Part 20
J'admire le flair de ce garçon! Les Faranguis transformés en banquiers, quel honneur! mais quel honneur immérité!
«Pourquoi quitter ton père? lui ai-je dit. Il vieillit, t'aime tendrement; auprès de lui tu vis calme, heureux, sans souci du présent et de l'avenir.
--Ma femme et ma mère ne peuvent se souffrir: elles se tueront.»
Au désert!
Vertus patriarcales, seriez-vous de vains mots?
19 décembre.--M. Houssay, accompagné de Mçaoud et de Jean-Marie, partit avant hier pour Dizfoul. Il vient de rentrer, suivi de quatre scieurs de long, d'une caravane chargée des colis emmurés l'été dernier dans une chambre du palais et de cent vingt caisses achetées aux épiciers de la ville.
L'ouverture des malles nous réservait une désagréable surprise. La chaleur a mis en liesse les tarets. Des vêtements de coutil il ne reste que les boutons de corne; papiers, livres, équerres, ont subi les derniers outrages; seuls les produits photographiques ont été traités avec une discrétion peu méritoire. Il n'est pas jusqu'aux roues de la prolonge d'artillerie, couvertes cependant d'une épaisse couche de peinture, qui n'aient éprouvé de tristes vicissitudes. La brouette boite, mais le mal est sans gravité, car nous n'avons jamais pu dresser nos ouvriers à se servir de ce petit véhicule; ils se mettent à quatre et le portent comme un brancard, deux aux bras, deux à la roue. O Pascal, si ton esprit, en quête d'aventures, court de par les mondes sublunaires, ne t'arrête pas ici! Ton ombre rougirait des scandales mécaniques que tolèrent tes compatriotes.
Jadis l'emballage des objets découverts fut le cauchemar de la mission; aussi bien le premier soin de Marcel a-t-il été de préparer les caisses. Ici mieux qu'en Europe la tortue devance le lièvre.
Nous allons emballer d'abord les objets provenant des dernières fouilles: urnes funéraires, base de colonne, émaux et bas-reliefs de terre cuite.
Ce travail achevé, Jean-Marie et ses acolytes gagneront la jungle voisine de la Kerkha, couperont des buissons noueux et procéderont à la confection des coffres de charpente destinés aux taureaux.
20 décembre.--Marcel avait bien raison de penser à la confection des caisses avant de donner un coup de pioche. Depuis hier les briques émaillées réapparaissent sur le prolongement de la tranchée des lions. L'étrange position des pièces ne facilitera pas leur extraction. Ici la pioche rencontre des denticules ou des palmettes, là des reliefs provenant du corps de l'animal, plus loin un fragment de crinière, une patte, un œil. C'est un fouillis indescriptible.
Le bas-relief et ses frises découverts pendant la campagne précédente étaient tombés sur le carrelage en gardant une certaine cohésion, tandis que l'extrémité du pylône aurait tournoyé avant de s'abattre dans un conglomérat désordonné, longtemps utilisé comme carrière.
Il est impossible de déblayer avec méthode ces amas de matériaux enchevêtrés au point qu'on ne peut les séparer sans démolir l'ensemble du tas. Deux jours ont été perdus en tentatives vaines. Faute de pouvoir mieux faire, je dégage les fragments au couteau et j'envoie le tout au camp. Le croquis du lion déjà ressuscité permettra sans doute de remettre chaque morceau à sa place. Passe encore pour les frises: leur dessin est invariable. Le mal est que les reliefs, coulés pourtant dans un moule uniforme, ne présentent pas les mêmes couleurs. Nous savions qu'un lion à crinière fauve précédait ou faisait suite à notre premier enfant encapuchonné dans une belle palatine verte; mais, complications inattendues, une patte apparue ce matin donne vert un muscle que le fauve portait jaune; voici les cuisses et la mâchoire d'un lion marchant en sens contraire de ses frères.
La robe de l'animal est toujours blanche, les fonds du bas-relief toujours turquoise morte; les couleurs de la musculature et de la crinière se modifient seules. L'émail paraît avoir souffert. Quand je soulève un fragment, j'aperçois, sur les décombres avec lesquels il était en intime contact, une fine pellicule infidèle à la faïence qu'elle recouvrait jadis; parfois la glaçure désagrégée, mais encore adhérente, se détache au premier lavage. On ne saurait pourtant emballer les pièces sans enlever la terre et les gros mortiers, qui formeraient émeri et risqueraient de tout détruire. Les bleus turquoise des fonds l'emportent en fragilité sur les autres couleurs; néanmoins, sous la vitrification disparue, la faïence garde, dans une gamme rompue, sa couleur primitive.
Il n'en était pas de même des terres émaillées découvertes pendant la dernière campagne. Après la chute de l'émail superficiel, le support ne conservait des traces de couleur que dans les parties concaves. Peut-être cette fragilité fit-elle renoncer les céramistes achéménides à la terre cuite et les détermina-t-elle à lui préférer une matière poreuse avec laquelle les oxydes fusibles se liaient mieux.
Afin de fixer les émaux trop friables, j'avais eu l'idée de les tremper dans une dissolution de gomme arabique. Une brique, ainsi traitée, a été sauvée d'une perte complète et m'est apparue intacte après six mois de séjour dans la terre.
D'un autre côté, j'entends encore les échos de certaines conversations de cet été:
«Les objets antiques, disait-on, doivent être respectés au point qu'il vaut mieux les laisser perdre que de les toucher.» Meure la France plutôt qu'un principe!
Et quelques jours plus tard:
«Les objets antiques n'appartiennent pas à un pays ou à une génération, mais au monde et à la postérité. Aucune responsabilité ne doit paraître trop lourde quand il s'agit d'en sauver la moindre parcelle.»
Bref, j'ai renoncé au traitement gommique.
Ce n'est pas que les critiques de Paul ou celles de Jacques aient le don de m'émouvoir: quand, plusieurs années durant, on joue sa vie pour une noble cause, on élève son âme et l'on traite avec la plus parfaite insouciance les qu'en dira-t-on.
J'agirais, et l'opération serait déjà parachevée, si j'avais la certitude du succès.
21 décembre.--La maison est close, une haie limite notre enclos; les murs et les toitures de roseaux qui constituent la cuisine et l'atelier de Jean-Marie se dressent ondoyants. Les ouvriers employés à ces travaux d'aménagement ont été ramenés aux fouilles.
La cour rectangulaire comprise entre la salle du trône et les pylônes devait être limitée à l'est et à l'ouest par deux bâtiments, reliés, l'un avec des terrasses et les jardins traversés sans succès par Loftus, l'autre avec les palais du tumulus nº 2, réservés, j'imagine, à l'habitation privée du souverain. Quatre-vingts pelleteurs ou piocheurs ont attaqué l'emplacement hypothétique de l'aile orientale.
La position des nouvelles excavations ouvertes dans le prolongement des tranchées C me semble d'autant mieux choisie que le sol se gonfle d'une manière très apparente entre le pylône et l'apadâna.
Quand je craignais de ne pas revenir à Suse, combien de fois n'ai-je point rêvé de ce point culminant! Pourquoi ne l'avions-nous pas attaqué avant tout autre! Enfin me voici satisfaite.
Le déblayement extérieur des enceintes se continue avec succès. On avait profondément sapé un mur voisin de la chemise de gravier; il s'éboula, roula dans une crevasse, et mit à nu la coupe idéale d'un caveau funéraire et du puits qui y conduit. A l'est comme à l'ouest les fortifications servirent de cimetière aux Parthes. L'orifice du puits apparaît à quarante centimètres environ au-dessous du sol actuel; le conduit, bouché avec de la terre et des poteries pulvérisées, aboutit à un tunnel foré dans le mur de brique; les urnes, plus ou moins fêlées et pleines de terre, sont debout.
Le mortier de glaise qui les unit est dur, compact; la pioche seule le désagrège.
Quatre urnes ont été dégagées, mais derrière elles on en voit d'autres. Deux de nos meilleurs ouvriers, Agha (Maître) et Barouni (Pluvieux), ainsi nommé parce qu'il vit le jour sous un arbre par un grand abat d'eau, commenceront dès demain le déblayement du cimetière, à moins que le nom du terrassier ne nous porte malheur. Le temps se couvre, le ciel est sombre, pourtant le vent du golfe Persique, convoyeur ordinaire des nuages, ne souffle pas.
22 décembre.--A peine arrivions-nous à Suse, que Cheikh Mohammed Taher, le digne mollah à qui nous dûmes jadis d'échapper à la lapidation, nous écrivait une lettre affectueuse. Elle était confiée au soin d'un grand bonhomme, d'honnête figure, coiffé d'un turban volumineux et nommé, depuis peu, deuxième _motavelli_ ou régisseur suppléant des biens vakfs de Daniel.
Le cheikh priait Marcel d'occuper ce personnage en qualité de surveillant. Machtè Mohammed Ali reçut donc le titre et la solde qu'il ambitionnait et fut commis au soin de regarder travailler ses camarades.
Hier, comme nous rentrions du cimetière parthe, Mçaoud se présentait très ému. Il a vu les ouvriers de la tranchée nouvelle se précipiter vers un même point; il est accouru, mais on lui a barré le passage, afin de laisser à Mohammed le temps de cacher sous son aba un objet volumineux.
Nous n'éviterons jamais le vol, mais les ouvriers doivent savoir qu'on ne le tolérera pas. Un grand nombre de monuments précieux exhumés de Babylone par les agents du _British Museum_ ont pris la route de musées rivaux. M. de Sarzec se plaignait d'être victime, pendant les fouilles de Tello, de semblables larcins; il faut couper le mal dans sa racine. Un exemple est indispensable.
Mohammed Ali comparaît devant l'aréopage.
«Tu as dérobé un objet découvert dans l'excavation dont je t'ai confié la surveillance. Tu es doublement coupable.
--Je n'ai rien pris.
--Tu mens.
--Je ne suis pas un voleur.
--Jean-Marie, Mçaoud, liez les mains de cet homme, conduisez-le dans la maison et enfermez-le. Il sera privé de nourriture et de tabac jusqu'à ce qu'il ait avoué sa faute.»
La journée s'acheva sans incident; mais, au moment de la paye, les travailleurs dizfoulis demandèrent l'élargissement de Mohammed. Sur un refus formel, ils regagnèrent le Gabré Danial, où s'organisent les complots tramés contre nous. Toute la nuit j'entendis des bruits inaccoutumés. A l'aurore nous étions debout. Pas un des deux cent cinquante ouvriers ne demanda une pelle ou une pioche; les chantiers étaient déserts.
Une heure plus tard les trois entrepreneurs comparaissaient à la barre. Marcel prenait la parole:
«En punition de l'inexactitude de vos hommes, je diminue de quatre chaïs les salaires quotidiens; je congédie les paresseux, les vieillards et les enfants. Enfin, il sera pourvu au remplacement des terrassiers qui n'auront pas repris le travail quand le soleil passera au méridien.»
Le voisinage d'une nombreuse tribu arabe et des Loris de Kérim Khan rendait cette menace sérieuse. Avant qu'il fût midi, les mutins attaquaient à coups redoublés les parois des excavations. Désormais la mission sera maîtresse du personnel qu'elle occupe. Pareil succès est le meilleur indice de son ascendant moral. Depuis vingt-quatre heures, un homme revêtu d'un caractère quasi religieux, relevant d'un chef vénéré, subit dans une geôle chrétienne un jeûne rigoureux. L'année dernière nous eussions payé de la vie, ou tout au moins du pillage du camp, une action aussi téméraire.
L'émeute était calmée, mais il nous restait sur les bras un locataire bien gênant. Condamner le prisonnier à mourir de faim eût été peu généreux; d'un autre côté, on ne pouvait le relâcher sans prétexte.
Mon mari songea alors à _jeter sous les pieds du coupable le tapis de l'explication_.
«Jurerais-tu sur le Koran que tu es innocent de tout vol?
--Qu'on aille chercher «le Livre».
Deux ouvriers se rendent à l'imam-zadé et rapportent un volume empaqueté dans une étoffe de soie. Le voleur va prêter serment; son attitude est si calme et sa faute si certaine, qu'un doute s'élève dans l'esprit de Marcel. Le livre est saisi, ouvert.
«Le _Chah-Nameh_ (le Livre des Rois)! Est-ce là ton Koran?
--Vos gens ne savent pas lire; ils se sont trompés.»
On retourne à l'imam-zadé, mais le Koran est en état de vagabondage. «Des nomades campés à deux heures de Suse l'ont emprunté.»
J'avais une partition des _Huguenots_. «Gens sans piété, musulmans sans vertu, ai-je dit d'un ton solennel, reconnaissez la traduction de _votre livre_! Et toi, misérable, jure que tu n'as rien pris dans la tranchée.» Mohammed Ali porte avec respect les _Huguenots_ à son front, baise une des pages où les quadruples croches et les accidents se multiplient avec le plus de noirceur, tandis que sa physionomie tourmentée reflète l'agitation d'une âme coupable.
Un petit casuiste du Gabr, accouru pour l'assister dans cette délicate occurrence, lui souffle enfin une formule prétéritoire et digestible, taillée sur le patron de l'_opinion probable_. Mohammed prend brusquement son parti, et s'exécute.
Nous avons tenu le serment pour bon et valable: les cordes paraissaient moins lourdes au coupable qu'à nous la garde d'un prisonnier.
Aujourd'hui 23 décembre, date à jamais mémorable, la mission a pendu la crémaillère dans son palais. Je m'étonne de voir se dresser autour de moi des murailles étanches, solides, verticales, au lieu des parois d'une tente toujours imbibée d'humidité. Un feu brillant pétille dans l'âtre; la table, faite de vieilles caisses, s'éclaire d'une lumière tranquille, qui contraste avec la lueur des lanternes fuligineuses auxquelles nous condamnait l'atmosphère agitée de nos précédentes demeures. Mieux garantis des brusques variations de température, les exilés ne salueront plus en grelottant le lever et la tombée du jour. Enfin le repos de leurs nuits sera d'autant meilleur qu'ils ne tendront pas l'oreille «au moindre vent qui d'aventure fait rider la face de l'eau.» Les portes, j'en fais serment, ne s'ouvriront jamais sans motif.
J'achevais mon déménagement; un vieil Arabe s'est approché.
«J'arrive peut-être bien tard?
--Que veux-tu?
--Je vous apporte un talisman précieux, une pierre qui écarte de son possesseur toutes les embûches. En sa compagnie vous pourrez dormir sous la voûte du ciel sans redouter les vivants et les morts, les dives ou les fées malfaisantes.
--Tu te trompes d'adresse: la crainte de l'humidité, non la peur, cette pâle compagne des Dizfoulis, me fait préférer quatre murs de terre à une maison de toile. Garde ton talisman, je ne connais pas de meilleure amulette que les balles d'un revolver.
--Examinez le mien: il est si _sucré_! achetez-le, au nom d'Allah.»
Le bonhomme dénoue la pointe de sa longue manche, dégage un chiffon sale, et du chiffon surgit, comme une fleur au milieu des orties, une ravissante turquoise représentant un masque diabolique modelé avec un art consommé. La pierre précieuse forme le chaton d'une bague d'argent. Ce _talisman_ fut découvert, il y a trente ans, dans les éboulis de la citadelle. L'usure du métal, une fissure déjà fort ancienne qui traverse la gemme, attestent la vérité du récit.
J'ai acquis le bijou sans discuter ses mérites magiques.
Une crainte me tourmentait, celle de voir son possesseur refuser de me le céder après s'être assuré qu'il était vendable; les nomades sont coutumiers du fait et prennent volontiers les Européens pour d'infaillibles commissaires-priseurs.
24 décembre.--Je suis morte de fatigue, mais j'ai bien mérité de la patrie! Quand le terrain du potager fut travaillé, épierré, ratissé du bout des ongles, la mission s'assembla. L'ordre du jour de la séance était palpitant d'intérêt: «De la meilleure manière de semer les pommes de terre.»
J'ai pris possession de la tribune et disserté avec tant d'aplomb sur la section des yeux, la forme des billons, le sarclage, le binage, le chaussage de la jeune solanée, qu'à l'unanimité on m'a octroyé la direction du département des plantes potagères.
Les Dizfoulis, mis à ma disposition, sont d'abord restés les spectateurs inactifs de mes travaux; la première planche achevée, ils ont pris la bêche, sous la réserve que je planterais moi-même ce tubercule inconnu dont le contact pourrait les souiller.
C'était bien la peine de me briser les reins et de me donner des ampoules: Cheikh Ali, accompagné de plusieurs amis, vient de pénétrer dans l'enclos, et le voilà piétinant sur mon chef-d'œuvre. Je crois que, dans ma fureur, j'ai dit de bien gros mots au cheikh. Personne heureusement ne lui a donné la traduction de mon apostrophe. J'en eusse été désolée, car ce brave homme est le seul fils du Prophète auquel je puisse pardonner pareil forfait. Jamais il n'est venu, comme Kérim Khan, nous importuner de protestations amicales, exordes obligatoires d'une péroraison intéressée. Après nous avoir traités avec une extrême froideur, il mit jadis à notre disposition six mille krans. Pendant que nous vivions sous la tente et que le trésor de la mission était séparé des mains crochues des nomades par une simple toile, il envoya, de son initiative propre, des cavaliers battre les alentours du camp et faire la chasse aux rôdeurs de nuit. De pareils services ne s'oublient pas.
Le cheikh parle peu, mais les renseignements tombés aujourd'hui de sa bouche valent leur pesant d'or.
Les difficultés inhérentes à l'emballage du chapiteau bicéphale sont résolues par la présence de Jean-Marie et la découverte de buissons centenaires dans la jungle voisine de la Kerkha. Je n'en saurais dire autant des transports. Point de route dans ce pays désert, point d'animaux de trait. C'est donc aux fleuves de la plaine, c'est _à ces grands chemins qui marchent_, comme les définit Pascal, qu'il faut demander secours.
Jamais mieux qu'en Susiane la nature ne se montra prodigue de ses dons, jamais elle n'arrosa plus libéralement des alluvions plus fertiles. Il semble que le régime des eaux soit combiné pour développer cette riche végétation, qu'excitent encore les rayons ardents du souverain maître de la vie.
Les auteurs anciens nous disent que la Susiane était traversée par de grands fleuves: le Pasitigris, le Copratès, le Choaspe et l'Eulæus. Ces cours d'eau ont changé de nom, mais il est aisé de reconnaître dans le Karoun, l'Ab-Dizfoul et la Kerkha, le Pasitigris, le Copratès et le Choaspe ou Khoubasp (rivière des Beaux-Chevaux, nom que les Perses appliquèrent à un grand nombre de fleuves). Seul l'Eulæus n'a pas de correspondant moderne, car on ne saurait identifier la célèbre rivière dont les eaux reflétaient les murs de Suse avec le Chaour, qui sourd au nord du tombeau de Daniel et longe le versant méridional du Memnonium.
Au nord des ruines et à un farsak du palais, se dressent encore les digues puissantes d'un canal abandonné; des tumulus, semés de distance en distance, semblent placés comme des forteresses commises à sa garde.
C'est l'Eulæus, assure Marcel, c'est une dérivation du Choaspe qui faisait communiquer ce fleuve avec le Copratès. Ainsi la capitale de l'Élam était comprise entre trois cours d'eau, formant autour d'elle comme la gigantesque maille d'un filet: le Choaspe ou Kerkha à l'ouest, le Copratès ou Ab-Dizfoul à l'est, l'Eulæus au nord, tous capables de porter des bateaux.
Que les temps sont changés! Sur les rives de la Kerkha, soit en amont, soit en aval de Suse, on ne saurait découvrir une ville ou même un misérable hameau. Le pays, inculte, désert, battu par des nomades réduits à consommer le produit de leur industrie ou de leurs rapines, n'offrirait aucun élément de transactions commerciales. Depuis des siècles nul ne songe au Choaspe, à la rivière des Beaux-Chevaux. Ce fleuve, jadis célèbre, perd ses eaux sur les plaines de Chaldée, infectées de miasmes paludéens, et se fond en canaux vaseux, impraticables.
Le Karoun, moins délaissé, est navigable l'hiver jusqu'à Chouster, l'été jusqu'au barrage d'Ahwaz. Mais, avant d'atteindre cet ouvrage, il faudrait passer le pont insolide et trop étroit jeté devant Dizfoul, traverser avec les _talismans_ de Daniel cette ville fanatique, gagner Chouster, affronter la rivière de Konah, puis rompre charge en amont du barrage, pour peu que la saison fût avancée. Mieux vaudrait encore, si nous sommes forcés de charroyer nos caisses, les expédier directement sur Ahwaz. Que la plaine est large d'ici là-bas!
Reste le Chaour, souvent encaissé, ridiculement sinueux, coupé de barrages semblables aux tunages du Rhin.
Cheikh Ali a nettement déclaré que la véritable voie, la seule qui pût nous convenir, était celle de l'Ab-Dizfoul, navigable depuis les rochers de Kalehè-Bender, situés à huit farsaks de Suse, jusqu'à son embouchure dans le Karoun.
«Attendez-vous, ajouta-t-il, à rencontrer d'immenses difficultés. Les Arabes ne se lanceront pas volontiers sur un cours d'eau torrentueux, compris entre des jungles peuplées de fauves terribles, bordées de buissons qui gênent le halage et obligent les bateliers à se servir constamment de leur gaffe. La descente n'est pas moins dangereuse que la montée, car les tourbillons sont violents, les bancs de sable et de cailloux aussi traîtres que mobiles.»
Serait-il vrai? On amènerait des bateaux dans le voisinage de Suse! Nul renseignement ne pouvait nous être plus précieux.
D'autre part, Machtè Papi, Ousta Hassan, les ouvriers nomades, sont unanimes à déclarer que l'Ab-Dizfoul n'est pas navigable. Qui croire?
Deux cavaliers expédiés sur Ahwaz, deux piétons dirigés vers Chouster, reconnaîtront le cours du fleuve, essayeront de se procurer des bateaux et traiteront de leur location s'il est possible.
Les jours se succèdent paisibles et uniformes depuis l'expulsion du sous-motavelli. Mohammed Ali s'est gardé d'aller rebattre de ses doléances les oreilles de Cheikh Taher; il a jugé prudent de ne pas courir au-devant des réprimandes que lui vaudraient sa conduite déloyale et le faux serment dont il paya sa liberté. Pelleteurs et piocheurs n'ont jamais montré plus de zèle et ne cessent de requérir mon intervention auprès de Marcel.
«Sur nos yeux, Khanoum, obtenez le pardon de vos esclaves fidèles et le rétablissement des anciennes payes.»
Cette faveur m'a été refusée, mais des gratifications équivalentes à la diminution des salaires sont accordées chaque soir aux hommes les plus vaillants. Jamais le bruit sourd des pioches attaquant les tranchées, et les grincements des pelles au passage de la terre n'ont retenti aussi réguliers.
Dès l'aurore le camp s'agite et s'anime. Les ouvriers, perdus dans le brouillard, montent du Gabr, en longues files, reçoivent les outils déposés le soir sous le hangar de Jean-Marie et prennent le chemin des excavations. La scie chante dans les buissons noueux, les marteaux meurtrissent la tête des clous et les fichent dans les caisses, les étrilles se promènent sur les flancs des chevaux, bruyantes comme des ciseaux de tondeur. Chacun est à son poste. Nous rentrons au logis. Mon mari parle des dispositions prises, des points qui demandent une surveillance spéciale.
Le samovar bouillonne, le thé fume, ces messieurs saisissent leur kalyan, puis c'est une envolée générale.
Marcel fait tous les matins une tournée complète. Je l'accompagne lorsque la découverte des lions ne nécessite pas ma présence constante sur le chantier. Descendons les pentes raides du tumulus achéménide, traversons la grande vallée comprise entre les trois surélévations, gravissons les éboulis de matériaux et de détritus dont se composent les flancs séculaires du tumulus oriental et suivons la dépression que prolonge le contrefort si vigoureusement attaqué l'année dernière: elle nous conduira directement à une large crevasse, pénétrant fort avant dans le massif.