A bord de la Junon

Part 12

Chapter 123,782 wordsPublic domain

Un promontoire, qu’on nomme le cap Gregory, marque l’entrée du second goulet, un peu plus large que le premier. Nous le franchissons en une demi-heure; la violence du courant est devenue très grande, et le commandant fait mettre deux hommes de plus à la barre du gouvernail. A la sortie du second goulet (il est trois heures et demie), un passage difficile se présente. Le détroit en ce point a bien dix milles de large, mais il est barré par un groupe d’îles, entourées de récifs, auprès desquels les courants portent dans des directions variées. Plusieurs routes existent pour passer entre ces dangers; nous choisissons celle qui est connue sous le nom de chenal de la Reine, et qui longe de très près l’île de Sainte-Élisabeth. En ce moment, nous nous dirigeons vers le sud, ayant à notre droite le massif de la grande presqu’île de Brunswick, qui s’enfonce comme un coin dans la Terre-de-Feu et donne à la forme générale du détroit de Magellan celle d’un gigantesque V majuscule.

A quatre heures et demie, les îles, les récifs sont derrière nous; il ne reste plus que dix milles à faire pour atteindre le mouillage; l’ordre est donné de ralentir, le commandant descend de la passerelle, et nous allons tous dîner avec un appétit qu’excuse suffisamment notre station de toute la journée sur le pont, et notre satisfaction d’avoir si heureusement commencé cette traversée délicate.

Le soleil était déjà caché derrière de hautes collines boisées, lorsque nous arrivâmes à Punta-Arenas, capitale de la Patagonie chilienne... ou argentine, puisque le différend n’a pas encore été tranché, mais plutôt chilienne, puisque le Chili en a pris possession, qu’une corvette chilienne y tient station, qu’un médecin chilien a bien voulu déclarer officiellement que nous n’avions aucune maladie contagieuse, ce qui nous a permis de faire une visite au gouverneur de la localité, qui aurait pu être Chilien aussi, mais qui préférait être Anglais, ce qui est un point sur lequel je ne disputerai pas.

La _Junon_ doit appareiller le lendemain à l’aube; aussi, malgré la nuit noire et le froid vif, tout le monde se précipite dans les canots pour fouler la terre patagonienne. On espère vaguement voir quelques-uns de ces sauvages géants décrits dans les récits des premiers explorateurs et contestés par notre siècle prosaïque. On a aussi quelque curiosité à l’égard du _dernier établissement civilisé au sud du monde_. L’officier de la santé a promis son canot pour le retour des retardataires. En route!

Nous abordons dans l’obscurité au pied d’un petit môle, sur lequel nous grimpons en nous aidant d’un escalier dépourvu de la plupart de ses marches. Arrivés sur la plate-forme, nous trébuchons à travers les rails d’un chemin de fer, qui doit conduire, je pense, à un dépôt de charbon. Décidément, le progrès ne laisse ici rien à désirer, qu’un peu d’éclairage des voies publiques. Pendant que nos marins s’en vont par groupes se... réchauffer dans une petite maison basse où nombre de flacons scintillent sous les feux d’une lampe à pétrole, nous nous avançons à travers «la capitale.» Nous arpentons deux rues, peut-être bien les seules, absolument désertes, bordées çà et là de maisons en bois, composées d’un simple rez-de-chaussée. Voici une église, toute petite, plus que modeste et en bois comme les autres constructions; voici enfin la maison du gouverneur, auquel nous sommes autorisés à présenter nos hommages.

Le colonel Dickson, de l’armée chilienne, nous reçoit avec la plus parfaite bonne grâce, quoique par notre grand nombre nous soyons peut-être un peu gênants. Il ne paraît pas, en tout cas, s’en apercevoir. Comme il parle fort bien le français, l’anglais et l’allemand, la conversation est des plus faciles; quelques tasses de thé bien chaud, quelques verres de vieux vin circulent, et le brave gouverneur semble enchanté de la bonne idée que nous avons eue de venir le voir.

En un instant, il est assailli de questions. Voici ce que j’ai appris ce jour-là, au sujet des fameux Patagons, objets de notre légitime curiosité.

Il n’y a pas un seul Patagon à Punta-Arenas, mais on en voit deux ou trois fois par an, le plus souvent en été; or, nous sommes à la fin de l’hiver. Poussés par la nécessité, ils viennent, au nombre d’une cinquantaine environ, échanger des dépouilles de guanaque, d’autruche, de puma et de renard contre de l’eau-de-vie, du tabac, des couvertures et des vêtements. Hommes et femmes sont, il est vrai, d’une taille au-dessus de la moyenne, mais qui n’a rien d’extraordinaire. Le corps est bien proportionné, et les pieds, que l’on dit souvent être énormes, sont simplement en rapport avec la taille. Magellan, qui leur donna ce nom de Patagons, à cause de la grandeur de leurs pieds, ne les vit pas sans doute de bien près, sans quoi il eût remarqué que c’étaient les peaux de bête roulées dont ils se servaient en guise de souliers qui leur donnaient cette apparence bizarre. Les navigateurs qui vinrent après lui en firent des récits non seulement exagérés, mais fréquemment contradictoires.

Les Patagons qui occupent cette partie du pays, la plus méridionale du monde habité, appartiennent à la race des Indiens Tehuelches. Ils ont quelques coutumes étranges, dont l’une des plus originales est l’extrême importance qu’ils accordent à la manière d’ensevelir leurs morts. Ils croient nécessaire que le corps du défunt soit placé exactement dans la même position qu’il occupait... avant sa naissance, et s’ils craignent que la rigidité cadavérique ne s’empare trop rapidement du sujet, ils n’hésitent pas à commencer l’ensevelissement avant qu’il ait rendu le dernier soupir. On _plie_ avec soin le moribond, de manière que son menton touche à ses genoux et qu’il occupe le moindre espace possible; c’est là le principal; ensuite on le coud bien serré dans un cuir frais, qui doit se resserrer davantage en se desséchant, et on le dépose dans le sable, à une très faible profondeur, avec ses armes et quelques aliments.

Je n’ai pu avoir aucun renseignement positif sur la religion des Patagons, et il y a apparence qu’ils n’en professent aucune, malgré l’idée du _grand voyage_ indiquée par le soin de placer de la nourriture à la portée du mort. Quelques voyageurs prétendent cependant qu’ils adorent le soleil, contrairement aux indigènes de la Terre-de-Feu, qui adoraient la lune.

Le chiffre des Indiens Patagons répandus sur tout le territoire n’est pas exactement connu. A Punta-Arenas, on estime qu’il n’y en a pas plus de quatre ou cinq mille en tout. Ce qui paraît à peu près certain, c’est que les Patagons ainsi que les Indiens Pampas, et très probablement les Araucans, sont destinés à disparaître et non à se fondre dans les races nouvelles qui peuplent le continent sud-américain.

Le Chili a fait de Punta-Arenas un pénitencier, tenu assez sévèrement et gardé par un navire de guerre, depuis qu’une révolte des convicts, suivie d’un pillage en règle de la petite ville, a invité le gouvernement à prendre des mesures de précaution sérieuses. La population de cette pauvre colonie est de douze cents âmes environ et, malgré les louables efforts du gouvernement chilien, il est douteux qu’elle puisse jamais prendre un développement de quelque importance. D’ailleurs, le percement de l’isthme de Panama, qui aura lieu tôt ou tard, détruira bien vite tous les établissements qui pourront exister dans le détroit et rendra pour jamais ces mornes rivages à l’éternelle solitude.

Notre rentrée à bord fut une véritable odyssée. Comme on devait appareiller le lendemain matin à quatre heures et que l’équipage était fatigué, il avait été convenu que la _Junon_ n’enverrait pas d’embarcation pour prendre les retardataires. Sauf les deux veilleurs de quart, tout notre monde dormait donc profondément dans son hamac ou dans sa couchette, lorsque nous nous présentâmes sur le petit môle décrépit. Nous cherchons le canot que le capitaine du port avait mis, tout à l’heure, si obligeamment à nos ordres. Point de canot. Il fait un froid de loup; une bise glaciale qui vient de caresser les cimes neigeuses de la Terre-de-Feu souffle à nos oreilles; la perspective d’une nuit de faction sur cette plage n’a rien de réjouissant. Nous commençons par donner au diable les Chiliens, la colonie, les Patagons, Magellan et la _Junon_ elle-même, ce qui nous réchauffe un peu; puis, revenant à des sentiments plus pratiques, nous lançons dans l’espace des appels à toute volée.

Au bout de quelques minutes, nous voyons un fanal qui s’en va de l’avant à l’arrière. L’espoir renaît dans nos cœurs; nous redoublons nos hurlements désespérés...; le fanal s’arrête et descend dans une embarcation qui vient à nous, vigoureusement nagée. Hourra pour les braves marins! Non, trois fois, cent fois hourra! car ce sont quatre de nos camarades qui, n’ayant pas pris sur eux de faire réveiller le commandant pour demander qu’il donne l’ordre de nous envoyer une embarcation, ont obtenu de l’officier de quart la permission de venir nous chercher eux-mêmes.

Nous embarquons après avoir déposé dans le fond du canot deux marins restés «à la traîne», qu’un ancien de l’expédition Pertuiset, devenu cabaretier, a impitoyablement grisés. A minuit et demi, gelés, transis et trempés, nous gravissions l’échelle de coupée,

«Jurant, mais un peu tard,»

qu’on ne nous prendrait plus à compter sur les promesses espagnoles, faites de bonne foi, sans doute, mais oubliées de même.

* * * * *

Le lendemain, avant le jour, le cliquetis sonore du guindeau à vapeur nous avertissait que la _Junon_ reprenait sa route. La curiosité l’emportant sur le besoin de sommeil, nous voilà tous bientôt sur le pont, emmitouflés, encapuchonnés comme des Groenlandais. La précaution n’était pas inutile, car pendant la nuit le temps était devenu sombre et très froid. De gros nuages roulent dans toute l’étendue du ciel et donnent une teinte noire aux eaux glacées du détroit. Nous descendons très rapidement le long de la côte de la presqu’île de Brunswick, à une distance de quelques centaines de mètres. Une petite baie s’ouvre à trente milles au sud de Punta-Arenas; elle est connue sous le nom de Port-Famine. C’est là que le célèbre navigateur espagnol Sarmiento s’établit, en 1581, avec quatre cents émigrants. Six ans après, la colonie avait cessé d’exister; presque tous étaient morts de faim. Sur les ruines de Port-Famine, les capitaines anglais King et Fitz-Roy, auxquels on doit les premiers travaux hydrographiques sérieux du détroit, avaient établi leur observatoire.

Le paysage a complètement changé. A mesure que nous avançons, les côtes s’élèvent de plus en plus; celle de la Terre-de-Feu, que nous avons à notre gauche, présente l’aspect d’un immense massif de montagnes à demi noyé dans un déluge qui menace de l’engloutir; la mer, pénétrant dans les gorges, les cols, les crevasses, découpe une quantité de canaux, de presqu’îles, d’îles et de golfes. Plus de falaises basses, plus de plages; tout est confondu dans un chaos de pics aigus, de collines éventrées, de promontoires déchiquetés, s’entassant les uns sur les autres, et tous les sommets un peu élevés sont couronnés d’une nappe de neige éblouissante et immaculée.

Nous avons, en suivant la côte, incliné notre route du sud vers l’ouest; le passage devient plus étroit.

A huit heures du matin, nous avons devant nous, et tout près, un énorme rocher, dont le flanc tombe à pic dans la mer d’une hauteur de plus de trois cents mètres. C’est le cap Froward, c’est l’extrémité méridionale du continent américain[6]. Au même instant, un grain d’une violence extrême fond sur nous, des rafales de grésil et de neige nous fouettent brutalement au visage. Peu importe! Nous avons sous les yeux un si grandiose panorama que toutes les tempêtes de l’océan austral ne nous feraient pas lâcher pied. Nous restons cramponnés aux barres du gaillard d’avant, ne nous lassant pas de regarder.

[6] Latitude: 53° 54′ sud.

Partout la couleur est sévère et la forme audacieuse. Le cap Froward surgit du fond des eaux avec une incomparable majesté; ses flancs rudes, noirs et nus, ses proportions colossales, font penser à l’un des rois géants des peuples préhistoriques. Autour de lui, la nature a pris un aspect sauvage, presque terrible; c’est un enchevêtrement de montagnes aux versants abrupts, aux contours bizarres, de vallées, de cratères, de précipices. Les tons sont durs, les ombres sont noires; l’œil a peine à suivre la perspective de ces plans qui semblent se heurter plutôt que se succéder dans les lointains. Là où les nuages laissent une trouée, la blancheur éclatante des neiges se confond avec la blancheur du ciel, et les profils des hauteurs prennent quelque chose de fantastique. Tout cela forme comme un immense décor où le pinceau d’un homme de génie aurait voulu représenter un paysage extra-terrestre; cela ne ressemble à rien de ce que nous avons vu, ni à rien de ce que nous avons imaginé, et l’impression qui se dégage de cet ensemble, dont les mots «imposant, magnifique, superbe» ne donnent aucune idée, est la plus profonde que j’aie éprouvée en face des œuvres de la nature.

Nous passons au milieu des rafales, qui soufflent par moments avec une telle furie qu’elles menacent de déferler les voiles, cependant soigneusement rabantées. Le point le plus sud de notre voyage est franchi. Notre route est maintenant à l’ouest, et bientôt, tout en suivant les sinuosités du détroit, elle s’infléchira vers le nord.

La végétation a commencé à se montrer. Ce ne sont pas quelques bouquets de lichens rabougris, ou quelques arbrisseaux clairsemés, mais de véritables forêts, touffues, impénétrables, de hêtres antarctiques, qui escaladent les pentes rugueuses des ravins. Cet arbre est, je crois, le seul qui se montre dans ces parages; il est peu élevé, le tronc est mince, court, droit et d’une couleur claire, parfois aussi blanche que l’écorce du bouleau. Plus nous avançons et plus le pays est boisé. Les côtes sont partout escarpées et, sur notre gauche, du côté de la Terre-de-Feu, nous laissent entrevoir dans leurs découpures compliquées des canaux de toute forme, de toute grandeur se dirigeant vers le sud.

Vers midi, la _Junon_, poursuivant sa course à toute vitesse, atteint les parties les plus resserrées du détroit; c’est d’abord l’_English Reach_, qui commence aux îles Charles, et ensuite le _Crooked Reach_ (canal crochu), dont l’entrée, barrée par l’énorme pic Thornton, semble ne laisser aucun passage aux navires.

Le vent est toujours très inégal et par moments très fort; mais notre attention est trop retenue par les austères beautés du paysage pour que nous songions à nous occuper des manœuvres. Nous traversons ainsi une suite de grands lacs toujours bordés de montagnes presque à pic, dépouillées d’arbres à la moitié de leur hauteur et séparées par de profonds ravins. De tous côtés, nous sommes enveloppés par un horizon d’autres montagnes beaucoup plus élevées, couvertes de neige, souvent reliées entre elles par d’immenses glaciers. A deux reprises différentes nous avons aperçu de la fumée sur les rives de la Terre-de-Feu. Quelques silhouettes noires se détachaient autour des foyers. Ce sont des campements de Feugiens.

Tout à coup, une exclamation retentit: «Canot à l’avant!» En effet, à la distance d’un kilomètre, on aperçoit une pirogue d’indigènes; ils se tiennent au large et nous attendent évidemment au passage, s’agitant beaucoup et poussant des cris auxquels, bien entendu, nous ne comprenons absolument rien. On stoppe et on leur lance une amarre; mais la _Junon_ ne s’arrête pas court comme un cheval arabe; la vitesse acquise et la force du courant nous entraînent encore, le vent nous fait dériver sur la côte, qui n’est pas bien loin. «Tribord toute! Machine en avant!» Les Feugiens lâchent la corde et manquent de chavirer. Nous voilà repartis. Cependant, j’ai eu le temps de les voir, et je puis vous assurer que j’ai vu des sauvages, de vrais sauvages, aussi laids et aussi peu vêtus qu’on peut le désirer. La pirogue, faite d’écorce, doublée de cuir, était montée par quatre individus, dont deux femmes, tous entièrement nus, sauf une peau jetée sur les épaules et couvrant pudiquement une partie de leur dos. Ces pauvres êtres agitaient des fourrures, qui m’ont paru être de la loutre et que, sans doute, ils voulaient échanger avec nous. Il y avait encore dans la pirogue deux chiens, dont l’un d’assez grande taille, au museau pointu. A l’avant, un feu était allumé sur un lit de gravier. Tels sont les Indiens de la Terre-de-Feu, nommés Pêcherais, parce qu’ils ne vivent guère que dans leurs bateaux et qu’ils s’alimentent presque exclusivement du poisson qu’ils prennent dans les baies et les passages du détroit.

Le ciel s’est un peu éclairci. Nous entrons dans le Long Reach. Le vent a tourné sur notre droite et souffle grande brise de nord-nord-est. Il est cinq heures au moment où nous entendons le commandement traditionnel: «Chacun à son poste pour le mouillage!»--Où cela, le mouillage? Nous sommes entre deux murailles escarpées; pas la moindre crique en vue. Le commandant lorgne à notre gauche avec beaucoup d’attention; je lorgne aussi, mais je ne vois rien du tout. Soudain, la _Junon_ lance de ce côté, se dirigeant droit sur la terre, puis revient sur tribord et, décrivant un 8 dans la largeur du canal, en s’aidant des focs et de la grande voile goélette, remet le cap plus obliquement sur cette même terre. A mesure que nous approchons, il nous semble découvrir quelque chose comme une fente entre les montagnes; nous voici engagés dans un étroit passage entre la haute terre et une ligne de petits rochers qui, tout à l’heure, se confondaient avec la côte. Une roche à fleur d’eau est devant nous; on la contourne à quelques mètres et nous nous trouvons tout au fond d’une colossale cuvette, au milieu de laquelle nous laissons tomber l’ancre. Ici, point de rafales, pas même de clapotis; quelques rides à la surface d’une eau calme, claire et profonde.

Nous sommes à l’abri pour la nuit, et comme il reste encore trois quarts d’heure de soleil, nous sautons dans les canots pour aller à terre pêcher des moules et tirer des canards.

L’endroit où nous avons pénétré si hardiment et si heureusement se nomme la baie _Swallow_ (hirondelle), du nom du navire que montait le capitaine Carteret, lorsqu’il la découvrit. C’est, paraît-il, le meilleur mouillage du détroit; mais il faut bien prendre ses mesures avant d’y entrer et regarder si quelque autre navire n’y est déjà, car il y a bien juste la place pour un bâtiment de notre taille.

L’endroit où nous débarquons est assez étrange, mais n’a pas cet aspect désolé qu’on pourrait supposer à une terre nommée Terre-de-la-Désolation. Aucun être humain, il est vrai; en revanche, une végétation assez abondante, absolument vierge, où le hêtre antarctique, que nous avons reconnu du bord, domine, entremêlé de houx et de canneliers, tout cela réparti par petits bouquets et disséminé au hasard. La terre, recouverte d’une accumulation de végétaux parasites, est bossuée çà et là par de nombreux rochers grisâtres. Nous enfonçons parfois jusqu’à mi-jambe dans un sol que la fonte des neiges a presque partout détrempé; sautant de pierre en pierre, pour éviter ces crevasses marécageuses, nous atteignons bientôt le pied des collines granitiques qui se dressent en amphithéâtre tout autour de la petite baie.

L’ascension est commencée. Ma mémoire évoque, je ne sais pourquoi, le souvenir du Corcovado, et, en regardant cette nature austère qui m’environne, il me faut un effort de raison pour comprendre comment, en si peu de temps, j’ai pu me trouver transporté dans ce milieu si différent, si opposé, qui me semble appartenir à un autre monde.

Quand nous avons gravi une centaine de mètres, notre regard embrasse alors toute la baie. Par un heureux hasard, le temps, assez sombre pendant la journée, s’est éclairci; le ciel est très pur, et le soleil, à son déclin, colore de reflets rose pâle les versants et les glaciers des hautes montagnes de l’autre rive du détroit. Le vent, qui ne s’est pas calmé, fait encore moutonner les eaux où nous naviguions il y a une heure, mais ici, tout est d’un calme parfait. Notre blanche _Junon_ semble endormie au milieu de ce lac paisible; c’est à peine si le souffle d’une légère brise agite son pavillon, dont la nymphe d’une cascade voisine ignore peut-être les couleurs.

Je n’ai pas voulu monter plus haut, et je ne suis redescendu qu’en voyant mes compagnons, chargés d’oies et de canards (j’allais ajouter sauvages), se diriger vers le point où les canots nous attendaient. L’une de nos embarcations, dans laquelle les marins avaient entassé plusieurs milliers de moules gigantesques, longues comme la main, recueillies sur les roches de la côte, eut toutes les peines du monde à démarrer.

Ce matin, à cinq heures, nous sortions sans encombre du havre Swallow et nous dirigions vers la sortie du détroit. Bien que le temps ne soit pas mauvais au large, le commandant, à notre grande joie, s’est décidé à continuer sa route par les canaux latéraux des côtes de la Patagonie. Quand nous en serons sortis (si nous en sortons), je vous dirai mon impression sur ces parages presque inconnus, visités, à de rares intervalles, par quelques navires de guerre, et dont les beautés égalent, dit-on, si elles ne les surpassent, celles du détroit de Magellan.

LES CANAUX LATÉRAUX DES COTES DE LA PATAGONIE

Où sont les canaux latéraux?--L’ancienne navigation.--Un canot de sauvages.--La baie de l’Isthme.--Les Pêcherais à bord de la _Junon_.--Mouillage et excursion à Puerto-Bueno.--Le lac d’Aunet.--Les glaces flottantes.--Le havre Grappler.--Passage du Goulet anglais.--Sortie des canaux.

En mer, 9 octobre.

_Veni, vidi, vici._ Nous sommes venus, nous avons vu et nous avons vaincu... sans la moindre appréhension, les difficultés de notre passage dans les canaux. J’exagère un peu, car la journée d’hier a été assez rude; mais ne commençons pas par la fin.

Ayez la bonté de prendre un atlas, ou de rassembler les souvenirs de vos études géographiques, afin que je puisse vous montrer ces fameux canaux, où je vous souhaite, si jamais vous y passez, ce qui est peu probable, de faire une traversée aussi heureuse et aussi agréable que la nôtre.

Vous voyez bien, tout en bas de la carte, à la pointe de l’Amérique du Sud, le détroit de Magellan, qui sépare la Terre-de-Feu, les îles de la Désolation et quelques autres archipels, tout déchiquetés, du grand continent américain. Nous y sommes entrés par l’est, c’est-à-dire par l’océan Atlantique, et rien n’était plus simple, au sortir du Long Reach, le passage étant de plus en plus large, que de continuer tout droit notre route au nord-ouest et d’entrer dans l’océan Pacifique.

C’est ce que tout le monde fait, mais nous n’avons pas voulu faire comme tout le monde. Regardez, s’il vous plaît, la côte américaine à partir de la sortie du détroit et en remontant vers le nord. Depuis le 53e degré de latitude jusqu’au 47e, sur une longueur de cent cinquante lieues terrestres, vous voyez une multitude d’îles et d’îlots de toute forme, de toute grandeur, pressés contre la côte: c’est l’archipel de la Reine-Adélaïde, les îles de Hanovre, Chatham, l’archipel de la Mère-de-Dieu, la grande île Wellington, entourée de rochers plus ou moins étendus, avec une profusion de petits bras de mer, de petites criques, de petits détroits à n’en plus finir... et tout cela se subdivise en un nombre infini d’accidents géographiques, qui lasseront encore pendant longtemps la patience des plus obstinés géographes.