Part 1
ÉDOUARD DE PERRODIL
A TRAVERS LES CACTUS
TRAVERSÉE DE L’ALGÉRIE A BICYCLETTE
PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
Tous droits réservés.
A LA MÊME LIBRAIRIE
DU MÊME AUTEUR
A VOL DE VÉLO DE PARIS A VIENNE Un volume in-18 à 3 fr. 50.
VÉLO! TORO! DE PARIS A MADRID EN BICYCLETTE Illustrations de Farman. Un volume in-18 à 3 fr. 50.
ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
A TRAVERS LES CACTUS
I
PARIS-MARSEILLE-ALGER
Traverser l’Algérie à bicyclette, de l’ouest à l’est, tel était le projet. Et ce projet allait être mis à exécution en pleine chaleur africaine.
--Vous êtes fou, m’avait-on dit partout. Il faut aller en Algérie, oui, parfait; mais au mois de septembre, jamais! La chaleur y bat encore son plein, puis gare les poussiéreuses fondrières creusées par les troupeaux nombreux qui parcourent les routes algériennes. C’est en février ou mars qu’il faut faire un pareil trajet.
Je m’étais mis dans l’idée de partir, et nulle éloquence au monde n’eût pu m’extirper ce projet du cerveau.
Le sort devait, pour cette expédition nouvelle, me donner un autre compagnon que lors de mes précédents voyages. Tous ceux qui, en effet, avaient déjà partagé mes émotions durant mes courses aventureuses, étaient cette fois retenus à Paris et dans l’impossibilité complète de se joindre à moi.
Le nouveau compagnon d’aventures, à qui je proposai cette chaude expédition, acceptée du reste par lui avec un empressement qui montrait bien à quel point il ignorait les fâcheux moments que l’on est parfois obligé de passer durant ce genre de pérégrinations, se nommait Albert Van Marke. Vingt-deux ans seulement.
C’était un sujet belge, originaire de la bonne ville de Liège. Et je vous prie de penser que c’était bien du sang belge qui coulait dans ses veines. Quand un vol de démons tourbillonnants ou de guêpes atteintes de folie eussent aiguillonné mon compagnon, ses mouvements n’en eussent pas été accélérés d’une ligne, sauf toutefois lorsqu’il se trouvait sur sa machine où il redevenait naturellement un excellent cycliste, capable de fournir une vitesse fort raisonnable. Mais une fois redescendu!
Toujours le dernier sorti de sa chambre le matin; toujours le dernier à table, le dernier partout. Bienheureux Belge! L’impossibilité personnifiée.
Très robuste du reste, les épaules carrées, outrageusement. Et brun, brun, presque nègre; la tête toujours inclinée, à tel point que lorsqu’il desserrait les dents pour exprimer une pensée, il semblait toujours confier un secret à sa cravate. Il fallait lui faire régulièrement répéter ses phrases, ce qui parfois me mettait dans un état nerveux des plus accentués.
Mais, brave garçon dans l’âme, oh! oui, brave garçon. Une fois, par suite d’une gaminerie que je lui avais à plusieurs reprises reprochée, il faillit causer la mort violente d’un malheureux Arabe; ce fut de ma part le motif d’une explosion de colère qui le mit dans un état épouvantable durant toute la journée; il me suivit comme un chien fidèle, n’osant seulement exprimer une parole, la mine déconfite, l’œil peureux.
J’ai dit: rien n’excitait ce bon Belge, pardon! Une fois, le phénomène arriva à la fin de notre expédition, une circonstance le dérida; mais alors, on eût dit qu’il voulait regagner le temps perdu, ce fut une «électrisation» de tout son être.
Jamais diablotin actionné par une pile ne se livra, de mémoire de savant, à une sarabande pareille.
Quand ce fait mémorable se passa-t-il? Je l’ai dit, à la fin de notre voyage, quand la suite de nos aventures nous eut conduits, d’étape en étape, jusqu’à Tunis. Mais n’anticipons pas. Je renvoie le lecteur au dernier chapitre de cet ouvrage, intitulé: «Un sujet du roi Léopold dans la fosse aux lions.»
Le lundi 16 septembre, au soir, le bon Belge Albert Van Marke, flanqué de ma personne, et votre serviteur flanqué de la personne du bon Belge, on fila sur Marseille, où le jeudi suivant 18 septembre, on se disposa à prendre place sur le paquebot de la Compagnie transatlantique _Eugène-Pereire_, en partance pour Alger.
J’ai toute raison de croire que le lecteur partagera ici mon sentiment sans restriction aucune. Il est toujours désagréable d’alléger sa bourse, toutes les fois que l’on peut s’en dispenser. Appartenant à un grand journal de Paris, je savais pouvoir obtenir une faveur pour la traversée de Marseille à Alger, et je ne me fis pas faute d’en faire la demande à la direction de la Compagnie transatlantique à Paris. Mais voici le malheur: le lundi, jour de mon départ, mes «permis» d’aller et retour n’étaient pas arrivés. Je priai un ami de me les expédier à Marseille. Le jeudi, rien! Je crus que les permis n’étaient pas accordés et je me décida, oh! soyez-en bien persuadés, ce fut à contre-cœur, de donner un accroc à ma bourse. Or, voyez ce qui se produisit: non seulement la Compagnie me remboursa à mon retour, mais elle me remboursa le prix entier de ma place.
Elle m’avait donc accordé une double faveur: le permis complet, alors que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent elle ne délivre que des réductions, et de plus la détaxe, ce qui est aussi fort rare.
Pourquoi affliger mes lecteurs de ces détails? Parce que, d’abord, on est toujours bien aise de signaler des évènements aussi rares que de pareilles faveurs accordées par des compagnies à un «particulier;» et qu’ensuite, tous le comprendront, je suis enchanté de saisir cette occasion de remercier la direction de la Compagnie de ce qu’elle a fait.
Inutile maintenant de parler des merveilleux paquebots de la Transatlantique, mon éloge paraîtrait vraiment trop intéressé. Il me suffira de dire qu’avec ou sans permis, je ne voulais pas entendre parler d’autres bateaux que les siens, et la meilleure preuve, c’est que nos places étaient «payées» à notre départ.
L’_Eugène-Pereire_ partait à midi. Le temps était idéal. Point de vent. Oh! Je le guignais, le vent. D’ailleurs, depuis que je savais devoir m’embarquer, ma préoccupation à ce sujet était constante, d’autant que c’était ma première traversée.
A Marseille, précisément, le pays du terrible vent de Nord-Ouest, dénommé mistral, mon anxiété était justifiée. Heureusement, le matin du départ, calme plat. Excellente affaire.
A midi, nous arrivions au quai de la Joliette. Nous étions accompagnés de plusieurs membres de ma famille, qui habitent la noble cité phocéenne, et d’un jeune cycliste que j’avais déjà rencontré, coïncidence assez curieuse, au cours de l’un de mes précédents voyages, le jeune Marcellin, voyage raconté sous le titre: _A vol de vélo._
On assista à la descente de nos bicyclettes à fond de cale. Pauvres bicyclettes. Je tremblai pour elles. Pendues comme des harengs au bout d’un croc, quelle position! Elles en sont sorties sans trop de mal, pourtant.
A midi trente, perchés sur l’arrière du paquebot, tandis que les mouchoirs s’agitaient de part et d’autre, on se dégageait avec une lenteur extrême de l’inextricable amas de bateaux qui encombraient le port de la Joliette, puis... à toute vapeur, pour Alger.
C’était ma première traversée, ai-je dit, et la vérité me force à déclarer que la nature ne m’a pas doué d’un tempérament spécialement propre à affronter les fureurs d’Amphitrite. Aussi quelle satisfaction de voir les flots relativement calmes! La Méditerranée est souvent très mauvaise, m’avait-on dit complaisamment. Les tempêtes s’y élèvent avec une impétuosité soudaine qui tient du prodige. Grand merci! Voilà qui était fait pour me rassurer. Je pensais sans cesse à cette fâcheuse occurrence. Mais c’était le calme, le vrai calme.
La nuit arriva; le calme augmenta encore. La brise légère tomba tout à fait. Ce fut une mer d’une tranquillité parfaite. Quelle chance inespérée! «Tout va bien, me dis-je, nuit tranquille, rien à craindre, et demain vers quatre heures de l’après-midi nous sommes à Alger. Veine immense, pas même le temps de dire ouf! et la traversée est faite. Merveilleux _Eugène-Pereire_, délicieux _Eugène-Pereire_, incomparable _Eugène-Pereire_! gentil petit bateau de mon cœur, va, cours, vole. Décidément c’est idéal, cette traversée.»
Après une petite pose sur la passerelle, on se retira dans notre commune cabine. C’était l’une des plus confortables. Elle nous avait été réservée, amabilité nouvelle, par le chef de départ du paquebot. Nous étions, Van Marke et moi sur des couchettes juxtaposées; Van Marke se trouvait sous le hublot! Petit réduit singulier, mais où nous étions en somme fort suffisamment à l’aise; petit chef-d’œuvre d’installation où rien ne manque, ce qui est inouï, vraiment, dans un espace aussi rétréci.
--C’est étroit, ici, avait simplement déclaré mon compagnon, sans autre réflexion ni préambule.
--C’est vrai, mais ça aurait pu l’être davantage, ajoutai-je sur le même ton. En vérité, on n’est pas mal dans cette cabine.
--Non, on n’est pas mal, répliqua le jeune Belge entre ses dents, comme s’il avait voulu confier cette idée au premier bouton de son gilet.
Et après cette conversation brève on se coucha, opération rapidement exécutée.
«Pourvu, pensai-je, que la mer reste calme. Je ne sais pas, mais il y avait à l’horizon, tout à l’heure, une brume épaisse qui ne me disait rien qui vaille. Enfin, dormons tranquille! Au diable l’inquiétude!»
Souvent, au récit de traversées mouvementées, j’avais songé, non sans une émotion violente, à cette situation d’un passager enfoui dans une cabine au cours d’une nuit noire, tandis que la mer gronde et enveloppe le navire de ses lames colossales. Dieu sait si ces réflexions me revinrent à cette heure. Mais la mer était calme. Je finis par m’endormir. Il était dix heures du soir environ.
Quand je m’éveillai, je pressai vite le bouton des lampes électriques. Bonté du ciel: onze heures seulement! Nuit noire. Van Marke dort sous le hublot. La mer est toujours tranquille; j’entends avec plaisir le floc! floc! régulier de la machine à vapeur. Pourtant, par instants, il me semble que le bruit n’a pas identiquement la même sonorité; puis, comme je me suis placé sur mon séant, j’ai une sorte de langueur extrêmement légère qui m’annonce un mouvement de balancement dans le paquebot.
Je me rendors. Une seconde fois, me voici réveillé. Une heure du matin. Floc! floc! floc! c’est le bruit de la machine qui toujours m’est agréable à entendre, car il me représente le battement du cœur, indice de la vie. Mais cette fois le son en est tout à fait irrégulier, et je perçois nettement le crépitement de la mer dont la vague vient heurter le flanc du navire. Puis j’ai la sensation manifeste que le plancher manque sous ma couchette.
«Charmant, me dis-je; c’était sûr, une jolie tempête à la clef. Que le diable emporte les traversées! Pourquoi, mille sabords, l’Algérie a-t-elle été se loger de l’autre côté de la Méditerranée? Enfin! Heureux Van Marke, heureux Belge, heureux sujet du bon roi Léopold, tu dors, toi. Allons, tâchons de dormir.»
Par un bonheur suprême, je me rendormis une troisième fois.
A cinq heures, j’ouvre les yeux. Oh! oh! ça craque de partout, et ça crépite ferme contre le flanc du bateau. Puis on enfonce. C’est une impression de mal au cœur intense. Je m’y attendais, c’était fatal; sapristi, je pensais bien que le calme de la veille était trompeur. Pourvu que ce chambardement n’augmente pas. Ah! Ah! Voilà mon compagnon qui s’éveille.
--Nous dansons, me dit-il.
--Oui, et d’une jolie manière. J’ai envie d’aller sur le pont, pour voir.
--Bah! reste là, il fait nuit noire.
Je reste, mais je suis assommé par ce remue-ménage. Ça craque toujours, mais le bruit de la machine domine le tout et ce bruit me rassure. C’est drôle, pourtant.
Je veux allumer les lampes électriques. Toutefois, légèrement troublé, je me trompe de bouton et je presse celui de la sonnerie qui appelle le garçon chargé du service. Van Marke, à qui je fais part de mon erreur, s’en amuse au dernier point, et il éclate de rire juste au moment où le garçon entre-bâille la porte. Ce qui achève de dilater la rate du bon Liégeois, c’est de m’entendre dire au garçon:
--Ah! oui, je vous ai appelé pour vous demander à quelle heure le déjeuner.
--A sept heures, dit-il; et il disparaît.
Le jour arrive enfin pâle, grisâtre, par le hublot: je me lève. Pouf! à peine ai-je mis le pied sur le plancher, que je me trouve brusquement projeté en avant, nez-à-nez avec mon compagnon. Van Marke, momifié dans sa couchette, trouve toute cette petite suite d’événements extrêmement comique, et se contente de manifester ses sentiments par un rire discret, mais régulier, sans secousse, absolument ininterrompu.
Enfin, je suis debout et habillé. Alors, bousculé, cahoté, clopinant et trébuchant, je grimpe les escaliers et m’installe sur le pont où le jour, assez rapidement, découvre bientôt toute l’étendue de la mer. Elle est splendide et moutonne à grande écume.
Le coup de vent de la nuit se calme peu à peu. La mer toutefois reste grosse et, à table, à onze heures, nous sommes quatre. Le lieutenant qui déjeune avec nous déclare que le chef du bord ne s’y trompe jamais pour la confection de sa cuisine.
Le matin, il grimpe sur le pont, examine l’état de la mer et dit: «C’est bien, il y aura aujourd’hui tant de personnes à table!»
A midi, le ciel est magnifique. Toutefois d’assez gros nuages planent à l’extrême-sud. Nous devons arriver à Alger vers quatre heures. A deux heures trente environ, la côte africaine apparaît, estompée par une brume épaisse.
A mesure que l’_Eugène-Pereire_ s’avance vers Alger, les brumes s’épaississent et c’est une nuée d’un noir d’encre qui, maintenant, couvre la cité blanche dont le panorama se dérobe aux regards des passagers massés sur la passerelle ou sur le pont.
Très vite, les cumulus couleur de suie, entassés et tranchant l’un sur l’autre, s’unifient sur l’horizon, comme fondus en une bande étroite au-dessus de la côte. Puis cette bande couleur de limaille s’agrandit, gagnant dans la masse noire. C’était la pluie qui commençait.
Maintenant, les cataractes tombaient sur Alger.
Derrière nous, le firmament bleu; devant nous, un immense rideau cendré masquant le ciel et enveloppant la ville d’une brume liquide, zébrée d’éclairs.
L’_Eugène-Pereire_ avait un peu ralenti son allure; il avançait toujours, marchant vers l’orage. Soudain il entra dans la zone pluvieuse, et la cataracte commença.
Tout le monde se blottit sous les tentes; mais la pluie violente, brutale, arrivait en gouttes larges et serrées. L’eau ruisselait de partout.
On aborda. L’orage battait son plein.
Au débarqué, sous la cuirasse des parapluies ouverts, des appels nous indiquèrent que les amis étaient là. Belle réception malgré la pluie. Tout avait été préparé à l’avance. On se rendit chez un cycliste algérien, un des amis dévoués qui devaient nous piloter durant notre séjour à Alger; et, peu de temps après notre débarquement, effectué dans les circonstances assez particulières et inattendues que je viens de rapporter, mon compagnon Van Marke et moi dégustions un délicieux champagne d’honneur.
Le soir de ce 17 septembre nous dormions à l’hôtel de l’Oasis, situé sur le quai, dans une vaste chambre regardant la mer.
II
ALBERT DANS LA KASBAH
Bien que, pour tout cycliste amoureux de tourisme, la traversée de l’Algérie soit un voyage assez naturellement indiqué, je dois fort humblement reconnaître que l’idée d’entreprendre cette expédition n’avait pas été enfantée par mon cerveau en proie pourtant à un perpétuel travail.
Cette idée m’avait été suggérée par un journaliste algérien, M. Mallebay, que le hasard des événements m’avait fait rencontrer à Paris et qui occupe une situation importante dans la presse de la colonie.
Du jour où le projet du voyage fut arrêté, M. Mallebay, directeur non seulement du _Vélo algérien_, journal spécial comme son titre l’indique, mais du _Turco_ et de la _Revue algérienne_, se mit en quatre pour préparer l’expédition et nous frayer les voies.
Il lança des avis dans les clubs cyclistes, soit directement, soit par le canal de la presse algérienne. Enfin, cet excellent homme, écrivain fort aimable autant que sportsman passionné, eut une idée originale. Pour nous faire bien venir, dans la mesure du possible, des populations européennes ou arabes, il voulut que ma charge fût faite dans son journal le _Turco_, journal comique et satirique très populaire et fort répandu en Algérie.
Cette charge fut faite par Assus, un artiste dans l’âme, très apprécié dans la colonie, et je dois reconnaître que jamais je n’avais vu un coup de crayon enlever une «tête» avec cette maëstria. On ne pouvait s’y tromper.
Ce numéro fut plus d’une fois pour nous un auxiliaire précieux.
M. Mallebay, qui s’était si complètement dévoué pour nous, ne se fit pas faute de nous donner, dès le lendemain de notre arrivée, les plus précieux avis.
--Attention à la chaleur, me dit-il. Gare à la traversée de la plaine du Chélif. Je vous avoue même que je ne vous vois pas bien, franchissant ce désert brûlant dans la journée. Jamais vous n’y parviendrez, mes pauvres amis; c’est impossible, surtout si vous avez le sirocco.
--Vous croyez? Pourtant je connais les précautions à prendre: je sais ce que c’est que la chaleur à bicyclette. Une traversée de la vieille Castille au mois de juillet 1893 m’en a donné une idée.
--Oh! mais vous l’aurez plus forte encore, ici, la chaleur, d’autant plus que la saison a été retardée cette année et que septembre nous donne la chaleur du mois d’août.
--Sapristi, pas de chance, alors.
--Et puis, reprit M. Mallebay, c’est le sirocco surtout qui est à craindre; s’il souffle, je vous le dis, vous n’avancerez pas. Je ne crois pas qu’un seul cycliste algérien se soit jusqu’à présent aventuré à marcher une journée entière en été et par le vent du sud. Vous tomberiez en route, mes amis.
--Diable, voilà qui est peu rassurant, dis-je.
--Voyez-vous, dit notre ami, je dois vous faire un aveu: je ne croyais pas que vous exécuteriez si vite mon idée. Je n’aurais pas eu la pensée de vous lancer dans une expédition aussi brûlante. Je pensais que vous nous arriveriez en octobre, et si vous voulez un bon conseil, restez une quinzaine de jours à Alger; la chaleur, d’ici là, s’affaiblira quelque peu.
--Rester à Alger, mon cher monsieur, jamais. Nous sommes venus, c’est pour agir. Fichtre, comme vous y allez. Attendre ici quand nos bicyclettes frémissent dans leur retraite forcée. Et puis, vous savez, j’en ai assez, moi, de la pluie, l’horrible, l’ignoble, l’immonde pluie parisienne, cette abomination de la désolation. Vous savez si elle nous a assaillis souvent dans nos expéditions. Tonnerre!
«Mais je serais fou d’attendre que madame la pluie, cette mégère, voulût bien rafraîchir l’atmosphère. Et tenez, n’est-ce pas une guigne, encore? j’arrive à Alger, cette ville où on ne parle que de soleil, et il faut que juste le ciel entr’ouvre ses écluses au moment de notre arrivée.
--Oui, dit M. Mallebay, la circonstance a été aussi fâcheuse qu’extraordinaire. Eh bien, soyez sans inquiétude, quel que soit l’endurcissement de votre mauvais sort, vous n’avez rien à redouter. Ce n’est pas l’abondance de l’eau qui vous gênera. Non, vous ne pouvez imaginer la chaleur que vous allez avoir, et la sécheresse des terrains traversés par vous!
--Et les routes, ces terribles routes? demandai-je.
--Oh! passables quelquefois, mais atroces dans certaines parties, à cause de la poussière, une poussière épaisse amoncelée dans les fondrières que les troupeaux ont creusées.
--Et en trouverons-nous toujours?
--Oui, en Algérie; mais vous avez formé le projet, je crois, de pousser jusqu’à Tunis! Eh bien, en Tunisie, pas de route. Il faudra vous contenter de traverser l’Algérie de bout en bout; mais après, fini!
--Vraiment, pas de route? Pas même de chemin tracé?
--Rien, si ce n’est peut-être des pistes arabes, où il vous sera impossible de rouler. Enfin, vous verrez. J’avoue n’y être jamais allé à bicyclette. Peut-être arriverez-vous à pénétrer; j’en doute.
Notre projet était, en effet, de traverser l’Algérie et la Tunisie, d’Oran jusqu’à Tunis.
Comme on le verra par la suite de ce récit, personne, en Algérie, ne put nous renseigner sur la meilleure voie à suivre pour arriver à Tunis à bicyclette en venant de l’Ouest par la frontière algérienne.
On s’accordait, à dire qu’il n’existait pas de route, mais que toutefois il y avait deux voies possibles, les uns prétendaient par l’extrême Nord, les autres, par le Centre. Le lecteur verra à quelles mésaventures nous conduisit ce désaccord, qui n’était pas encore tranché pour nous quand nos bicyclettes quittèrent la dernière ville algérienne pour rouler vers la frontière de Tunisie, au milieu des cailloux, dans les ravins, accompagnés par les aboiements furieux des chiens kabyles.
Je posai encore une question à notre excellent ami, M. Mallebay.
--Et sur la grande route, lui dis-je, dans la campagne, sommes-nous en sécurité parfaite?
--Oui, répondit-il. Les attaques de voyageurs ne sont pas plus fréquentes que dans n’importe quel pays d’Europe. Toutefois, il y en a, c’est sûr; aussi, ne voyagez pas la nuit, et, en tous cas, soyez armés. Pour rencontrer une bande de chenapans et recevoir un mauvais coup, il suffit d’une fois. Les populations arabes sont soumises, mais l’Européen, le roumi est toujours l’ennemi irréconciliable. Soyez prudents, voilà tout. Et surtout, oh! c’est le point capital, que les Arabes ne soupçonnent pas d’argent sur vous. L’argent leur fait voir rouge.
--Parfait, cher ami; armé, je le suis et sérieusement: j’ai mon revolver, huit millimètres dix. Et quant aux dispositions pour une prompte retraite, nous avons, mon compagnon et moi, nos chères petites montures. Avec elles, n’est-ce pas, rien à redouter?
Nous étions arrivés à Alger le mardi 17 septembre; nous devions quitter cette ville le lundi 23, pour nous rendre par le train à Oran, point de départ de notre expédition. Nous avions donc cinq grandes journées pour parcourir la ville.
Parmi les nombreux cyclistes venus à notre débarquement, se trouvait, inutile de le dire, M. Mallebay. Il était accompagné d’un de ses amis qui, lui aussi, s’était mis à notre entière disposition, M. Mayeur, directeur de la _Photo-Revue_, lequel devait jouer un rôle important au cours de notre voyage. Enfin, plusieurs autres cyclistes nous servirent aussi de guides à travers la belle cité africaine, l’une des reines de la Méditerranée. Nous n’avions crainte de nous trouver isolés.
Quand, debout sur la passerelle de l’_Eugène-Pereire_, on avait aperçu le panorama de la capitale algérienne, nous avions vu la ville sous son aspect le plus éblouissant, malgré l’orageux décor dans lequel elle s’était présentée. Placés en face du féerique demi-cercle formé par la baie, nous avions à droite l’émerveillant amphithéâtre formé de la masse des maisons blanches d’Alger, et à gauche Mustapha, nouvel amas de bouquets blancs et verts, puis d’étage en étage, au-dessus, des jaillissements touffus de verdure foncée.
Au-dessous d’Alger, presque en face de nous, se dressait la longue suite d’arceaux qui semblent donner entrée à de vastes souterrains sur lesquels la ville serait bâtie: spectacle incomparable, le premier qu’il m’a été donné de voir et que les voyageurs considèrent d’ailleurs comme l’un des plus sublimes qui soient au monde.
Vu notre court séjour dans Alger, nous n’avions pas la prétention d’en visiter toutes les curiosités.
On voulut voir son aspect extérieur et on la parcourut dans tous les sens.
On put constater son extraordinaire animation et nous pûmes voir aussi, notre attention devait fatalement être attirée de ce côté, combien le cyclisme y était avancé déjà. Les cyclistes étaient nombreux dans les rues. Il existe même un café, rendez-vous des vélocipédistes algériens, et qui porte comme dénomination: «Café du Vélo».
On visita aussi la Kasbah, la ville arabe, qui domine la ville européenne.