cailloux; la roue d’avant du tandem se cabra, grimpant sur ces cailloux, mais l’adresse du «guidonier» Berrens sauva la situation. La roue fendit un morceau du tas de pierres, et les deux équipiers, non sans maintes embardées, se retrouvèrent en équilibre.

Mais les lumières se multipliaient sur notre gauche, et l’on n’arrivait pas. Ce fut si long qu’on crut que nos guides s’étaient égarés.

A la fin Van Marke voulut descendre, pour examiner une borne kilométrique. Mais, si les bornes nous avaient toujours renseignés admirablement quand nous nous trouvions sur la route nationale, ici il n’en était pas de même. La malheureuse borne ne disait rien, ou nous donnait un renseignement énigmatique.

Mon compagnon, descendu de machine, avait naturellement repris sa lenteur prodigieuse. Nous nous étions arrêtés en attendant qu’il pût terminer son examen de la borne kilométrique. Il tournait autour, brûlant allumettes sur allumettes, pour lui arracher son secret.

--Eh bien! as-tu fini? dis-je à cet excellent représentant du royaume de Belgique, le plus pacifique et le meilleur assurément des compagnons de route.

--Quoi! reprit-il, sans s’émouvoir, après deux bonnes minutes, j’examinais cette borne.

Elle ne nous renseigne pas, ajouta-t-il aussitôt solennellement, en remontant sur sa machine.

Il fallait bien arriver. On aborda enfin Maison-Carrée, située à quatorze kilomètres d’Alger.

Là, on nous dit que bicyclettes, tandems et triplettes nous avaient attendus depuis trois heures de l’après-midi.

On roula dans la nuit, sur un sol humide d’arrosages, défoncé, embarrassé de rails de tramway.

On croisait constamment des passants, des voitures, on se heurtait à des chiens; on eût dit qu’ils pullulaient, ces chiens de malheur. Il y en eut tant que, comme jadis dans la Montagne Noire, j’usai du revolver, en visant au hasard. La meute assourdissante se tut un instant, mais pour reprendre bientôt.

Et la route était atroce. Elle est d’ailleurs célèbre pour son état lamentable parmi les cyclistes d’Alger, cette route de Maison-Carrée.

Quelques bicyclettes se joignent à nous.

Quel chemin! on roulait des rails de tramways dans des amas de cailloux, et inversement des amas de cailloux dans les rails de tramways. Le tandem Berrens, bravement, nous guidait dans cette obscurité souvent trouée de lumières, car les habitations se multipliaient.

On pénétra dans Alger, vers huit heures et demie, au milieu d’un joyeux amas de cyclistes qui attendaient, impatients, depuis cinq heures de l’après-midi, et parmi lesquels le fidèle M. Mallebay, absolument désolé.

Désolé? M. Mallebay? Et de quoi donc?

--Eh! oui, nous dit-il, figurez-vous que plus de cinq ou six mille personnes étaient entassées ici, là, partout, attendant les voyageurs. Et vous n’arriviez pas! Enfin, vous voilà, c’est l’important.

--Et ma dépêche? demandai-je.

--Nous annonçant votre arrivée pour sept heures? Nous l’avons reçue, oui, mais fort tard. Une foule de cyclistes étaient partis déjà, et viennent seulement de revenir, ne vous apercevant pas. Enfin, tout est bien qui finit bien.

--Oui, vous savez, dans les montagnes, dans la poussière et dans quarante degrés de chaleur, on ne fait pas ce que l’on veut.

--Je le sais, dit joyeusement M. Mallebay. Enfin, vous l’avez traversée, cette plaine du Chéliff?

--Oui, et non sans peine. Vous en connaîtrez plus tard tous les détails.

Et sur ce, commencèrent ces joyeuses agapes, ces fraternelles réceptions, qui sont devenues une tradition dans le cyclisme et que connaîtront les voyageurs futurs.

Au café du Vélo, en buvant le champagne si généreusement offert par les braves amis d’Alger, nous eûmes le plaisir de rencontrer aussi d’aimables représentants de la presse politique algérienne.

Pendant les toasts multipliés et mutuels, je reçus des témoignages de sympathie de cyclistes algériens qui n’avaient pu se rendre à notre arrivée.

Il était près de minuit quand on se retrouva, mon compagnon et moi, tous deux dans une vaste chambre, à l’hôtel de l’Oasis.

La première partie de notre expédition était terminée. La seconde, celle des Hauts-Plateaux, allait commencer.

XII

UNE TRIPLETTE INESPÉRÉE

Nous étions arrivés à Alger le samedi 28 septembre, au soir; le lendemain dimanche, nous ne devions repartir qu’à trois heures de l’après-midi.

La route maintenant allait être bien différente. Je l’ai rappelé précédemment: les deux chaînes des Grand et Petit Atlas, distinctes dans l’Ouest de l’Algérie, tendent à se rapprocher dans l’Est et en font une région dont les plateaux élevés occupent toute la partie centrale.