A bord de la Junon

Part 11

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L’indifférence avec laquelle l’Europe accueille les récits des bouleversements intérieurs dont ces contrées éloignées sont trop souvent le théâtre s’explique aisément. On dit, non sans quelque raison, qu’il nous importe peu que tel parti ait renversé tel autre, qui bientôt reprendra le pouvoir pour le reperdre sans doute; mais les rapports de ces États entre eux ont une tout autre importance; la question de savoir si le rêve de Jean VI, de Portugal, c’est-à-dire l’annexion au Brésil de tous les territoires pampéens et la possession de la Plata, sera ou ne sera pas réalisé, n’est pas d’un mince intérêt. Qui peut dire cependant qu’il faut rayer cette supposition des possibilités de l’avenir? Depuis plus de deux ans, le Brésil paraît avoir renoncé à sa politique d’immixtion constante et peu endurante dans les affaires du Sud; mais que faut-il pour qu’un conflit surgisse, qu’une guerre éclate? La question du Paraguay, l’éternel prétexte, n’est-elle pas toujours là, malgré les arrangements récents qui, en définitive, n’ont rien arrangé?

Les circonstances qui ont produit la situation relative des divers États du continent sud-américain sont donc fort importantes au point de vue politique. D’autre part, les détails étranges, les brutalités odieuses, les héroïsmes extraordinaires, sortis du choc de tant de passions violentes, d’intérêts nés d’hier, mais ardemment défendus, donnent à l’étude de cette partie de l’histoire contemporaine un attrait tout à fait exceptionnel.

Avant de faire un résumé rapide des commencements de la république Argentine, notons d’abord ce fait qu’aucune comparaison ne peut s’établir entre celle-ci et l’Uruguay, quant à la puissance militaire ou économique des deux États. Montevideo est la plus petite des républiques de l’Amérique du Sud et n’a guère plus de 180,000 kilomètres carrés, à peu près le tiers de la France, tandis que la république Argentine a une superficie de 2 millions de kilomètres carrés. (Les documents officiels lui en attribuent libéralement plus de 4 millions, mais en comptant les territoires de la Patagonie, du Grand Chaco et quelques autres, dont la possession est fort discutée et l’étendue tout à fait indécise.) L’Uruguay ne possède pas 500,000 habitants; la république Argentine en a plus de 2 millions, sans compter les Indiens, qui sont, d’ailleurs, pour elle un embarras et non une force, et dont le nombre décroît de jour en jour.

Inutile d’insister davantage sur cette disproportion entre les deux républiques.

Le territoire argentin n’était habité avant l’indépendance que par un peuple de bergers. La région encore connue sous le nom de «territoire de la Plata», c’est-à-dire les républiques Argentine, du Paraguay et de l’Uruguay, formait alors la vice-royauté espagnole de Buenos-Ayres. On sait que le régime espagnol consistait à isoler leurs colonies du monde entier pour les exploiter plus librement. Sous l’influence de ce protectionnisme à outrance, le pays restait absolument stationnaire; dans la pampa, le bétail multipliait cependant, une population locale se formait. Cette sorte d’incubation dura près de trois siècles.

En 1810, le gouvernement espagnol fut chassé; mais bientôt les guerres civiles naquirent et se succédèrent presque sans interruption. L’anarchie devint effroyable, les mœurs brutales et corrompues. Quelques humanitaires ayant essayé sans succès d’appliquer des institutions ultra-libérales, le pays fut bientôt épuisé. Alors commença, en 1832, le règne du dictateur Rosas.

Jamais tyrannie ne fut plus complète, plus insolente. Rosas s’impose à tous et à _toutes_; il fait placer son buste sur le grand autel de la cathédrale. Le désordre des mœurs est indescriptible. Rosas étant l’homme des _gauchos_, son parti porte le nom de _fédéralistes_. A la tête des opposants se trouve le général Urquiza, dont les partisans ont pris le nom d’_unitaires_. Pendant tout le règne du dictateur, les _serenos_, ou veilleurs de nuit, crient à chaque heure et à chaque demi-heure: «Vive la confédération Argentine! Mort aux sauvages unitaires! Vive le restaurateur des lois, don Juan Manuel Rosas! Mort au dégoûtant sauvage unitaire Urquiza!... Il est (telle heure), le temps est beau.»

Enfin, Rosas disparaît dans une émeute et se sauve en Angleterre, où la pudeur britannique trouve moyen de lui faire un excellent accueil.

Buenos-Ayres, d’abord folle de joie, se fatigue du libérateur Urquiza et le met à la porte. La sécession commence. Les provinces se déclarent en lutte ouverte avec la capitale. Ce n’est qu’en 1860 que la confédération est enfin reconstituée sous la présidence du général Mitre, plus célèbre comme diplomate que comme militaire.

Nous arrivons à l’époque actuelle, qui débute par la guerre du Paraguay en 1865. De ce malheureux conflit sont nées les inextricables difficultés dans lesquelles se débat la politique argentine depuis huit ans; c’est lui qui a amené le Brésil victorieux à se faire le dangereux protecteur d’un pays épuisé, anéanti, dont l’autonomie et l’indépendance étaient une nécessité pour la tranquillité des autres républiques du Sud.

J’ai vu à Buenos-Ayres, et même à Montevideo, des personnes qui excusaient les États de la Plata de s’être unis au Brésil contre le Paraguay; j’ai lu le savant et remarquable livre de notre compatriote, M. E. Daireaux, sur la confédération Argentine, ouvrage bien pensé et bien écrit, dans lequel cette thèse est éloquemment soutenue. Cependant, je ne saurais partager son opinion, parce qu’il ne me semble pas douteux qu’en s’armant avec le Brésil contre le Paraguay, les Argentins ont méconnu les lois du bon sens politique.

En vain dira-t-on que le Paraguay, de fait, n’était pas une république et que le dictateur Lopez était un homme cent fois moins libéral que l’empereur du Brésil, que Lopez avait violé le territoire argentin, qu’on ne pouvait pas prévoir une guerre aussi longue et la destruction presque totale de l’ennemi. Tout cela est vrai, mais ce ne sont que des excuses. On a méconnu les leçons de l’histoire et ce qu’on pourrait appeler les évidences géographiques. Le rôle des républiques était de tenir en respect l’immense empire dont la seule présence est une menace ou tout au moins un danger pour elles, de ne point répudier la vieille politique qui respectait la séparation des races portugaise et espagnole, de prévoir des difficultés dont la probabilité était grande et de ne pas oublier que les puissants voisins sont de ces gens desquels on a dit:

«Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre.»

Pour le moment, on est relativement tranquille. Le pays est toujours divisé entre les unitaires et les _autonomistes_ (c’est le nom des anciens fédéralistes). Ces derniers sont au pouvoir; ce sont eux qui ont fait nommer Sarmiento en remplacement de Mitre, et ensuite Avellaneda, le président actuel.

Quelques portraits. Le général Mitre est un homme instruit, doué d’une mémoire étonnante, éloquent autrefois, aujourd’hui très vieilli. Mauvais général, il s’est presque toujours fait battre, mais a souvent réussi à regagner dans les négociations ce qu’il avait perdu dans les combats. M. Mitre est le chef d’un parti qui possède encore une grande influence, et qui a rallié à son programme l’immense majorité des étrangers.

Le président Avellaneda, dont le père eut la tête fichée au bout d’une lance et promenée dans la ville par les ordres du dictateur Rosas, est un homme intelligent, mais vaniteux; orateur pompeux et doué d’un caractère essentiellement flexible, il s’est appuyé sur les autonomistes et finira probablement avec les unitaires.

Le général Roca, ministre de la guerre, officier intelligent, actif, encore jeune, est un des hommes les plus importants de l’État; il prépare en ce moment une campagne décisive contre les Indiens.

Le gouverneur de Buenos-Ayres, M. Tejedor, est un jurisconsulte distingué, qui a joué un rôle considérable dans les négociations récentes avec le Brésil. On lui reproche de ne pas posséder la souplesse du diplomate. Il n’en est pas moins fort considéré et aspire à la présidence.

J’aurais voulu parler un peu de l’émigration européenne dans la Plata. Mais ce sujet, quoique intéressant pour nous, m’entraînerait trop loin. Je dois me borner à des renseignements généraux. A Buenos-Ayres, le commerce est exclusivement aux mains des étrangers, qui forment à peu près la moitié de la population de la ville. On peut les classer ainsi au point de vue du nombre: Italiens, Espagnols, Français, Allemands et Anglais. Si ce groupe de 180,000 âmes était uni par une pensée commune, il ne tarderait pas à imposer ses idées au gouvernement sur les matières économiques; l’industrie encore naissante se développerait et les finances de la République se relèveraient. Malheureusement, la devise des émigrés est: «Chacun pour soi», et leur désunion fait la puissance du parti autonomiste. Le pays ne travaille pas; il lui faut donc payer le travail qu’il achète à l’étranger, et quoique l’industrie pastorale soit des plus prospères, les budgets se soldent par de considérables déficits; les fortunes, petites ou grandes, sont gravement atteintes, le crédit national est nul, le commerce étranger lui-même est devenu paralysé.

Cependant le flot croissant des émigrants est un progrès, parce que cette force grandissante finira par avoir raison des préjugés et de l’indolence des créoles; elle consolidera le parti véritablement patriotique qui se préoccupe du bien-être du pays plus que d’une vaine formule ou de la conservation de coutumes surannées. On arrivera ainsi à faire adopter des lois énergiquement protectrices, le travail producteur s’acclimatera dans le pays, et si les complications du dehors ne viennent pas arrêter cet heureux mouvement, l’ancienne vice-royauté espagnole aura peut-être alors assez «d’étoffe» pour former une seconde édition des États-Unis.

* * * * *

J’ai oublié de vous dire qu’en arrivant à Buenos-Ayres, nous avions rencontré à l’hôtel, déjeunant d’aussi bon appétit que s’il eût été attablé au café Anglais, notre voyageur _in partibus_, M. de R..., celui-là même qui nous avait laissés partir de Marseille sans lui et nous avait promis de nous rejoindre en route.

--Enfin! vous voilà! lui dis-je, à la bonne heure, vous êtes de parole!...

--Je suis bien fâché, vraiment, mais il faut que je reste encore ici quelque temps; je ne puis pas partir avec vous.

--Comment! nous allons passer le détroit de Magellan! nous verrons la Patagonie!

--Oh! la Patagonie... Je la connais. Non, je vous retrouverai au Pérou... ou à San-Francisco.

Et la _Junon_ a appareillé sans lui; mais je gagerais que nous retrouverons M. de R..., et qu’il fera ainsi le tour du monde avec nous... et sans nous. Voilà un étrange compagnon!

LE DÉTROIT DE MAGELLAN

Un chargement de cailloux.--Appréhensions.--La Saint-Michel.--Le cap des Vierges.--Première partie du détroit.--La _Junon_ s’emporte.--Arrivée à Punta-Arenas.--Excursion nocturne.--Visite à M. le gouverneur.--Les Patagons.--Seconde partie du détroit.--Le cap Froward et ses environs.--Les Indiens Pêcherais.--Où peut-on mouiller?--La baie Swallow.--En route pour les canaux.

En mer, 2 octobre.

Un des bateaux du fleuve, tout pareil au _Saturno_, nous a ramenés à Montevideo le 26 septembre, où nous avons retrouvé la _Junon_, ayant essuyé à l’ancre un _pampero_ assez rude, tranquillement occupée à embarquer un chargement de pierres, ce qui ne laissa pas que de nous étonner un peu. Il paraît que les armateurs de la _Junon_, au lieu de laisser la Société des voyages diriger les opérations du navire à son gré, ainsi que cela était formellement convenu, se sont mis en tête de s’en mêler et ont manœuvré de telle façon que les négociants d’ici, ne sachant plus qui est maître du navire, se sont décidés à ne rien embarquer.

Le commandant est furieux, malgré le calme apparent qui ne l’abandonne jamais; notre consignataire, M. Aubry de La Noï, agent de la Compagnie des Messageries, est désolé; mais comme il faut lester le bateau pour affronter les parages antarctiques, on engouffre dans la cale à marchandises deux cents tonnes de cailloux, et l’on va partir avec cette étrange cargaison. Espérons que de pareilles tracasseries ne se renouvelleront pas, car notre voyage pourrait bien en souffrir.

* * * * *

Avant de nous mettre en route, nous avons réuni à bord un bon nombre des amis qui nous avaient si cordialement accueillis à notre arrivée, et je serais heureux qu’ils eussent conservé de notre modeste hospitalité un aussi bon souvenir que celui que nous garderons de leurs aimables prévenances. Je noterai aussi que nous avons eu le regret de laisser à Montevideo notre médecin, le jeune docteur Debely, atteint d’une sorte de maladie de langueur. Il va s’en retourner en France par le premier paquebot, et comme son état ne semble pas bien grave, nous avons l’espoir de le voir nous rejoindre à Panama ou à San-Francisco. Au reste, il n’y a personne de malade à bord, et nous n’avons à craindre aucune épidémie dans les parages où la _Junon_ va se rendre.

Le 27 au matin, nous appareillons par un temps magnifique. La terre des pampas, semblable à un mince ruban de couleur indécise, disparaît à l’horizon. Dès que nous sommes au large, une brise favorable permet de déployer toutes les voiles, et nous atteignons bientôt une vitesse de plus de dix nœuds. La traversée s’annonce fort heureuse; nous allons cependant entreprendre la partie la plus rude et la plus difficile de notre longue pérégrination. La distance qui nous sépare du détroit de Magellan est de 1,370 milles; les côtes de l’Amérique du Sud au-dessous de la Plata sont mal connues, et à toute époque de l’année les coups de vent s’y rencontrent à de courts intervalles; nous aurons ensuite le passage du détroit de Magellan, assez fréquenté depuis quelques années, mais où les sinistres pourtant sont nombreux. Le commandant, bien qu’ayant fait deux voyages autour du monde, n’y a jamais passé.

Enfin, on parle comme d’un rêve de la possibilité de continuer notre route par les canaux latéraux de la Patagonie, dont on dit merveille, mais qui sont encore fort incomplètement explorés.

Nous avons donc en perspective toute une série de divertissements et d’émotions maritimes. On étudie les cartes, on relit les récits des anciens voyageurs, on commence à s’intéresser aux variations du baromètre, à la couleur du ciel. Je dois avouer que nous n’avons d’ailleurs aucun fâcheux pressentiment, et les paris n’ont pas été ouverts sur la probabilité d’un accident.

Le 28 et le 29, même temps, même bonne brise. La température baisse sensiblement. Les vestons légers, les gilets ouverts, les petits chapeaux de campagne ont fait place aux houppelandes, aux tricots de toute sorte, aux bonnets fourrés.

Pour tromper la monotonie des heures, nous essayons notre adresse sur des albatros et des damiers, qui sans cesse évoluent autour du navire. Ce tir marin, qui a lieu chaque après-midi, perd beaucoup de son attrait par l’impuissance où nous sommes de recueillir les oiseaux touchés. Au reste, qu’en ferions-nous?

Pas un navire en vue. Quelquefois, bien loin sur notre droite, une ombre à peine visible, basse, sans contours; c’est la terre. Les heures paraissent longues; le moment des repas est toujours attendu avec impatience, celui du sommeil revient parfois dans la journée.

Il faut absolument secouer cette torpeur, évoquer quelque gai souvenir, trouver quelque bon prétexte à distraction. Que ne sommes-nous Brésiliens! C’est en pareille circonstance qu’on est heureux de compter sur son almanach quarante-deux fêtes nationales et carillonnées, sans parler des dimanches.

Mais le calendrier français offre aussi des ressources. Le 29 septembre, n’est-ce pas la Saint-Michel? N’avons-nous pas un excellent camarade, le doyen des voyageurs français du bord, et qui porte ce glorieux prénom?

Un gros chou bien vert, gracieusement entouré d’un rang de carottes du plus beau rouge, encadrées avec goût par des touffes d’oignons et de persil mélangées, tel est le bouquet qui, d’un accord unanime, lui est affectueusement, mais solennellement offert avant la fin du dîner. Souhaits, compliments, discours en prose et même en vers sont adressés à notre ami qui, tout d’abord surpris, puis ému, nous offre un punch commémoratif, auquel sont conviés tous les officiers du bord. L’élan est donné. La gaieté est revenue sur les visages.

En deux heures, on a rédigé un programme, et cette soirée improvisée se passe si joyeusement qu’avant de se séparer on décide que toutes les fêtes à venir seront soigneusement notées, et que nul n’échappera désormais aux compliments, au bouquet traditionnel... et au punch.

Dans l’après-midi du 30, nous sommes enveloppés par une brume épaisse. La mer est toujours paisible, mais les voiles sont serrées, en prévision d’une saute de vent.

Le 1er octobre, temps splendide. Nous trouvons dans ces parages redoutés le calme plat et la mer d’huile que nous avons en vain cherchés sous l’équateur. Vers dix heures, la vigie annonce: «Terre à tribord!» C’est d’abord le cap des Trois-Pointes, puis le cap Blanc. Malgré la brume de la veille et les courants très variables qui rendent cet atterrissage assez dangereux, nous sommes exactement là où nous devons être. Cependant, c’est à une distance de six à huit milles au moins que nous contournons cette terre, car il règne tout le long de la côte des bas-fonds dont l’étendue est mal déterminée, et qui ont causé la perte de plusieurs navires. En cet endroit, les côtes de la Patagonie sont basses et d’un aspect désolé.

Le brouillard reparaît à la chute du jour. Les voiles qu’on avait établies de nouveau sont définitivement serrées, toutes les précautions contre le mauvais temps sont prises. Un incident vers dix heures du soir: six matelots ont été envoyés pour serrer le petit hunier, et, la besogne faite, ils n’ont pas reparu; la nuit est si noire qu’on ne sait s’ils sont descendus ou non. Les coups de sifflet retentissent, pas de réponse. Seraient-ils allés se coucher avant l’heure du changement de quart? Point. Il n’y a dans le poste de l’équipage que la bordée qui n’est pas de service. On est inquiet; une ronde générale est faite dans le faux-pont et dans la cale: personne.

L’officier de quart imagine alors d’envoyer le capitaine d’armes explorer la mâture, où souffle une bise assez froide..., et nos matelots sont retrouvés bien abrités, roulés, endormis et ronflant dans les plis du hunier. Résultat: le reste de la nuit aux fers, et le vin retranché pour deux repas.

Il fait encore aujourd’hui fort beau temps, et nous sommes bien surpris de n’avoir pas eu le moindre coup du vent à essuyer. Demain matin, nous devons être à l’entrée du détroit de Magellan. Toutes les curiosités sont en éveil.

En vue de l’île Tamar, 5 octobre.

Nous venons de franchir le détroit et la _Junon_ va entrer dans les canaux latéraux. Comment pourrai-je donner une idée des splendeurs sauvages que nous avons vues? Comment retracer les péripéties de cette belle et rapide traversée, pendant laquelle, malgré le froid et les rafales, l’admiration nous a tous retenus sur le pont de notre steamer? Je veux au moins raconter bien exactement ce qui s’est passé, dans l’espoir qu’en retrouvant mes impressions encore toutes vivaces, il en résultera un tableau, reproduction affaiblie, mais fidèle, des étranges panoramas qui viennent de défiler sous nos yeux.

La nuit du 2 au 3 octobre fut accompagnée d’un brouillard si intense qu’il fallut, pendant quelques heures, marcher à petite vitesse et faire entendre le sifflet de la machine à de très courts intervalles. Cette précaution était d’autant plus nécessaire que nous savions devoir croiser un des grands vapeurs de la _Pacific Steam Navigation Company_ dans ces parages, et qu’une collision en pareil endroit eût été la perte certaine de l’un au moins des deux bâtiments.

Au petit jour, la brume se dissipe, nous repartons à toute vitesse, et bientôt le fameux cap des Vierges, entrée du détroit de Magellan, apparaît droit devant nous.

La marée de jusant, qui pousse la mer de l’ouest à l’est en cet endroit, et par conséquent arrête la marche des navires venant du large, était alors dans toute sa force; faisant une route oblique dans la direction du sud-est, la _Junon_ passe en dehors des bancs qui s’étendent jusqu’à cinq ou six milles du cap des Vierges, les contourne, et pendant ce temps la force du courant diminue, car la marée de flot qui doit favoriser notre entrée ne tardera pas à s’établir.

Nous nous intéressons d’autant plus à ces détails de navigation que, dans une conférence toute récente, le commandant nous a expliqué, la carte en main, quelles étaient les particularités de notre voyage dans le détroit. Son intention était d’y entrer avec la marée favorable et de marcher toute la journée le plus vite possible, afin d’atteindre avant la nuit le mouillage de Punta-Arenas, que les Anglais, les plus grands débaptiseurs du monde, s’entêtent à appeler Sandy-Point; pourquoi pas English-Point? ce serait bien plus flatteur pour leur amour-propre.

A huit heures du matin, nous avons franchi les dangers extérieurs de l’entrée, le courant est à peu près nul, la vitesse est réglée à dix nœuds, et nous nous dirigeons hardiment vers le passage étroit qu’on nomme le premier goulet.

Il fait toujours beau et la température est supportable; nous sommes enchantés de faire connaissance avec un des coins les plus ignorés du monde, mais les beautés de la nature nous laissent assez froids. A notre gauche, la terre est à peine visible, et son nom de Terre-de-Feu[5] ne suffit pas à enflammer notre enthousiasme. A droite, la côte, que nous laissons à quatre milles environ, est d’un jaune brun, sans trace de végétation, sans accident de terrain remarquable. Tout l’intérêt se concentre dans la navigation elle-même. Le passage, qui paraît fort large, est semé de hauts-fonds dangereux qu’il faut beaucoup d’attention pour éviter, surtout en approchant du goulet, car on ne le voit bien qu’au moment de s’y engager. Une des bouées marquées sur la carte n’est plus en place. Heureusement, les points un peu saillants ont été reconnus, nous inclinons légèrement notre route sur bâbord, et nous voilà au milieu du premier goulet.

[5] Les premiers navigateurs qui tentèrent le passage du cap Horn aperçurent plusieurs volcans, aujourd’hui éteints, sur les îles voisines: de là le nom de Terre-de-Feu.

Il est midi. Un fort courant marche avec nous. Ce n’est plus une vitesse de dix nœuds qu’a la _Junon_, mais bien de quatorze nœuds et plus. Les falaises à pic qui bordent les rives ont bientôt disparu, et nous entrons dans un second bassin de forme elliptique, semé de quelques bancs laissant entre eux un large et facile passage. La physionomie du pays est à peu près la même, cependant moins aride. Les falaises, toujours assez basses, sont couronnées de plaines à peine ondulées; quelquefois nous passons devant de simples plages sablonneuses, dont la pente presque insensible semble se continuer sous les eaux. Par tribord, c’est l’extrémité méridionale des vastes pampas, qui s’étendent ainsi depuis le pays des palmiers jusqu’à celui des glaces éternelles! Mais où ai-je vu quelques-uns de ces aspects? En traversant les steppes de la Hongrie, sur les bords du Danube, entre Pesth et Belgrade.