Part 8
Neyrop est une localité historique. Sur l'ordre de Boris Goudounov, l'oncle de Michel Romanov fut conduit ici et enfermé dans un trou qui fut muré par-dessus lui. L'air et le jour n'arrivaient au prisonnier que par une petite ouverture à travers laquelle les enfants lui faisaient parvenir des vivres. Une chapelle a été érigée au-dessus du caveau; on y conserve pieusement les lourdes chaînes dont était chargé le malheureux prince[62].
[Footnote 62: Ces chaînes pèsent, paraît-il, 48 kilogr.]
Plusieurs maisons sont construites sur le type des habitations permiakes (_kirkou_) de Koudimgkor, et pour couper le foin les indigènes se servent de la faucille. L'élément finnois forme évidemment ici une bonne part de la population, comme du reste dans tout l'arrondissement de Tcherdine, mais aujourd'hui les habitants ont perdu le souvenir de leur origine et se disent Russes.
A Vetlane, la rive gauche de la Kolva s'élève en un bel escarpement calcaire haut de 60 à 80 mètres; à trois kilomètres de là, même accident de terrain sur la rive droite. La rivière coule ici dans une sorte d'étranglement. C'est la première fois, depuis notre entrée en Russie, que nous observons la roche en place.
A six heures du soir, le vapeur abandonne la Kolva pour s'engager dans son affluent de gauche, la Vitcherka. Sur cette rivière peu ou point de courant et partout une profondeur relativement grande. Près du confluent il y a, me dit-on, six mètres d'eau. Sur la Kolva, au contraire, des bancs rendent la navigation difficile. La Vitcherka, large d'une dizaine de mètres, coule tantôt entre des marais, tantôt entre des terrasses de sable et d'argile. Le long de ces berges se produisent des glissements qui entraînent dans l'eau des bouquets d'arbres. A chaque instant le vapeur croise des bois flottants ou évite des amoncellements d'arbres tombés des rives.
Le lendemain matin, nous rencontrons une équipe d'ouvriers occupés à débarrasser la rivière des arbres qui l'obstruent. Pour créer une voie commerciale facile entre la Kama et la Petchora, le ministre des voies et communications fait procéder en ce moment au curage de la Vitcherka et de ses affluents et sous-affluents.
Toujours le même paysage, des bois marécageux au milieu desquels la rivière circule comme une avenue couverte d'eau. Plus loin la Vitcherka s'élargit en un lac, le Tchoussovskoé ozero. Au bout de la nappe d'eau on ne voit qu'une mince bande de terre verte qui a l'air de flotter entre le ciel et l'eau, tellement le pays est plat. De tous côtés, des saulaies avec des marais, des terres tremblantes; tout cela reluisant de lumière sous un ciel magnifique. Ce paysage laisse la même impression de grandeur triste que la campagne romaine.
Au delà du Tchoussovskoé ozero, mauvaise nouvelle: la profondeur de la Bérésovka diminue rapidement, on n'avance plus que très lentement, en sondant à l'avant avec une perche. A un moment, le vapeur est obligé de stopper, il n'a plus sous la quille que quelques centimètres d'eau. Il faut maintenant poursuivre le voyage dans les canots que nous avons pris en remorque, et d'ici le portage la distance est, affirment les indigènes, de 100 kilomètres; 100 kilomètres à parcourir à la rame, au milieu de marais!
Nous empilons en hâte les bagages dans les canots, et maintenant aux avirons. D'une embarcation à l'autre les équipages s'excitent par des plaisanteries et par des cris, c'est à qui prendra la tête de la flottille, puis quand, essoufflés, les vainqueurs ralentissent leur vitesse, d'autres plus ménagers de leurs forces repartent de plus bel et essaient de les dépasser. Tout le monde alors de rire et de hurler. Le paysan russe n'est ni triste ni silencieux, comme on le représente généralement. C'est que la plupart des voyageurs l'ont vu dans les villes ou sur les vapeurs du Volga. Discret et timoré, le moujik se tient sur la réserve dans ce milieu qui lui est étranger, mais voyagez avec lui à la campagne, il devient un compagnon enjoué et agréable.
Encore des marais, des saulaies, ou bien une terrasse sablonneuse couverte par la forêt sans fin d'arbres verts.
Dès que le soleil baisse, de ces marécages s'élèvent des nuées de moustiques. Autour de chacun de nous une centaine de ces insectes, pour le moins, susurrent leur musique énervante. Les bateliers s'enveloppent la tête de mouchoirs et nous nous coiffons de moustiquaires américaines, grands filets en tarlatane tendus sur des ressorts, en forme de nasses à poisson; des gants épais et des bottes complètent l'équipement. Impossible de laisser à découvert la moindre partie du corps et nécessité absolue de fermer hermétiquement toutes les ouvertures des vêtements; avec la température lourde que nous supportons il serait pourtant si agréable d'avoir la figure à l'air! En dépit de la chaleur, pendant des semaines, jour et nuit, en plein air comme dans les maisons il faudra conserver la moustiquaire sur la tête. Avec cela il n'est pas très facile de manger. Avant de se mettre quelque chose sous la dent c'est toute une manœuvre. Il faut d'abord écarter les insectes d'un coup de mouchoir, relever ensuite prestement le voile et avaler à la hâte un gros morceau. Quelle que soit la rapidité des mouvements, des moustiques réussissent toujours à se glisser sous le filet; pour chaque bouchée vous pouvez compter sur deux ou trois piqûres au moins. Notez que nous sommes maintenant à la fin de juillet et que depuis une quinzaine les moustiques ont diminué. En pleine saison qu'est-ce que cela doit être?
Dans la soirée nous rencontrons une barge, habitation flottante de l'ingénieur chargé des travaux de curage. A bord les plus minutieuses précautions sont prises pour arrêter les moustiques: partout ce ne sont que doubles portes, portières de mousseline et moustiquaires, devant l'entrée fume un feu tourbeux; mais bien souvent, paraît-il, tout cela devient inutile.
L'installation des ouvriers est très curieuse. Ces pauvres gens ont pour gîtes de véritables habitations de troglodytes. Dans la hauteur de la berge sablonneuse ils ont creusé des cavités auxquelles on accède par un trou garni d'un linteau en bois pour soutenir le plafond et fermé par une nappe en écorce de tilleul. Ces abris, d'un usage courant en Russie, doivent être une survivance de l'époque préhistorique dans ces pays où les cavernes manquent par suite de l'absence de la roche en place à la surface du sol. Les Tchoudes, répandus jadis dans la région forestière du nord, habitaient des trous creusés en terre; dans le gouvernement d'Arkhangelsk, des cavernes de ce genre sont très fréquentes et portent encore aujourd'hui le nom de _Tchoudskiia pechtcheri_[63] (cavernes des Tchoudes).
[Footnote 63: Alex. G. Schrenk, _Reise nach dem Nordosten des europäischen Russlands durch die Tundren der Samoyeden zum Arktischen Uralgebirge_. Dorpat, 1848, vol. I, p. 372.]
A minuit, nous arrivons à Oust-Ielovka, hameau situé à l'embouchure de la Ielovka dans la Bérésovka. Rien que des entrepôts appartenant à des marchands de Tcherdine et un magasin de farines où les indigènes viennent s'approvisionner pendant l'hiver. Actuellement Oust-Ielovka n'est occupé que par une famille, seuls habitants rencontrés depuis le Tchoussovskoé ozero sur une distance d'une vingtaine de kilomètres, et leurs plus proches voisins demeurent à 60 kilomètres de là, au portage entre la Petchora et la Vogoulka. Après un maigre souper nous nous étendons sur le plancher d'une chambre surchauffée par le poêle de la maison. Impossible d'aérer, à cause des moustiques, et sur les planches qui nous servent de lit grouillent des troupes compactes de punaises. Bast! en comparaison du moustique, la punaise est un insecte sympathique.
Nous sommeillons trois heures, puis de nouveau en route. A quelques centaines de mètres d'Oust-Ielovka voici la Vogoulka, affluent de la Ielovka, le dernier rameau du réseau fluvial que nous remontons. Un méchant ruisseau sans profondeur, large de quelques mètres, égout des tourbières environnantes. Pas de vue; à droite, à gauche, des marais, des fourrés de bouleaux et de saules, précédant la grande forêt sèche de conifères, le _bor_, comme l'appellent les Russes. Pas un habitant, pas un animal, pas un oiseau, c'est une solitude morne, poignante avec le ciel nuageux d'aujourd'hui.
Aucun souffle d'air, et une chaleur grise, humide, accablante. A midi T. = + 29°. Par un temps pareil et dans ces marécages les moustiques deviennent terribles. Nos voiles sont insuffisants à nous protéger, et, pour chasser les essaims les plus compacts, nous devons allumer un feu fumeux dans la marmite au fond de l'embarcation. Pas d'autre alternative, ou se laisser piquer sans trêve ni merci ou passer à l'état de jambon. Pour allumer ces feux, les indigènes recueillent des champignons poussés sur le tronc des bouleaux; en brûlant ils dégagent une odeur pénétrante qui a, dit-on, la vertu d'éloigner les moustiques, mais aujourd'hui on a beau activer le feu, la fumée paraît avoir perdu toute vertu.
A chaque instant les canots touchent ou sont arrêtés par des amoncellements de souches et de branches mortes. Comme la Witcherka et la Bérésovka, la rivière est encombrée d'arbres. D'après les renseignements que m'a donnés un membre de la mission occupée au curage de ces rivières, seulement en deux points de la Bérésovka on n'aurait pas retiré moins de 27 000 mètres cubes de bois mort. Un grand nombre de cours d'eau de la Sibérie et du nord-est de la Russie présentent de pareilles embâcles. Ahlqvist raconte[64] avoir employé vingt-quatre heures pour parcourir 11 kilomètres sur une rivière du versant oriental de l'Oural encombrée d'arbres morts. A 40 kilomètres de son embouchure, la rivière Pich, affluent de droite de la Petchora, devient inaccessible aux barques par suite d'embarras d'arbres. En 1847, l'expédition d'Hoffmann fut arrêtée par des enchevêtrements de bois sur le Volok, affluent de l'Ilytche, conduisant à un portage entre cette rivière et le Potcherem. Ne pouvant détruire cette barricade par la hache ou le feu, l'expédition dut battre en retraite[65]. De pareils embarras existent également, sur une échelle beaucoup plus grandiose, dans le bassin du Mississipi et dans la région forestière du Canada. Un cours d'eau de ce dernier pays porte le nom caractéristique de Rivière des Barricades. Au commencement du siècle, l'Atchafalaya, l'Ouachita, affluents du Mississipi, étaient complètement cachés par des amas d'arbres sur une grande partie de leur cours; en plusieurs endroits on pouvait les traverser sans reconnaître qu'on franchissait des rivières[66]. Dans la région que nous parcourons, ces débris de végétaux n'atteignent point une puissance aussi considérable, mais ils occupent parfois une surface assez étendue, relativement à l'importance des cours d'eau. Au milieu de ces marais les rivières changent souvent de cours, et, sur les différents lits qu'elles abandonnent successivement, laissent des amas d'arbres, que les tourbes viennent ensuite recouvrir. L'étude de ces dépôts serait d'un grand intérêt pour la question si importante de la formation de la houille.
[Footnote 64: Ahlqvist, _Unter Wogulen und Ostjaken_. Helsingfors, 1885.]
[Footnote 65: Hofmann, _Der nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi_. Saint-Pétersbourg, 1856, vol. II, p. 69.]
[Footnote 66: Reclus, la Terre, d'après Lyell, _Second Visit to the U. S._]
A une heure de l'après-midi, arrêt pour laisser reposer les bateliers. Voilà huit heures que ces braves gens travaillent énergiquement. Les équipages préparent une sorte de thé avec des feuilles de fraisier pendant que nous faisons cuire un canard abattu la veille. Avec deux branches fourchues, et la baguette en fer de ma carabine Gras, la broche est installée, on la tourne cinq ou six fois et le volatile est rôti suivant les règles de l'art, sur les bords de la Vogoulka.
A quatre heures, en route de nouveau. La Vogoulka, devenue très étroite, coule sous une charmille de saules: cela serait idyllique sans les moustiques et sans l'humidité qui nous envahit. Nous sommes littéralement dans l'eau: pluie sur le dos, jambes dans l'eau, qui remplit les embarcations plus ou moins disloquées par de nombreux échouages, et avec cela bénédiction continuelle que les bateliers nous envoient avec les gaffes.
A six heures, nous arrivons au lieu dit Vechtomorskaya Pristane. L'agent de police et deux hommes débarquent pour aller chercher les chevaux à la station située sur le portage entre la Vogoulka et la Petchora et les amener ensuite à Poupavaïa Pristane, point où s'arrêtent les embarcations. Désireux de me dégourdir les jambes, je me joins à eux. Il y a, dit-on, une piste, les gens affirment la connaître, et ce sera plaisir de se promener dans la forêt, après être resté quatorze heures en canot; de plus, à cette heure de la journée, on peut trouver du gibier, et le garde-manger est maintenant une grosse préoccupation.
Nous traversons péniblement un large marais; au bout les guides paraissent hésitants, et dix minutes après s'arrêtent, ils ont perdu la piste. Nous tournons dans tous les sens, sans trouver aucune trace. Nous sommes bel et bien égarés, point de soleil, point de boussole, de tous côtés la forêt uniforme, et avec cela pas de vivres. Pour nous tirer de là, il faut rejoindre à tout prix la Vogoulka et ensuite la suivre jusqu'à ce que nous ayons rattrapé nos compagnons. Mais allez donc retrouver, au milieu de ces marais, un ruisseau à moitié caché sous les arbres. Chacun de nous avance dans une direction donnée en restant toujours à portée de voix et en scrutant soigneusement le terrain. Une heure se passe en recherches longues et pleines d'anxiété; rien n'est signalé et le découragement s'empare de nos gens. L'agent de police se trouve mal; tout à coup un cri: un éclaireur vient de découvrir enfin la Vogoulka. Nous sommes sauvés, mais l'émotion a été grosse.
Le long de la rivière, point de sentier, il faut passer des saulaies coupées de fondrières, traverser de hautes herbes, sauter des trous, escalader des amas d'arbres déracinés enchevêtrés les uns dans les autres, partout des fossés masqués par la verdure, et pourtant personne ne tombe et ne fait de faux pas. En pareille circonstance il y a des grâces spéciales. En outre, au milieu de ces marais pensez si les moustiques sont nombreux, et pas moyen de porter de moustiquaires. Après une heure et demie de cet exercice gymnastique nous rejoignons nos compagnons et bientôt arrivons à Poupavaïa Pristane, trempés comme si nous étions tombés à l'eau, et couverts de boutons comme si nous avions eu la petite vérole.
A Poupavaïa Pristane la Vogoulka n'est séparée de la Volosnitsa, affluent navigable de la Petchora, que par une langue de terre, basse, large de 6 kilomètres. A travers la forêt, une large tranchée a été pratiquée, et une sorte de route construite pour permettre de traîner les embarcations d'une rivière à l'autre. Au milieu de l'isthme habite un paysan russe chez lequel on trouve des chevaux nécessaires pour effectuer les transports à travers le portage. A peine débarqué, un ingénieur part à la recherche de cet ermite pendant que le reste de la troupe établit le bivouac. Un grand feu est allumé; tout le monde s'étend autour, le nez dans la fumée pour se protéger contre les moustiques et l'humidité des marais. A chaque minute les chevaux peuvent arriver et dans cette pensée on n'ose mettre la marmite sur le feu. On a faim pourtant et toutes les demi-heures on prend une collation ou une tournée pour combattre l'humidité et passer le temps. Après neuf heures d'attente, à six heures du matin arrivent les véhicules destinés au transport des bagages, sous la conduite d'un cocher bancal. Le bonhomme est coiffé d'une casquette rouge, et dans le dos lui pend un énorme foulard écarlate, le tout destiné à écarter les moustiques. Les insectes, affirment les indigènes, fuient les étoffes de couleur rouge ou blanche; le noir, au contraire, les attirerait.
La station est située à trois kilomètres seulement de Poupavaïa Pristane, deux pauvres maisonnettes perdues dans la solitude de la forêt.
Après un somme sur le plancher, nous nous remettons en marche. Au lieu de gagner la Volonitsa, nous prendrons à gauche à travers bois pour arriver directement à la Petchora à Iaktchinskaya Pristane.
Les bagages sont chargés sur deux traîneaux (_narte_) en bois dont le siège est très élevé, les seuls véhicules capables de circuler sur ces terrains spongieux. Trois chevaux sont attelés en flèche à une _narte_, deux seulement à l'autre, puis la caravane se met en selle.
Le sentier que nous suivons est large tout au plus d'un mètre, coupé de racines d'arbres. N'importe, on trotte toujours; à droite et à gauche émergent des troncs d'arbres sur lesquels on s'empalerait si le cheval tombait, mais les chevaux russes ont le pied sûr comme les mulets des Alpes. Bientôt le sol devient tremblant devant un ruisseau fangeux, en guise de pont on a jeté en travers deux madriers, et sans broncher, les montures traversent ce passage scabreux. Un peu plus loin, nos bêtes tendent le cou vers le sol, le flairent bruyamment, puis avancent avec précaution un pied après l'autre; la terre est couverte d'une belle herbe drue et haute, on dirait un petit pré bien gras. Le cheval fait encore quelques pas, et patatras le voilà dans la vase jusqu'aux jarrets. Ce pâturage fleuri cache une abominable fondrière, et il y en a comme cela quatre ou cinq échelonnés le long de la route. Cela distrait de la monotonie du paysage.
Un grand vide se fait à travers la forêt. Un incendie, allumé probablement par la foudre, a dévasté les bois, traçant une vaste clairière; des troncs calcinés gisent étendus avec des airs de squelettes grimaçants; le sol brûlé par le feu a une teinte de lèpre; au-dessus de petits tas de charbon s'élèvent des fumerolles bleues, comme la buée d'un encens. De pareils accidents sont très fréquents dans ces régions; chaque été, en Russie et en Sibérie, des incendies détruisent des milliers d'hectares de forêts.
La terre s'enfle légèrement; un boursouflement du sol de trois ou quatre mètres marque la ligne de partage des eaux entre le bassin de la Kama et celui de la Petchora, entre les tributaires de la Caspienne et ceux de l'océan Glacial; au delà nous traversons à gué la Volonitsa.
Encore quelques marais fangeux, puis le sol se raffermit, les bois s'éclaircissent, la lumière devient plus vive. Au bout de l'avenue apparaît une grande allée bleue, c'est la Petchora, large comme la Seine à Paris, ici à plus de 1 300 kilomètres de son embouchure. Quel plaisir de contempler ce paysage égayé par le mouvement de l'eau courante après être resté trois jours dans une forêt morne et indifférente.
Iaktchinskaya Pristane, situé sur la rive droite du fleuve et non sur la rive gauche, comme l'indiquent les cartes, semble de loin un bourg important. Vous arrivez et quel n'est pas votre étonnement d'y trouver la solitude la plus absolue. Nulle part âme qui vive, toutes les maisons sont fermées, pour le moment une seule est habitée. Iaktchinskaya Pristane est simplement un lieu de foire et l'entrepôt du commerce de la Petchora. Cette localité est occupée seulement au moment du marché et à l'époque des transports, le reste du temps elle n'est habitée que par le gardien des magasins.
Le commerce sur la Petchora a beaucoup plus d'importance qu'on ne serait tenté de le croire au premier abord. Dans cet immense bassin fluvial, grand à peu près comme la France, vit une centaine de mille d'habitants qui ne communiquent avec le reste du monde que par ce fleuve. Chasseurs et pêcheurs, ils ont besoin de céréales, que ne produit point la terre qu'ils habitent, et d'objets manufacturés, qu'ils ne savent point fabriquer. En échange ils donnent des pelleteries et du poisson. Les négociants de Tcherdine ont en quelque sorte le monopole des affaires sur les bords de la Petchora. En décembre et janvier les marchandises sont transportées par terre à Iaktchinskaya Pristane, puis aux premiers jours de mai, après la débâcle, chargées sur des barques qui vont les disperser dans l'immense rameau fluvial dont la Petchora est le tronc. Vers le 15 août, une partie de cette flottille, la _caravane de printemps_, comme on l'appelle, remonte à Iaktchinskaya Pristane, rapportant le poisson pris par les Zyrianes après la débâcle; les autres bateaux, la _caravane d'automne_, reviennent dans les premiers jours d'octobre, principalement avec des cargaisons de saumons. Toutes ces marchandises restent renfermées dans les magasins du port jusqu'à l'époque où le traînage permet de les conduire facilement à Tcherdine.
Pendant l'hiver 1881-1882, de Iaktchinskaya Pristane on a expédié sur la Kama et de là dans la Russie 900 tonnes de divers poissons et 32 tonnes et demie de saumon. Cette année-là, cette dernière pêche n'avait pas été heureuse, d'ordinaire elle produit de 130 à 160 tonnes de ce poisson, particulièrement estimé par les gourmets russes[67].
[Footnote 67: Ermilov, _Poïzdka na Petchorou_. Arkhangelsk. 1888.]
A la fin de décembre se tient à Iaktchinskaya Pristane une foire importante. On y vient même d'Arkhangelsk, située à plus de 800 lieues de là. C'est principalement un marché de fourrures. Les indigènes apportent les produits de leur chasse en paiement des marchandises qu'ils ont reçues à crédit l'été précédent, et en même temps font de nouveaux achats. Tout ce commerce se fait sans argent, par troc, absolument comme au Xe siècle, du temps que les Bulgares trafiquaient avec les Permiens. Depuis neuf siècles les mœurs des habitants ne se sont pas modifiées. D'autre part les transactions ne sont pas libres. Étant toujours débiteurs des marchands, les Zyrianes cèdent toutes leurs pelleteries à leurs créanciers pour les rembourser de leurs avances. Un étranger leur offrirait-il de leurs marchandises un meilleur prix que leur acheteur attitré, ils refuseraient de la lui céder, de crainte de perdre crédit chez leurs prêteurs. Les marchands de Tcherdine tiennent ainsi la population de la Petchora dans une dépendance complète. Naturellement ces négociants cotent très haut leurs marchandises, 8 à 10 roubles (24 à 30 francs) les 16 kilogrammes de farine de seigle, et très bas celles des indigènes, de manière à faire pencher toujours la balance en leur faveur. Profiter de la naïveté et de l'ignorance des races inférieures pour les voler, n'est-ce pas ce qu'on appelle en langage noble leur apporter les bienfaits de la civilisation? D'année en année le Zyriane s'endette ainsi de plus en plus. Presque tous les habitants des bords de la Petchora sont débiteurs des gens de Tcherdine et quelques-uns même pour des sommes importantes, 2 à 3 000 francs, un joli denier pour des gens qui n'ont ni sou ni maille. Ces pratiques commerciales sont du reste générales dans le Nord. En Sibérie, à la foire d'Obdorsk les marchands russes emploient les mêmes procédés à l'égard des Ostiaks et des Samoyèdes, et les Norvégiens agissent de même à l'égard des Lapons. En tout pays l'homme civilisé a les mêmes appétits.
A Iaktchinskaya Pristane nous rencontrons l'_ouriadnik_ Eulampy Arseniev Popov. D'après les ordres que le gouverneur de Vologda a eu l'amabilité de donner, il doit nous accompagner sur la Petchora, non point que les indigènes soient malveillants, mais afin de nous épargner tout ennui pour le recrutement des rameurs. Par suite de circonstances imprévues, Popov nous a accompagnés jusqu'en Sibérie. Dans la mesure de ses moyens, ce brave homme a été pour moi un auxiliaire très précieux, et je ne saurais trop rendre hommage à son intelligence et à sa profonde honnêteté. Popov était Zyriane et avait toutes les qualités de sa race.