Part 14
Le temps, un peu brumeux dans la matinée, s’est enfin éclairci et nous donne une belle après-midi. Vers huit heures du matin, nous franchissons le passage le plus étroit de cette originale traversée. On le nomme _Guia narrows_. Il y règne un fort courant qui s’engouffre entre deux plages rocheuses, distantes d’un jet de pierre l’une de l’autre.
Il suffit à la _Junon_ de se tenir bien au milieu du chenal pour passer ainsi dans un grand lac, compris entre les îles Chatham et Hanovre et l’archipel de la Mère-de-Dieu. Bientôt nous entrons dans le canal Wide, où les terres se resserrent de nouveau, et, comme la veille dans le canal Sarmiento, nous naviguons pendant quelques heures entre deux rangées de collines.
Cependant l’aspect général n’est plus le même. Quoique notre route se continue presque directement au nord, la végétation redevient rare, les montagnes se dressent altières, inaccessibles. La côte de Patagonie à notre droite est parsemée de glaciers; celle de l’île Wellington, à gauche, plonge dans la mer d’énormes masses granitiques abruptes, sillonnées de cascades, couronnées d’arbres à leurs sommets, mais dont les versants sont presque tous dénudés. Le plus remarquable, le plus imposant de ces promontoires est le cap Bold, dont la paroi est absolument verticale sur une hauteur de plus de 200 mètres. Cette gigantesque muraille, qui me rappelle le passage supérieur des Portes-de-Fer du Danube, marque l’entrée d’un nouveau canal taillé entre deux coupures et s’ouvrant à angle droit sur notre gauche.
Avant de nous y engager, nous naviguons au milieu de glaces flottantes très nombreuses, venant d’un immense glacier situé droit devant nous, et descendant le bras de mer où nous sommes, poussés par une fraîche brise. Ces _icebergs_ sont, en moyenne, de la grosseur d’une forte embarcation. De temps en temps, on incline un peu la route pour éviter les plus grands, pendant que les fins tireurs de notre bande font assaut d’adresse pour toucher ceux qui passent à 60 ou 80 mètres de nous. Le _Grand-Glacier_ (c’est le nom qui lui est donné sur la carte) présente à ce moment un spectacle magnifique; il se développe sur une étendue de 3 ou 4 kilomètres et nous laisse entrevoir d’immenses champs de neige, de gros blocs d’un bleu éclatant qui forment le plus pittoresque contraste avec les couleurs sombres, les tons durs des montagnes qui nous entourent de tous les côtés.
La _Junon_, contournant le cap Bold, tourne brusquement sur bâbord. Une demi-heure après, à la nuit tombante, nous étions de nouveau mouillés dans une petite baie, ressemblant beaucoup à celle de l’Isthme, que l’heure avancée et le temps devenu soudainement pluvieux ne nous permirent pas d’explorer.
Nous avions encore une journée de marche pour sortir des canaux latéraux, et, dans cette journée, restaient à franchir les passages les plus difficiles. Ayant quitté le havre Grappler de très bon matin (c’est le nom de notre troisième et dernier mouillage), nous donnâmes dans l’_Indian Reach_ un peu après le lever du soleil; là, nous rencontrâmes cette curieuse variété de canards que les Anglais ont appelés _steam ducks_ (canards vapeur), qui ne peuvent se servir de leurs ailes que pour battre l’eau et semblent imiter un bateau à roues lorsqu’ils courent sur la mer en la frappant à chaque coup d’aile.
Cet endroit offre quelques dangers, parce qu’il contient plusieurs roches cachées qui ne sont peut-être pas toutes connues. Pour la première fois depuis notre entrée dans le détroit de Magellan, la vitesse habituelle de dix nœuds fut ralentie et un officier envoyé en vigie dans la mâture. L’Indian Reach franchi sans encombre, il nous restait encore, comme dernière et plus délicate épreuve, à passer le goulet ou détroit Anglais, à l’entrée duquel nous nous présentâmes vers dix heures.
Je ne décrirai pas la manœuvre, qui ne serait bien compréhensible que la carte sous les yeux, et n’aurait d’intérêt que pour les marins. Je me bornerai à dire que presque toutes les difficultés sont réunies sur ce point: le passage est fort étroit, sinueux, barré par plusieurs îlots, difficiles à distinguer les uns des autres; il y a, de plus, quelques hauts-fonds dont rien ne signale la présence. Ainsi que dans la plupart des endroits très resserrés, les courants ont là une grande force.
Il faut arriver avec une vitesse bien calculée et, une fois engagé, manœuvrer sans hésitation, car on ne doit même pas songer à revenir en arrière. A un certain moment nous dûmes serrer la côte de si près que nos vergues rasaient les branches des arbres.
Bref, nous avons passé le goulet Anglais comme le reste. Une heure après, des torrents, des fleuves de pluie fondaient sur la _Junon_, naviguant maintenant sur le large canal Messier et donnant toute sa puissance pour en sortir avant la nuit close.
A sept heures, un léger balancement nous indiquait l’approche de l’Océan. Nous entrions dans le golfe de Peñas.
A minuit, nous étions en pleine mer.
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Adieu, parages désolés, si pleins de charme, de poésie, d’imprévu! rochers fantastiques, superbes glaciers, nature étrange et sauvage, au sein de laquelle nous avons tant vécu en si peu de temps!
Au milieu de ces solitudes, sous l’impression des beautés majestueuses de tout ce qui nous entourait, comprenant la réalité des dangers qu’une erreur de coup d’œil, une négligence, un ordre mal compris pouvaient nous faire courir, nous avons senti pour la première fois le lien qui nous unissait les uns aux autres; nous avons mis en commun nos surprises, nos admirations, nos enthousiasmes, et nous emportons tous de cette magnifique traversée des souvenirs à jamais ineffaçables.
AU CHILI
VALPARAISO ET SANTIAGO
La baie de Valparaiso.--L’île de Robinson.--Opinion d’un homme sérieux sur les Chiliennes.--La Samacoueca.--Tremblement de terre.--En route pour Santiago.--Physionomie de la capitale.--La ville et les monuments.--Triste souvenir.--Santa-Lucia.--La Quinta normal.--Soirée chez le ministre de France.--Des bâtons dans les roues.--Le môle de Valparaiso.--Situation générale du pays.--La question patagonienne.
En mer, 26 octobre.
La baie de Valparaiso apparut à notre droite le 13. Elle a la forme d’un demi-cercle ouvert au nord, bordée de _cerros_ ou collines assez élevées, nues, rougeâtres et d’un aspect triste. Le pied de ces collines est très voisin de la mer, et la ville, après s’être installée sur une longue ligne au bord de la plage, a dû, pour s’étendre, les escalader en partie. Dans les gorges, on aperçoit bien çà et là quelques bouquets de verdure; mais rien cependant ne nous a paru, au premier coup d’œil, justifier le nom charmant de «Vallée du Paradis», donné au premier port de la république du Chili.
Un grand nombre de navires de commerce sont mouillés en rade, parmi lesquels nous reconnaissons deux baleiniers américains, récemment arrivés du cap Horn, à leur petite cabane-observatoire juchée dans la hune de misaine. Nous passons près de trois frégates cuirassées anglaises, d’un navire de guerre américain et de deux grands blindés chiliens, dont l’un porte le nom, célèbre au Chili, de l’amiral Cochrane. Des barques évoluent sur les eaux calmes. Le port paraît fort animé, et c’est avec une vive impatience que nous attendons la visite de la santé, qui va enfin nous rendre à la terre, à la vie!
Avant de débarquer, nous distinguons à notre gauche, et par delà les cimes lointaines de la Cordillère des Andes, le sommet neigeux de l’Aconcagua, le géant de l’Amérique, élevé de plus de 20,000 pieds, qui se montre aux navigateurs du Pacifique comme aux gauchos des pampas.
Le débarcadère de Valparaiso est le plus commode que nous ayons encore vu. A peine avons-nous gravi son large escalier, que nous nous trouvons en face d’un gai parterre de gazon et de fleurs, devant lequel s’ouvre une triple arcade supportant le bâtiment de la Bourse et les bureaux de la Douane. Tout cela est bien tenu, point froid à l’œil et de bonne apparence. Près de nous, sur le quai même, la grosse cloche d’une locomotive annonce le départ d’un train pour Santiago et invite les voitures à se ranger. Traversons.
Voici maintenant une autre place. Quel est cet édifice en ruine? C’est la caserne principale des pompiers, récemment brûlée. Diable! Si dans ce pays les pompiers laissent brûler leur propre logis... N’insistons pas. Plusieurs personnes viennent au-devant de nous; c’est une députation du Cercle français. Ces messieurs nous entraînent à leur club pour nous en faire les honneurs. Quelques instants après, installés avec nos compatriotes dans des calèches presque confortables, nous voilà lancés à travers la ville.
--Où nous conduisez-vous?
--A une heure d’ici, à Sainte-Hélène. C’est le Robinson de Valparaiso... Nous avons pris la liberté d’y faire préparer une petite collation dès que vous avez été signalés.
Nous sommes confus, mais comment refuser?... A propos de Robinson, je demande ce que devient cette fameuse île Juan Fernandez, qui appartient au Chili et n’est pas à plus de cent-vingt lieues d’ici, juste en face de Valparaiso. C’est là, on s’en souvient, que le matelot Selkirk, abandonné par son navire, vécut de 1704 à 1709, absolument seul. Étrange histoire, qui nous a valu l’immortel livre de Daniel de Foë, le _Robinson Crusoë_. Il paraît qu’un Robinson nouveau s’y est installé depuis le commencement de l’année dernière; mais, hélas! ce n’est ni un pauvre naufragé, ni un philosophe, ni un poète, ni même un original: c’est simplement un homme pratique, de plus allemand, qui a loué l’île de Robinson au gouvernement chilien, comme il aurait loué un cinquième sur l’avenue de l’Opéra, et à peu près au même prix[8].
[8] M. de Rodt (c’est le nom du locataire de l’île Juan Fernandez), paye un loyer annuel de 1,500 pesos, environ 7,000 fr.
Il vit là, en gentilhomme campagnard, avec une soixantaine de vassaux; il coupe les bois, élève des chèvres, tue des phoques, pêche des poissons et espère se faire une centaine de mille francs par an, avant peu, du produit de sa ferme. Voilà ce que deviennent les légendes.
Chemin faisant, nous étourdissons de questions nos nouveaux amis. Après l’histoire de Robinson, il faut qu’on nous dise à quoi nous en tenir sur les fameux tremblements de terre du Chili et du Pérou. Hélas! les renseignements ne sont que trop abondants. Si on a osé construire dans la ville quelques édifices ayant plus de deux étages, c’est que la place manque absolument et que le terrain dans le quartier central est d’un prix excessif. Plaise à Dieu qu’un bouleversement, pareil à celui qui a détruit la ville d’Arica en 1868 et la ville d’Iquique l’année dernière, ne se fasse pas sentir à Valparaiso, car ce serait la plus épouvantable catastrophe que l’imagination puisse concevoir. A mesure qu’on s’éloigne du quartier le plus animé de la ville, les maisons n’ont qu’un seul étage, quelquefois un simple rez-de-chaussée. Le mode de construction le plus usité consiste dans l’emploi de la brique et d’un ciment très lâche, supportés par des madriers. L’ensemble «joue» et résiste mieux aux légères secousses qu’on éprouve plusieurs fois chaque année. Du reste, ajoute-t-on, si vous restez seulement une quinzaine de jours ici, il est presque certain que vous aurez une impression du mouvement.
--Bien obligé!
Beaucoup de maisons sont peintes des couleurs les plus tendres, rose et bleu, et soigneusement vernies. Au-dessus de chaque porte se dresse un mât qui souvent dépasse la toiture, et auquel on arbore un pavillon les jours de fêtes politiques ou religieuses. Cette touchante et unanime manifestation est simplement le résultat d’une loi qui frappe d’amende quiconque ne pavoise pas sa demeure aux jours officiellement consacrés. L’enthousiasme obligatoire, suprême expression de la liberté!
A propos d’enthousiasme, je crains bien que, si je vante le charme des Chiliennes, vous, lecteur, qui n’êtes pas venu au Chili, vous ne trouviez que j’ai l’admiration trop facile. Séduit à Montevideo, enchanté à Buenos-Ayres, charmé à Valparaiso, que sera-ce donc quand nous arriverons au Pérou, la terre classique et légendaire de la beauté!
Je prendrai la liberté de vous rappeler timidement que je n’ai pas parlé des Brésiliennes, et que j’ai tout à fait sacrifié mesdames les sauvagesses du détroit de Magellan et pays circonvoisins. Je ne suis donc pas si indulgent qu’on pourrait le croire tout d’abord, mais si vous voulez être tout à fait convaincu, écoutez une voix plus autorisée que la mienne, celle de M. Ed. Sève, consul général de Belgique au Chili, auteur de l’intéressant ouvrage: _Le Chili tel qu’il est_.
«Les alliances, dit M. Sève dans sa préface, sont souvent prématurées; les épreuves de la vie conjugale sont parfois funestes et apportent le deuil et bien des calamités. L’amour de la famille est profondément enraciné dans le cœur des Chiliennes, et la fécondité des mariages en est une preuve irréfragable. Le père sacrifie volontiers ses goûts, ses plaisirs au bonheur de la famille; mais _son autorité_ est loin d’être aussi grande qu’en Europe... Je ne vous dirai rien des jeunes filles; elles ont des grâces infinies, l’imagination vive, et elles sont si séduisantes que fort peu d’étrangers habitent quelque temps le pays sans leur faire l’hommage de leur cœur et de leur liberté. Les moralistes leur reprochent d’aimer trop la toilette...»
Vous voyez, les moralistes eux-mêmes ne trouvent que cela à leur reprocher. Voilà qui est probant. Est-il nécessaire d’ajouter, avec M. Sève lui-même: «La forte proportion des naissances illégitimes prouve précisément combien le Chilien _a besoin_ de la vie de famille...»?
L’auteur n’a peut-être pas dit en ce passage sa pensée bien exacte; mais ce qu’il en dit suffit à démontrer que les Chiliennes sont aimables et que sur ce point les avis ne sont pas partagés.
Les Espagnoles de la Plata se coiffent de la traditionnelle mantille. Ici, c’est la _manta_, longue pièce d’étoffe noire, dans laquelle vieilles et jeunes se drapent et s’encapuchonnent comme les femmes d’Orient dans leur _feredjé_. Le plus souvent, on ne distingue que le haut du visage, en sorte qu’un mari peut passer trois fois à côté de sa femme sans la reconnaître. Cela donne aux personnes «d’un certain âge» un caractère un peu sévère, presque triste. Inutile d’ajouter que les modes françaises sont portées par un grand nombre de familles, et que, si la _manta_ n’était absolument obligatoire pour entrer dans les églises, on ne la porterait peut-être plus du tout depuis longtemps.
Nous traversons la grande place de la ville, celle de la Victoire, agrémentée d’une fontaine placée au centre d’un square. Un édifice en ruine attire notre attention; c’est le théâtre, brûlé depuis six mois. Décidément, les pompiers de Valparaiso n’ont pas eu de chance cette année.
Sainte-Thérèse est une petite oasis pleine de fleurs et d’arbres particuliers, située à l’extrémité du principal faubourg; nous y faisons un _lunch_ très gai, et en redescendant dans la ville à la nuit close, nos aimables compagnons nous donnent le spectacle d’une _samacoueca_. La samacoueca est la danse nationale au Chili comme au Pérou; danse du peuple, bien entendu, car le quadrille, la polka et la valse ont conquis le monde fashionable là comme ailleurs et probablement pour toujours.
Dans une grande salle d’auberge, décorée de vieilles images et de banderoles de papier multicolore, les habitués de l’endroit, métis d’Espagnols et d’Araucans, gens braves plutôt que braves gens, nous dit-on, s’empressent de nous faire placer. Ils ont l’espoir, non déçu d’ailleurs, que nous leur offrirons quelques rafraîchissements. Nous nous asseyons, et la danse commence ou plutôt recommence. Les assistants accompagnent la guitare et marquent le rythme en frappant avec les doigts de la main droite dans la paume de la main gauche. Nous les imitons poliment.
Cette samacoueca est une sorte de fandango assez original et gracieux; malheureusement les deux êtres qui l’exécutent sont absolument dépourvus de charme. L’homme est assez souple, mais petit et trapu; son pantalon trop court, bordé d’une dentelle frangée, laisse entrevoir une partie de ses tibias; il ressemble à un pitre de foire et est complètement ridicule. Sa danseuse, jeune, mais pas jolie, est fagotée d’un lourd corsage mal coupé et d’une jupe traînante trop ballonnée.
D’abord, c’est une série de passes entre-croisées, jeux de mouchoir et d’éventail, dédains, moqueries, regards coquets, bientôt tendre déclaration, poursuite, refus d’autre part, accompagné d’un coup d’œil encourageant, etc., etc...
Tout cela est bien et correctement dansé. Les poses sont naturelles, l’expression est juste, le crescendo du sentiment bien observé. Que peut-on demander de plus? Des gens si éloignés du «foyer de la civilisation» peuvent-ils atteindre les perfections et les grâces chorégraphiques du bal Bullier ou de l’Élysée-Montmartre? Impossible! impossible!
Nous rentrons dans la ville, encore toute remplie de lumières, et nous croisons la retraite militaire, jouée par une bruyante et nombreuse musique. En tête de la troupe s’avancent gravement deux guanaques et une chèvre. J’ai déjà parlé du guanaque, sorte de lama, classé parmi les animaux dits sauvages, mais qui s’apprivoise avec autant de facilité qu’un chien. Seule, la chèvre ne nous eût pas causé une bien vive impression... Pourquoi pas le fameux toutou du 2e zouaves? Mais les guanaques, à la bonne heure! voilà de la couleur locale.
Le lendemain, la débandade des touristes de la _Junon_ recommence. Les uns vont chasser dans les gorges, le plus grand nombre prennent le train pour Santiago, où je ne dois pas tarder à les rejoindre. Je reste encore un jour avec MM. Jules C... et Ch. R..., ce qui nous procure la satisfaction de ressentir nous-mêmes une secousse de tremblement de terre. A vous dire vrai, je n’ai rien ressenti du tout; cependant la terre a tremblé. Voici comment:
Nous étions attablés chez nos nouveaux amis. La conversation était animée, lorsque nous les voyons tout à coup se taire et rester immobiles, comme s’ils avaient entendu un cri d’alarme.
--Qu’est-ce?
--Regardez la lampe!
Nous remarquons alors une légère, mais très sensible oscillation de l’appareil, bien suspendu, très lourd et jusqu’alors tout à fait immobile. C’était bien un tremblement de terre, dit oscillatoire, dont les secousses, moins dangereuses que celles nommées horizontales ou giratoires, sont très fréquentes ici. Nos hôtes, habitués au phénomène depuis de longues années, l’avaient parfaitement senti pendant les deux secondes qu’il avait duré.
Le lendemain, le fait était confirmé par tous les journaux de la ville. A la suite de cet événement, qui ne causa d’ailleurs aucune émotion, on me raconta les détails du cataclysme du 13 août 1868, qui désola le Pérou, la Bolivie et la république de l’Équateur, causa la mort de 110,000 personnes et anéantit pour 1,500 millions de propriétés.
Et nous qui nous plaignons du roulis!
* * * * *
Le 15 octobre au matin, je montais dans le train de Santiago. Le chemin de fer part du quai, toujours très animé; il n’y a aucune clôture pour isoler la voie ferrée, et il n’arrive pas d’accidents. Les seules précautions prises sont de sonner la grosse cloche de la locomotive quand elle est en marche dans l’intérieur de la ville et d’avoir placé à l’avant de la machine un chasse-obstacle, assez solide pour culbuter en dehors de la voie tout ce qui ne se rangerait pas à son approche.
Nous courons d’abord au travers de grandes vallées, couvertes de champs de blé et de maïs. Je m’étonne d’y voir aussi des plants de vigne très étendus. Mon voisin, qui s’annonce à moi comme un propriétaire d’une quinta des environs et parle très purement le français, m’apprend que depuis une dizaine d’années la culture de la vigne a pris un développement extrêmement considérable. L’introduction en grande quantité de cépages français, la transformation des procédés de culture et de fabrication ont donné d’excellents résultats, et le Chili produit maintenant en abondance des vins de Bordeaux et de Bourgogne, que j’ai pu reconnaître depuis comme très buvables. L’importation de nos cépages a été prohibée il y a deux ans, pour éviter celle du terrible phylloxera. Les méthodes se perfectionnent, l’art de choisir les expositions et le terrain est de plus en plus étudié, la production augmente de jour en jour... Sommes-nous encore loin du moment où il nous faudra aller chercher notre médoc et notre chambertin au Chili? Oui, sans doute, nous en sommes encore loin..., les Chiliens ont la bonté de l’avouer eux-mêmes, mais nos vignerons n’ont qu’à bien se tenir.
Çà et là, un rideau de peupliers ou un bouquet d’eucalyptus rompt la monotonie de ces plaines ondulées. Sur tout le parcours, nous rencontrons de grands troupeaux de chèvres et de moutons; parfois nous croisons des bandes de cavaliers chiliens, montés sur des chevaux petits, mais vigoureux, au pied toujours sûr, qui descendent les pentes au galop, la tête basse, la bride sur le cou. Ces cavaliers sont vêtus du même puncho que nous avons vu dans les pampas et coiffés d’un grand chapeau de paille; ils sont chaussés d’énormes étriers en bois, ressemblant à des sabots, et dans lesquels leur pied disparaît complètement.
Nous arrivons aux Cordillères moyennes. C’est une chaîne plus basse que celle des Andes, s’étendant parallèlement à la côte, coupée par de larges gorges, donnant passage aux nombreuses rivières qui viennent se jeter dans l’océan Pacifique.
A Quillota, ville de 11,000 habitants, située à peu près à la moitié du chemin, nous faisons halte pour déjeuner. L’endroit est assez gai; des jardins, plantés d’arbres fruitiers, s’étendent de chaque côté de la voie. De larges massifs de feuillage apparaissent au-dessus des maisons.
Chacun en a bien vite fini avec le buffet, qui est détestable, et, pendant que nous attendons le départ, des Araucans au teint de brique viennent offrir de superbes bouquets, encadrés dans des papiers de dentelle; nous en faisons hommage à de jeunes señoras, nos voisines, qui nous remercient avec leurs plus gracieux sourires.
Cependant la chaleur est devenue presque accablante, un nuage de fine poussière donne aux prairies et aux habitations une teinte uniforme. Cette température n’a sans doute rien d’exceptionnel, car les marchandes, voire même les «demoiselles» de la localité, sont vêtues à la créole d’une simple robe traînante de couleur claire; la plupart ont les pieds nus.
A partir de Quillota, nous sommes tout à fait dans la montagne. La voie ferrée franchit les hauteurs de la Cuerta-Tabon et c’est une véritable escalade. Je regrette d’avoir oublié le nom de l’ingénieur qui, en 1863, est parvenu à relier Valparaiso avec la capitale à travers ces roches et ces ravines, car le chemin de fer de Santiago est évidemment un des plus remarquables ouvrages de ce genre. Parmi les nombreux ponts et viaducs que nous avons traversés, il y a un pont qui ne paraît pas avoir plus de 200 mètres de rayon, jeté sur une gorge profonde et que les Chiliens considèrent avec raison comme un tour de force des mieux réussis.
On redescend ensuite à grande vitesse sur l’immense plateau de Santiago, situé à plus de 500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Devant nous se dresse la grande Cordillère, plus belle que les Alpes, les Pyrénées, les Karpathes et les Balkans, et dont le majestueux profil se dessine nettement sur un ciel aussi pur que celui de la Provence.
La plaine que nous traversons semble d’une extrême fertilité. Les plantations de tabac et de vignes, les champs d’orge et de blé se succèdent sous nos yeux sans interruption. On devine aisément l’approche d’une grande, ancienne et opulente cité.