Part 17
Les Ostiaks de Novaïa-Iourta, comme ceux de la station précédente de Niérémo, ont un type mongol accusé. Ils sont noirs, ont la peau bistre et les yeux fendus obliquement. Des neuf rameurs de Niérémo, sept présentent des caractères nettement mongoloïdes. Sur la basse Sosva, dans les _paouls_ voisins de Bériosov, ce type est également fréquent. Chez les indigènes des bords de l'Obi la couleur noire paraît dominante, et nous l'observerons jusqu'à la station de Soukoroukovskaya, la dernière occupée par les Ostiaks. Les Samoyèdes ont évidemment remonté par la grande route du fleuve et se sont mêlés aux naturels. Depuis Bériosov une observation même superficielle révèle des modifications sensibles chez les indigènes. A mesure que nous avançons vers le sud, les traces d'une influence tatare se révèlent fréquentes et précises. Les Ostiaks, pendant longtemps en relations constantes et directes avec les Musulmans, leur ont emprunté de nombreux usages, tels que celui du voile chez les femmes et la coutume du _kalym_. Cette influence devient très apparente dans l'ornementation du vêtement des femmes. Les Ostiakes ont pris de leurs voisines musulmanes un goût très prononcé pour les parures en verroterie de couleur. Sur les bords de l'Obi, la perle de verre a une importance égale à celle du jais en Europe, et les femmes indigènes savent l'employer à des passementeries aussi chatoyantes de coloris que régulières de dessin. Rare dans la région de la Sygva et de la haute Sosva, cette ornementation devient générale dans la vallée de l'Obi. Presque toutes les femmes portent aux manches et au col de leurs tuniques de larges garnitures de perles de verre. A leurs tresses pendent des rubans couverts de cette verroterie, et leurs sandales comme leurs gants sont ornés de broderies de ce genre.
Depuis Bériosov les Ostiaks sont également profondément modifiés par le contact des Slaves. Maintenant les _tchioumes_ deviennent rares et les _iourtes_ moins primitives. Quelques-unes sont des maisons avec deux pièces garnies de chaises et de tables. D'autre part, les vêtements en peau de renne sont remplacés par des blouses et des pantalons de grosse toile en fibres d'ortie. A Novaïa-Iourta, les hommes portent des chemises par-dessus le pantalon à la mode russe, des _kaftans_ en guenilles, et bientôt nous verrons des gilets et des casquettes. Comme chaussures, en place des _pimouï_, des souliers en cuir de cheval, et un peu plus bas des bottes. Encore quelques années et les Ostiaks de cette région seront tous vêtus de défroques russes. Dans les _iourtes_, beaucoup d'ustensiles en métal; l'importance de l'écorce de bouleau comme matière première diminue. En 1872, le voyageur russe Poliakov avait trouvé des instruments en pierre chez les indigènes des bords de l'Obi; en 1882, d'après la description de M. Sommier, les Ostiaks avaient encore conservé en grande partie leur civilisation primitive; depuis, la russification a fait des progrès très rapides. En dix ans, l'état des habitants s'est modifié complètement, et il est à craindre, pour les ethnographes comme pour les amateurs de pittoresque, que les Ostiaks de l'Obi n'aient bientôt adopté la civilisation russe. Les Slaves sont de merveilleux agents d'assimilation; à leur contact, les races indigènes fondent rapidement. C'est le peuple colonisateur par excellence.
Les Ostiaks de cette région tirent toutes leurs ressources de la pêche. La chasse est pour eux une occupation secondaire. A mesure que l'on avance vers le sud, les animaux à fourrures deviennent rares[175]. Ces indigènes élèvent du bétail et des chevaux[176]. La récolte de foin étant insuffisante pour l'alimentation de ces animaux durant l'hiver, pendant cette saison leur nourriture consiste en feuillage desséché de bouleaux et de saules. A Novaïa-Iourta, la grande curiosité est un lièvre (_Lepus borealis_) apprivoisé que les indigènes nourrissent avec du poisson.
[Footnote 175: Dans le _volost_ Kotskaya, au sud de Kondinsk, en 1889, le rendement de la pêche était de 156 tonnes métriques, pour une population de 2 280 individus (hommes, femmes et enfants). Celui de la chasse avait une valeur de 5 000 francs.]
[Footnote 176: Dans le _volost_ de Kondinsk, les indigènes possèdent 535 bêtes à cornes et 850 chevaux; dans celui de Kotskaya, on compte 720 bêtes à cornes et 1140 chevaux.]
Au moment du départ, le ciel gris fond en bruine, la brise se lève mouillée avec un crachin froid et pénétrant; une tristesse de mort enveloppe un paysage lugubre. Depuis des semaines nous parcourons une terre partout pareille; jamais une découverte de pays imposante, jamais un moment d'admiration, jamais une vue soulevant l'enthousiasme, jamais une sensation forte, vibrante qui reste dans la mémoire comme un point lumineux. Toujours une monotonie exaspérante, toujours une même plaine basse, à moitié submergée. La Sibérie ne laisse aucun souvenir, rien qu'une impression d'ennui. Sur ce point tous les voyageurs sont d'accord. «Si vous n'êtes animé par un enthousiasme scientifique, n'y allez pas», s'écrient en terminant leurs relations deux auteurs, l'un simple touriste, l'autre savant distingué.
La nuit venue, l'obscurité est profonde, le temps absolument bouché, comme disent les marins. Le jour, la facilité avec laquelle les Ostiaks reconnaissent la route au milieu de ce dédale de canaux et d'îles m'est toujours un sujet d'étonnement. Pour se guider sans boussole à travers ces terres basses, ces gens doivent posséder la plus merveilleuse mémoire des localités. Ce soir, la vue dépasse à peine un rayon de quelques mètres, et pourtant jamais notre barreur ne fait fausse route. Le bonhomme trouve son chemin sans y voir.
Par un temps pareil, qu'il semble bon et agréable le cabanon de la _lodka_! Notre habitation mesure 2 mètres de long et 1m,10 de haut. Mais là nous sommes à l'abri, et, éclairé par deux bougies enfoncées dans des bouteilles, notre chenil prend un aspect chaud et gai. Tout à coup, dans le grand silence de la nuit, les rameurs roulent une plainte rythmée; puis soudain éclate un hurlement furieux, un beuglement de fauves comme un formidable cri de guerre. En même temps, des branches battent la muraille de la cabine. Sommes-nous échoués? Mais non, nous avançons toujours. Et un second cri part plus terrible encore que le premier. Du coup, Boyanus ouvre la porte de la cabine. Qu'y a-t-il? Oh rien. Tout le monde rit aux éclats. Le courant est rapide, et pour se donner du courage et aussi pour s'amuser, les rameurs poussent ces hurlements! Point de plaisir sans bruit. Toute la nuit notre sommeil est ponctué de ces rugissements de bêtes.
Le mauvais temps est heureusement de courte durée; le lendemain, le soleil luit gai et brillant, emplissant l'air d'une douce tiédeur. Ce sont les derniers sourires de l'été.
Toute la journée du 26, continuation de la navigation au milieu des _protoks_. Dans la soirée nous atteignons le grand Obi. A lui seul il forme un fleuve magnifique, large de 2 kilomètres. Après un voyage de deux jours à travers une uniforme forêt inondée, voici enfin un paysage nouveau. Au bout de la nappe d'eau, derrière un premier plan de marécages boisés, blanchit sur la rive droite une haute terrasse couronnée de forêts. Taillée à pic, elle se dresse en une falaise de sable et d'argile à une quarantaine de mètres au-dessus de l'eau. Dans cette platitude, pareil monticule fait l'effet d'une haute cime, et telle est l'impression générale, que les Russes donnent à cette terrasse le nom de montagne (_gora_). Gravissez cet escarpement de sable: au sommet vous trouvez une immense plaine s'étendant sur des centaines de kilomètres. Cette plaine est le niveau normal du pays, le fleuve un large fossé creusé dans l'épaisseur du sol, et la _gora_, le talus de ce fossé. L'escarpement est produit par l'érosion constante que le fleuve fait subir à la berge. D'après les observations du célèbre naturaliste russe de Baer, les cours d'eau de notre hémisphère coulant dans le sens du méridien entament leur rive orientale et alluvionnent leur rive occidentale par l'effet de la rotation terrestre. «Une molécule d'eau qui se dirige du sud au nord, écrit M. de Lapparent qui d'ailleurs ne paraît guère accepter la théorie de Baer, rencontre, dans sa descente, des régions où la vitesse de rotation est de moins en moins prononcée; elle doit donc conserver un excès de vitesse dans le sens où s'accomplit le mouvement diurne de la terre, c'est-à-dire de l'ouest à l'est, et ce serait cet excès qui entraînerait de préférence la dégradation des berges orientales.»
Ainsi se produit un lent déplacement vers l'est des fleuves sibériens coulant du sud au nord. Venant sans cesse frapper la rive droite, les eaux entament d'une manière continue cette berge, en même temps qu'elles abandonnent le bord opposé. La grande masse de l'Obi coule ainsi directement à la base de la haute terrasse, tandis qu'à gauche la berge se trouve partout précédée d'une large zone de terres basses, produit de l'alluvionnement. Le déplacement de l'Obi vers l'est est un fait reconnu par les indigènes, comme le prouve le nom de Vieil-Obi (_Staraïa Obi_) qu'ils donnent concurremment avec celui de Petit-Obi au bras gauche du fleuve. Cette branche est en effet la plus anciennement creusée et à une époque antérieure a servi de lit au Grand-Obi.
La berge droite du fleuve, constituée par des terrains détritiques quaternaires comme toute la Sibérie septentrionale, est très facilement entamable. Nulle part affleure une assise rocheuse. Partout, de bas en haut, la _gora_ présente des couches de sable, de graviers et d'argile empâtant des blocs de pierres[177]. Sur un terrain d'une aussi faible consistance, l'érosion se produit naturellement avec des proportions grandioses, et détermine d'énormes éboulements. Poliakov évalue à 256 000 mètres cubes le volume d'une chute de falaise survenue sur la rive droite de l'Irtich. A 5 verstes au nord de Malo-Atlim, lors de notre passage, la berge portait les traces d'une rupture fraîche dont la masse avait dû être considérable.
[Footnote 177: Les assises ne sont pas partout horizontales. En plusieurs localités, j'ai observé un pendage des couches et des stratifications entre-croisées.]
Outre le courant du fleuve, les eaux pluviales, les glaces et le vent contribuent à la dégradation de la falaise. Le ruissellement des eaux pluviales détermine la formation de profonds ravins. Sur ce terrain il produit les mêmes effets dévastateurs que les torrents sauvages dans les Alpes. Au moment de la débâcle, poussés violemment par les pressions, des blocs battent la terrasse sablonneuse, l'attaquent à coups de bélier, l'ébranlent; la terre se trouve ainsi préparée à céder à l'action du courant, lorsqu'elle ne s'éboule pas déjà sous le choc de ces assauts. L'été, l'air est un agent d'érosion non moins actif que l'eau. Si ses effets se manifestent dans des proportions moins grandioses, ils n'en sont pas moins continus. En passant sur ces falaises, le moindre vent enlève d'énormes quantités de particules sablonneuses. Par une forte brise un pulvérin s'élève de la _gora_, et remplit le ciel d'une fumée de poussière. A Samarovo, pendant une tempête, nous respirâmes du sable. Par les fentes des fenêtres pénétraient des particules terreuses, et dans l'intérieur des maisons tous les objets étaient couverts d'une couche arénacée. C'était une réduction du simoun.
Sous les actions réunies de ces différentes érosions la dégradation des falaises des fleuves sibériens est très rapide. Depuis la période historique, qui commence pour la Sibérie au XVIe siècle, le déplacement des fleuves vers l'est est parfaitement reconnaissable. Ainsi, à Démiansk, village russe en amont de Samarovo, l'emplacement de la première église, situé, lors de la construction, sur la rive droite de l'Irtich, se trouve actuellement sur la rive gauche, et à la place où fut élevée la seconde, coule maintenant le fleuve. Certaines années, dans cette localité, la rive droite est rongée sur une largeur de 40 mètres[178].
[Footnote 178: Sommier, _loc. cit._]
Ces diverses érosions jettent dans l'Obi une quantité énorme de particules arénacées. Pour le thé nous employions l'eau du fleuve, et chaque fois le fond de nos tasses était rempli d'une couche de sédiments. La présence de ces sables en suspension donne au fleuve une couleur jaune très accentuée. Une partie de ces sables sert à constituer les terres basses comprises entre le Grand et le Petit-Obi. La formation de ces dépôts est singulièrement facilitée par les saulaies dont les îles sont couvertes. Au moment de l'inondation, ces taillis seuls émergent et permettent par suite la fixation rapide des sédiments.
Le long de la rive droite, à la base de la falaise, on observe une ligne de blocs que les éboulements ont dégagés des couches arénacées. La formation de cette murette est due à l'action des glaces au moment de la débâcle. Sur les bords de tous les cours d'eau et de tous les lacs de Laponie existent de semblables alignements constitués dans les mêmes conditions. Lorsque la carapace cristalline se rompt au printemps, sous la poussée des glaces venant d'amont les glaçons empiètent sur la rive, repoussent les pierres disséminées et les accumulent en murettes.
Une autre conséquence de la dégradation de la berge, et celle-là très importante, est la chute dans le fleuve de masses considérables d'arbres. Les glissements de la falaise entraînent dans l'Obi des pans de forêts que les eaux emportent jusqu'à l'océan Glacial et que les courants marins dispersent ensuite sur les terres polaires sous forme de bois flotté. Cette destruction des forêts par les fleuves est un des phénomènes les plus actifs de la zone boréale russe. Nous l'avons observé sur tous les nombreux cours d'eau parcourus pendant cette exploration, mais sur aucun il ne se produit avec une amplitude plus grande que sur l'Obi. Je ne crois pas donner un chiffre exagéré en évaluant en moyenne le volume des débris ligneux épars sur la berge droite à un mètre cube par 10 mètres courants de rive. La distance de Bériosov à Samarovo est de 546 kilomètres. Par suite, le cube des bois jonchant la rive droite sur cette distance sera de 534 063 mètres cubes, et ce chiffre est un minimum. Toutes les îles sont parsemées de bois flotté; il n'est pas un point des rives où l'on n'en trouve.
D'autre part, le Iénisséi, la Léna et toutes les autres rivières de Sibérie apportent dans l'océan Glacial un volume de bois non moins considérable. Jugez, par suite, de l'énorme masse de bois flotté fournie par les fleuves sibériens. Une fois en mer, les troncs sont poussés vers l'est par un courant côtier le long du littoral nord de l'Asie. Arrivés dans les parages de la Terre de Wrangel, ces bois sont ensuite chassés par un autre courant vers le nord-ouest, c'est-à-dire en sens inverse de la direction qu'ils ont suivie jusque-là. L'existence de ce courant a été révélée par la dérive de la _Jeannette_. Pendant deux ans le bâtiment, retenu prisonnier dans une banquise, fut entraîné au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie par un mouvement des eaux constant analogue à celui qui porta le _Tegetthoff_ vers la Terre François-Joseph. Au delà des îles de la Nouvelle-Sibérie la marche de ce courant a été mise en lumière par un curieux cas de flottage. En 1881, la _Jeannette_ se perdit à soixante milles au nord de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. Quel ne fut pas l'étonnement deux ans et demi plus tard, lorsque des épaves authentiques de ce bâtiment furent retrouvées sur un glaçon à l'extrémité sud-ouest du Grönland. Le bloc avait été apporté là par le grand courant polaire qui, après avoir longé la côte orientale du Grönland et doublé le cap Farvel, vient se perdre dans le détroit de Davis. Depuis longtemps ce courant avait été constaté, mais son origine était toujours demeuré inconnue. Le flottage des épaves de la _Jeannette_ permet d'établir son trajet en quelque sorte expérimentalement. Complétée par les renseignements que l'on possédait déjà sur le mouvement des eaux autour de la Nouvelle-Zemble et du Spitzberg, cette découverte révélait le point de départ du courant polaire grönlandais. Sans aucun doute il est la continuation du courant des îles de la Nouvelle-Sibérie. Au delà de cet archipel les eaux poursuivent leur marche vers le nord-ouest, passent au nord de la Terre François-Joseph et du Spitzberg, dans le voisinage du pôle, puis redescendent vers le sud le long de la côte est du Grönland[179]. Les bois flottés suivent cet itinéraire. Par des dérivations du courant une partie est poussée vers le Spitzberg et la Terre François-Joseph; la plus grande partie arrive au Grönland où elle échoue; le restant, chassé au sud du cap Farvel par les vents est ensuite entraîné par le Gulf-Stream de nouveau vers le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble. Les troncs échoués sur les côtes du Grönland sont soigneusement recueillis par les indigènes pour la fabrication de leurs armes et de leurs embarcations. Ce sont les seuls bois qu'ils puissent se procurer. Ainsi finalement les produits des forêts de Sibérie servent à l'industrie des Eskimos.
[Footnote 179: C'est sur l'existence de ce courant que compte M. Nansen pour atteindre le Pôle. Le célèbre voyageur norvégien a, comme on sait, quitté l'Europe, il y a quelques mois, en route pour les îles de la Nouvelle-Sibérie. De là il pense gagner le Pôle, poussé par le courant.]
Nous voici maintenant sur le Grand Obi. Représentez-vous une large plaine d'eau bordée à l'est par une muraille verte égratignée de larges taches jaunes. De distance en distance, de profonds ravins déchirent la _gora_ comme des entailles au couteau, et par toutes ces coupures la forêt descend pareille à une inondation verte au-dessus de l'inondation bleue des eaux. Poussée par six vigoureux rameurs, la _lodka_ avance rapidement sous la pâleur jaunâtre du couchant. Dans le grand calme enveloppant du soir, une sensation d'infini vous pénètre. Vers l'ouest, à perte de vue, les terres confondues avec les eaux deviennent une immensité océanique. A l'horizon apparaît simplement une petite raie verte toute basse. On a une illusion de mer.
Désormais nous suivrons la rive droite du fleuve. De ce côté notre première étape est le village de Tcherkali (_siélo_), où un artiste indigène nous donne un concert. Les Ostiaks de l'Obi ont imaginé une harpe à neuf cordes métalliques dont la forme rappelle grossièrement celle d'un oiseau. La caisse résonnante forme le corps, la hampe le cou, et le sommet figure la tête. D'où le nom de _liebed_ (cygne) donné par les Russes à cet instrument. La harpe de David devait être aussi primitive. A la tête de l'instrument pendent de petites guenilles, cadeaux des danseuses à l'artiste; le nombre de ces morceaux de drap permet de juger à l'avance la virtuosité du harpiste. Aux premiers accords tous les indigènes se rassemblent autour de notre canot, leur figure s'illumine, pour quelques minutes ils semblent oublier leur pénible existence. L'air est triste, poignant; dans le calme du soir il monte comme une plainte de ces pauvres gens dont la vie est faite tout entière de souffrances et de privations.
Le lendemain, à travers la grisaille de l'horizon pluvieux perce un campanile blanc, puis le classique toit vert des églises grecques et un bloc de cassines sales. Nous arrivons au village russe de Kondinsk, la localité la plus importante entre Bériosov et Samarovo. Il est situé sur la rive montagneuse, et pour en permettre l'ascension un escalier en bois a dû être construit. Le village doit toute son importance à un monastère fondé dans un but de prosélytisme parmi les indigènes. Quelques jeunes Ostiaks et Samoyèdes y sont élevés par les moines; arrivés à l'âge d'homme, les néophytes sont renvoyés parmi leurs congénères avec mission d'y répandre les lumières de la religion et de la civilisation. L'institution, m'a-t-on assuré, n'a pas donné de très bons résultats.
Les Russes de Kondinsk tirent leurs principales ressources de la pêche. Pour l'exercice de cette industrie, ils emploient les mêmes engins que les Ostiaks. Comme eux, ils montent des pirogues qu'ils manient avec une adresse extraordinaire, et, comme eux, emploient de petits filets tendus sur un bâton et maintenus perpendiculairement dans l'eau par un poids en pierres. Ce peson est le seul objet en pierre que nous ayons observé en Sibérie. Au contact des Russes, les survivances préhistoriques disparaissent rapidement. A mesure que nous avançons vers le sud, à part le type ethnique, les différences s'effacent entre les Slaves et les Ostiaks. Le lendemain, à Malo-Atlim, nous voyons les dernières _tchioumes_, et désormais tous nos rameurs sont vêtus de défroques russes.
Nous continuons à suivre la rive droite. Toujours la même impression. Par endroits l'immensité océanique des _protoks_ donne l'illusion de la mer. A perte de vue ce sont de grandes trouées d'eau scintillante de lumière avec une mince raie verte à l'horizon.
Dans l'après-midi, en arrivant à une station, un aigle se lève des oseraies et va se percher tout près sur le toit d'une _iourte_ ruinée. Vite la carabine, des cartouches, et j'avance lentement en me défilant soigneusement. Me voici à bonne portée, je lâche mon coup de fusil, l'oiseau tombe et en même temps toute la bande des Ostiaks arrive sur moi menaçante et hurlante: je venais d'abattre un aigle apprivoisé, tout comme Tartarin avait tué un lion mendiant. Le premier moment d'émoi passé, les cris s'apaisent de suite à la promesse d'un dédommagement pécuniaire. N'ayant pas encore appris l'art de rançonner les voyageurs, les Ostiaks se montrèrent plus accommodants que les Arabes de Daudet. Pour deux roubles cinquante kopeks, le propriétaire de l'oiseau se déclara très satisfait. Dès lors, le bonhomme s'attache à nos pas, il tourne autour de nous en marmottant d'un air souriant; enfin, s'enhardissant, il nous propose de tirer un second aigle non moins apprivoisé, moyennant finances bien entendu. Sans attendre notre réponse il part à la recherche de son volatile et bientôt l'apporte par les pattes, ni plus ni moins qu'un vulgaire dindon. Boyanus se laisse tenter par les qualités de l'oiseau et nous l'embarquons dans la _lodka_ de Reif.
_29 août._--Dans la matinée nous traversons le grand Obi pour suivre la rive gauche. A sept heures, nous arrivons à la station de Kéoutchinskaya.
A la station suivante, à Vorono, tous les hommes sont partis à la pêche, ils reviendront très tard, et pour ne pas nous faire attendre, leurs femmes les remplacent. Plusieurs emmènent leurs nourrissons; pas gênants, les marmots: on les fourre sous les bancs dans les boîtes en écorce qui leur servent de berceaux. Quand leurs cris deviennent trop gênants, la mère prend une bouteille pleine de lait de vache, s'en emplit la bouche, puis insuffle le liquide à son enfant.
L'étape est heureusement courte, 15 verstes, puis voici les _iourtes_ de Soukoroukova, la dernière station ostiake.
Avec regrets nous nous séparons de ces pauvres gens. Après un mois passé au milieu d'eux, vivant presque de leur vie, nous nous sommes pris à les aimer. Leur douceur, leur honnêteté, leur bonne volonté attachent, et toujours nous garderons au cœur une sympathie profonde pour ces humbles, pour ces malheureux qui se débattent étouffés par la civilisation. A Soukoroukova ils sont tombés au dernier degré de la pauvreté. Tous sont vêtus de haillons sordides et leurs misérables cassines s'affaissent avec un air de mort.