Part 2
Le sport cycliste a bien des exigences. Il est peu de lecteurs assurément qui ne le sachent: quand un sportsman pratiquant veut se livrer à un acte sportif, il doit observer un précepte, excellent d’ailleurs pour tous ceux qui ont à faire, dans une circonstance donnée, une dépense de forces particulièrement excessive, sans parler, n’est-ce pas, de la morale religieuse et même universelle qui en fait un devoir absolu; précepte dont l’application n’est généralement guère le fait des jeunes champions grands ou petits, un peu trop exposés à tous les genres d’«entraînement».
Ayant toujours en vue, dans mes expéditions, le but final que je désire atteindre, je me considère comme le Mentor naturel de mes compagnons que je surveille, naturellement, au point de vue de l’application des préceptes dictés par les principes de la saine doctrine sportive; je dis sportive, ne me considérant pas comme autorisé à m’ingérer dans les faits et gestes de qui que ce soit, au point de vue de la pure morale du christianisme.
Or, la bouillante jeunesse qui nous entourait nous avait prévenus qu’une visite à la Kasbah était dangereuse; avis auquel d’ailleurs nul n’attachait d’importance et que l’on avait émis par le désir si répandu chez les jeunes gens de converser malicieusement sur un sujet scabreux.
Je m’y laissai conduire cependant, autant par curiosité pour la ville arabe que pour exercer ma surveillance paternelle sur mon jeune Belge, dont la placidité sur certains sujets était essentiellement apparente.
On pénétra donc dans les ruelles étroites de la Kasbah, au milieu du plus effroyable fourmillement d’Arabes qu’il nous ait été donné de voir encore.
S’orienter dans ce labyrinthe de ruelles étroites était difficile, et notre guide s’égara. Voilà, par exemple, un détail qui nous importait peu. On alla sans savoir.
C’était une suite de petites boutiques avec portes et fenêtres toujours grand ouvertes, au plafond surbaissé. De l’extérieur on voyait là, grouillant, un amas d’Arabes grands et petits, souvent assis en demi-cercle, les enfants toujours coiffés de la rouge chechia. Sur le devant de la porte d’autres Arabes, vautrés, là, immobiles, momifiés. Le long de ces ruelles, dans ces réduits, on pouvait voir ainsi défiler tous les métiers: fabricants de bibelots en cuir, les plus nombreux, des tisserands, cuisiniers, rôtisseurs, épiciers, bouchers, boulangers, marchands d’étoffes aux couleurs rouges, bleues, vertes, mais toujours d’un ton atrocement criard; et il en défilait des métiers, marchands de légumes, de bijoux, d’antiquités, et toujours, comme si l’espace manquait, un amoncellement d’humanité dans ces trous, humanité débordant sur la ruelle où l’on avançait heurtant à chaque pas un groupe d’enfants nus ou à peu près.
Notre guide nous fit entrer dans une de ces boutiques à bibelots de cuir. On en acheta plusieurs, naturellement. Alors l’Arabe, patron de l’établissement, voulut nous payer le café: il fallait accepter, c’était l’usage.
On s’assit, où? Je ne sais. Il y avait de la place pour quatre; nous étions cinq, dont l’enfant de l’Arabe.
Il était vautré dans un coin, on faillit s’asseoir dessus. Le café était délicieux. Le café arabe est exquis, je l’ai constaté durant tout mon voyage. Un seul défaut: la poudre de café reste dans la tasse, ce qui est fort désagréable.
On continua à pérégriner. Albert Van Marke, dont les yeux, comme les miens du reste, s’écarquillaient sans cesse, se contenta d’annoncer gravement à sa cravate: «Nous ne sommes pas en Algérie, nous sommes en Arabie ici.» Des Arabes en tas, toujours. Ils sont là grimpés les uns sur les autres, et malgré une chaleur de trente-cinq ou trente-huit degrés.
--Ah! par ici, dit notre guide.
On le suivit. Maintenant la rue s’est encore rétrécie en s’escarpant.
C’est sale, mais d’une saleté de mauvais lieu; des mèches de cheveux embroussaillés rôdent dans des trous, sortes de dépotoirs nocturnes. Sur le devant des portes, des entassements de loques puantes.
Presque plus personne ici. Quelques types au regard louche, d’un orientalisme différant de celui d’Algérie; puis, à l’encognure des portes, ou sur le devant des maisons, presque au milieu de la ruelle, des femmes habillées à l’européenne. Leurs joues sont d’un mat tirant sur le jaune sale et leurs yeux cerclés de noir ont une repoussante expression de vice ignoble.
Nous passons assez rapidement, quand je me sens brusquement saisir par l’épaule; mais après un léger effort fait en avant pour me dégager, je me retourne et aperçois l’une de ces mégères assise sur sa chaise, immobile; on eût dit qu’elle ne s’était pas déplacée.
Albert Van Marke qui, au milieu de ce quartier du vice, a trouvé à émettre cette opinion: «C’est dégoûtant ici!» a été, lui aussi, arrêté net. Malgré la réflexion, empreinte d’un profond accent de vérité, qu’il vient de formuler, il répond à la mégère. Celle-ci s’exprime d’ailleurs dans le plus pur français.
Je laisse la conversation s’engager, parfaitement certain qu’elle n’aura aucune suite fâcheuse. Mais comme elle se prolonge outre mesure, je saisis mon compagnon par le bras droit, opération qui est exécutée simultanément par la misérable harpie avec le bras gauche.
Alors, en un clin d’œil, le malheureux Belge se trouve changé en ces sortes de jouets destinés aux tout jeunes enfants et qui représentent un petit bourriquet (mon jeune compagnon me pardonnera, j’en suis sûr, ma sotte comparaison), un petit bourriquet, dis-je, tiré à la tête par le meunier, à la queue par la meunière, et qui, entraîné tantôt par l’un, tantôt par l’autre, se trouve soumis ainsi à un mouvement de va-et-vient du plus parfait comique.
Enfin, la victoire me resta, victoire facile, il est vrai, car je ne dois pas cacher que j’y fus aidé fortement par l’aspect de ces lieux nauséabonds.
Quelques instants après, du reste, nous quittions ces ruelles sombres et tristes pour rentrer dans la ville européenne.
III
KIF! KIF! LA GLACE DE PARIS
Devant rester quelque peu encore à Alger, on en profita pour continuer à battre en tous sens le pavé de la ville. Ce qui nous divertissait fort, c’était l’innombrable quantité de camelots arabes dont on était processionnellement assailli, toutes les fois que le hasard des circonstances ou l’altération de nos gorges respectives nous forçait à prendre place à la table d’un café.
A ce propos, on nous donna un avis salutaire, et dont pourront profiter mes lecteurs, si le sort les conduit sur la rive africaine. Les étrangers, fraîchement débarqués, sont généralement plus disposés que les indigènes à écouter les fallacieuses propositions de ces bons camelots et à leur acheter les bibelots de mille aspects divers, objet de leur négoce.
Ces bibelots orientaux rencontrés sur une terre africaine séduisent naturellement le voyageur; or, l’Arabe, être essentiellement malicieux, connaissant ce faible de l’Européen, a pris une habitude très répandue déjà chez quelques camelots des villes européennes, mais qui est poussée là-bas, en Algérie, jusqu’au cynisme: c’est de demander de chaque objet juste cinq et six fois sa valeur. Plusieurs parmi les amis qui nous entouraient, et qui nous avaient donné à ce sujet un avis charitable, avaient été exploités de cette manière dans des proportions inouïes.
Aussi, bien et dûment avertis, on s’amusa fort de ces petites scènes qui devenaient vraiment risibles.
--Moussieu! un porte-monnaie, un bracelet de corail, regarde, joli, joli, tiens, prends-le.
Les Arabes tutoient toujours en parlant français, parce qu’ils tutoient quand ils s’expriment dans leur langue. C’est simple comme de crier ouf!
--Combien ton porte-monnaie?
--Six francs.
--Je t’en donne quarante sous.
--Moussieu pas sérieux, pas sérieux, moussieu.
--Allons, tu ne veux pas? Trente sous.
--Tiens, prends-le.
Et pour tous les objets, sans exception, il en était ainsi. C’était du scandale.
--Combien cette corbeille?
--Dix francs.
--Voilà quarante sous.
--Pas sérieux, cela, tiens, prends.
A la fin, nous finissions par nous charger d’objets dont nous ne voulions pas et que nous comptions nous faire refuser à force d’offrir un prix en disproportion avec la somme demandée.
Une autre industrie trouvée par nous fort divertissante, c’est celle des «petits cireurs».
Cette industrie est répandue sur toute la surface du territoire, jusqu’au moindre des villages algériens. Malheureux petits Arabes, portant à l’aide d’un cuir passé en bandoulière ou sur l’épaule, une boîte à cirage, et qui viennent vous proposer de citer les souliers.
Sans doute, ces petits industriels-là existent dans quelques villes de France, mais, sur le sol algérien et tunisien, quelle prodigieuse nuée! Quand un client s’arrête à la table d’un café, il en vient de partout; ils se précipitent sur lui, comme dans une basse-cour les volailles sur une mie de pain lancée tout à coup.
Tous, d’ailleurs, sont habillés de même; la chechia rouge sur la tête, puis, casaque et culotte blanches, bras et mollets nus, culotte bouffante, mais descendant en fuseau le long du genou.
Comme nous portions des chaussures jaunes, combien plus pratiques pour la bicyclette, ces folâtres gamins nous criaient: «Cirer jonn!» proposition qu’ils étaient d’ailleurs parfaitement incapables d’exécuter, car ils ne possédaient absolument que du cirage noir; mais voilà, par exemple, qui leur était bien égal, leur but étant de faire passer quelques sous de nos poches dans les leurs, quelle que fût la moralité du moyen employé.
Je dois dire que vu la modération de leurs prix, et afin de nous débarrasser plus vite de cette foule grouillante d’insectes à tête rouge, nous nous laissions aller à une coquetterie immodérée à l’endroit de nos chaussures et nous nous laissions «cirer jonn» chaque fois que nous faisions une halte quelconque.
Une fois, cependant, on résista aux propositions de cirage de l’un d’eux, faites avec un entêtement de mouche borgne.
--Mais, ridicule petit insecte, m’écriai-je, exaspéré, tu vois bien que mes souliers ont été cirés il y a cinq minutes.
Ils étaient, en effet, d’une propreté parfaite.
Alors l’enfant, qui avait réponse à tout, s’écria: «Cirer! cirer! moussieu! cirer! kif! kif! la glace de Paris.»
A ce mot, je me retournai vers Albert:
--Tu comprends, toi?
Albert réfléchit et, riant froidement, répondit entre ses dents: «Il veut dire qu’il va faire briller tes souliers comme une glace, ainsi qu’on le fait à Paris.»
--Comment, comment, mais tu rêves, dis-je au cireur enragé; tu crois que tu as des petits camarades parisiens qui cirent les passants?
Ah! voilà encore un détail dont il se moquait bien! «Kif! kif! la glace de Paris», hurlait-il. Le gaillard voulait mes deux sous.
Il les a eus.
--Tiens, dis-je à la fin, cire! et surtout, attention à toi, cire: Kif! kif! la glace de Paris!
Un voyage à bicyclette n’exclut pas les observations d’un ordre sans rapport aucun avec le cyclisme, telles, du reste, que celles qu’on vient de lire.
Sur la fin de notre dix-neuvième siècle, une question d’une terrible gravité agite les nations: la question juive. Le publiciste français, Édouard Drumont, apôtre de l’antisémitisme, remue en ce moment les masses populaires avec une vigueur telle qu’elle provoque la surprise chez les indifférents et que l’on se demande parfois si l’objet d’une guerre aussi acharnée en justifie la violence.
Pour ma part, Français et catholique, je ne pouvais voir sans défiance la race juive envahir notre pays et s’insinuer dans nos affaires jusqu’à devenir la maîtresse absolue et sans appel de notre France. Toutefois, je n’osais encore approuver le système de proscription en masse, craignant de faire supporter à des innocents les fautes de quelques grands coupables.
Mon bref séjour en Algérie a suffi pour éclairer d’un jour plus net ma religion.
Bien que préoccupé d’une foule de détails relatifs à notre expédition aventureuse, et sans faire de cette expédition un voyage d’observations philosophiques, scientifiques ou morales, quelque chose m’a remué jusqu’au plus profond de mon être: c’est l’immense gémissement de douleur poussé par l’Algérie tout entière contre la race juive; lamentation sans fin, renouvelée à chaque minute, à chaque seconde, dans les grandes villes, dans les villages, dans les moindres hameaux.
Le juif! oh! le juif! La lèvre blêmit quand elle prononce ce nom exécré, la lèvre de l’Arabe comme celle de l’Européen, du Français comme celle de l’Italien et de l’Espagnol. Où est-il donc, ce juif insaisissable? Tout le monde le maudit, et lui, où est-il? Où? On me désignait partout le quartier juif. Mais les habitants ne sortent donc jamais!
Non, jamais! c’est la sangsue qu’on ne voit pas, mais qui lentement accomplit son œuvre de destruction. Tout s’épuise. Parbleu, le juif est là, caché, qui suce toujours.
Insondable cri d’oppression poussé infatigablement par tout un peuple, voilà ce que dans ma traversée de l’Algérie, à vol d’oiseau, j’ai entendu.
Ce cri était trop fort, trop profond, trop déchirant et trop universel, pour que je passe sans l’avoir noté ici.
IV
TOURNOI DE NÉGRILLONS
Notre séjour à Alger se terminait le lundi 23 septembre, au soir. Par une chance inespérée, nous avions un train de nuit pour nous conduire à Oran: c’était le dernier de la saison. On en profita: on se mit en route après avoir pris congé de nos hôtes aimables, MM. Mallebay et Mayeur en particulier; tous deux devions-nous, d’ailleurs, les revoir sous peu, au cours de notre «traversée».
Les grandes villes qui formaient nos principales stations étaient, en effet, Oran, Relizane, Orléansville, Duperré, Blidah, Alger, Sétif, Constantine, Bône, Soukharas, soit en tout douze cent cinquante kilomètres environ.
Le lendemain de notre départ d’Alger, le mardi 24, à dix heures du matin, nous entrions en gare d’Oran où un cycliste oranais nous attendait, fort marri.
Fort marri, le brave garçon! On comptait, en effet, sur nous seulement le mardi soir et on nous avait préparé une chaude réception. Nous devions arriver le mardi soir parce que nous ignorions l’existence du train de nuit dont on croyait le service supprimé. Naturellement, nous avions reconnu notre erreur trop tard pour avertir les cyclistes oranais. Un seul, prévenu à la dernière minute par une dépêche de M. Mallebay, eut le temps de se jeter sur sa bicyclette et d’accourir à la gare où l’on eut l’avantage de se rencontrer et de se reconnaître... sans s’être connu.
La nouvelle de notre arrivée se répandit vite, et là encore, dans cette coquette ville d’Oran, on fut rapidement en pays de connaissance.
L’antique cité espagnole renferme un club brillant, le «Joyeux Cycliste Club Oranais», extrêmement uni, malgré le nombre toujours croissant de ses adhérents, fort bien dirigé par un Comité plein de zèle; groupe d’amis tous profondément dévoués à la prospérité de leur association, sans esprit de rivalité, de jalousie mesquine, comme, hélas! il arrive trop souvent dans les sociétés humaines, tous animés de la plus grande sympathie mutuelle, enfin d’une hospitalité envers les étrangers et d’une cordialité dont mon compagnon Van Marke et moi garderons longtemps le souvenir.
L’accueil du reste qui nous avait été fait à Alger ne devait jamais se démentir durant notre voyage.
Dès les premiers moments les cyclistes oranais organisèrent le départ. Il fut entendu qu’on se mettrait en route le surlendemain jeudi à six heures du matin; deux des meilleurs «marcheurs» devaient nous accompagner durant une partie de la journée, qui serait, avions-nous dit, de cent cinquante kilomètres.
On nous avait donné de nouveaux avis sur la chaleur. A Oran, nous en avions déjà un sérieux spécimen: le thermomètre marquait 36 degrés.
Les routes? Atroces en ce moment, disait-on, à cause de la poussière.
Ces routes me tracassaient affreusement; j’avais la fièvre; j’aurais voulu partir tout de suite pour savoir, pour avoir une idée; car les explications étaient souvent contradictoires.
Enfin, on verrait bien. Puis on serait vite fixé sur l’intensité de la chaleur, car la plaine du Chélif, ce désert brûlant et desséché, nous allions l’aborder dès le premier jour.
On visita Oran, dans tous les sens, comme Alger. On voulut voir l’aspect extérieur de la ville, surtout, ne pouvant en visiter toutes les curiosités en détail. Ville aux rues principales droites et larges, aux maisons élevées, aux jardins élégants, comme la capitale de la colonie, mais à l’aspect général beaucoup plus européen.
On roula en voiture. Mon compagnon manifesta le désir de ne pas soumettre nos jarrets à une fatigue anticipée. On visita le vélodrome oranais, piste superbe mais mal entretenue, malheureusement... Les «aficionados» ne font que commencer à Oran.
Pourtant on y donne parfois de belles réunions de courses.
Bienheureuse cité! Le hasard m’y fit rencontrer un vieux camarade d’enfance sous l’uniforme de capitaine de zouaves. Il avait vu mon nom dans le journal, m’avait cherché et vite trouvé; il m’exprima tout l’épanouissement de son bonheur dans cette ville de ses rêves.
«Au mois de décembre, tiens, vois-tu, me dit-il, nous sommes là sur la terrasse de ce café et nous avons une température délicieuse; c’est le printemps, un printemps éternel pour nous. Tiens, regarde, à droite de ce square situé au centre de la ville haute, donnant sur cet autre vaste jardin, une maison qui domine les palmiers: c’est le Cercle militaire.
»Le soir, nous y sommes réunis et la musique militaire joue durant une partie de la soirée, pendant que le ciel est illuminé d’étoiles, et que toute une population joyeuse inonde la promenade. Et cette gaieté ne se dément pas, cet enchantement dure toujours.»
Avec nos nouveaux amis, on continua le mercredi à parcourir cette cité merveilleuse. On visita le port, puis Mers-el-Kebir, ce site qui sur la côte élevée domine la baie immense,
Telle qu’un cormoran qui regarde la mer.
On parcourut le jardin planté entre la ville et le port et par où on peut descendre à la ville basse. Pour la première fois on goûta de la figue de Barbarie, ce fruit du cactus qui dans la plaine brûlée offre toujours au voyageur son jus rafraîchissant.
Naturellement, les petits bédouins accouraient vers nous, là aussi. «Cirer jonn!»
On allait à travers les allées, longeant l’escarpement, quand un spectacle assez singulier frappa mes regards.
A quelques mètres de nous, en contre-bas, un arbre d’assez faible dimension s’élevait, dominant l’espace, car le sol descendait presque à pic vers le port.
Cet arbre, un arbuste plutôt, présentait un aspect des plus étranges. Il était extraordinairement touffu et de couleur inusitée. Le feuillage, à supposer que c’en fût un, était d’une telle épaisseur que le jour n’y pénétrait pas.
Je le fixai attentivement en m’avançant vers le rebord de l’allée, dans sa direction. Aussitôt il se produisit un fourmillement dans ce feuillage mystérieux.
Alors je distinguai. C’était une nichée de petits Arabes; il y avait des mulâtres et des négrillons aussi; ils étaient empilés, là, sur cet arbre, recroquevillés, presque enchâssés l’un dans l’autre; ils semblaient former bloc, tels qu’un amas de vermisseaux. Tous moitié nus, naturellement; sur le dos, seulement un lé d’étoffe blanche. Et ils se tenaient muets, immobiles, comme réduits à l’état de végétaux. Leurs chéchias, de loin, semblaient d’énormes fruits rouges piqués dans ce tas blanc et noir.
A ce spectacle bizarre, une idée me vint, celle de présenter une pièce de monnaie en criant: «Au premier descendu!»
Jamais, ô cher lecteur, un coup de mitraille, éclatant auprès d’une nuée de volatiles, n’eût eu un aussi foudroyant résultat. Cet amas grouillant, comme mû par une pile électrique, se disloqua, et chacun, avec une agilité de jeune singe, descendit de l’arbre pour s’élancer vers le «monsieur» qui leur tendait le sou. Il fut gagné par le premier arrivé, naturellement.
Nous avions auprès de nous un banc; on était un peu las, on s’assit et une seconde idée nous assaillit. Si pour leur faire gagner de nouveaux sous, car on juge de leurs supplications continues à ce sujet, nous leur faisions exécuter une lutte homérique?
--Allons! les petits, dis-je aussitôt, vous voulez des sous? Soit, mais il faut les mériter. Vous allez vous administrer une volée formidable, à tour de rôle; le vainqueur aura le sou; mais gare à vous. Pas de brutalité; nous sommes là pour juger, nous autres.
La combinaison fut acceptée par ces négrillons en délire, qui bruyamment commencèrent une lutte charentonesque.
On n’allait que un contre un; les autres faisaient cercle et riaient aux larmes, du reste; quelques-uns de ces pauvres petits diablotins se contentaient, en guise de défense, de se livrer à des contorsions qu’un courant électrique d’une formidable puissance n’eût jamais réussi à provoquer chez le plus souple des corpuscules. Ils allaient, venaient, sautaient, criaient, se trémoussaient, culbutaient: danse de Saint-Guy arrivée au paroxysme.
Un d’entre eux, le plus petit, un Arabe celui-là, aux yeux brillants, aux traits fins, à la physionomie rayonnante d’intelligence et d’espièglerie, acheva de nous divertir. Au lieu de faire aller coups de poings et coups de pieds, des pieds nus, on le suppose, peu dangereux par conséquent, il n’avait trouvé rien de mieux que d’exécuter le mouvement suivant: il tournait brusquement le dos à son adversaire, puis, par un jeu rapide, étendait sa jambe droite, faisant décrire à son pied un vaste demi-cercle qui l’amenait à hauteur de la joue de l’adversaire.
Ce premier mouvement accompli, le diablotin ne s’arrêtait pas là. Au lieu de ramener sa jambe tout simplement, il lançait sa jambe gauche à la suite de la première, quittant ainsi complètement le sol, mouvement qui amenait une chute fatale! Mais ce petit luron l’exécutait toujours, sa chute, avec une adresse inouïe, sur la partie la plus charnue de son diabolique individu, et grâce à elle, ramenant brusquement à lui ses deux jambes à la fois, glissait comme une anguille entre les mains de son antagoniste ahuri.
Les sous pleuvaient, et comme nul ne s’était fait le moindre accroc un peu sérieux, jamais séance de clownerie improvisée n’eut un tel succès et ne réjouit autant acteurs et spectateurs.
Après de nouvelles visites dans les différents quartiers de la ville et aux environs, on ne songea plus qu’au départ. La veille au soir, les cyclistes oranais tinrent à nous faire fête. Ils voulaient clôturer par un champagne d’honneur la réception si cordiale qu’ils nous avaient déjà faite. Quel sport que celui qui inspire tant de généreuse et mutuelle sympathie chez ses adeptes!
V
LA PLAINE DU CHÉLIFF
En se séparant, après la joyeuse veillée du mercredi 25 septembre, on s’était donné rendez-vous au lendemain matin six heures, devant le siège du club oranais.
A l’heure dite, on était au rendez-vous, en masse.
Plusieurs amis étaient venus nous éveiller à notre hôtel, l’_Hôtel Victor_, dès cinq heures et demie; réveil lourd chez moi, atroce surtout après le festival de la veille. Mais la bicyclette à forte dose allait nous remuer les membres.
--Allons! les amis! c’est l’heure. Temps magnifique, c’était forcé, nous vous le disions bien.
Oui, on nous le disait. Chat échaudé craint l’eau froide. J’avais été tellement arrosé dans mes précédents voyages que la terreur me possédait. Je n’avais cessé de répéter: «Vous verrez qu’il pleuvra, vous ne connaissez pas mon infernale guigne. J’ai horreur de la pluie, et quand j’entreprends un voyage, crac! il pleut.»
Et je rappelais cette atroce déroute de Lintz survenue au cours de mon voyage de Paris à Vienne.
--Tenez, ajoutais-je, je débarque sur la terre africaine, un épouvantable orage se déverse sur nos crânes.
--Rassurez-vous, avait-on répondu. En fait d’eau, vous aurez les fontaines des rares villages rencontrés sur votre route; la pluie, la vraie pluie, inconnue au bataillon, à cette époque de l’année.
On ne nous avait pas trompés.