Part 24
Voici les maisons de la ville, voici le pont sassanide et le château de Kouch où je n'étais venue depuis un an. Des tentes, plantées devant le palais, forment une longue avenue. Nous entrons graves, empesés. Je vois passer, tout courant, le Hakim bachy du gouverneur: «Le Khan est à la chasse, nous dit-il, mais il reviendra ce soir. Installez-vous dans mon appartement, je vous rejoins.»
On sert le thé, et dix minutes plus tard l'Esculape du palais rentre fort satisfait.
«Excusez-moi si j'ai négligé de vous introduire dans mon cabinet. Je coupais un bras, quand je me suis aperçu que j'avais oublié les ligatures, et je me hâtais, de crainte que le patient ne perdît trop de sang.
--L'opéré va-t-il bien?
--A merveille. Je l'ai débarrassé d'un membre fracturé, déjà gangrené; il est parti content.
--Comment, parti?
--Mais oui; sa tribu est campée dans les environs.»
Le Khan arrivait à la tombée de la nuit. La conversation fut interrompue vers dix heures du soir par l'entrée des tchelaus, pilaus, kébabs et autres combinaisons raffinées de la cuisine persane. Comme boisson, de l'eau de rose coupée d'eau claire. Après le repas, le gouverneur nous adressa des compliments fort bien tournés et nous fit conduire par quatre ferrachs porteurs de flambeaux dans l'appartement qui nous était destiné.
Quelle nuit! les puces sautaient, gambadaient, tombaient dans notre bouche quand nous parlions, sur nos yeux lorsqu'ils étaient ouverts. Jamais je n'ai vu manœuvrer de pareilles légions d'insectes. L'aube nous trouva dans la cour, mis en fuite par les vampires.
Nous ne pouvions venir à Dizfoul sans nous montrer chez le Cheikh Taher. L'accomplissement de ce devoir nous donna un faible échantillon des difficultés qu'eût soulevé le passage des charrettes à travers la ville.
Pour atteindre la maison du pontife, il faut parcourir un quartier populeux et longer la place du marché. A peine apparaissons-nous, précédés d'une vingtaine de ferrachs, que des nuées de gamins accourent: «Les chrétiens! les fils de chiens! les voleurs de talismans!» Des injures encore plus vives passent sur nos têtes à l'adresse de Mozaffer el Molk.
Les bâtons ouvrent un passage, les pierres sifflent; la populace, refoulée, roule sur nos pas telle qu'une marée grondante, mais se calme dès qu'elle nous voit mettre pied à terre devant la maison du Cheikh. Au départ la foule se presse silencieuse; plus de cris, plus d'injures, plus de pierres.
L'attitude de la population aurait été provoquée par la présence des policiers. Les pétitions se succèdent pour réclamer le changement du gouverneur; la ville est en insurrection ouverte. Le Khan ne pourrait traverser le Meïdan sans le faire au préalable balayer par ses soldats.
Notre ami est d'ailleurs un justicier inimitable.
Le neveu de Cheikh Ali vole trois buffles à son père et les vend. La victime vient trouver Mozaffer el Molk et le supplie de lui faire rendre les animaux acquis par un citadin au mépris de tous droits.
Les coupables et le plaignant entendus, l'acquéreur est condamné à rendre les buffles à... Mozaffer el Molk; le voleur à remettre deux cent krans--le produit de la vente--à... Mozaffer el Molk, et la victime à une amende de cent krans, qu'elle payera... à Mozaffer el Molk, en sadite qualité du père du voleur. Il sera loisible à l'infortuné vieillard d'appliquer vingt coups de bâton reconventionnels sur la plante des pieds de son héritier.
Et les plaideurs n'eurent pas même la consolation de se partager les coquilles.
15 mars.--Hier nous courûmes la plaine avec l'espoir de rencontrer M. Houssay et ses charrettes, qui reviennent d'Ahwaz, au dire des Arabes.
Nous ne découvrîmes nul indice de l'approche du convoi. A midi des cris retentissaient dans les chantiers: les guetteurs qui surveillent les fissures dangereuses avaient aperçu M. Houssay. Les charrettes, arrivées quatre heures plus tard, portaient les ouvriers, serrés comme des raisins sur une grappe.
Au sommet, trône, plus maigre et plus noir que jamais, le seïd tcharvadar, fumant son éternel kalyan.
Bien qu'ils eussent laissé leurs vêtements à Suse, et pris le chemin d'Ahwaz couverts de haillons qui eussent fait honte à dame Misère, les ouvriers tremblaient à la pensée des pillards. Le jour, la nuit, sans cesse M. Houssay était en alerte.
«Es-tu Khanoum? (la dame) lui demandaient des nomades curieux.
--Pourquoi non? (Tchera.)»
Et les femmes des tribus venaient rendre leurs hommages respectueux à ce bon apôtre.
Les ouvriers se sont bien comportés: le fatalisme, si lamentable dans ses conséquences sociales, donne aux vrais musulmans un incroyable sang-froid individuel.
La grosse charrette, lancée du haut de la berge du Chaour, roule comme une trombe. Un homme glisse et tombe sous les roues. Il ne cherche pas à s'écarter du chemin; la machine passe et le frôle d'assez près pour érafler la cuisse. Le blessé se relève fort calme; pas plus lui que ses camarades ne s'émeuvent: c'était écrit.
Les mulets, harnachés par des cordonniers, ont le poitrail à vif, des hommes boitent; Allah Kerim! «Dieu est grand!»
Malgré les difficultés du terrain et les attaques réitérées des nomades, M. Houssay eut pourtant la vive satisfaction de conduire à bon port les trois premières caisses. L'École normale peut désormais créer une section spéciale pour le doctorat ès charrettes.
De cette expérience, de la chaleur tous les jours croissante, de la difficulté de se procurer de l'eau, mon Sosie barbu conclut qu'il sera possible de faire un autre voyage, mais que, passé le commencement d'avril, les convois risqueront d'être abandonnés en chemin.
18 mars.--Le seïd tcharvadar s'était montré ravi de l'étrenne que Marcel lui avait donnée au retour.
Aujourd'hui autre antienne:
«J'interromps les transports si vous ne doublez les prix! J'emmène mes mulets au hammam de Dizfoul! Ils ont bien mérité qu'on leur fasse la barbe et qu'on leur coupe les cheveux!
»Pauvres enfants, chères âmes! Dans quel état vous ont mis les Faranguis! Je m'en vais! on ne me reverra plus ici!»
Ali Toufangtchi essaye de ramener le seïd dans la bonne voie. Bataille. On se prend la barbe, le volumineux turban bleu roule dans la poussière.
«Je demande justice de ce chien!... Holà les courriers! Voici mes dépêches! Portez-les au roi, à Zellè Sultan; à Téhéran, à Ispahan. Dites à tous que je coiffe le plus gros turban de l'Arabistan!»
Le digne seïd est gris. Gris comme un Polonais? Non: gris comme un Persan.
En l'honneur du No Rouz (nouvel an), muletiers, serviteurs, ouvriers, ont laissé leur raison au fond de quelques bouteilles d'arak; Mçaoud voit des lions partout: _heureusement qu'il a son couteau!_
Mahomet eut raison d'interdire les boissons alcooliques aux adeptes de sa religion. Du lait fermenté, des dattes, des raisins absorbés au milieu du jour, et voilà mon Arabe féroce, fou à lier.
Je laisse à penser quel effet produit l'eau-de-vie de dattes sur ces têtes fragiles.
20 mars.--La fête avait attiré nos ouvriers à la ville. Libres de tout souci, nous prîmes la direction du campement de Cheikh Ali, distant de quelque trente kilomètres. Même à Suse on est forcé de rendre des visites. La plaine s'étendait déserte, abandonnée; nous ne vîmes homme ou bête qui vive avant d'atteindre les tentes noires des Arabes. Au milieu d'elles se détachait un pavillon de toile blanche. Il était habité par des garnisaires qui vivront aux dépens de la tribu jusqu'au solde de l'impôt.
Quelle longue mine avait notre hôte!
Jadis il payait une contribution de douze mille krans; il est taxé à cinquante mille aujourd'hui.
La misère désole l'Arabistan; jamais on ne vit détresse pareille. La récolte, fort mauvaise, ne suffira pas à l'alimentation de la tribu; une épizootie a décimé les chevaux; les poulains sont si chétifs, que les collecteurs ne les acceptent qu'à titre de cadeau.
Seuls le beurre et la laine ont été abondants; mais les Juifs, instruits de la gêne des nomades, se montrent intraitables.
Les vassaux de Cheikh Ali, tristes, mornes, vêtus de robes en lambeaux, étaient assemblés. L'un deux se plaignit amèrement. Empoigné par les garnisaires aidés des fils du cheikh, il fut conduit sous la tente blanche.
Malheureuses gens!
Que le roi ou les princes ne viennent-ils ici sans ces escortes innombrables qui dévastent le pays mieux qu'une pluie de sauterelles! Ils verraient une des contrées les plus fertiles du monde se changer en un triste désert, où ne vivront bientôt que des fauves et des reptiles.
Le retour me parut long et pénible. Le ciel était lourd, orageux; les réverbérations tremblantes qui s'élevaient du sol aveuglaient, étouffaient. Le thermomètre m'a donné l'explication du malaise que j'avais ressenti: il marquait cinquante degrés centigrades.
Un épisode du voyage.
«Khanoum, soupire le petit palefrenier, les gens de Cheikh Ali m'ont volé mes chaussures. Me voilà pieds nus.
--Il n'y paraît pas.
--Je ne pouvais quitter la tribu sans guivehs; en prenant ceux-ci, je ne me suis pas aperçu qu'ils étaient plus usés que les miens.»
23 mars.--Suse s'anime. Le seïd tcharvadar, un peu honteux de son incartade, est revenu nous offrir ses services. Il était accompagné d'un muletier nommé Baker, qui propose des bêtes de somme pour le transport des caisses légères.
18 mars.--Le palais est entièrement déblayé, la frise des Immortels emballée depuis longtemps, le tracé de la fortification relevé sur les deux tiers du pourtour. Notre bourse contient, comme dernière ressource, quelques centaines de krans notoirement faux ou falsifiés; une nouvelle dépêche de Téhéran nous enjoint de quitter Suse. Cette même lettre annonce qu'un croiseur d'escadre, le _Sané_, vient rapatrier la mission. D'autre part, les mulets blessés ou fourbus sont condamnés au repos. Dans ces conditions déplorables le chapiteau n'atteindra pas Ahwaz avant trois mois. Trois mois! Et il reste quinze jours de vivres! Des observations de M. Houssay, de l'avis unanime des muletiers, sont nées les résolutions suivantes: Marcel et moi accompagnerons jusqu'à la côte les Immortels et les Lions, c'est-à-dire tous les colis dont le poids ne dépasse pas soixante-quinze kilos. Arrivé à Bassorah, le chef de la mission se mettra en communication avec le commandant du _Sané_, et contractera un emprunt indispensable pour achever les transports. Puis il louera des bateaux et les escortera jusqu'à Kalehè-Bender, où MM. Babin et Houssay vont, à tour de rôle, conduire les fragments de taureau qui restent encore sur les tumulus.
Nous revenons au projet de Cheikh Ali.
26 mars.--Le sort en est jeté! un convoi de quatre charrettes, sous la garde de M. Babin, se dirige sur Kalehè-Bender. Quoi qu'il advienne, nous remonterons l'Ab-Dizfoul, de si mauvais renom.
Nouveau courrier de Téhéran. La légation informe Marcel qu'elle a consulté le quai d'Orsay. L'ordre de soutenir la mission jusqu'à sa sortie du territoire persan ne s'est pas fait attendre. C'est vraiment bien d'avoir sollicité cette autorisation! Qui nous protégea jamais dans ce pays perdu? Qui défendit nos convois contre les nomades? Qui vainquit la résistance des uns et la passivité des autres, et les saisons, et le fanatisme? Qui donc, surtout, s'est fait céder la moitié des inestimables trésors dévolus à la Perse par les firmans de concession? Allah! rien désormais ne me paraîtra difficile.
29 mars.--Mulets et chameaux sont chargés, prêts à partir. Dans une heure nous quitterons Suse, heureux, triomphants, maîtres des dépouilles opimes des siècles évanouis.
XIX
Le désert et les nomades.--Le Karoun.--A la recherche de Belems.--Remontée du Karoun.--Coup de chaleur.--A bord du _Sané_.
_Tcham Chembè_, 31 mars.--Le transport des taureaux à Kalehè-Bender nous laissait quelque souci; comme si le ciel eût voulu nous donner courage, il mit sur notre route M. Babin et ses charrettes. Le trajet s'est effectué péniblement, mais il s'est effectué en une semaine. Un mois encore, et nos pierres peuvent être rendues au bord de l'Ab-Dizfoul.
Pour la première fois, nous voyageons en grands seigneurs; expliquons-nous: avec une tente. Quand on est sans le sou, il est indispensable d'inspirer confiance.
Le camp est placé dans les érosions du lit majeur de la Kerkha. Un cuisinier, un palefrenier, deux gendarmes de Dizfoul, qui, pour se donner du cœur et tenir les voleurs à distance, ont revêtu la peau de lion et coiffé la couffè des Arabes, composent notre maison civile et militaire.
Nous sommes voisins du Chaour, et de ce tunage qui nous empêcha de lancer des embarcations.
Des fleurs charmantes diaprent l'herbe verte. Dans mes bras s'empilent des gerbes embaumées: tulipes aux éclatantes couleurs, pâles volubilis, bruyères rouges, plantes épineuses couvertes de gueules d'or, grappes charnues qui n'ont pas d'analogues en nos pays.
Vous allez vous faner? Pourquoi vous ai-je cueillies, pourquoi vous ai-je tuées? Vous étiez assez belles pour vivre tout un jour!
1er avril.--La caravane passa le Chaour à Bendè-Cheikh. Les caisses furent amenées sur la rive droite sans accident notoire. A droite, j'aperçus la tribu stationnaire de Seïd Ahmed, installée devant Kalehè-Bender; plus bas un imam-zadé où se rendent les gens mordus par les chacals enragés.
J'ai pu noter quelques strophes de la chanson qu'improvisent la nuit les veilleurs du campement:
«Quand j'étais jeune, je n'avais pas de souci; je ne savais pas s'il existait des soucis ou si mon cœur les ignorait.
«Si les Faranguis, qui ne volent pas, qui ne battent pas, venaient à Suse, les nomades bâtiraient des maisons autour de leur palais, et le pays serait prospère.
«Si les Faranguis, qui ne volent pas, qui ne battent pas, venaient à Suse, on cultiverait la terre, on aurait à profusion gerbes d'or, cavales, buffles et moutons. Nul ne s'en emparerait, et le peuple vivrait heureux.
«Quand un homme possède quatre krans, le gouverneur lui dit: «Donne-moi cinq krans.» Et le malheureux, sans force ni courage, meurt de faim.
«Si le roi s'asseyait au feu des tcharvadars, je lui dirais: «Sultan, Allah te demandera compte des crimes commis sous ton règne. Ton sommeil est donc bien lourd, que les plaintes de tes esclaves ne parviennent pas à te réveiller!»
2 avril.--Les Khassérés dont nous traversons aujourd'hui les campements descendent tous du Prophète; tous sont voleurs de profession. Yacoub, interrogé avec insistance sur le contenu de nos caisses, répond aux indiscrets: «Nous portons des fusils destinés à l'armée du Chah Zadé. Chut!... secret d'État.»
3 avril.--Au bord du Chaour.--Une tribu établie sur l'autre rive traverse le cours d'eau à la nage, afin de nous examiner de plus près.
Les hommes se précipitent, puis viennent les femmes, soutenant des grappes d'enfants nus. Ils sont deux cents, serrés autour de nous. «Jamais, disent-ils, nous n'avions vu des gens si blancs et si bien vêtus!» (La peau et les habits de Suse!)
4 avril.--Nous voici dans la partie la plus mal famée du désert. La Kerkha roule ses eaux tumultueuses à cinq cents mètres de distance; au delà s'étend la Turquie, où les Arabes trouvent l'impunité. Sur la terre osmanli vivent des bandits moralement alliés à la tribu de Menchet.
Baker, le chef de la caravane, s'attend à être attaqué, s'installe en conséquence et plante la tente sous une jungle touffue. On mènera boire les animaux dans une anse du fleuve que dissimulent les saules; puis les caisses, disposées en murailles, formeront autour du camp un rempart improvisé.
La tactique des nomades est invariable. Soit qu'une razzia s'exécute la nuit, soit qu'elle ait lieu de jour, les Arabes assomment les muletiers, s'emparent des bêtes de somme, grimpent sur leur dos et s'enfuient, quitte à revenir plus tard chercher les charges moins prisées et plus difficilement négociables que les mulets et les chameaux. La surveillance et la défense doivent se concentrer sur les animaux.
Tout est paisible; au ciel, pas de lune; sur la terre, des ténèbres profondes. Quatre muletiers, assis aux angles du rempart, monteront la garde. Que de chansons à composer!
5 avril.--Dure nuit, dure journée! Vers onze heures du soir, les sentinelles donnaient l'alarme. Nous saisîmes les armes couchées à nos côtés et jetâmes de la terre sur le feu, afin de ne pas servir de cible nocturne.
Marcel envoya les balles des revolvers et des carabines dans la direction indiquée par les tcharvadars, tandis que je rechargeais les armes.
Entre le troisième et le quatrième coup de feu j'entendis un cri et ces mots: «Ce sont les Faranguis!» Les grandes herbes s'agitèrent, puis la jungle rentra dans le calme.
A l'aube, les muletiers nous prièrent d'escorter leurs bêtes jusqu'à l'anse où ils s'étaient abreuvés la veille. Sur le sable, les traces fraîches de pieds déchaux. Vingt minutes plus tard la caravane était en route.
Si les arbres sont rares, les plantes épineuses atteignent une hauteur inusitée. Nous voyageons à travers une forêt de chardons géants. La chaleur est intolérable; les moustiques deviennent enragés. Cependant nous allons d'un pas rapide; nos gens tremblent et verdissent à la seule pensée des périls qu'ils affrontent. L'un d'eux s'écarte un instant du convoi. Tout à coup il passe, courant à perdre haleine, l'œil hagard, la figure barbouillée de sang, entièrement nu, et vient s'accrocher à la selle de Marcel: «Les Arabes! les Arabes!»
La plaine est toujours immense, les chardons sont toujours immobiles.
«Saheb, Khanoum, ne quittez pas la caravane! s'écrie Baker. Si vous vous éloignez, si vous courez sur les brigands, leurs frères cachés là, ici, partout, sauteront sur nous, jetteront les caisses à bas et voleront les bêtes.»
L'avis nous a paru topique; plus que jamais les tcharvadars ont excité leurs mulets, et nous avons suivi leurs pas, après avoir pris congé de nos invisibles voisins à coups de carabine. De petits panaches de fumée couronnent les hautes herbes de la plaine. Tout compte fait, vingt-six fusils répondent à notre salut. Les armes des Arabes sont heureusement sans justesse et sans grande portée. Le jour où les nomades posséderont quelques-uns de ces remingtons que les Anglais importent en Turquie d'Asie, on ne pourra plus traverser le pays.
Trois heures avant le coucher du soleil, la caravane sortait de la forêt de chardons et entrait dans une plaine découverte, facile à surveiller.
La victime des Arabes a reçu un violent coup de bâton entre les deux yeux; nous avons pansé sa blessure et les nombreuses égratignures laissées sur son corps par les griffes des nomades, puis, tant bien que mal, on lui a composé un costume décent.
«Pourquoi n'as-tu pas crié?
--Il agit en homme avisé, interrompit Baker: qui tombe entre les mains des bandits, doit se laisser dépouiller, prendre la fuite et se garder surtout d'appeler au secours, sous peine de compromettre le salut général.»
6 avril.--La nuit s'est passée tranquille; mais les incidents de la journée précédente avaient été si inquiétants, que nous résolûmes de doubler nos sentinelles. De temps à autre, nous déchargions quelques coups de feu.
Partie dès l'aube, la caravane longea le soulèvement rouge qui de Suse, par un singulier effet de mirage, se transforme tous les matins en un château féodal.
«Examinez bien cette montagne, me dit Baker: c'est une montagne de talismans. Au lever du soleil, les voyageurs qui passent ici aperçoivent sur ces hauteurs des jardins délicieux; ils courent se désaltérer aux pures fontaines de l'oasis, saisir les grappes de raisins pendantes aux treilles vertes, s'abriter sous des orangers aux fruits d'or. La bouche sèche, l'œil plein de convoitise, la sueur au front, ils atteignent essoufflés ces jardins merveilleux. Soudain verdure, fruits, palais, disparaissent, et ils se voient seuls, sur un roc désolé où une perdrix ne trouverait pas un brin d'herbe pour abriter sa tête.»
Deux Arabes armés jusqu'aux dents croisent le convoi. Si nous ne faisions bonne garde, les muletiers prendraient la fuite. Les nomades s'éloignaient; Baker, assis sur sa monture, s'approcha de moi:
«Les voyez-vous, ces brigands? Ils vivent de chardons comme mon âne; ils paissent l'herbe sèche des chemins. Et ces vieilles nattes qui gisent là-bas sur ce campement abandonné? Ce sont leurs maisons. Comment lutter avec des gens qui n'ont pas de demeure stable, ne cultivent pas la terre et mangent de l'herbe? Il n'est pas surprenant qu'ils soient nos maîtres.»
Les deux voyageurs appartenaient à une peuplade sauvage commandée par le cheikh Melahyé. Nous voici au cœur du campement. Les nomades à peu près nus nous suivent, gambadent, menacent, la lance à la main.
«Baker, que contiennent ces caisses?
--Des briques. Il y en a de cuites, il y en a de crues. Je porte aussi des pierres, mais elles ne valent rien: toutes sont brisées.
--Baker, arrête-toi. Vois les beaux pâturages. Pourquoi voles-tu les talismans de Daniel? Arrête-toi. Nous saurons bien empêcher les Faranguis de continuer leur route. Fais-les descendre de cheval; quand ils seront à terre, ils ne nous jetteront plus de charmes. Ce sont des sorciers. Allah! Allah! il faut les faire cuire et garder les talismans!»
Baker presse les mulets, presse les hommes. Le malheur veut qu'une bête tombe. Les muletiers se précipitent à son secours. Les Arabes fondent sur eux et se mettent en devoir de les dépouiller. Le revolver à la main, nous arrivons; les bandits s'écartent, mais l'un d'eux décharge sur nous un pistolet long d'une coudée; les chevrotines dont l'arme est remplie jusqu'à la gueule vont s'incruster dans les planches d'une caisse. C'est miracle que nous n'ayons pas été atteints.
La caravane gagne de l'avant. Les nomades suivent nos pas; une pierre lancée d'une main exercée blesse Marcel à la tête; je reçois de mon côté une violente contusion à l'épaule.
La colère nous gagne. Volte-face! Les assaillants jettent leurs lances et fuient comme des lièvres.
7 avril.--Il a fallu abandonner la direction de Djéria et d'Ahwaz--le Karoun débordé a noyé le pays--et prendre celle d'Hawizé. Comme il est heureux que le taureau ait été porté à Kalehè-Bender! Si les charrettes avaient suivi leur premier itinéraire, elles se trouveraient aujourd'hui dans la nécessité de rétrograder vers Suse. Le sol est détrempé, les mulets tombent à chaque pas, les caisses, trop lourdes, se brisent, la caravane ne fait pas vingt kilomètres par jour. Que deviendraient nos carrosses?
Des moustiques, toujours des moustiques en nuages épais; la chaleur est lourde, humide, insupportable.
8 avril.--_Kou Manniour._--Traversé des dunes coupées de soulèvements schisteux. Aperçu les traces fraîches d'un fauve de grande taille. Tourné à gauche, en un point nommé Nahr-Hachem; doublé un grand lac formé par les eaux d'inondation. La vallée apparaît couverte d'herbes et de fleurs. Passé devant un konar touffu.
«Nous sommes sauvés! s'écrie Baker, voici l'arbre qui me vit naître, voici la terre de mes pères! Autrefois de nombreuses tribus perses parcouraient cette contrée; aujourd'hui elle ne nourrit même plus de chacals; le peuple est passé dans Roum (Turquie).
--Les voleurs sont inconnus dans le pays de tes pères?
--Comment donc! ils pullulent; mais je les connais tous.
--Quelle distance nous sépare de Djéria?
--Quatre farsakhs.
--Gagnons ce village.
--Impossible, il se fait tard. Et les voleurs!
--Tu les connais tous.
--Le jour, pas la nuit. Distinguerais-je seulement mon père de ma mère? D'ailleurs nous passerons la nuit à travailler.»
Il s'agit de remplacer la paille qui rembourre les bâts par des tissus sujets à ces innombrables droits de péage que réclament tous les petits cheikhs arabes. Afin de ne point blesser les animaux, l'opération doit être faite le plus près possible de Djéria.
Nous sommes campés au pied d'un soulèvement schisteux. La plaine est déserte, abandonnée, sans végétation, rougie par le soleil, qui pénètre à l'horizon dans son palais de pourpre.