Part 16
La Sosva est maintenant divisée en plusieurs bras par de longues îles couvertes de saulaies. Derrière ces rideaux d'arbres, la rivière s'épanche en larges marécages boisés. De loin en loin apparaît la berge sablonneuse. En certains endroits elle est coupée par une passe étroite donnant accès dans une sorte de lac[168] greffé comme une fistule sur le tronc de la rivière. Ces nappes d'eau, peu profondes, sont particulièrement favorables au développement de la tourbe. Beaucoup de ces _kouria_ sont même déjà séparées de la rivière par des cordons littoraux constitués par des dépôts végétaux.
[Footnote 168: _Kouria_ en langue indigène; _sor_ en russe.]
22 août.--Un temps brumeux, froid, pluvieux, le _crachin_ du nord. Nous sommes au milieu d'immenses marais. La Sosva proprement dite est large de 500 à 600 mètres, et derrière des lignes d'oseraies s'étendent des marécages larges de 8 à 10 kilomètres[169]. Souvent la rangée d'îles présente une solution de continuité, et c'est à perte de vue une plaine de bois inondés. Sur ces marais s'ébattent des milliers de palmipèdes; si l'on en avait le temps, quelle belle chasse au canard on ferait!
[Footnote 169: Profondeur moyenne, 16 mètres.]
A sept heures du soir nous atteignons la station de Chaïtanskaya, la dernière avant Bériosov. Déjà on sent le voisinage de la civilisation: il y a ici des meubles russes et des ustensiles de ménage en métal, du bétail et des chats.
La pluie cesse, le vent souffle grand frais, et de suite nous établissons la voilure. La rivière, large de plusieurs kilomètres, se hérisse de grosses vagues lourdes; lorsque nous nous éloignons de l'abri protecteur des îles, le canot roule comme en pleine mer, il faut alors ouvrir l'œil, avec une embarcation pareille à notre _lodka_ et des mariniers du genre des Ostiaks. Vers onze heures du soir, dans le lointain apparaissent des lumières: voici Bériosov.
Le débarquement n'est pas facile. La Sosva, soulevée par la tempête, déferle sur la rive en hautes volutes, et menace de briser les embarcations. On se croirait en mer. Bientôt des agents de police arrivent à notre secours et nous conduisent chez le maître d'école, où un logement nous a été préparé. Le pédagogue nous reçoit en uniforme, et cérémonieusement nous introduit dans un gentil salon superbement éclairé. Des lampes, des bougies, comme tout cela paraît drôle après plusieurs semaines de désert! On étend par terre des matelas, un luxe inouï pour nous, et pour la première fois depuis quarante-cinq jours nous nous déshabillons et dormons en gens civilisés.
CHAPITRE XIV
L'OBI
Bériosov.--Les marais.--L'Obi.--L'Obi route commerciale.--Arrivée à Samarovo.
Bériosov, la grande métropole de cette partie de la Sibérie, est une pauvre petite ville de 1 800 habitants. Sans commerce, elle doit toute son importance à la résidence des fonctionnaires. C'est le centre administratif de ces solitudes, le chef-lieu de l'arrondissement septentrional du gouvernement de Tobolsk. Cet arrondissement plus étendu que la France ne compte cependant que 8 000 habitants. Jugez par ces chiffres de l'immensité de la Sibérie et de la faible densité de sa population.
La ville est sans intérêt, comme toutes les bourgades russes. Des rues boueuses découpent en rectangles des pâtés de maisons basses et de cours enceintes de palissades; en avant, un large dépotoir parsemé de pans de murs et de moellons; au bout, isolées comme des îles, deux églises. Ces décombres sont les dernières traces d'un incendie qui, il y a quelques années, a détruit en partie Bériosov. De pareilles catastrophes sont habituelles dans ces pays: à part quelques édifices publics, toutes les maisons sont en bois. Les villes sibériennes flambent comme des boîtes d'allumettes.
Bériosov[170] est situé au confluent de la Vogoulka et de la Sosva, sur la haute berge de cette dernière rivière. De cette éminence le coup d'œil est extraordinaire.
[Footnote 170: Liste des stations de poste de Bériosov à Samarovo.
Distance Nombre Population Nom en des /------------------------\ des stations. verstes. habitations. Hommes. Femmes. Enfants. Total
Chaïtanskaya 23 4 16 5 21 Niérémo 15 4 6 25 Novaia-Iourta 23 7 10 10 Lapolevskia 25 9 10 10 15 35 (Lapilski de Sommier) Argninskaya 15 10 14 15 10 39 Narikarskaya 15 15 34 30 27 91 Pérégriobnaya-Strelka 28 26 70 40 30 140 Kalapanskaia 23 16 4 6 26 Tcharkali (_sielo_) 22 » » » » » Aliechinskaya[A] 20 15 30 20 15 65 Niziamskaya 10 19 46 37 30 113 Kondinsk (_sielo_) 15 » » » » » Noviniskaya 25 Bolchoï-Atlim 20 65 172 183 355 Malo-Atlim 20 29 95 97 192 Léoutchinskié 15 9 19 14 33 Karimkar 20 18 25 22 47 Sosnovskaya 15 11 23 23 46 Kéontchinskaya 15 17 36 36 72 Vorono 15 » » » » Soukoroukovskaya-Iourta 15 10 29 23 52 Soukoroukova (_sielo_) 10 » » » » Iélisarova (_sielo_) 20 » » » » Bogadaski 25 » » » » Troïtski 15 Bielogora 20 Samarovo (_sielo_) 35 --- Total 516 ]
[Footnote A: Jusqu'à Kondinsk la statistique de la population a été dressée d'après les renseignements oraux fournis par les indigènes à Boyanus. A partir de Kondinsk, les chiffres indiqués sont extraits des documents officiels.] A perte de vue, de l'eau, des îles basses, des lignes d'oseraies et de saulaies; une immense inondation morne et pesante, laissant l'impression biblique de la terre après le déluge. De l'autre côté, des tourbières et des marais. Sous un ciel gris ce paysage effrayant de tristesse pénètre de découragement et de désespérance. Au milieu de ces marécages sans fin, on a la sensation de l'isolement et de la distance.
Ici, à quelques centaines de kilomètres de l'Europe, on est plus loin que dans une île perdue de l'Océanie; on est séparé de notre Occident par une largeur de continent. La terre isole, tandis que la mer unit. Tous les quinze jours seulement la poste apporte à Bériosov des nouvelles vieilles de plus d'un mois! Ajoutez à cela la rigueur du climat et vous vous rendrez compte des agréments qu'offre le séjour de Bériosov.
Les premières gelées se produisent à la fin d'août et les rivières ne sont dégagées de glace que dans les derniers jours de mai. En décembre, janvier et février, la température moyenne est de -21°,4 C.; parfois le thermomètre descend à -56°. Au total, dix mois de froid; en revanche, pendant le court été sibérien, la chaleur est parfois pénible. A Bériosov la température peut s'élever à +34°. Vous figurez-vous une vie avec neuf mois de neige dans le silence le plus absolu du monde extérieur!
Dans ces conditions, cette localité était désignée d'avance comme lieu de détention. Actuellement quelques nihilistes y sont internés; mais au siècle précédent, cette triste bourgade a abrité l'exil de deux grands personnages de l'histoire de Russie, Mentchikov et Ostermann. Mentchikov, le favori de Pierre le Grand, devenu régent de l'Empire pendant la minorité de Pierre II, avait mécontenté la cour par son ambition et sa hauteur. Il ne rêvait rien moins que de marier sa fille au jeune tsar, et d'entrer dans la famille impériale, lorsqu'il fut renversé par une conspiration de palais. Le puissant favori fut exilé d'abord dans ses terres, puis à Bériosov, où il mourut en 1729. Par une vicissitude du sort dont l'histoire offre de fréquents exemples, le comte Ostermann, le président de la commission d'enquête qui avait condamné Mentchikov, fut à son tour banni dans la même localité où il avait exilé son rival.
Nous séjournons quarante-huit heures à Bériosov. Après être resté cinq jours dans une étroite cabine encombrée, on aime à remuer et à se dégourdir les jambes. Comme partout, les fonctionnaires nous ménagent la plus cordiale réception. Dès notre arrivée, l'_ispravnik_ et le docteur viennent nous faire visite et nous invitent à dîner; tout le monde nous comble de prévenances. Notre estomac proteste bien un peu contre ces politesses. Dans ces pays glacés, les habitants absorbent, sans en être incommodés, des quantités considérables d'alcool. Dès que vous arrivez dans une maison, vite le maître de céans vous offre de l'eau-de-vie, et à Bériosov les usages de la société vous obligent à en avaler trois verres. Dans la journée de notre départ nous n'avons pas bu moins de dix-sept petits verres. En ce pays un voyageur doit pouvoir porter la toile, comme disent nos marins.
Le 25 août, à une heure du matin, nous quittons Bériosov pour remonter l'Obi jusqu'à Samarovo, situé près du confluent de ce fleuve et de l'Irtich. Là nous rejoindrons la grande route postale de Sibérie, et un vapeur venant de Tomsk nous conduira à Tobolsk. C'est une nouvelle navigation à la rame de plus de 530 kilomètres, à contre-courant: au total, huit jours de route au moins.
Pour ce voyage, l'_ispravnik_ a l'amabilité de nous prêter sa lodka, grande embarcation dans laquelle nous sommes très bien installés. La barque contient deux cabines: dans l'une, située à l'arrière, le fidèle Popov trouve place au milieu des bagages; la seconde, longue de 2 mètres, est notre habitation. Le mobilier se compose d'un étroit lit de camp, où nous couchons tête-bêche, de deux bancs et de deux étagères; enfin, luxe inouï, la cabine est éclairée par deux petites fenêtres. Lorsqu'il fera mauvais temps, nous ne serons pas condamnés à vivre dans un trou noir.
A une heure du matin, nous appareillons. L'air est tiède, le ciel pur brille d'étoiles, et c'est plaisir de rêver sur le rouf de la cabine.
Dans la matinée, nous nous trouvons dans les _protoks_[171]; de tous côtés, des saulaies et des oseraies inondées. Aucune vue; on navigue au milieu de broussailles et d'îles basses qui semblent flotter. On dirait une terre qui n'a pas été séparée d'avec les eaux. Les cartes placent le confluent de la Sosva et de l'Obi au nord de Bériosov, mais bien au sud de ce point les deux fleuves sont déjà réunis et ne forment qu'une même nappe d'eau divisée par des îles en bras innombrables. Pour atteindre l'Obi nous remontons ainsi la Sosva jusqu'à la station de Chaïtanskaya, et de là faisons route à travers les _protoks_. De cette station à celle de Tcharkali, où nous atteindrons la rive droite du grand fleuve, nous traversons une inondation large de 125 kilomètres.
[Footnote 171: Petits bras du fleuve.]
Dans l'après-midi nous arrivons au petit Obi, large de 300 à 400 mètres. Nous le suivons pendant quelque temps, puis nous rentrons dans les marais. Un archipel de terres basses occupe le milieu du courant, bordé par deux grands bras, le petit Obi, le long de la rive gauche, et le grand Obi à droite. Au printemps l'inondation couvre toutes les îles, et le fleuve devient une mer d'eau douce. A cette époque, en certains endroits, la largeur de la nappe dépasse 45 kilomètres[172].
[Footnote 172: Sommier, _loc. cit._]
L'Obi est un des fleuves les plus magnifiques de la terre. Issu de l'Altaï chinois à peu près sous la même latitude que Prague, il se jette dans l'océan Glacial au-dessus du cercle polaire. D'après Latkine, la longueur de son cours serait de 3 200 verstes; suivant d'autres auteurs, elle atteindrait 5 000 kilomètres. A Samarovo, ses dimensions, déjà considérables, sont doublées par les apports de l'Irtich, affluent aussi important que le fleuve lui-même. Ce n'est donc pas sans raison que des géographes considèrent cette dernière rivière comme le rameau fluvial le plus important du bassin. Ces deux grandes artères collectent les eaux d'une région dont la superficie est égale au tiers de celle de l'Europe. Sur toute la terre, seul le bassin de l'Amazone dépasse en étendue celui de l'Obi.
Comme tous les fleuves russes, l'Obi subit une crue très forte à la fonte des neiges. A Samarovo, sa hauteur atteint 6 mètres, à Bériosov 5, et à Obdorsk, situé dans le voisinage de l'estuaire, 6,50 d'après les renseignements fournis à M. Sommier. A cette époque, le volume d'eau roulé par l'Obi est énorme. D'après Finsch, une seconde crue se produit à Barnaul en juin et en juillet dans le bas fleuve.
Situé dans la zone boréale, débouchant dans une mer dont le régime des glaces est encore peu connu, ce fleuve grandiose est resté jusqu'ici inutile au mouvement des échanges. En moyenne, pendant cent cinquante jours[173] seulement il est ouvert à la navigation. A Barnaul, l'Obi est pris par les glaces de la première quinzaine de novembre au commencement de mai; à Bériosov, durant sept mois.
[Footnote 173: Finsch, _loc. cit._]
Un jour peut-être, malgré la brièveté de sa période de navigabilité, l'Obi sera une grande route commerciale, et deviendra la voie d'exportation de la Sibérie Occidentale. La mer de Kara, qui reçoit les eaux de ce grand fleuve, a eu longtemps la réputation d'une des plus dangereuses régions de l'océan Glacial. Séparée de la mer de Barents[174] par la longue digue de la Nouvelle-Zemble et de l'île Vaïgatch, soustraite par suite à l'influence réchauffante du Gulf-Stream et des vents du sud-ouest, cette mer était, croyait-on, toujours obstruée par d'épaisses banquises. D'autre part, les passes donnant accès dans la mer de Kara, le Matotchkin Char, la Porte de Kara et le Chougor Char, passaient pour être presque toujours fermées par les glaces.
[Footnote 174: On donne ce nom à la partie de l'océan Glacial comprise entre le Spitzberg, la Nouvelle-Zemble et la Norvège septentrionale.]
Les célèbres expéditions de Nordenskiöld ont prouvé cette erreur, et l'étude des documents antérieurs à confirmé l'expérience de l'illustre explorateur suédois. La navigation sur la mer de Kara n'est certes pas aussi facile que sur la Méditerranée, mais elle ne présente pas d'obstacles insurmontables pour de bons marins, comme on le croyait encore récemment. Certaines années, cette mer est complètement libre en été, et dès la fin de juillet des navires ont pu traverser les détroits sans apercevoir une glace. Très rares sont les étés où les banquises ont fermé la navigation. En moyenne, d'après les documents que nous possédons, la traversée de la mer de Kara paraît assurée à partir du commencement d'août. En 1876, un navire allemand, le _Neptune_, exécuta en deux mois et demi le voyage aller et retour de Hambourg à l'embouchure de l'Obi. La même année, un vapeur anglais accomplissait la même traversée en partant de Newcastle. Dans ces quinze dernières années, plusieurs bâtiments ont effectué sans encombre le trajet d'un port d'Europe à l'embouchure de l'Obi. Les quelques accidents arrivés ont malheureusement eu pour effet de discréditer les entreprises, et actuellement les négociants de la Sibérie occidentale semblent avoir renoncé à l'exportation de leurs marchandises par cette voie. Cet abandon ne nous paraît pas justifié. Les succès obtenus auraient dû faire oublier les accidents et encourager les efforts. Si cette navigation doit être reprise, il est absolument indispensable d'établir dans l'île de Vaïgatch un poste de veilleurs chargés de surveiller les mouvements des glaces dans la mer de Kara. Moyennant quelques sacrifices pécuniaires, il ne sera pas difficile de décider de hardis marins, quelques chasseurs de phoques norvégiens par exemple, à hiverner sur cette terre. Leurs observations fourniraient aux capitaines des navires des indications utiles sur la position des banquises; grâce à ces renseignements la navigation deviendrait moins hasardeuse. En tous cas, les communications entre l'Obi et l'Europe ne peuvent être entretenues que par des vapeurs dirigés par de bons marins habitués aux glaces. Un des grands avantages de cette route commerciale est l'assurance d'un fret à l'aller et au retour. La Sibérie manque d'objets manufacturés; toutes les importations y trouvent donc un débouché rémunérateur. Pour le fret de retour, les capitaines n'auront que l'embarras du choix. La Sibérie n'est pas du tout ce désert éternellement glacé et neigeux qu'évoque son nom. C'est au contraire un pays admirablement fécond. Au sud de Tobolsk s'étend une région agricole d'une fertilité comparable à celle des fameuses Terres-Noires de la Russie méridionale, et cette zone s'étend sur des milliers de kilomètres. Il y a là un immense grenier à blé jusqu'à présent demeuré inutile. Le jour encore lointain où la Sibérie sera peuplée, elle deviendra au point de vue agricole les États-Unis de l'ancien continent et inondera de ses blés notre vieille Europe. Dans un avenir que l'initiative russe peut singulièrement rapprocher, notre agriculture sera menacée d'une nouvelle et terrible concurrence par les blés de Sibérie. Aujourd'hui, bien qu'une très infime portion du pays seulement soit défrichée, la production de la Sibérie occidentale en céréales est de beaucoup supérieure à la consommation locale. Transportés par voie fluviale à l'estuaire de l'Obi, les blés formeraient le principal fret des navires et dans des conditions de prix très avantageuses. Ajoutez à cela les produits des forêts vierges, les cuirs, etc.
Pour éviter aux navires de doubler la longue presqu'île de Ialmal qui proémine comme un long doigt au milieu de la mer de Kara, divers projets ont été mis en avant. Au XVIe siècle, des bateaux russes partaient de la Petchora, gagnaient l'extrémité supérieure de la baie de Kara et, de là, par des rivières et des portages, atteignaient l'Obi, puis l'embouchure du Tas. Il y a quelques années, on a proposé le creusement d'un canal entre l'Obi et la baie de Kara. Après étude du terrain, ce projet a été abandonné. Plus récemment, il a été question de la construction d'un chemin de fer à travers cet isthme. Ne connaissant pas la région, je ne puis me prononcer sur sa possibilité, mais, d'après les renseignements que nous possédons sur la nature du sol dans ces pays, le terrain n'est guère propice à l'établissement d'une voie ferrée. D'autre part, la traversée de l'Oural septentrional nécessiterait le creusement de tunnel ou tout au moins de tranchées. Enfin les marchandises devraient subir deux transbordements, d'où une élévation des prix. Or le bon marché est une des conditions essentielles de la vente des produits de Sibérie sur les marchés européens.
Les Sibériens fondent aujourd'hui de grandes espérances sur le Transsibérien, je crains bien qu'ils ne nourrissent de dangereuses illusions à ce sujet. Le chemin de fer projeté et déjà commencé est, avant tout, politique et stratégique. Il augmentera et facilitera dans une singulière mesure les relations entre la Russie et la Chine. Si un conflit éclatait avec cette puissance, il permettrait de rapides mouvements de troupes, et cet avantage est de la plus haute importance.
En cas de guerre européenne, la frontière sibérienne-chinoise, longue de plusieurs milliers de kilomètres, devra être soigneusement observée. Peut-être les Célestes voudraient-ils profiter de complications européennes pour créer à la Russie des embarras. Le prince de Bismarck avait compris avec sa haute intelligence politique l'importance de la Chine comme facteur dans les luttes entre les diverses nations occidentales. Le Ministre d'Allemagne à Péking, M. Brandt, avait employé au service de cette idée sa longue connaissance du pays et des hommes. Son autorité était grande auprès du Tsong-li-yamen, et, à tort ou à raison, les Européens établis en Extrême-Orient attribuaient à son influence une longue portée.
Depuis le traité de Kouldja, les rapports entre la Russie et la Chine sont bons; mais la sûreté des relations n'est pas précisément la qualité dominante des Célestes. La construction du Transsibérien enlèvera à la Russie toute préoccupation de ce côté. A la première démonstration hostile des Chinois, en quelques jours pourront être effectués des transports de troupes qui auparavant auraient exigé des mois. Gouverner, c'est prévoir, dit-on; les hommes d'État russes sont prévoyants.
D'autre part, considérable sera l'importance économique du Transsibérien. Les relations commerciales entre la Russie et la Chine, déjà si suivies, augmenteront dans une large mesure. Le transport des thés de Kiakhta, qui se fait actuellement par caravanes à travers la Sibérie, s'effectuera désormais par voie ferrée. Enfin, le chemin de fer sera la grande route de la colonisation et de la pénétration européenne en Sibérie. Il agrandira le champ d'exportation des manufactures russes et élargira le débouché de l'industrie moscovite. Mais les Sibériens se font illusions s'ils comptent sur cette route pour expédier en Europe les produits de leurs terres. Le Transsibérien ne sera jamais une voie d'exportation pour la Sibérie. Il transportera en Europe l'or et les pierres précieuses; de pareilles marchandises peuvent supporter sans perte d'énormes taxes de transport. Mais la principale production du sol, les céréales, sera grevée de frais beaucoup trop considérables pour une vente avantageuse en Europe. D'autre part, en admettant même des tarifs très bas, les blés de Sibérie arriveraient dans la région du Volga et, venant faire concurrence à ceux de Russie, amèneraient fatalement une baisse. Le résultat le plus clair de l'opération serait l'appauvrissement du cultivateur russe.
Le débouché des céréales sibériennes est l'Europe septentrionale: la péninsule Scandinave, la Finlande, le Danemark, l'Allemagne du Nord, etc. La condition essentielle de leur placement sur ces marchés est leur bas prix. Les frais de transport doivent donc être réduits au minimum et par suite être effectués par eau. Par l'Obi, puis par l'Oural, la Petchora et la mer Blanche, le blé de Sibérie arrive déjà en Norvège par la voie d'Arkhangelsk. La route de M. Sibiriakov augmentera ce mouvement. Mais, longue et nécessitant deux transbordements, cette voie reste inférieure à celle de la mer de Kara. De ce côté devraient se tourner les efforts des hommes d'initiative si nombreux en Russie et en Sibérie. Ils sont habitués à vaincre la nature. La persévérance aidée de sacrifices pécuniaires triompherait sans aucun doute des difficultés de navigation dans la mer de Kara.
Après cette longue digression, revenons maintenant au récit de notre voyage. Dans l'après-midi nous arrivons à la station de Novaïa-Iourta, située en plein marais: trois ou quatre cassines entourées d'eau. Depuis quelques jours seulement l'inondation a baissé, et le sol est resté détrempé et fangeux. Pour arriver aux maisons on avance jusqu'à mi-jambes dans une boue épaisse et tenace. On dirait une habitation lacustre des temps préhistoriques.