A bord de la Junon

Part 15

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Vers six heures, le train s’arrête. Nous sommes à Santiago. Des coupoles, de nombreux clochers émergent au milieu des bois et des parcs qui entourent la vieille capitale, fondée en 1542 par le second gouverneur espagnol du Chili, don Pedro de Valdivia.

Santiago a une physionomie toute particulière, et ce n’est que de bien loin qu’elle rappelle les grandes villes que nous avons déjà visitées, Rio-de-Janeiro, Montevideo, Buenos-Ayres. Elle a pour le touriste, pour l’artiste, cette rare qualité de n’être pas une ville d’affaires, de commerce. Les nécessités de la vie mercantile n’ont transformé ni son caractère propre, ni son originalité. Ses rues ne sont pas sillonnées par de lourds et disgracieux camions; ses magasins ne sont pas devenus des bazars; ses édifices ne sont pas accaparés par des banques, et leurs murailles ne sont pas déshonorées par cent mille annonces et par un million d’affiches. Sur ses larges trottoirs, bien nets et bien droits, on marche, on ne court point, on se croise sans se culbuter. La vie n’y a pas cette allure fébrile, effarée, que prennent infailliblement les habitants des grands ports de mer et des grands centres de négoce.

Comme Santiago est une vraie capitale, que c’est de là que part l’impulsion, le mouvement, que vers elle convergent les forces et les volontés du pays, malgré ses vastes proportions et son plan régulier, ce n’est pas une ville triste. On devine, en y entrant, qu’elle contient des intelligences dont les facultés ne sont pas exclusivement absorbées par le maniement de l’argent ou des marchandises, qu’il y doit rester quelque chose des traditions et des coutumes des aïeux et que, par conséquent, on trouverait, sans trop chercher, comme un foyer éclairant d’une lumière discrète tout l’ensemble de la cité, un noyau social depuis longtemps constitué et formé de gens «comme il faut.»

Voilà mon impression, pour ainsi dire morale, sur la ville de Santiago. Maintenant, promenons-nous.

En quittant le chemin de fer, nous sommes en face d’une très longue et large avenue, avec quatre contre-allées plantées de grands arbres, bordées de belles maisons, dont quelques-unes pourraient, sans trop d’orgueil, se décorer du titre de palais. De distance en distance se dressent des statues et quelques monuments commémoratifs. Cette avenue se nomme l’Alameda. C’est la plus belle promenade de la ville et l’une des plus belles du monde.

Les rues sont tracées à angle droit; elles sont spacieuses et bien entretenues. Toutes sont pavées de petits galets, dans lesquels les rails des inévitables tramways attestent l’obéissance de l’antique cité aux exigences de l’esprit moderne. Les maisons, construites en brique et terre, recouvertes d’une couche de plâtre, peinte le plus souvent d’un bleu tendre, ne sont élevées que d’un étage. Toujours à cause des tremblements de terre.

J’arrive sur la place principale; au centre se dresse une jolie fontaine entourée d’un jardin tout en fleurs. La vieille cathédrale et l’hôtel de ville occupent deux des façades. Ces édifices n’ont rien de remarquable, mais ceux qui leur font face, de construction plus récente, ont d’assez belles proportions et sont supportés par des arcades pareilles à celles de notre rue de Rivoli. C’est là que, de quatre à six heures du soir, les bons bourgeois de Santiago, s’ils ne sont au parc ou à l’Alameda, viennent jaser des affaires courantes; c’est là aussi que se trouve l’hôtel Anglais, où déjà sont nos valises. Aux galeries dont je viens de parler aboutissent d’autres passages très fréquentés, bordés de magasins dans le genre parisien et qui offrent un très agréable abri contre les chaleurs du jour.

Nos deux premières journées furent une course à travers tous les monuments: l’Université, le Muséum, la Monnaie, les églises, le palais du Congrès national et bien d’autres furent honorés de notre présence. Partout où nous nous sommes présentés, accueillis avec la plus parfaite obligeance, on nous a tout montré du haut en bas avec force explications, politesses, remerciements, etc., et le lendemain, les journaux de Santiago ne manquaient pas d’informer leurs lecteurs de nos faits et gestes, avec quelques mots toujours aimables à l’adresse des _jovenes è intrepidos viajeros_. L’acquisition de quelques guitares eût suffi pour nous transformer complètement en «_estudiantina_»; l’insuffisance de nos talents musicaux et chorégraphiques nous a seule arrêtés dans cette voie.

N’ayant pas l’intention de faire de mes notes de voyage un «guide pratique du voyageur au Chili», je ne décrirai donc pas tous les édifices que nous avons visités à Santiago. L’un d’eux, le plus récent, rappelle un bien triste souvenir, celui de l’incendie de l’église de la _Compañia_ en 1863. C’était jour de grande fête; l’église était comble, lorsque le feu se déclara on ne sait comment. Aux premières lueurs de l’incendie, la foule effrayée se précipita pour sortir, et la poussée irrésistible de ceux qui étaient aux derniers rangs ferma les portes qui ne pouvaient s’ouvrir qu’intérieurement. L’assistance entière fut brûlée! Il y avait là plus de deux mille personnes. La plupart des victimes étaient des femmes appartenant aux meilleures familles de Santiago. Jamais, peut-être, une cité n’avait été frappée par une catastrophe aussi terrible et aussi soudaine.

On dit que depuis ce triste événement Santiago ne possède plus autant de jolies femmes qu’on en voyait autrefois, et il n’est pas rare que, faisant compliment à quelque père de famille sur la beauté des femmes et des jeunes filles de la capitale, il ne vous réponde, parfois avec une larme dans les yeux: «Ah! señor, si vous aviez vu..., avant l’incendie!...»

C’est à deux pas de l’emplacement qu’occupait cette église qu’on a construit le Congrès national, grand édifice isolé dont les quatre façades rappellent celle du Corps législatif, à Paris, mais qu’on a eu le tort de badigeonner en rose tendre.

En face même de la «_Camara de Deputados_», on lit sur le piédestal d’un superbe monument taillé dans le marbre, supportant une figure allégorique de la Douleur, cette inscription:

A LA MÉMOIRE DES VICTIMES IMMOLÉES PAR LE FEU LE 8 DÉCEMBRE 1863 L’AMOUR ET LA DOULEUR INEXTINGUIBLES DE LA POPULATION DE SANTIAGO

Tout près d’un fort beau théâtre, œuvre d’un de nos compatriotes, se trouve une des grandes curiosités de la ville, le cerro de Santa-Lucia. C’est un rocher assez étendu, d’une hauteur de soixante-dix mètres environ, dont on a voulu faire et dont on a fait «quelque chose». Mais ce quelque chose n’a de nom dans aucune langue, parce que cela n’appartient à aucune catégorie d’objets connus.

Supposez la réduction de la butte Montmartre transformée en un jardin de peupliers, de marronniers, d’orangers, d’eucalyptus, d’acacias, de grenadiers, de rosiers, de géraniums, etc., un jardin qui n’est ni anglais, ni français, ni même chilien. Un peu partout, sans plan apparent, sans raison, au hasard, faites jaillir des cascades, ouvrez des grottes, creusez des bassins, percez des tunnels, puis dessinez des allées avec des escaliers et de petits ponts rustiques, pour circuler à travers ce dédale; construisez encore une chapelle, un café, un observatoire, un restaurant, un tir, une ferme, un kiosque, un guignol, une salle de concert, un moulin, un beffroi, une ménagerie. J’en passe. Comme il faut sacrifier à l’art décoratif, dressez ensuite, toujours au hasard, des statues de militaires, de prêtres et... d’animaux. Voilà un aperçu bien incomplet du fashionable cerro de Santa-Lucia. Vous voyez qu’il dépasse de beaucoup les fantaisies de notre Jardin d’acclimatation et que ce n’est pas là une promenade ordinaire.

Nous avons ri de bien bon cœur en parcourant ce capharnaüm! En revanche, nous avons longuement contemplé l’admirable panorama que l’on découvre du sommet de son observatoire.

La ville, les faubourgs, les grands vergers, les parcs, et au delà l’immense plaine se développent au-dessous de nous et autour de nous. Toute la partie est se trouve dominée par les pics dentelés et étincelants de neige de la Cordillère, et nous pouvons à peine détacher nos regards de ce tableau qu’aucun pinceau ne pourrait rendre, qu’aucune plume ne saurait décrire.

Avez-vous, comme moi, remarqué que c’est presque toujours de points modérément élevés qu’on a les plus beaux points de vue? Il me semble que c’est rendre service aux voyageurs que de leur rappeler sans cesse cette élémentaire vérité. Elle s’explique, d’ailleurs, bien aisément: quoi de plus banal, de moins artistique qu’une carte de géographie, et qu’est-elle autre chose qu’une reproduction aussi fidèle que possible d’une partie de la terre vue de très haut?

Quand, après bien des peines, bien des dangers et des fatigues, vous voilà parvenu au sommet d’une montagne, si le temps est clair, ce qui est rare, c’est une carte de géographie que vous avez sous les yeux, moins exacte que celle de votre atlas, parce que les détails rapprochés paraissent plus grands que les autres. Vous êtes influencé par la nouveauté du spectacle, surpris par l’étendue énorme du vide qui est devant vous, impressionné peut-être par le vertige; mais si quelque chose en vous est satisfait, c’est d’abord la curiosité, à laquelle on montre ce qu’elle demandait à voir, et ensuite la vanité, à laquelle on permet de dire: Moi, j’ai vu cela! Vous voyez comme je suis poli, je mets la curiosité en premier. Pour le plaisir des yeux, ce n’est pas si haut qu’il faut l’aller chercher; il se nourrit de perspectives, d’harmonie de formes et de couleurs; tout cela est brouillé et perdu dans ces grands horizons, où rien n’est distinct, où les plans cessent d’être étagés, où les ombres apparaissent comme des taches.

Du haut de Santa-Lucia, nous avions sous les yeux la ville de Santiago tout entière, dont nous pouvions saisir sans effort les plus insignifiants détails. La succession de ses murs blancs, jaune clair, roses et bleus lui faisait perdre le caractère un peu monotone qu’ont toutes les grandes villes regardées à vol d’oiseau; ses toits rouges, alternant avec le vert feuillage des petits jardins que chaque maison entretient dans sa cour intérieure, ou _patio_, ajoutaient un ton plus chaud aux couleurs tendres des édifices; les grands parcs, les belles villas qui l’entourent conduisaient l’œil, par une douce et naturelle transition, jusque dans les champs couverts de moissons, et de là jusqu’au pied des hautes montagnes, vivement éclairées par les rayons du soleil couchant.

Si le petit rocher de Santa-Lucia n’est, à vrai dire, qu’une bizarrerie sans utilité, la capitale du Chili possède, en revanche, un établissement, nommé la _Quinta Normal_, où nous avons fait la plus agréable et la plus instructive des promenades.

La traduction littérale de Quinta Normal serait «maison de campagne», ou «villa», ou «ferme modèle»; mais cela ne donnerait qu’une très inexacte et surtout très insuffisante idée de cette création encore toute récente, où se trouvent réunis les charmes de la nature cultivée aux plus intelligentes dispositions propres à favoriser le goût et l’étude des sciences agronomiques.

Aux portes mêmes de la ville, ou, pour parler plus exactement, tout près de l’un des quartiers les plus riches et les mieux habités de Santiago (car la ville n’a pas de portes), on rencontre un très grand et beau parc, bien dessiné, admirablement tenu; c’est la Quinta Normal. Près de l’entrée se dresse un grand édifice, d’un style simple et élégant, entouré de pelouses, de corbeilles de fleurs, de grands arbres; c’est là qu’en 1875 fut installée l’Exposition universelle internationale du Chili, à laquelle la France, bien que dignement représentée, n’a pas pris une part aussi considérable qu’elle eût pu le faire. Je m’empresse d’ajouter que le palais de l’Exposition, aujourd’hui transformé en Institut agronomique, comprenant en outre un musée ethnographique très curieux et des collections de toutes sortes, est l’œuvre d’un architecte français, M. Paul Lathoud.

Non loin du palais sont disséminées de nombreuses et élégantes constructions; ce sont les écuries, les étables, les parcs à bestiaux, les serres, les volières, les poulaillers. En avançant sous les allées ombreuses, nous arrivons à des plantations types de tous les végétaux utiles dont la culture doit être développée ou innovée au Chili. Les maisons d’habitation des directeurs de la Quinta sont entourées d’une profusion de fleurs. Ces directeurs sont deux de nos compatriotes, MM. Jules Besnard et René Le Feuvre; ils sont à eux deux l’âme de ce petit monde charmant, où s’écoule toute leur existence, où sont concentrées toutes leurs pensées. Ils nous ont reçu mieux que si nous eussions été des princes, car ils nous ont reçu en vieux amis. Nous avons longuement causé avec eux, sans nous lasser des mille détours qu’il a fallu faire dans leur domaine; ils ne nous ont épargné ni une allée de leur ravissant jardin, ni une salle de leur magnifique musée; mais leurs explications sur toutes choses étaient si claires, si intéressantes, données avec tant de bonne grâce, qu’elles nous ont fait oublier l’heure et la fatigue jusqu’au dernier moment.

MM. Besnard et Le Feuvre ont bien voulu nous raconter les commencements difficiles de cette institution, aujourd’hui l’une des plus importantes de leur patrie adoptive; ils ont décrit les perfectionnements réalisés chaque mois, presque chaque jour, grâce à leur infatigable persévérance.

Nous avons pris un très grand plaisir à entendre ces hommes de science et de courage, dont la volonté calme et réfléchie est parvenue à faire le bien autour d’eux et n’a d’autre aspiration que d’en faire encore davantage; notre amour-propre national en a été vivement flatté, et nous n’avons pu nous séparer de ces messieurs sans leur témoigner notre sympathie pour leurs personnes et notre admiration pour l’œuvre remarquable à laquelle ils se sont voués.

En rentrant à l’hôtel, après notre visite à la Quinta Normal, nous trouvâmes une immense corbeille de roses, qui venait d’arriver avec l’adresse: «A M. le commandant de la _Junon_, et MM. les membres de l’expédition française.» C’était la carte de visite des directeurs de la Quinta.

* * * * *

Nous avons retrouvé à Santiago, chez le ministre plénipotentiaire de France, M. le baron d’Avril, l’accueil aimable et cordial que nous avait fait, à Buenos-Ayres, M. le comte Amelot de Chaillou. Trois jours avant notre départ, le ministre eut la gracieuseté de donner une soirée à l’occasion de notre passage. Mme la baronne d’Avril, aidée de ses deux charmantes filles, en fit les honneurs avec cette parfaite simplicité qui sait mettre les nouveaux venus à leur aise, avec cette adresse et ce tact de la femme du monde qui voit tout sans paraître rien regarder. Il y avait là presque tous les ministres étrangers, plusieurs membres du parlement et du gouvernement chilien, les amis de la maison et les deux secrétaires de la légation, MM. de Richemont et de Saint-Georges, qui, depuis notre arrivée, s’étaient constitués nos cicerones, dissimulant leur parfaite obligeance sous le prétexte du plaisir qu’ils prenaient à revoir en détail les curiosités de Santiago.

Quoique cette soirée eût un caractère intime et à peu près improvisé, elle fut très animée et très brillante. Je n’ose parler du personnel féminin, craignant d’être déjà soupçonné de partialité; si je disais toute ma pensée, je serais accusé d’un enthousiasme aveugle. Ce qui ne sera pas une redite, puisque c’est la première fois, depuis notre départ, que nous allons «dans le monde», c’est que la plupart de ces dames, Chiliennes ou étrangères, s’habillent avec goût et élégance, et dansent au moins aussi gracieusement qu’on le fait d’habitude dans les salons de Paris. Les modes sont de l’année dernière, assurément, mais comme nous-mêmes n’en connaissons pas d’autres, celles-là sont pour nous le dernier mot de l’actualité.

Un excellent souper fut servi vers deux heures du matin, et M. Al. Fierro, ministre des relations extérieures du Chili, assis à la place d’honneur, nous adressa le toast suivant:

«Je salue bien cordialement les voyageurs distingués auxquels la ville de Santiago est heureuse de donner une franche et noble hospitalité; je souhaite que des vents favorables les conduisent jusqu’au terme de leur voyage, et qu’en touchant le sol de leur patrie, en retrouvant le foyer de la famille, ils aient conservé un bon et impérissable souvenir de nos sentiments d’amitié, ainsi que de la civilisation américaine, dans laquelle nous voyons, comme dans un reflet, la pensée, toujours grande, de la nation française.»

Le commandant répondit, en notre nom, par quelques paroles de remerciement, qui furent très chaleureusement applaudies. Après le souper, on dansa de nouveau jusqu’à l’aurore, et, lorsque les dernières mesures de la dernière valse se furent éteintes, Mme la baronne d’Avril s’avança vers nous, un verre de champagne à la main, pour nous souhaiter, au nom de toutes les dames présentes, un heureux voyage et un agréable retour.

Une réception aussi aimable nous faisait désirer de prolonger notre séjour à Santiago; malheureusement, cela n’était pas possible; après une excursion aux eaux de Cauquenez, site ravissant au pied de la Cordillère, quelques promenades aux alentours de la ville et une soirée fort agréable chez le président de la république, don Annibal Pinto, il nous fallut reprendre le chemin de Valparaiso, où nous attendait la _Junon_.

* * * * *

J’ai laissé entrevoir, au moment où nous avons quitté Montevideo, que des difficultés avaient été créées à notre expédition par les propriétaires du navire; ces difficultés se sont renouvelées ici, et il semble que ce soit une véritable persécution contre nous. Comment! Nous avions à craindre les terribles caprices de l’Océan, les abordages en mer, les parages redoutés, les atterrissages de nuit, les manœuvres délicates et dangereuses; nous avons, jusqu’à ce jour, triomphé de tout cela, nous avons le bonheur de trouver sur un sol étranger un accueil excellent, sympathique à notre pays et à l’idée que nous représentons, on nous donne d’indiscutables témoignages de considération, on a pour nous les plus délicats procédés, et c’est de la France que surgit l’obstacle. Voilà qui prouve bien que

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Que s’est-il donc passé? Voici ce que nous apprenons en arrivant à Valparaiso: les armateurs de la _Junon_ ont fait publier dans tous les ports où nous avons touché des annonces publiques qui ont déconsidéré l’expédition, porté une grave atteinte au crédit de la Société des voyages, et fait perdre au commandant des frets représentant une somme considérable; ils ont en outre désigné des agents dans ces ports, dont l’action concourt, avec celle de leur représentant à bord de la _Junon_, pour entraver la continuation du voyage. La Société a protesté, s’appuyant sur le contrat d’affrètement, et, pour couper court à cette contestation, MM. les armateurs ont tout simplement _ordonné_ d’arrêter le navire à Valparaiso.

Heureusement, il y a des juges ici, comme jadis à Berlin, et notre consul, M. de Saint-Charles, dont la vieille expérience fait autorité en pareille matière, ayant entendu les deux parties, met à néant les prétentions de ces messieurs et décide que la _Junon_ est libre de continuer sa route.

On n’en a pas moins perdu beaucoup de temps en négociations, auxquelles nous ne comprenons qu’une chose, c’est que nous voulons continuer notre voyage, et comme nous savons qu’une somme de plus de deux cent mille francs a été remise aux armateurs avant le départ, ce qui représente au moins la moitié de la valeur de la _Junon_, nous nous perdons en conjectures sur les motifs qui ont pu déterminer les propriétaires du navire à nous créer de tels embarras.

* * * * *

Le premier résultat de cette contestation fut de nous empêcher de prendre aucun fret pour le nord, et le second de reculer notre départ de plusieurs jours.

Je ne regrette pas cependant ce retard forcé; il nous a permis de faire quelques courses aux environs, d’inviter nos amis de Valparaiso à déjeuner à bord et d’aller visiter les travaux du môle, dont on nous avait beaucoup parlé.

Le môle de Valparaiso, construit par M. Léon Chapron, président du cercle Français, est, en effet, une œuvre très hardie, d’une nécessité absolue, d’une exécution fort difficile.

La rade est, on le sait, grande ouverte au nord, et c’est du nord précisément que viennent en hiver les plus redoutables tempêtes. De mai à septembre, les navires sont à la merci d’un coup de vent et les sinistres sont nombreux. En toute saison, le déchargement et le chargement des cargaisons est long, dangereux et coûteux. Ce sont là de mauvaises conditions. Si on eût pu prévoir l’avenir, une autre baie que celle de Valparaiso eût peut-être été choisie pour être le premier port de la république; mais aujourd’hui, il ne reste plus qu’à accepter le fait accompli.

La très grande profondeur des eaux jusqu’à quelques mètres du rivage rendant les fondations hydrauliques au moyen de blocs coulés à peu près impossibles, pour faire un môle capable de servir au déchargement simultané de plusieurs grands navires, il a fallu le fonder sur des piles tubulaires, coulées verticalement, enfoncées dans le sol marin jusqu’à une profondeur de 15 mètres. Ces énormes colonnes ont en hauteur, comme en grosseur, des dimensions égales à celles de la colonne Vendôme, et cependant elles ne dépassent le niveau de la mer que de 3 mètres. Le môle a la forme d’un L, dont la petite branche, celle qui touche à la plage, a 80 mètres de long, et la grande 220 mètres.

Un premier projet avait été dressé par M. l’ingénieur Hughes, qui mourut peu de temps après le commencement des travaux; M. Chapron, qui est encore un jeune homme, a repris les plans de M. Hughes, les a modifiés et les a _exécutés_. Il a dû, pour la première fois, employer dans la mer libre, fréquemment battue par le mauvais temps, les procédés de fonçage par l’air comprimé, dus à M. Triger, autre ingénieur français, et cela à trois mille lieues de l’Europe, dans un pays où l’industrie est à peine née, avec des ouvriers venus de tous les points du monde et dont on a dû se contenter, faute de mieux. Aujourd’hui, le môle est terminé, car il ne reste plus qu’à parfaire la plate-forme supérieure.

Cette construction donnera-t-elle tous les heureux résultats qu’on en espère? Les navires, secoués par la houle, pourront-ils se tenir accostés le long de l’ouvrage? Les uns disent _oui_, les autres _non_. Pour moi, instinctivement, je me range à l’avis de l’ingénieur en chef, et je dis que quand le mauvais temps viendra, ce qu’on sait ici toujours à l’avance, les vaisseaux interrompront leur déchargement et se tiendront au large; seulement, au lieu de l’interrompre encore pendant deux ou trois jours après le mauvais temps passé, comme ils sont obligés de le faire maintenant, ils pourront reprendre leur travail dès que la mer ne sera plus très forte.

J’aurais bien une petite critique à faire à M. Chapron au sujet de ses plaques tournantes au coude de la jetée, mais j’aime mieux dire du bien que du mal d’une belle chose; donc je félicite M. Chapron d’honorer le nom français au Chili, en prouvant que nos compatriotes émigrés sont parfois, et plus souvent que nous ne le croyons nous-mêmes, des hommes de science, de travail et, pour tout dire en un mot qui contient tous les éloges, au temps où nous vivons, des hommes pratiques.

* * * * *

Je ne vous parlerai pas de la politique au Chili. C’est un pays sage, qui a pris son assiette, qui est en bonne vitesse dans la voie du progrès, et dont les mouvements intérieurs n’ont pas d’importance (à ce qu’il semble, au moins) sur les destinées finales.