Part 9
Maintenant la route s'ouvre facile. Nous n'avons qu'à nous laisser tranquillement porter par la Petchora et bientôt nous arriverons en vue de l'Oural. C'est une nouvelle navigation de plus de cent cinquante lieues, facile et agréable sur ce beau fleuve.
Le soir de notre arrivée à Iaktchinskaya Pristane, nous nous remettons en marche, et le lendemain matin à trois heures nous atteignons le hameau d'Oust-Pojeg[68].
[Footnote 68: Mammaly, en langue zyriane.]
De suite Boyanus va demander l'hospitalité dans la maison que l'on nous dit être la plus propre. Le _khozaïne_[69], quoique troublé dans son sommeil, ne nous en reçoit pas moins très amicalement. Ces braves paysans font toujours mon admiration. Vous arrivez chez eux au beau milieu de la nuit, vous bouleversez tout leur intérieur, et toujours ils se montrent aimables et empressés. La complaisance et la douceur sont le fond de leur caractère. Notre hôte nous abandonne deux pièces. Le mobilier en est sommaire: une table, des bancs, un lit formé de planches clouées au mur. Point de literie, nos couvertures et la tente, étendues sur le bois, la remplacent. Par-dessus nous disposons une grande tente moustiquaire, et à la porte de la chambre est allumé un feu fumeux dans un vase; grâce à ces précautions nous serons à l'abri des moustiques. Voilà la quatrième nuit que nous passons sans sommeil, je vous laisse à penser si nous dormons à poings fermés.
[Footnote 69: Maître de maison.]
Le village d'Oust-Pojeg[70] est situé sur la rive gauche de la Petchora, à 700 mètres environ en aval du confluent de la rivière Pojeg[71], dans une boucle du fleuve.
[Footnote 70: 98 habitants, tous Zyrianes.]
[Footnote 71: La carte de l'état-major russe (feuille 124) place à tort Oust-Pojeg sur la rive droite de la Petchora et en amont de l'embouchure du Pojeg.]
Durant notre séjour à Oust-Pojeg, tout le temps un beau soleil et une température élevée, trop élevée même à notre gré. Le 26 juillet, de neuf heures du matin à huit heures du soir, le thermomètre s'est maintenu à + 26° à l'ombre; le matin au soleil, il marquait + 33°. Pour un pays froid c'est un peu chaud. Avec une pareille température les maisons de bois deviennent des fours, et impossible de les ventiler, sans risquer de laisser pénétrer des essaims de moustiques. L'excès de chaleur est, après tout, préférable aux morsures de ces maudits insectes.
Sur la Petchora, comme sur le Volga, l'intérêt du voyage est dans l'étude de la population. Les Zyrianes, que nous rencontrons pour la première fois, à Oust-Pojeg, ne sont ni aussi primitifs ni aussi originaux que les Tchérémisses et les Tchouvaches, mais n'en sont pas moins intéressants par certains côtés.
Leur civilisation est plus élevée que celle des Finnois du Volga, mais, vivant au milieu de forêts vierges, sous un climat qui interdit pour ainsi dire toute culture, ils ont dû rester à l'état de chasseurs, tandis que leurs cousins germains des environs de Kazan, habitant des pays plus favorisés, sont devenus agriculteurs.
Les Zyrianes sont disséminés dans la partie orientale des gouvernements d'Arkhangelsk et de Vologda, ainsi que dans l'extrême nord du gouvernement de Perm[72]. Quelques clans sporadiques se trouvent en outre en Sibérie dans le bassin inférieur de l'Obi.
[Footnote 72: Oust-Pojeg se trouve à la frontière de ce dernier département.]
Ces indigènes habitent de petits villages égrenés le long des cours d'eau. Les groupes les plus compacts se rencontrent dans la vallée supérieure de la Petchora[73], sur les rives de son affluent l'Ischma, et de la Witchegda, tributaire de la Dvina, enfin dans la partie supérieure du Mezen et de la Vachka. Ischma est la capitale des Zyrianes. D'après les statistiques, sujettes à caution ici plus que partout ailleurs, l'effectif de ces Finnois serait de 95 000[74], disséminés sur un territoire immense[75].
[Footnote 73: La carte ethnographique de Rittich indique à tort la haute vallée de la Petchora comme habitée par des Russes. Depuis Oust-Pojeg jusqu'à Oust-Chtchougor, la population n'est composée que de Zyrianes.]
[Footnote 74: Ermilov, _loc. cit._]
[Footnote 75: Les statistiques ci-jointes des trois communes (_volost_) de Troïtskoïé Petchorskoïé, Savinoborskoïé, et Oust-Chtchougor, qui constituent le territoire que nous avons traversé en descendant la Petchora, montrent la dispersion de la population dans cette région.]
Liste des localités habitées dans le volost (canton) de Troïtskoïé Petchorskoïé.
Têtes imposables.
Village paroissial de Troïtskoïé Petchorskoïé (_siélo_) 280 _Derevnia_ Oust-Ilytch 45 -- Poktchinskaïa 144 -- Skoliapovskaïa 47 -- Kodatchinskaïa 42 -- Soïvinskaïa 13 * -- Porog 4 -- Pilia Stav 10 * -- Griché Stav 8 * -- Oust-Liaga 15 -- Koghil-Oust 9 * -- Maximovo 9 * -- Mort Ior 7 * -- Gord Mou 15 * -- Sariou-Oust 20 * -- Kodatchdinekost 7 -- Iag-ty-di 2 * -- Marko-Lasta 3 * --- 680
Les localités marquées d'un astérisque sont situées sur les bords de l'Ilytch, les autres sur les rives de la Petchora.
Cette statistique est établie d'après le dernier recensement, qui remonte à une dizaine d'années. Actuellement la population du district s'élève à 2 101 (936 hommes, 1 165 femmes).
Liste des localités habitées dans le volost de Savinoborskoïé.
Distance en verstes au chef-lieu de la commune. Hommes. Femmes.
Village parois de Savinoborskoïé 53 76 _Derevnia_ Mitrofanovskaïa 63 31 55 -- Ovinino 50 17 24 -- Evtyghinskaïa 40 12 12 -- Taïninskaïa 25 30 36 -- Rémino 15 11 10 -- Pyrédinskaïa 7 59 78 -- Kouzdibomskaïa 20 35 49 -- Doutovo 30 28 20 -- Lemty 40 24 40 -- Lemty-boj 47 37 38 -- Colonie Viatskii 35 1 1 --- --- 338 439
Tous ces villages et hameaux sont situés sur les bords de la Petchora.
Liste des localités dans le volost d'Oust-Chtchougor.
Hommes. Femmes.
Village paroissial d'Oust-Chtchougor 67 65 _Derevnia_ Lébiajskaïa 4 5 -- Voukhtylskaïa 5 10 -- Podtcherskaïa 128 136 -- Boïarskii Iag 20 16 -- Oust-Soplias 12 22 -- Oust-Voïa 12 17 -- Bérézovka 20 29 -- Pozorika 60 80 -- Boris Dikost 33 34 --- --- Population actuelle 361 475
Toutes ces localités sont situées sur les bords de la Petchora.
Les villages avec une église portent en russe le nom de _siélo_ et les autres celui de _derevnia_.
Les Zyrianes, du moins tous ceux que nous avons rencontrés, soumis depuis des siècles à l'influence slave, sont presque complètement russifiés. Sous ce rapport ils peuvent se comparer à leurs voisins les Caréliens, néanmoins chez eux le sentiment de leur individualité ethnique reste vivant. Quand vous les interrogez sur leur nationalité, ils vous répondent toujours avec un sentiment d'orgueil qu'ils sont Zyrianes.
Ces indigènes sont très proches parents des Permiaks, et ne forment en réalité avec eux qu'une seule et même population. La division des Finnois établis dans les hauts bassins de la Kama et de la Petchora, en deux races distinctes, les Zyrianes et les Permiaks, est absolument arbitraire. Les deux populations parlent une langue presque semblable, présentent les mêmes caractères physiques, enfin, dans leur idiome, se donnent le même nom. En langue indigène Zyrianes et Permiaks s'appellent _Komy mort_ (peuple de la Kama), preuve évidente que les premiers ont habité jadis la vallée de la Kama à côté des seconds et ont ensuite émigré vers le nord. D'après Sjögren, le nom de Zyrianes dériverait du vocable finnois _syrjä_, signifiant limite ou frontière: ce serait donc la tribu établie aux confins de la région, étymologie que confirme la topographie.
Les Zyrianes les plus caractérisés que nous ayons rencontrés sont les habitants d'Oust-Pojeg. L'usage de la langue russe leur est encore peu familier, aux femmes surtout.
A l'inverse de ce que l'on observe généralement, seuls les hommes ont conservé en partie le costume national. L'été, tous sont vêtus d'un pantalon et d'une blouse-chemise en toile blanche. L'hiver, ils endossent un long et épais _kaftan_ blanc et par-dessus un _louzane_, lorsqu'ils vont à la chasse. Ce dernier vêtement, spécial aux Zyrianes, est un plastron double tombant par devant et par derrière jusqu'à la ceinture, autour de laquelle il est fixé par des courroies, et qui laisse les bras complètement libres. Figurez-vous une très longue bavette carrée descendant jusqu'au ventre. Le _louzane_ est en laine grossière, décorée de raies noires et blanches; dans le dos est appliquée une courroie servant à porter la hache du chasseur. A Oust-Chtchougor des gamins d'une quinzaine d'années étaient vêtus de blouses en toile blanche munies d'un capuchon pour les préserver des moustiques, semblables à l'_anourak_ des Eskimos.
L'hiver, les indigènes sont coiffés d'un bonnet, présentant le même dessin que le _louzane_. L'été, la plupart ont la casquette noire des Russes. Les Zyrianes sont chaussés de bottes basses en cuir, qu'ils confectionnent eux-mêmes. Comme les Tchérémisses et les Tchouvaches, en place de chaussettes ils s'entourent les pieds de morceaux de toile, et, ainsi que les Lapons, mettent une couche de joncs sur la semelle de leurs bottes[76].
[Footnote 76: Ces chaussures portent le nom de _kom_, vocable que l'on peut rapprocher du mot lapon _komager_, employé par ce dernier peuple pour désigner les mocassins.]
Toutes les femmes portent le _sarafane_. Pour les travaux de la maison elles endossent souvent un caraco en grosse toile carmin foncé. En hiver les indigènes portent des bas et des gants en laine de différentes couleurs, dessinant des denticules et des losanges d'un effet très agréable à l'œil. C'est la seule trace d'art indigène observée chez les Zyrianes.
Les habitations zyrianes (_kerka_) présentent une très grande ressemblance avec celles des Permiaks. C'est la même architecture et la même disposition intérieure: deux pièces occupant chacune une moitié de la maison, et ouvrant sur un vestibule (_posvod_) auquel accède un escalier couvert, accoté à la façade; par derrière, une cour surmontée d'un grenier. Les pièces de l'habitation sont généralement divisées jusqu'à mi-hauteur en deux parties par une cloison. Quelques maisons ont un type moins particulier; en place d'escalier, elles ont un simple perron de trois ou quatre marches et sont situées par suite à une moindre hauteur au-dessus du sol.
Chaque habitation a une maison de bains[77] (_poulchiane_) et une glacière, une cave profonde pour conserver le laitage et le poisson frais. Comme type de construction spécial à cette région nous devons également signaler un magasin isolé au-dessus du sol par quatre ou six piliers pour tenir les provisions à l'abri des rongeurs. C'est la même architecture que celle du _stabbur_ norvégien. En été, lors de la fenaison et de la pêche, les Zyrianes s'absentent souvent durant plusieurs semaines. Pour se mettre à l'abri pendant ces excursions ils édifient des appentis en écorce de bouleau, appelés _tchioume_. Les différentes constructions zyrianes sont, bien entendu, en bois. Elles sont d'abord plus chaudes que celles en pierre, et dans tout le pays on ne trouve pas le moindre affleurement rocheux.
[Footnote 77: Très simple est la maison de bains: un petit vestibule garni de bancs, puis une pièce également bordée de bancs et d'une sorte d'estrade élevée.]
Les habitants d'Oust-Pojeg et en général les Zyrianes de la Petchora supérieure sont tour à tour, suivant les saisons, agriculteurs, chasseurs ou pêcheurs. Sous un climat aussi rude que celui de cette région la culture ne fournit que des ressources précaires et insuffisantes. Survienne une gelée en août, la récolte est perdue; même dans les bonnes années, elle ne peut donner le pain quotidien aux indigènes, et les pauvres gens mourraient de faim l'hiver si la chasse et la pêche ne leur fournissaient les moyens d'acheter de la farine aux marchands de Tcherdine.
A Oust-Pojeg et dans la vallée supérieure de la Petchora, on cultive quelques carrés de seigle, d'orge[78], de pommes de terre, de choux et de raves[79]. Les instruments aratoires employés par les Zyrianes sont la charrue à bêche[80] (_soka_) et une herse avec dents en bois. Aux produits de cette agriculture primitive les indigènes ajoutent ceux de l'élevage du bétail. Ils ont des chevaux, des vaches, des moutons, mais point de chèvres ni de porcs[81]. A Oust-Pojeg une vache vaut environ 50 francs, un cheval 100 francs, une brebis 3 fr. 50 à 5 francs, une poule 1 fr. 50 et un chien de chasse de 12 à 18 francs. Jugez par ces prix de la valeur de l'argent dans ce désert.
[Footnote 78: Dans le bassin de la Petchora, la limite septentrionale des céréales passe un peu au-dessous de 66° de lat. N. A Oust-Oussa, l'orge vient à maturité et quelquefois le seigle (Schrenk, _Reise nach dem Nordosten des europäischen Russlands_, etc. Dorpat, 1848 et 1854). Dans le _volost_ d'Oust-Chtchougor il n'y a cependant aucune culture.]
[Footnote 79: Le village possède 70 hectares et demi de terres cultivables.]
[Footnote 80: Instrument également en usage dans la vallée du Volga.]
[Footnote 81: Statistique du bétail dans les cantons de Troïtskoïé Petchorskoïé, de Savinoborskoïé et d'Oust-Chtchougor (1889):
Bêtes à cornes. Chevaux. Moutons.
Troïtskoïé Petchorskoïé 587 357 1 167 Savinoborskoïé 476 229 1 191 Oust-Chtchougor 340 214 1 605 ]
Jadis la chasse procurait aux Zyrianes le plus clair de leur revenu, mais aujourd'hui le gibier a, paraît-il, beaucoup diminué, surtout les lagopèdes. Ces oiseaux, racontent les indigènes, ont été poussés vers le nord par les vents du sud, qui, affirment-ils, soufflent depuis plusieurs années, et ont été noyés dans l'océan Glacial[82].
[Footnote 82: Ermilov, _loc. cit._]
Actuellement un bon chasseur tue par an: 150 écureuils, 100 gelinottes et 200 coqs de bruyère[83]. Un assez joli tableau! A l'écureuil surtout, les Zyrianes font une guerre acharnée; la dépouille de ce rongeur constitue le principal article de leurs échanges avec les marchands russes. Dans la région de la Petchora, cette peau est pour ainsi dire l'unité monétaire. Demandez à un indigène le prix d'une denrée ou d'un objet, le plus souvent il vous répondra tant de peaux d'écureuil, et ce n'est qu'après avoir longtemps réfléchi qu'il vous indiquera sa valeur en argent.
[Footnote 83: Ermilov, _loc. cit._]
Statistique des produits de la chasse en 1889.
TROÏTSKOÏÉ PETCHORSKOÏÉ.
Valeur en roubles.
Écureuils 12 000 2 520 Autres animaux à fourrure (hermines, zibelines, lièvres, ours) 539 427 Gelinottes 10 000 2 000 Autres oiseaux 1 000 200
SAVINOBORSKOÏÉ.
Écureuils 3 600 680 Autres animaux à fourrure (hermines, zibelines, lièvres, ours) 13 91 Gelinottes 4 000 800 Autres oiseaux 415 130
OUST-CHTCHOUGOR.
Écureuils 2 115 1 830
Il y a deux périodes de chasse: l'une en automne, du commencement d'octobre au milieu de décembre, et l'autre au printemps, de février à avril.
Les Zyrianes sont très habiles tireurs, bien que leurs fusils ne soient pas précisément du dernier modèle. Celui figuré ci-après montre l'état de l'armurerie sur les bords de la Petchora. Pour faire tomber le chien on doit déclencher un os accroché à un clou. L'hiver l'armement du chasseur est complété par une paire de patins à neige[84].
[Footnote 84: Ces patins mesurent une longueur de 1m,62 et une largeur de 0m,145. Ils sont donc très différents des _ski_ norvégiens, longs parfois de 3 mètres et larges de 7 centimètres.]
Les Zyrianes capturent le coq de bruyère à l'aide de pièges qui écrasent l'oiseau. Dans le but de ménager la poudre, denrée rare et chère dans ces pays, ils ont imaginé une grande variété de ces engins, d'une ingéniosité remarquable[85]. Les habitants de quelques villages disposent sur le bord des cours d'eau des nids artificiels afin de récolter des œufs de palmipèdes. Quelquefois ils les font couver par des poules et se procurent ainsi des canards domestiques.
[Footnote 85: Un grand nombre de ces pièges sont figurés dans l'ouvrage d'Hoffmann, _Der Nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi._]
Une chasse curieuse est celle faite aux palmipèdes lors de la mue. Trois ou quatre chasseurs montés dans des barques descendent une rivière en pourchassant devant eux les canards incapables de s'envoler. Rencontrent-ils un affluent, les Zyrianes l'explorent également et en chassent les oiseaux vers le gros de la bande, resté dans le cours d'eau principal. La descente de la rivière dure quelquefois plusieurs jours; pour ne pas amaigrir les oiseaux par la fatigue, les chasseurs les laissent reposer la nuit dans des endroits qu'ils ont au préalable reconnus. Une fois arrivés à l'embouchure du cours d'eau, les Zyrianes poussent la troupe de volatiles vers un immense filet disposé à cet effet sur la rive et les obligent à s'y engouffrer. Par ce moyen on peut capturer de 1 500 à 2 000 oiseaux[86].
[Footnote 86: Schrenk, _loc. cit._, p. 264.]
La pêche la plus lucrative sur les bords de la Petchora est celle du saumon. Les habitants d'Oust-Pojeg en prennent de 200 à 240 kilogrammes, valant de 4 à 10 roubles les 16 kilogrammes[87]. Elle se fait de la fin de juin à septembre; les autres poissons[88] sont capturés au printemps et en automne[89]. Les Zyrianes pêchent au flambeau, tendent des filets fixes[90], ou obstruent les rivières par des barrages de filets au milieu desquels ils placent des nasses en osier. Comme les Lapons et les Finnois de Finlande, ils emploient, en place de flotteurs, des palettes en bois et des morceaux d'écorce de bouleau et, en guise de plombs, des pierres enveloppées d'écorce ou des morceaux d'argile cuite.
[Footnote 87: Les 16 kilogrammes de _S. lavaretus_ valent 2 roubles.]
[Footnote 88: Ces espèces sont: le _Salmo lavaretus_, le _C. Leucichthys_ Gylden, le _S. Thymallus_, la perche, le brochet, la lotte commune, le _Thymallus vexillifer_, l'_Acerina cernua_ et le _Squalius grislagine_ L.]
[Footnote 89: Produits de la pêche en 1889.
Valant. Volost de Troïtskoïé Petchorskoïé 1 920 kilogr. 216 roubles. Volost de Savinoborskoïé 2 680 -- 360 -- Volost d'Oust-Chtchougor 1 600 -- ]
[Footnote 90: Ces filets portent le nom de _koulam_ et ont une longueur moyenne de 5 mètres.]
Dans le nord du bassin de la Petchora, sur les _toundras_ riveraines de l'océan Glacial, un certain nombre de Zyrianes sont pasteurs de rennes et par suite astreints à la vie nomade[91]. Dans le district de Poustosersk ils possèdent les troupeaux les plus nombreux, qu'ils ont acquis aux dépens des Samoyèdes. Au delà de l'Oural nous avons rencontré plusieurs de ces Finnois propriétaires de milliers de rennes, qu'ils faisaient garder par des Ostiaks.
[Footnote 91: La plupart sont originaires d'Ischma. Ils vivent dans des tentes, couvertes l'été d'écorce de bouleau et l'hiver de peaux de renne.]
Les Zyrianes forment une population vigoureuse et intelligente, particulièrement douée pour le commerce. Durant l'hiver un grand nombre vont trafiquer avec les Ostiaks au delà de l'Oural. Dans ces transactions ils affirment leur supériorité intellectuelle par un manque complet de scrupules. L'acheteur se présente toujours avec des bouteilles d'eau-de-vie; une fois le vendeur enivré, il lui donne, en échange de belles fourrures, de la ferraille clinquante, très appréciée des Ostiaks. Il vend par exemple 1 fr. 50 des boutons en cuivre qui valent bien un centime. Dans les idées de ces Finnois comme de beaucoup de gens civilisés, le commerce c'est le vol autorisé. Mais entre eux et avec les voyageurs, les Zyrianes sont d'une scrupuleuse honnêteté. Chez ces indigènes l'usage des serrures est inconnu, tout est ouvert à tout venant et jamais rien n'est pris. La langue zyriane n'aurait même, dit-on, aucun vocable pour désigner l'idée de vol. Dans les cabanes situées sur le bord des rivières ils placent en évidence des vivres à la disposition des passants, et ceux qui en ont besoin les prennent après en avoir déposé scrupuleusement le prix habituel.
Privés pour ainsi dire de toute communication avec les pays manufacturiers, les Zyrianes fabriquent eux-mêmes leurs ustensiles de ménage. Le bois et l'écorce sont les seules matières premières qu'ils aient à leur disposition; aujourd'hui encore le fer est rare et cher dans ce pays. C'est l'âge du bois. Les assiettes et les tasses sont en pin; avec l'écorce du bouleau les indigènes confectionnent des sacs, des seaux, des bouteilles servant de salières, des cordes et des corbeilles. Leur mobilier présente une très grande analogie avec celui des Finnois de Finlande.
Chez les Zyrianes, aucune trace de paganisme. Depuis longtemps ils ont été convertis au catholicisme grec; un grand nombre appartiennent toutefois aux sectes dissidentes. Dans ces pays sans voies de communication le _raskol_ a trouvé un asile à peu près inviolable contre la persécution. Certain village habité par des vieux-croyants se trouve à plus de 230 kilomètres de l'église paroissiale, et sur toute cette distance pas de route. Les schismatiques peuvent ainsi vivre dans la paix la plus complète. En tout pays les déserts sont l'asile de la liberté.
CHAPITRE VIII
LA PETCHORA