Part 23
Il est des heures de découragement où je regrette les efforts accumulés pour mener à bien une œuvre trop difficile, et où je m'avoue, très bas, qu'il vaudrait mieux courir la plaine à la recherche des fleurs mi-écloses et des joyeuses alouettes que de vivre dans un puits au risque d'être ensevelie vivante sous des centaines de mètres cubes de terre. Pour conclure, je regagne mon trou émaillé et n'en sors qu'avec le dernier ouvrier.
Des émissaires ont offert aux tcharvadars de Dizfoul un prix double de la location habituelle; des cavaliers se sont dirigés vers les tribus importantes. Les uns revinrent prétendant que l'on ne saurait trouver en ville une bête de somme disponible; les autres assurèrent que les nomades, au moment de semer l'orge, ne se dessaisiraient de leurs animaux sous aucun prétexte. Papi Khan se présentait le lendemain de leur retour. Son fils renaît à la vie. Depuis trois semaines cet enfant n'est pas retombé dans les horribles crises qui le tuent. Il monte à cheval, reprend appétit et viendra un de ces jours nous rendre ses devoirs.
Je pensai aussitôt à exploiter la reconnaissance emphatique de Papi Khan. Dame! quand on a un chapiteau et des Immortels sur les bras! Bref, je lui demandai de nous louer des mulets.
«Ceux que je possède sont trop maigres et ne pourraient traîner vos charrettes,» répondit-il.
Un mot d'ordre sévère a été donné, personne ne l'enfreindra. Papi Khan est aussi reconnaissant qu'un nomade peut l'être et il ne s'exposerait pas, sans de bien graves motifs, à voir tarir la source du médicament qui rend la santé à son fils unique.
Nous ne pouvions demeurer plus longtemps dans l'incertitude: Marcel fit appeler Ousta Hassan, notre grand augure, et lui ordonna de se rendre à la ville, afin de tenter un suprême effort auprès des muletiers.
Le digne maçon rentrait deux jours plus tard, la figure consternée: «J'ai rencontré le chef de mon quartier. Que viens-tu faire ici? m'a-t-il dit. Les Faranguis ont bien tort de s'inquiéter de caisses, de charrettes et de mulets. Quand ils auront dépensé leur dernier _chaï_, le Divan ne leur laissera pas emporter une pierre.»
Ousta Hassan retourna la tête de son âne et revint à Suse. Cependant il a mis la main sur un seïd authentique, qui ne craint personne, se moque des mollahs avec la même désinvolture qu'il se rit du hakem, et se trouve, en raison de la grosseur de son turban, dans une situation à ne pas regarder si c'est Allah ou Chitan qui lui propose une bonne affaire.
Un courrier du gouverneur accompagnait Ousta Hassan. Il apportait quelques mots aimables de l'excellent docteur Tholozan et une lettre officielle. Notre chargé d'affaires rappelle à Marcel la convention passée entre la France et la Perse et le terme de la fatale échéance. Le délai du 1er avril expiré, la légation, paraît-il, se désintéressera de nous et de nos affaires.
Voilà une dépêche encourageante!
Marcel profita du courrier pour écrire à Mozaffer el Molk et le prier de ne pas entraver les charrois.
«Je ne pourrai, a-t-il conclu, évacuer Suse au 1er avril si vous m'empêchez d'acheminer les convois au moment propice.»
D'autre part, Mirza, l'un de nos meilleurs ouvriers, s'est dirigé vers la ville avec l'ordre secret de voir le seïd tcharvadar et de l'amener à Suse: «non pour commencer les transports, mais afin d'atteler à la charrette vide les fils d'animaux qui ne connurent jamais que les charmes du bât.»
1er février.--Mirza est de retour. Nos émissaires ne font pas long séjour à Dizfoul. Les nouvelles sont mauvaises, très mauvaises: marchands du bazar, prêtres, ferrachs ont unanimement raconté que, d'après les instructions reçues d'Ispahan, les Faranguis seraient obligés de transporter à Téhéran les objets provenant des fouilles, afin que Sa Majesté puisse les écrémer.
Si le Chah prétend faire passer les pyles persiques au taureau bicéphale, il peut mettre à la disposition de Marcel l'armée et les revenus de l'Arabistan.
Quant au seïd, on le verra bientôt. Peu lui importe de faire entrer ses mulets à l'école, pourvu qu'ils soient payés comme s'ils étaient savants.
6 février.--Notre vie est ballottée entre des inquiétudes cruelles, d'amères déceptions et des retours à l'espérance. Seïd Ali, le roi des seïds, endetté, colère, brutal, à demi fou, arrivait avant-hier, accompagné de trois tcharvadars et de onze mulets vigoureux: quatorze personnes, affirmait-il.
Les cours de charrette ont été ouverts sans délai. D'abord épouvantées, rétives, les bêtes brisèrent quelques pièces des harnais, sans déplacer le véhicule. Un malin eut l'idée de faire précéder l'attelage par une jolie jument. Quatre écoliers aux longues oreilles emboîtèrent le pas derrière elle, et la prolonge s'ébranla. Alors les mulets, pensant que le tonnerre grondait sur leurs talons, se retournèrent avec un effroi des plus comiques. Quant aux rebelles, les poils dressés, les yeux démesurément ouverts, ils regardaient passer avec stupéfaction et terreur leurs camarades plus dociles. Cette première expérience, en somme rassurante, a comblé de joie les muletiers, fort émus de ces «diableries», et calmé les inquiétudes des Faranguis, si embarrassés de leurs trouvailles. Chaque jour amène un progrès marqué; mais que deviendront nos élèves quand il s'agira d'entrer dans les classes supérieures, c'est-à-dire de traîner les charrettes pleines!
8 février.--L'emballage du chapiteau se poursuit avec ardeur. La chèvre a été montée et mâtée.
Vingt ouvriers mis à la disposition de Jean-Marie manœuvrèrent si malencontreusement, qu'engin, pierre, caisse pirouettèrent dans l'air et allèrent tomber, tels que des projectiles formidables, en un point où, par bonheur, ne stationnait personne.
«Les Faranguis ont des machines bonnes à tuer quarante hommes chaque jour,» se contentèrent de dire nos maladroits. Cette conviction ne les empêcha pas de reprendre gaiement le travail et de se montrer aussi peu circonspects qu'auparavant. Le fatalisme a vraiment de bons côtés.
Hier je considérais navrée le superbe taureau découvert ces jours derniers. Douze mille kilos! Impossible d'ébranler une pareille masse. M'abandonnant à un mouvement de rage, je saisis un marteau et frappai brutalement l'animal. Il s'ouvrit comme un fruit trop mûr, et un énorme bloc rasa nos jambes à peine assez agiles pour nous tirer de péril. La solidité du marbre était toute factice: depuis deux mille ans des racines pénétraient dans les fissures qui s'étaient produites lors de la chute du chapiteau, et préparaient la dislocation finale. Voilà un surcroît de bagage bien inespéré.
Les caisses, descendues dans la vallée à l'aide des petites charrettes, sont rechargées sur la prolonge. Le premier convoi s'ébranlerait s'il ne pleuvait à torrents.
11 février.--Depuis que le printemps s'annonce et que le soleil, dès son réveil, attire à lui les épaisses vapeurs amoncelées sur la plaine, de merveilleux mirages se déroulent au matin dans la direction du golfe Persique. La chaîne d'Ahwaz s'allonge, s'élève, se transforme. Des tuyaux d'orgues, irisés, minces, effilés s'offrent aux doigts de séraphins qui parcourent le ciel bleu, allongés sur de légers nuages.
Je n'entends point la divine harmonie, mais je vois s'agiter les musiciens.
Le concert s'achève. Chaque colonne s'élargit, s'écrase; de ses ruines naissent des donjons, des tours, des enceintes couronnés de créneaux, fondés sur un promontoire de granit rose. Des jardins, aux arbres cotonneux, chassent les constructions guerrières, et vont, s'estompant, jusqu'à ce qu'il ne reste, de cette vision enchanteresse, qu'un soulèvement uniforme et une plaine stérile uniquement tachée par la blanche coupole d'un tombeau.
La pluie m'avait laissé des loisirs.
Je traversai le Chaour, devenu guéable, et me dirigeai vers le sanctuaire. J'approchais. Le pays était désert: pas un troupeau dans la plaine, pas un aboiement de chien.
Le tombeau, environné de meules de terre, est ombragé par un immense konar. En guise de fruits l'arbre porte ces petites charrues que les nomades promènent sur la terre après avoir jeté la semence; les meules sont pleines de blé ou d'orge.
Forcés de suivre les troupeaux, les Arabes déposent leurs approvisionnements de grains sous l'égide d'un saint et confient à un arbre les instruments aratoires de la tribu devenus inutiles après les semailles.
Elle est bien parente de cette coutume celle qui faisait de nos églises un inviolable dépôt.
Une différence pourtant, et toute à l'honneur des nomades: les temples chrétiens étaient gardés le jour, fermés la nuit; ici portes et verrous sont inutiles.
Le souvenir d'un homme vertueux, le respect qu'inspire sa mémoire suffisent pour défendre la fortune de l'Arabe contre les brigands audacieux qui ne se prévalent pas comme nous de théories idéales sur la propriété et le vol.
12 février.--Voici en substance la réponse de Mozaffer el Molk à la lettre de Marcel:
«Les objets découverts à Suse doivent y demeurer; tels sont les ordres de Téhéran, tel est le motif de l'interdiction faite aux muletiers et aux nomades de louer des bêtes de somme aux chrétiens.»
Marcel a riposté courrier par courrier:
«Le gouvernement français est légitime possesseur de la moitié des objets extraits des tumulus. Je demande le partage immédiat, et rendrai le gouverneur personnellement responsable, si par sa faute les transports ne sont pas achevés au moment du pèlerinage.»
Le chef de la mission avertissait également le Hakem que sept caisses pleines de pierres seraient bientôt dirigées sur Ahwaz.
Il est désespérant de penser que les greniers du Chah vont s'emplir de trésors archéologiques uniques au monde. Hier j'étais prise d'une névralgie faciale étrangement douloureuse; aujourd'hui Marcel est en proie à une fièvre violente, conséquence de son état moral. Accès palustres, maux de tête, spleen horrible, tel est le bilan de ces dernières journées.
15 février.--Marcel a dû--grave détermination--sacrifier l'avenir au présent. Mirza Taguy revint sans qu'on l'en eût chaudement prié, planta sa tente près de la maison et déclara que Mozaffer el Molk l'avait commis au soin de surveiller les intérêts de Sa Majesté.
Le remords d'avoir montré visage revêche à un ami fidèle tourmentait nos cœurs compatissants. Il n'est jamais trop tard pour réparer ses fautes. Taguy, désormais à notre solde, prendra la direction des transports qui ne sont pas réservés au seïd tcharvadar. Le nouveau pensionnaire toucha hier son traitement et, monté sur un beau cheval confisqué à un Arabe, partit pour la ville, en promettant de ramener des chameaux et des mulets. L'achat de Mirza Taguy, la location de Seïd Ali et de ses quatorze auxiliaires, les salaires des cordonniers, forgerons, charpentiers, l'école des mulets, la nécessité de réserver les fonds indispensables aux transports, nous ont mis si mal en point, qu'il a fallu diminuer les dépenses journalières et renvoyer cent ouvriers.
Les sacrifiés me font pitié. Depuis trois jours ils piétinent autour des tranchées et, les larmes aux yeux, supplient qu'on les occupe. Ils se contenteraient du salaire le plus modique. Nous avons dû résister aux prières de ces malheureux demeurés sans pain. La plupart ont repris le chemin de leur tribu; dix d'entre eux, plus persistants, paissent, comme nos moutons, mauves ou jeunes chardons et conservent l'espoir de se faufiler encore dans le chantier.
Moi qui blêmissais à la pensée de voir tarir le précieux filon des Immortels, j'en suis presque à me réjouir de son épuisement. Jamais je n'aurais pu m'arracher de la fouille, et cependant il devenait impossible de continuer les excavations?
Cette cruelle alternative nous est épargnée. Sous les Immortels sont encore apparus des animaux apocalyptiques, des inscriptions susiennes, puis de la glaise, rien que de la glaise.
Désormais le déblayement de la fortification, l'emballage des taureaux, la descente des caisses absorberont tous nos efforts.
22 février.--Du 16 au 20 la pluie n'a cessé de tomber. Le temps se leva le 21, et le soleil, déjà brûlant, sécha rapidement le sol. Il s'agissait de déraciner la prolonge chargée de trois caisses. Les mulets ruèrent, blessèrent des hommes, brisèrent des harnais; quarante ouvriers poussèrent aux roues, et la charrette ne parcourut pas dix mètres. Les jantes, trop minces, s'enfonçaient dans de profondes ornières, comme le soc dans le sillon. On enleva une pierre, puis deux; ainsi allégé, le véhicule vint échouer sur une de ces inévitables tombes ouvertes auprès du cénotaphe de Daniel. Je laisse à juger de l'émotion des tcharvadars. Les têtes se montaient; Marcel dut faire acte de vigueur et frapper violemment le frère du seïd tcharvadar.
Le véritable départ fut remis au lendemain. Aujourd'hui il pleut à torrents, l'eau ruisselle des tumulus et noie le sentier voisin du marécage où les charrettes devront s'engager. Les voitures de bois se comportent bien mieux que la prolonge. Les roues, épaisses de quinze centimètres, grincent, ballent, mais appuient sur le sol sans le défoncer.
4 mars.--Tel le chat joue avec la souris, tel Mozaffer el Molk prolongea notre agonie! Remercions Dieu: il ne nous a pas croqués!
En réponse aux communications de Marcel, le Khan avait parlé de devancer le pèlerinage, afin de présenter à Daniel ses devoirs prématurés et de régler, par surcroît, les difficultés pendantes.
Les jours passèrent, les pluies survinrent et nous commencions à douter du Khan et de sa promesse, quand, un matin, arrivèrent les ferrachs chargés de planter les tentes de Son Excellence.
Entre temps les charrettes s'étaient ébranlées à la demande du seïd tcharvadar, très désireux de toucher la seconde partie des frais de transport. Le 28 février on acheva, Dieu sait au prix de quels efforts, de tourner le tumulus; le 1er mars, le convoi parcourut un kilomètre; le 2 il fit une lieue, sous l'unique direction de M. Houssay, promu charretier bachy en remplacement de M. Babin, affligé d'une grosse fluxion.
Tous les matins nous quittions le camp pour aider M. Houssay à franchir les premières étapes. Au retour de l'une de ces courses je fus entourée par les ouvriers:
«On voit à l'horizon le Khan escorté de l'_ordou_!... Khanoum, sur nos yeux, gardez cette farine et ces vêtements, enfermez-les dans votre maison; les gens de police et les serviteurs du hakem sont là! ils vont s'emparer de notre bien! Chargez-vous aussi de nos femmes, vous les défendrez. Si elles restent au Gabr, on nous les prendra et on nous battra. Pitié! pitié!
La scène était navrante. Les paquets furent enfermés dans le magasin, mais je refusai de monter la garde autour de la vertu de ces dames, qui d'ailleurs ne se souciaient guère de ma protection.
Marcel envoyait complimenter le Khan dès son arrivée et lui faisait annoncer sa visite. L'entrevue, fixée au coucher du soleil, fut assez froide. Le lendemain, vers sept heures, Mozaffer el Molk montait au camp, accompagné du sous-gouverneur, du Hakim bachy et du colonel du futur télégraphe, personnages fort importants. J'ai reçu ces messieurs dans la maison. Puis nous avons conduit notre hôte devant les coffres à claire-voie qui renferment les fragments du taureau bicéphale. Il a parcouru le palais, compté dix fois autant de _pierres_ que nous en pourrons emporter et s'est arrêté devant les deux cents caisses, fermées celles-là, où dorment la frise des Archers et celle des Lions. Marcel proposa de les faire ouvrir, mais Mozaffer el Molk refusa et redescendit au Gabr, après nous avoir engagés à déjeuner.
Le couvert fut mis sur les hauteurs de la citadelle.
Le soleil, convié au repas, avait revêtu ses plus riches atours. Un concours de tir termina la fête. Nous y figurâmes, armés de nos carabines, vis-à-vis du Khan, muni d'une canardière longue de deux mètres. C'est un magasin à poudre que ce bijou de poche! Bien qu'appuyé sur un chevalet, il repousse de telle manière qu'il jette invariablement le tireur à la renverse.
En récapitulant le soir les incidents de la journée, nous avons dû convenir que le Khan, fort aimable, avait fait un accueil des plus flatteurs aux radis et aux salades du potager, mais que nos affaires n'étaient guère avancées.
Une dernière invitation nous avait été adressée; le gouverneur allait partir; Marcel prit le taureau par les cornes.
«La mission, vous le savez, Excellence, doit abandonner Suse le 1er avril. Comment ferai-je honneur aux promesses du gouvernement français si je ne trouve ni chameaux ni mulets à louer?
--Vous ne devez rien emporter avant d'avoir équitablement partagé le produit des fouilles avec Sa Majesté. Je regrette que vous ayez déjà expédié trois caisses. Si je ne craignais de porter préjudice à un saint homme de seïd, j'aurais fait arrêter votre convoi.
--Croyez-vous que le roi payerait de milliers de tomans le port de pierres cassées et vous remercierait par surcroît? Et cette terre colorée, brisée, pilée, qu'en fera votre maître? Il la jettera devant la porte du palais par un jour de grande boue.
--J'ai ordre de partager jusqu'au dernier tesson de poterie, jusqu'à une motte de terre.
--C'est bien. Il y a là environ deux cent cinquante caisses; prenez-en la moitié, vous me rembourserez le prix des emballages.
--Je ne l'entends pas ainsi. On ouvrira vos colis, et l'on fera deux lots des morceaux bleus, jaunes et verts. Puis nous tirerons au sort.
--Après déjeuner vous et moi effectuerons ce triage; je récuse vos gens: vous suspecteriez leur fidélité.
--«Tout de suite», «sur-le-champ»; voilà un singulier vocabulaire. Partager deux cents caisses après déjeuner.... Voyons,... nous pourrions peut-être nous entendre. Je suis un peu de votre avis: Sa Majesté serait fort embarrassée de ces décombres. D'autre part, j'ai lieu de croire que Son Altesse Impériale Zellè Sultan souhaite certaine distinction que le gouvernement français tarde bien à lui accorder. Le Chah Zadè, vous ne l'ignorez pas, est un homme civilisé, un photographe distingué, ami des Européens. Promettez-moi que les désirs du prince seront satisfaits, et je renonce, au nom de mon maître, à un partage difficile et ennuyeux.
--Je ne puis prendre un pareil engagement, mais je ferai connaître la noble conduite de Zellè Sultan; il n'aura pas affaire à des ingrats.
--Vous êtes homme de parole: tous ici le constatent à l'envi. Je compte sur vous et vais donner l'ordre de briser les entraves qui vous retiennent.»
Pleins de joie, nous composions nos visages: Mozaffer a pris le change. Un bel étalon est conduit devant la tente, tandis que le Khan extrait d'un sac de voyage un énorme brillant monté en bague.
«Ce cheval vous appartient; quand vous serez de retour dans votre pays, il vous rappellera un ami fidèle. Permettez-moi d'offrir ce diamant à Madame.
--Excellence, si j'acceptais de pareils présents, je ne pourrais tenir la promesse que je vous ai faite.
--Et cette bague? Elle est pourtant bien belle?
--Je préfère des chameaux et des mulets à tous les bijoux du monde, ai-je repris en riant.
--J'ai aussi des cachemires de Kirman.... Mais je vous contrarie.... Ne m'en veuillez pas: les usages varient avec les pays.»
Il n'eût pas été indiscret d'accepter les cadeaux du Khan: le brillant arrivait d'Ispahan, le cheval venait d'être réquisitionné chez Cheikh Ali. L'un et l'autre pouvaient être assimilés à ces tabatières princières offertes jadis aux négociateurs de traités délicats. Nous les avons refusés, d'abord parce qu'il est infiniment gênant de recevoir de la main droite quand on n'a rien à rendre dans la main gauche, et aussi pour garder nos coudées franches et n'être tenus par aucun lien. L'ennemi d'hier est devenu l'ami d'aujourd'hui, peut-on savoir ce qu'il sera demain?
6 mars.--M. Houssay nous fait bien défaut. C'est à moi qu'est échue sa clientèle médicale.
Ce matin on m'amena une sourde-muette. La mère traita durement ma religion, parce que je refusai de rendre la parole à sa fille. Puis ce furent les parents d'un homme mordu par un chacal enragé; ceux-ci avaient des prétentions autrement exorbitantes. Le sorcier a dit: «Khanoum porte au doigt un talisman précieux; quiconque mâche cet anneau en effleurant la peau du doigt est guéri de toute maladie, fût-elle mortelle. Obtenez que la dame faranguie vienne dans la tribu ou conduisez le patient à Suse.» Je voudrais céder mes malades! Si je les passais à Mçaoud? Il a d'assez nombreuses épouses pour être pleuré avec solennité!
Outre la médecine, l'administration du ménage m'a été dévolue. Sept francs un petit panier d'oignons! Je ne m'étonne plus que les policiers du Khan aient volé à Mahmoud une somme de six cents francs.
Pauvre Mahmoud! quand nous le prîmes à notre service, il gardait constamment son _aba_, parce qu'il n'avait ni robe ni chemise; aujourd'hui il est nippé comme un seigneur, prend des airs de satrape, traite avec un air superbe les vulgaires laveurs de vaisselle et les égorgeurs de poulets. Six cents krans! il n'y a pas de dignité à laquelle on ne puisse prétendre, de fonctions publiques que l'on n'ose briguer avec un pareil capital! Ce fut l'histoire de Perrette et du pot au lait. Devenu riche, notre cuisinier manqua de respect à M. Houssay, dut rendre son tablier et se retira au Gabr pour implorer Daniel avant de s'élancer dans le monde. Le Khan arriva; Mahmoud reçut les ferrachs avec magnificence, leur demanda protection auprès de Mozaffer el Molk, et fit entendre qu'il avait les moyens de témoigner sa reconnaissance. Le lendemain le pot au lait était renversé: la cachette violée et vidée. L'insolent désirait rentrer en grâce; on ne pouvait le reprendre pendant l'absence de M. Houssay, mais on le regrette.
«Pauvre Mahmoud, qui durant notre voyage chez les Bakhtyaris nous fit manger soixante poulets frits en trente jours!» disait M. Babin.
Pauvre Mahmoud, à qui j'appris si péniblement qu'il faut laver ses mains au moins une fois par jour et ne point... souffler dans les timbales pour les faire briller!
Il s'agissait de choisir un cuisinier; les ouvriers, assemblés, ont nommé l'un d'entre eux. Fier du suffrage de ses camarades, l'élu a pris possession de la triomphante officine de roseaux.
8 mars.--Jean-Marie avait accompagné M. Houssay jusqu'au Chaour, l'obstacle le plus sérieux qui se présente entre Suse et Ahwaz. Le voici de retour; le gué a été franchi après trois jours d'effroyables efforts. Tranquille de ce côté, Marcel voulut rendre au gouverneur une visite dont les résultats avaient été si heureux. Nous ne partîmes pas sans appréhension: c'était la première fois que nous abandonnions le camp.
Après avoir déjeuné sur les bords de l'Ab-Dizfoul, nous avançâmes solennels, ainsi qu'il convient à des personnages de _gros os_. Mirza Tagui, Mçaoud, quatre cavaliers sous les ordres d'Abbas, homme de confiance de Papi Khan, formaient l'escorte.
Que faire, si ce n'est causer?
«Logeras-tu au palais, ou t'installeras-tu avec tes camarades? ai-je demandé à Abbas.
--Les cavaliers iront au caravansérail, je me rendrai chez ma femme.
--Comment, toi, un nomade, tu as deux femmes! Préfères-tu celle de la ville à celle des champs?
--Je suis le serviteur de celle chez qui je me rends. L'Arabe est jalouse; j'ai la certitude qu'elle me battra, mais je m'excuserai d'être venu ici en arguant de vos ordres.
--La Dizfoulie est-elle plus accommodante?
--Elle me reçoit bien quand je lui porte de l'argent; il lui est indifférent de ne pas me voir.
--Pourquoi émiettes-tu ton cœur?
--Aucune de mes femmes n'est capable de le recueillir tout entier. Croyez-vous donc que les Persanes ou les Arabes soient des sultanes? Elles ne comprennent que deux choses: c'est qu'il faut broyer le blé et faire du pain pour ne pas mourir d'inanition.»