Part 21
Les fouilles exécutées sur ce point présentent un intérêt particulier. Depuis le début des travaux, douze ouvriers nettoient les parois de la crevasse. Hier ils rencontraient, au milieu de nombreux débris de poteries, une statuette d'Anaïta; aujourd'hui apparut une dalle de marbre noir couverte de cunéiformes perses. La traduction du texte sera entreprise dès que la pluie nous confinera au logis. Près de cette inscription se dressait un mur mal construit, où les matériaux de terre se mêlaient avec des tronçons de colonnes et des pierres sculptées, divisés en menus éclats. Plusieurs fragments appartiennent aux encadrements d'une porte et rappellent, sous des profils plus grécisants, les montants et les linteaux des baies persépolitaines. Deci, delà, on rencontre quelques émaux, détachés, semble-t-il, de la frise des lions.
Le monument est détruit, saccagé. Sa découverte ne serait pas décisive si le hasard ne s'était chargé de compléter les renseignements fournis par un travail méthodique et patient.
Les pâtres du tombeau de Daniel conduisent volontiers leurs bêtes dans les fondrières humides, où l'herbe nouvelle commence à montrer ses feuilles vertes tandis que la plaine est encore sèche. Entre toutes, celles où ils ont l'espoir de trouver des amis sont les préférées. On causera de la pluie, du beau temps, des Faranguis, thèmes inépuisables; puis le nouveau venu appliquera ses lèvres à l'orifice de la plus primitive des pipes. Cet ustensile, composé d'un fourneau et d'un conduit creusés en terre, remplace le kalyan, interdit pendant les heures de travail, et disparaît caché sous une motte de terre quand on signale l'approche d'un membre de la mission. Saisis de la plus louable émulation, il est même des bergers qui ont entrepris pour leur compte personnel des fouilles contemplatives. Les yeux travaillent seuls, mais quels yeux! Ils perceraient la croûte terrestre sans pioche ni tarière.
Aussi bien n'ai-je point été surprise quand le gardien de nos moutons, les mains pleines de morceaux de bronze, vint m'apprendre que ces fragments provenaient de la grande crevasse et qu'il les avait découverts à soixante mètres en arrière du point où travaillaient les ouvriers. Il nous servit de guide.
L'emplacement désigné fut attaqué, et bientôt apparut un énorme galet, cubant plus d'un mètre. A la partie supérieure une excavation, taillée au ciseau, recevait la crapaudine de métal où se mouvait le vantail. L'ensemble du monument reposait sur une fondation de gravier. A droite gisait l'urne d'albâtre qui contenait les textes commémoratifs. D'autres avant nous creusèrent sous la pierre un étroit chemin, violèrent ce vase et retirèrent les cylindres ou les sceaux gravés au nom du souverain qui ordonna l'érection de la porte. Mêlées aux terres, se trouvaient des feuilles de bronze repoussé, revêtement incontestable des huisseries de cèdre dont les fibres adhèrent encore aux clous.
Le dessin est simple, charmant, franchement déduit de l'emploi des matériaux.
Imaginez un blindage composé de plaques carrées, d'un pied de côté. Chaque carré est réuni à son voisin par trois listels de bronze creusant dans le vantail ces larges rainures si chères aux décorateurs assyriens et que l'on désigne sous le nom de refend. Le milieu de chaque plaque est orné d'une double marguerite, dont les contours sont repoussés au marteau.
Comme il fallait river ces lames de bronze et les relier aux ais, on les entoura d'une rangée de clous à tête ronde, puis on fixa des clous au sommet des pétales de la marguerite et au centre de l'ovaire.
Le fragment retrouvé forme un carré complet et présente tous les éléments de la décoration.
Crapaudine de grandeur colossale, débris de belles huisseries, double carrelage rencontré derrière la baie, inscription cunéiforme, linteaux et colonnes brisés, démontrent clairement que nous avons découvert l'emplacement de l'une de ces portes monumentales, orgueil des souverains de l'Orient. Cette porte mettait en communication médiate les demeures royales et la ville.
L'année dernière, malgré trois mois de pénibles efforts, nous ne parvînmes pas à déchirer les voiles des grandes entrées du palais: aujourd'hui une baie s'abandonne sans fausse honte ni coquetterie. Les vieux édifices auraient-ils une âme de femme?
Le style des émaux et des ornements, les caractères de l'épigraphe, la crapaudine géante scellée au niveau du palais d'Artaxerxès, indiquent que le monument, comme l'apadâna, appartient à la période achéménide.
25 décembre.--_O patria! O Divum domus Ilium!_
L'homme transporte en tous lieux une patrie idéale, composée de ce qu'il a vu et aimé, et il s'y blottit sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble habiter un monde étranger.
Hier au soir, l'évocation du toit paternel fit pâlir le palais des Grands Rois. C'était comme un tableau qui se déroulait, visible à travers des milliers de lieues.
Sous un lourd manteau de neige la terre est couverte, là-bas, très loin. La bise fait bruire les chênes séculaires qui ploient sous le fardeau d'une mousse cristallisée; d'immenses pelouses s'étendent, semblables à des lacs polaires. A travers les hautes cimes des sapins pointus courent des rubans d'argent qui se tordent, s'enroulent et se déroulent pour atteindre une ceinture de forêts sombres. Aucun pied n'a foulé ces chemins immaculés.
L'heure est tardive, la nuit noire, tout est calme, paisible, silencieux auprès du grand castel où j'ai passé mon enfance. On ne distinguerait même pas ses tours hautes et massives, si la terre pâle n'envoyait sur les murs des reflets transparents.
Les tourbillons de neige ont caché les fossés, dernière défense de la citadelle, sous les plis traîtres d'un linceul éburnéen. Plus de pont-levis à baisser devant l'unique porte du château, plus d'appel au gardien du donjon. De pesantes huisseries s'appliquent sur les montants de pierre, mais elles ne tournent jamais sur leurs gonds rouillés.
Que les moissonneurs passent en une claire nuit d'été, gagnant les champs longtemps avant l'aube, qu'un mendiant cherche l'hiver un abri, et toujours ils trouveront ouverte la baie hospitalière. Entrons. La cour paraît immense dans sa froide nudité, entourée de murs percés et repercés de fenêtres d'âge et de styles disparates, voilés sous les guirlandes de lierres deux fois centenaires. Comme dans la campagne, un tapis de neige couvre le sol; comme dans la campagne, tout est silence, tout est sommeil.
Soudain les vitraux des croisées gothiques s'éclairent; des lueurs fugitives courent dans la galerie du premier étage. Au rez-de-chaussée les portes s'ouvrent; des paysannes, la coiffe blanche serrée sur de petits bandeaux argentés, le visage ridé par les années, le travail et les soucis, avancent prudemment la tête, surprises d'être debout par un temps si rigoureux, à une heure aussi tardive.
Mais voici la tour où s'enroule en une longue spirale l'escalier de pierre. Un vieux prêtre apparaît, tout frileux, son bréviaire à la main; il murmure, dans un demi-sommeil, une courte prière. Il se réveillera en entrant dans la chapelle.
Je vois ma petite nièce, une adorable enfant, la fleur de la maison. Les grandes marches qui résonnaient sous les pas des chevaliers bardés de fer sont trop étroites pour elle: elle en saute toujours deux. (C'était jadis mon ambition, et je ne réussis à la satisfaire qu'après m'être fendu la tête.) Puis viennent la mère et la grand'mère, avec ses grands yeux clairs. Le visage charmant de l'aïeule s'illumine d'un sourire, et pourtant le grand corps majestueux qu'il couronne s'appuie péniblement sur des serviteurs fidèles.
Les clochettes tintent, carillonnent, la grosse cloche prend part au concert, l'orgue vibre sous la voûte gothique semée d'étoiles d'or, rayée de nervures qui viennent reposer sur les froides têtes des sires de Terride.
Métayers, villageois, hommes et femmes, grands et petits, entrent, se pressent, et la messe commence, la messe de minuit.
Quelle placidité sur les figures tannées de ces paysans vêtus de bure, tenant à la main le bonnet phrygien des Languedociens ou le béret des Béarnais, les yeux fixés sur l'autel flamboyant, suivant, sans le comprendre, un office où tous les versets sacrés respirent la joie et l'allégresse!
Pourquoi Jésus est-il né pendant un froid hiver? pensent-ils. Pourquoi n'eut-il pas, comme nos châtelaines, bon feu, bon gîte? Pourquoi, s'il préférait l'étable au château, ne vint-il pas au monde en la chaude saison de la moisson dorée, sur une gerbe encore parée de ses épis entremêlés de bluets et de coquelicots?
Comme vous, paysans au cœur compatissant, je me posais ces questions et je les laissais sans réponse. Ici je reconstitue tout autre le tableau de la Nativité; il m'a suffi de sortir un instant de notre maison et de promener mes regards autour de moi.
De la solitude où Suse cache ses malheurs, de l'uniformité ininterrompue de la plaine, du silence et de l'abandon aussi solennels que le tumulte, aussi vastes que les bruits humains qui retentissaient jadis sur ce sol, semble s'accroître l'immensité du firmament. La voûte céleste est claire, limpide, argentée; la Voie lactée la traverse. Jupiter scintille tel qu'un soleil nocturne; l'air est doux. Si les Mages eurent un souci dans leur voyage à la recherche de l'enfant, ce ne fut pas de traverser des plaines neigeuses et glacées, mais de retrouver tous les soirs leur guide stellaire au milieu des millions de mondes, fleurs de feu suspendues au dôme infini, et des météores filants qui parcourent l'espace comme d'éclatantes fusées.
C'est par une nuit sereine, sous un climat clément, que Jésus naquit.
«Or il arriva qu'en ces jours il parut un édit de César Auguste pour le dénombrement des habitants de toute la terre.»
Joseph et Marie partent; ils vont se faire inscrire à Bethléem, parce que tous deux sont de la maison de David.
Un soir ils s'arrêtent dans un de ces caravansérails si communs en Orient.
Marie et Joseph sont pauvres; ils n'oseraient prétendre aux chambres closes ménagées près de la porte: elles sont réservées aux voyageurs riches, accompagnés de serviteurs. Qui veillerait sur l'âne chargé de leurs bagages? Les deux étrangers entrent, tels que des gens de leur condition, dans une de ces longues galeries qui entourent la cour. Une nef occupe le centre, à droite et à gauche des collatéraux voûtés. Ceux-ci, où se pressent, voraces, mulets, ânes et chevaux; ceux-là, élevés de quelques marches au-dessus du sol et réservés aux propriétaires des bêtes de somme.
Les temps sont venus, un enfant vagit. C'est la loi commune des Orientaux de naître ou de mourir au grand air, sous le ciel en été, sous une tente ou un caravansérail en hiver. L'Évangile nous montre la Vierge calme et sereine, couchant son fils dans une crèche; pourquoi se troublerait-elle? Joseph et Marie ne souffrent point du froid, parce que les animaux entretiennent dans les galeries une douce chaleur; ils ne rougissent point d'habiter une étable, parce que leur esprit n'a jamais conçu l'idée d'une hôtellerie telle que l'entend le touriste occidental. Contents sont-ils d'avoir atteint le but de leur voyage et un abri où l'eau et la paille ne manquent pas.
Quand les Mages se présentent pour offrir l'or, l'encens et la myrrhe, un sentiment de fausse honte traverse-t-il l'esprit de la Vierge? Non; elle leur montre Jésus couché dans une crèche: «Et, prosternés, ils l'adorent.» Puis ces voyants regagnent leur pays sans modifier l'état de ce nouveau-né auquel ils viennent de rendre un si étonnant hommage. C'est que cet état n'avait rien d'anomal.
L'été dernier j'arrivai au bord de l'Ab-Dizfoul comme une tribu achevait de le traverser. Pasteurs et brebis, chameaux et mulets chargés, avaient gravi la rive voisine. Seule une femme, fort affairée, demeurait assise sur la berge où le hasard m'avait conduite. Je m'approchai et la vis donner une forme savante à un paquet fort bruyant. C'était un vigoureux nomade qui se plaignait d'être venu au monde une demi-heure plus tôt. Quand la mère eut allongé les petites jambes, décollé les doigts, elle enveloppa le nouveau-né de lambeaux d'étoffe, le regarda avec la satisfaction de tout auteur pour une œuvre faite en conscience, baisa le bébé, puis, disposant son aba sur ses épaules, elle y coucha l'enfant comme dans une barcelonnette.
Ces devoirs remplis, la jeune femme descendit la berge, entra dans la rivière, franchit le gué avec de l'eau jusqu'à la ceinture, gravit le talus opposé et, après m'avoir envoyé un dernier salut, se dirigea vers sa tribu, que l'on apercevait dans le lointain sous la forme d'un nuage de poussière.
Jésus naissant ne dut pas causer plus de souci à Marie. Les climats modifient les aptitudes physiques, de même que les conditions de l'existence.
Une scène cruelle, si l'action est transportée sous un ciel inclément et représentée par des acteurs amollis ou anémiés, est simple et poétique dans les serres naturelles de l'Orient, au milieu d'êtres qui ont gardé la vigueur des races primitives.
31 décembre.--Hosanna! Que d'événements, que de joies, que d'espérances réalisées! Une admirable, une miraculeuse découverte m'a passionnée au point que depuis l'aurore jusqu'à la nuit close je ne pouvais me décider à quitter la tranchée. Il me semblait, ô fatuité extrême! que, moi partie, la mine d'or allait subitement s'épuiser. Mais aussi, le soir venu, j'étais si lasse, que mes yeux refusaient de se tenir ouverts. J'avais beau leur livrer bataille, j'étais toujours mise en déroute par un invincible sommeil, et le cahier restait immaculé.
Il pleut depuis vingt-quatre heures; me voici reposée. Hâte-toi, ma plume, de conter nos joies, car le _maître de la pluie_[7] annonce le retour du beau temps, et sans regret je te jetterai pour courir à mes nouvelles amours et faire revivre de mes mains le passé glorieux des Grands Rois.
[Note 7: _Baroun çaheb_ (baromètre), mot de fabrication susienne.]
Comme Petit-Jean, commençons par le commencement. Il y a quinze jours à peine, Marcel acheminait ses ouvriers vers une tranchée nouvelle. Destinée à couper des corps de logis hypothétiques construits entre l'apadâna et les pylônes, elle se dirigeait vers une éminence dont l'image inviolée nous avait tourmentés comme un remords. On creusa, on pelleta, on piocha plusieurs jours de suite sans qu'aucun indice vînt justifier nos espérances. Pourtant un matin, les ouvriers exhumèrent une urne funéraire renfermant un squelette encore bien conservé. C'était une trouvaille intéressante sans doute, mais peu réjouissante de sa nature. Nous approchions du niveau de l'apadâna, Marcel croyait l'atteindre le lendemain et abandonner ensuite cette attaque malheureuse. Comme nous charriions misérablement le tronc d'une statue de grès découverte au pied des tumulus, Dor Ali se précipita: «Je trouve un objet qui est beau! s'écria-t-il tout essoufflé; les ouvriers prétendent que c'est de l'or; moi je dis: c'est un _kachy_!» Les Persans désignent sous ce nom les revêtements de faïence fabriqués à Kachan au douzième siècle.
Marcel court et me laisse la statue sur les bras. Enfin la voilà hissée sur le tumulus; je rejoins mon mari.
Il tient un bloc de faïence blanche comme neige; sur une des tranches apparaît, en haut-relief, une demi-sphère d'un bel émail jaune, semée d'étoiles bleues, vertes et blanches, comprises dans un cloisonné. Un liséré blanc longe la saillie. Le morceau est incomplet, mais, tel quel, c'est un chef-d'œuvre de céramique. Que peuvent bien représenter cet étrange modelé, ces couleurs magnifiques?
«Nos lions, me dit Marcel, portaient robe blanche, crinière verte et ventre bleu; ce fragment doit appartenir à une panthère apocalyptique.
--Peut-être;... les étoiles bleues et vertes me gênent.
--Madame la sorcière, a repris mon mari, faites vos incantations habituelles: vous serez demain mieux renseignée.»
Je n'ai apporté à Suse ni cornue, ni crocodile, ni lézard empaillé; le chaudron, la baguette magique, les grimoires diaboliques me font absolument défaut; mais j'ai une recette infaillible pour retrouver la place d'un fragment d'émail. La voici, sans dissimulation ni traîtrise.
Autour de ma chambre sont ménagées une série de niches, utilisées comme bibliothèque, armoire, vitrine où s'empilent les menus objets. Quand j'oublie d'inventorier un des innombrables émaux apportés au camp, je pose la pièce égarée sur une planche voisine de mon lit, de telle sorte qu'au réveil elle frappe directement le regard et attire mon attention.
Je la vois alors avec une intensité extrême; elle grandit; ses lignes, ses déchirures se dessinent nettement, et il est bien rare que, deux ou trois minutes plus tard, je ne découvre pas l'origine de l'erreur commise.
La belle brique retrouvée par Dor Ali a été placée sur l'étagère fatidique. Je doutais qu'elle fît partie d'une panthère, mais je n'avais nulle idée du sujet qu'elle représentait; le lendemain matin elle s'offrait à mes regards telle que l'épaule d'un être humain revêtu d'une robe aux splendides couleurs.
Ma sorcellerie, je l'espère, ne me fermera pas les portes du paradis.
La nouvelle tranchée a été approfondie jusqu'au niveau des fondations en gravier de l'apadâna. A sa grande surprise, Marcel s'est aperçu que le carrelage faisait défaut et que le lit de gravier, interrompu par places, livrait passage à des murs de terre fondés à un niveau inférieur. Les pelles, les pioches s'acharnèrent dans les parties dépourvues de cailloux, et bientôt se montrèrent d'énormes massifs lardés de magnifiques briques émaillées. Ils s'appuyaient eux-mêmes sur un mur de briques soigneusement bâti, soutenu par des ruines solides. On avait atteint le palais de Darius, incendié au temps de Xerxès et enseveli quatre-vingts ans plus tard sous la puissante couche de gravier qui portait le palais d'Artaxerxès Mnémon.
Tous les soirs le magasin recevait de trente à quarante dalles blanches, compactes, solides, dont la tranche est couverte d'émaux merveilleux. D'abord apparurent trois briques qui, superposées, donnaient le dessin d'une longue manche; plus tard des pieds noirs chaussés de brodequins jaunes, des jambes et des mains noires.
Aidé du sujet et de la découpe des joints, Marcel a reconstitué des fragments de personnages; puis, réunissant ces fragments, il est arrivé à remonter deux guerriers de grandeur naturelle. Par malheur, deux assises, l'une au milieu de la poitrine, l'autre à la hauteur du visage, font encore défaut.
Le tableau représente des archers vus de profil, en marche, la javeline à la main, l'arc et le carquois sur l'épaule. Les uniformes, de couleurs différentes, sont taillés sur le même modèle: jupe fendue de côté, chemise courte, serrée à la taille par une ceinture, veste fermée sur la poitrine. Les manches de ce dernier vêtement, ouvertes du poignet au coude, laissent passer les plis nombreux de la chemise. Un riche galon court autour des étoffes. La tête est couronnée d'une torsade verte rappelant la corde de chameau qui ceint encore le front des Arabes. Oreilles, poignets, sont chargés de boucles et de bracelets d'or; des chaussures, d'un beau jaune, se boutonnent sur le cou-de-pied. Les étoffes des uniformes sont d'une étonnante richesse. Le premier de nos guerriers porte, sur la chemise pourpre foncé, une veste et une robe jaunes, brodées de marguerites bleues et vertes; le second est vêtu d'une étoffe blanche semée d'écussons noirs sur lesquels se détache la citadelle de Suse. Des pièces isolées donnent les échantillons de robes blanches semées de fleurs ou d'étoiles, des chaussures bleues et des manches jaune uni.
Seul le type du personnage ne varie pas: la peau est noire; la barbe, à reflets bleutés, encadre de ses boucles des lèvres minces, lisérées de carmin; les cheveux sont ondulés.
Quel admirable modelé! quel noble et large dessin! quelle technique surprenante de simplicité et de puissance! Le développement de la tête, des épaules et du thorax, le dessin des pieds, la jupe qui se drape sur la jambe, les grands tuyaux des manches, rappellent à mon souvenir l'art éginétique. Quand les sculpteurs grecs s'avisèrent de détacher les plis des draperies, ils agirent et procédèrent, semble-t-il, comme les modeleurs perses. Cette analogie n'est pas fortuite, étant donné que l'art de Persépolis et celui de Suse sont nés au lendemain de l'entrée des armées iraniennes en Ionie et en Hellade; mais elle est des plus instructives, car les formules empruntées à l'étranger par les Achéménides se figèrent dans des moules hiératiques le jour où elles furent acquises à l'art national.
Hérodote en main, nous avons suivi la nomenclature des troupes qui passèrent l'Hellespont sous les yeux de Xerxès, et, cette lecture faite, trois détails du costume de nos guerriers nous ont frappés: la couronne, les bijoux d'or et, surtout, la grenade d'argent qui termine la javeline.
C'étaient, au dire de l'auteur grec, les trois insignes distinctifs des dix mille _Immortels_, gardes des Grands Rois. On les qualifiait d'Immortels parce qu'ils n'étaient jamais plus, jamais moins de dix mille, et qu'un immortel disparu était sur-le-champ remplacé par un autre immortel.
Les _Quarante_ n'ont pas trouvé mieux.
Déjà nous avions fait connaissance avec ces guerriers célèbres, à Persépolis et au tombeau de Darius. Mais là-bas leur couronne était métallique et de forme droite.
Des différences plus importantes que cette légère modification de la coiffure devaient cependant exister entre les archers de Suse et ceux de Persépolis. Ceux-ci étaient Aryens et de race blanche; ceux-là sont noirs, comme les archers que Memnon, fils de l'Aurore, amena au secours de Priam.
Les intéressantes études anthropologiques de M. Houssay sur les squelettes découverts dans les urnes funéraires et les mensurations des habitants actuels de la Susiane concluent à l'existence d'une ancienne race négrito en Élam. Nos Immortels appartiendraient au contingent susien des gardes royaux. La pensée nous était tout d'abord venue que les enlumineurs perses, à l'exemple des Grecs, avaient pu brunir intentionnellement la peau des guerriers, pour blanchir par contraste celle des femmes; mais une main moulée dans le même creux que les mains noires, tenant comme elle la javeline, et pourtant couverte d'un bel émail blanc, réfute sans longs discours cette hypothèse séduisante.
Quoi qu'il en soit de leur race, nos Immortels apparaissent beaux de lignes, beaux de formes, beaux de couleur, et constituent une œuvre céramique infiniment supérieure aux bas-reliefs si justement célèbres de Lucca della Robbia.
Et cependant les matériaux mis à la disposition de l'artiste sont des plus vulgaires: comme support, une faïence grossière, moulée dans de bons creux et sans doute retouchée à l'ébauchoir; comme palette, le bleu turquoise, le manganèse, le jaune, le blanc et une pointe de pourpre.
Soyez artiste, vibrez au souffle du divin Apollon, ces moyens restreints vous suffiront pour engendrer des œuvres puissantes et d'une vigueur extraordinaire.
Il me semblait, quand les pièces émaillées sortaient de terre, encore humides de la fraîcheur du sol, assister à la résurrection de saphirs et de turquoises ensevelis dans les rayons d'or du soleil susien. Le bas-relief pare notre pauvre logis et l'éclaire comme un astre radieux.
Nous ne sommes au bout ni de nos joies ni de nos fatigues. La mine est loin d'être tarie: «C'est un magasin», disent les ouvriers; mais divers sondages indiquent que le filon de pierres précieuses va toujours s'approfondissant sous une couche de terre plus épaisse.
Il faut déblayer largement les stratifications supérieures, afin d'atteindre sans danger les émaux.
XVII