Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)

Chapter 6

Chapter 64,008 wordsPublic domain

Quoi qu’il en soit, à mesure que je montais l’escalier, ma certitude devenait plus grande: secrétaire du sous-préfet; je ne me sentais pas de joie.…

En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il était très pâle; il me regarda comme s’il voulait me parler; mais je ne m’arrêtai pas: le sous-préfet n’avait pas le temps d’attendre.

Quand j’arrivai devant le cabinet du principal, le cœur me battait bien fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet! Il fallut m’arrêter un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai avec mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de la porte doucement.

[76]

Si j’avais su ce qui m’attendait!

M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la main, et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.

Dès que j’entrai, le sous-préfet prit la parole.

— C’est donc Monsieur, dit-il en me désignant, qui s’amuse à écrire à nos femmes de chambre?

Il avait prononcé cette phrase d’une voix claire, ironique et sans cesser de sourire. Je crus d’abord qu’il voulait plaisanter et je ne répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment de silence, il reprit en souriant toujours:

— N’est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j’ai l’honneur de parler, à monsieur Daniel Eyssette qui a écrit à la femme de chambre de ma femme?

Je ne savais de quoi il s’agissait; mais en entendant ce mot de femme de chambre, qu’on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois, je me sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je m’écriai:

— Une femme de chambre, moi!…

A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du principal, et j’entendis les clefs murmurer dans leur coin: “Quelle effronterie!”

Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette de la cheminée un petit paquet de papiers que je n’avais pas aperçus d’abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment:

— Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort [77] graves qui vous accusent. Ce sont des lettres qu’on a surprises chez la demoiselle en question. Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d’un autre côté, la femme de chambre n’a voulu nommer personne. Seulement dans ces lettres il est souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a reconnu votre écriture et votre style.…

Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant toujours, ajouta:

— Tout le monde n’est pas poète au collège de Sarlande.

A ces mots une idée fugitive me traversa l’esprit: je voulus voir de près ces papiers, je m’élançai; le principal eut peur d’un scandale et fit un geste pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier tranquillement.

— Regardez! me dit-il.

Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia.

— Eh bien! qu’en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-préfet, après un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou non?

Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper; mais ce mot, je ne le prononçai pas. J’étais prêt à tout souffrir plutôt que de dénoncer Roger.… Car remarquez bien qu’au milieu de cette catastrophe le petit Chose n’avait pas un seul instant soupçonné la loyauté de son ami. En reconnaissant les lettres, il s’était dit tout de suite: “Roger aura eu la paresse de ne pas les recopier; il a mieux aimé faire une partie de billard de plus et envoyer les miennes.” Quel innocent, ce petit Chose!

[78]

Quand le sous-préfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les lettres dans sa poche, et, se tournant vers le principal et son acolyte:

— Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.

Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d’un air lugubre, et le principal répondit, en s’inclinant jusqu’à terre, “que M. Eyssette avait mérité d’être chassé sur l’heure, mais qu’afin d’éviter tout scandale, on le garderait au collège encore huit jours”. Juste le temps de faire venir un nouveau maître.

A ce terrible mot “chassé”, tout mon courage m’abandonna. Je saluai sans rien dire, et je sortis précipitamment. A peine dehors, mes larmes éclatèrent.… Je courus d’un trait jusqu’à ma chambre, en étouffant mes sanglots dans mon mouchoir.…

Roger m’attendait; il avait l’air fort inquiet et se promenait à grands pas, de long en large.

En me voyant entrer, il vint vers moi:

— Monsieur Daniel!… me dit-il, et son œil m’interrogeait. Je me laissai tomber sur une chaise sans répondre.

— Des pleurs, des enfantillages! reprit le maître d’armes d’un ton brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons… vite!… Que s’est-il passé?

Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l’horrible scène du cabinet.

A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s’éclaircir; il ne me regardait plus du même air rogue, et à la fin, quand il eut appris comment, pour ne pas le trahir, je m’étais laissé chasser du [79] collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:

— Daniel, vous êtes un noble cœur.

A ce moment nous entendîmes dans la rue le roulement d’une voiture; c’était le sous-préfet qui s’en allait.

— Vous êtes un noble cœur, reprit mon bon ami le maître d’armes en me serrant les poignets à les briser, vous êtes un noble cœur, je ne vous dis que ça.… Mais vous devez comprendre que je ne permettrai à personne de se sacrifier pour moi.

Tout en parlant, il s’était rapproché de la porte:

— Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et je vous jure bien que ce n’est pas vous qui serez chassé.

Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s’il oubliait quelque chose:

— Seulement, me dit-il à voix basse, écoutez bien ceci avant que je m’en aille.… Le grand Roger n’est pas seul au monde; il à quelque part une mère infirme, dans un coin.… Une mère!… pauvre sainte femme.… Promettez-moi de lui écrire quand tout sera fini.

C’était dit gravement, tranquillement, d’un ton qui m’effraya.

— Mais que voulez-vous faire? m’écriai-je.

Roger ne répondit rien; seulement il entr’ouvrit sa veste et me laissa voir dans sa poche la crosse luisante d’un pistolet.

Je m’élançai vers lui, tout ému:

— Vous tuer, malheureux, vous voulez vous tuer?

[80]

Et lui, très froidement:

— Mon cher, quand j’étais au service, je m’étais promis que si jamais, par un coup de ma mauvaise tête, je venais à me faire dégrader, je ne survivrais pas à mon déshonneur. Le moment est venu de me tenir parole.…

En entendant cela, je me plantai résolument devant la porte.

— Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas.… J’aime mieux perdre ma place que d’être cause de votre mort.

— Laissez moi faire mon devoir, me dit-il d’un air farouche, et, malgré mes efforts, il parvint à entrouvrir la porte.

Alors j’eus l’idée de lui parler de sa mère, de cette pauvre mère qu’il avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu’il devait vivre pour elle, que moi j’étais à même de trouver facilement une autre place, que d’ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant nous, et que c’était bien le moins qu’on attendit jusqu’au dernier moment avant de prendre un parti si terrible.… Cette dernière réflexion parut le toucher. Il consentit à retarder de quelques heures sa visite au principal et ce qui devait s’ensuivre.

Sur ces entrefaites la cloche sonna; nous nous embrassâmes, et je descendis à l’école.

Ce que c’est que de nous! J’étais entré dans ma chambre désespéré, j’en sortis presque joyeux.… Le petit Chose était si fier d’avoir sauvé la vie à son bon ami le maître d’armes!

Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le premier [81] mouvement de l’enthousiasme passé, je me mis à faire des réflexions. Roger consentait à vivre, c’était bien; mais moi-même, qu’allais-je devenir après que mon beau dévouement m’aurait mis à la porte du collège?

La situation n’était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère. Heureusement je pensai à Jacques; quelle bonne idée sa lettre avait eue d’arriver précisément le matin! C’était bien simple, après tout; ne m’écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux? D’ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre.…

Ici, une pensée horrible m’arrêta: pour partir il fallait de l’argent; celui du chemin de fer d’abord, puis cinquante-huit francs que je devais au portier, puis dix francs qu’un grand m’avait prêtés, puis des sommes énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le moyen de se procurer tout cet argent?

— Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m’inquiéter pour si peu; Roger n’est-il pas là? Roger est riche, il donne des leçons en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs, à moi qui viens de lui sauver la vie.

Mes affaires ainsi réglées, j’oubliai toutes les catastrophes de la journée pour ne songer qu’à mon grand voyage de Paris. J’étais très joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l’étude pour savourer mon désespoir, eut l’air fort déçu en voyant ma mine réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien; dans la cour, [82] je pardonnai les arrêts des élèves. Enfin l’heure de la classe sonna.

Le plus pressant était de voir Roger; d’un bond je fus à sa chambre; personne à sa chambre. “Bon! me dis-je en moi-même, il sera allé faire un tour au café Barbette”, et cela ne m’étonna pas dans des circonstances aussi dramatiques.

Au café Barbette personne encore: “Roger, me dit-on, était allé à la Prairie avec les sous-officiers.” Que diable pouvaient-ils faire là-bas par un temps pareil? Je commençais à être fort inquiet; aussi, sans vouloir accepter une partie de billard qu’on m’offrait, je relevai le bas de mon pantalon et je m’élançai dans la neige, du côté de la Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d’armes.

X

L’ANNEAU DE FER

Des portes de Sarlande à la Prairie il y à bien une bonne demi-lieue, mais, du train dont j’allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins d’un quart d’heure. Je tremblais pour Roger. J’avais peur que le pauvre garçon n’eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant l’étude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette pensée lugubre me donnait des ailes.

Pourtant, de distance en distance, j’apercevais sur la [83] neige la trace de pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maître d’armes n’était pas seul, cela me rassurait un peu.

Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris, à Jacques, à mon départ.… Mais au bout d’un instant mes terreurs recommençaient.

— Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela, dans cet endroit désert, loin de la ville? S’il amène avec lui ses amis du café Barbette, c’est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup de l’étrier, comme ils disent.… Oh! ces militaires!… Et me voilà courant de nouveau à perdre haleine.

Heureusement j’approchais de la Prairie dont j’apercevais déjà les grands arbres chargés de neige. “Pauvre ami, me disais-je, pourvu que j’arrive à temps!”

La trace des pas me conduisit ainsi jusqu’à la guinguette d’Espéron.

Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J’y étais venu plus d’une fois en compagnie des nobles cœurs, mais jamais je ne lui avais trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres mal lavées, derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l’air honteuse du vilain métier qu’elle faisait.

Comme j’approchais, j’entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de verres choqués.

— Grand Dieu! me dis-je en frémissant, c’est le [84] coup de l’étrier. Et je m’arrêtai pour reprendre haleine.

Je me trouvais alors sur le Derrière de la guinguette; je poussai une porte à claire-voie, et j’entrai dans le jardin. Quel jardin! Une grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui ressemblaient à des huttes d’esquimaux. Cela était d’un triste à faire pleurer.

Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaille devait chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes grandes les deux fenêtres.

Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque j’entendis quelque chose qui m’arrêta net et me glaça: c’était mon nom prononcé au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et, chose singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait, les autres riaient à se tordre.

Poussé par une curiosité douloureuse, sentant bien que j’allais apprendre quelque chose d’extraordinaire, je me rejetai en arrière et, sans être entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui se trouvait fort à propos juste au-dessous des fenêtres.

Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d’eau.… A travers la neige dont elle était chargée, le jour passait à peine; la [85] neige fondait lentement et tombait sur ma tête goutte à goutte.

C’est là, c’est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau que j’ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches; c’est là que j’ai appris à douter, à mépriser, à haïr.… Ô vous qui me lisez, Dieu vous garde d’entrer jamais dans cette tonnelle!… Debout, retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j’écoutais ce qui se disait chez Espéron.

Mon bon ami le maître d’armes avait toujours la parole.… Il racontait l’aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes qui devaient être bien comiques, à en juger par les transports de l’auditoire.

— Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde, qu’on n’a pas joué pour rien la comédie pendant trois ans sur le théâtre des zouaves. Vrai comme je vous parle! j’ai cru un moment la partie perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le bon vin du père Espéron.… Le petit Eyssette n’avait rien dit, c’est vrai; mais il était temps de parler encore, et, entre nous, je crois qu’il voulait seulement me laisser l’honneur de me dénoncer moi-même. Alors je me suis dit: “Ayons l’œil, Roger, et en avant la grande scène!”

Là-dessus mon bon ami le maître d’armes se mit à jouer ce qu’il appelait la grande scène, c’est-à-dire ce qui s’était passé le matin dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le misérable! il n’oublia rien.… Il criait: _Ma mère! ma pauvre mère!_ avec des intonations de [86] théâtre. Puis il imitait ma voix: “Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!…” La grande scène était réellement d’un haut comique, et tout l’auditoire se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes joues, j’avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute l’odieuse comédie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait fait exprès d’envoyer mes lettres pour se mettre à l’abri de toute mésaventure, que depuis vingt ans sa mère, sa pauvre mère, était morte, et que j’avais pris l’étui de sa pipe pour une crosse de pistolet.

— Et la belle Cécilia? dit un noble cœur.

— Cécilia n’a pas parlé, elle a fait ses malles, c’est une bonne fille.

— Et le petit Daniel, que va-t-il devenir?

— Bah! répondit Roger.

Ici, un geste qui fit rire tout le monde.

Cet éclat de rire me mit hors de moi. J’eus envie de sortir de la tonnelle et d’apparaître soudainement au milieu d’eux comme un spectre. Mais je me contins: j’avais déjà été assez ridicule.

Le rôti arrivait, les verres se choquèrent:

— A Roger! à Roger! criait-on.

Je n’y tins plus, je souffrais trop. Sans m’inquiéter si quelqu’un pouvait me voir, je m’élançai à travers le jardin. D’un bond je franchis la porte à claire-voie et je me mis à courir devant moi comme un fou.

La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait dans la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde mélancolie.

Je courus ainsi quelque temps comme un cabri [87] blessé; et si les cœurs qui se brisent et qui saignent étaient autre chose que des façons de parler, à l’usage des poètes, je vous jure qu’on aurait pu trouver derrière moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.

Je me sentais perdu. Où trouver de l’argent? Comment m’en aller? Comment rejoindre mon frère Jacques? Dénoncer Roger ne m’aurait même servi de rien.… Il pouvait nier, maintenant que Cécilia était partie.

Enfin accablé, épuisé de fatigue et de douleur, je me laissai tomber dans la neige au pied d’un châtaignier. Je serais resté là jusqu’au lendemain peut-être, pleurant et n’ayant pas la force de penser, quand tout à coup, bien loin, bien loin, du côté de Sarlande, j’entendis une cloche sonner. C’était la cloche du collège. J’avais tout oublié; cette cloche me rappela à la vie: il me fallait rentrer et surveiller la récréation des élèves dans la _salle_.… En pensant à la _salle_, une idée subite me vint. Sur-le-champ mes larmes s’arrêtèrent; je me sentis plus fort, plus calme. Je me levai, et, de ce pas délibéré de l’homme qui vient de prendre une irrévocable décision, je repris le chemin de Sarlande.

Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le petit Chose, suivez-le jusqu’à Sarlande, à travers cette grande plaine blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville; suivez-le sous le porche du collège; suivez-le dans la _salle_ pendant la récréation, et remarquez avec quelle singulière persistance il regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la récréation finie, suivez-le encore [88] jusqu’à l’étude, montez avec lui dans sa chaire, et lisez par-dessus son épaule cette lettre douloureuse qu’il est en train d’écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutes:

“_Monsieur Jacques Eyssette, rue Bonaparte, à Paris._

“Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer. Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce sera la dernière, par exemple.… Quand tu recevras cette lettre, ton pauvre Daniel sera mort.…”

Ici le vacarme de l’étude redouble; le petit Chose s’interrompt et distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement, sans colère. Puis il continue:

“Vois-tu, Jacques, j’étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m’a chassé du collège; puis, j’ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j’ai honte, je m’ennuie, j’ai le dégoût, la vie me fait peur.… J’aime mieux m’en aller.…

“Adieu, Jacques! J’en aurais encore long à te dire, mais je sens que je vais pleurer, et les élèves me regardent. Dis à maman que j’ai glissé du haut d’un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noyé en patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore toujours la vérité!… Embrasse-la bien pour moi, cette chère mère; embrasse aussi notre père, et tâche de leur reconstruire vite un beau foyer.… Adieu! je t’aime. Souviens-toi de Daniel.”

[89]

Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une autre ainsi conçue:

“Monsieur l’abbé, je vous prie de faire parvenir à mon frère Jacques la lettre que je laisse pour lui. En même temps vous couperez de mes cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mère.

“Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tué parce que j’étais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l’abbé, vous êtes toujours montré très bon pour moi. Je vous en remercie. DANIEL EYSSETTE.”

Après quoi le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une même grande enveloppe, avec cette suscription: “La personne qui trouvera la première mon cadavre est priée de remettre ce pli entre les mains de l’abbé Germane.” Puis, toutes ses affaires terminées, il attend tranquillement la fin de l’étude.

L’étude est finie. On soupe, on fait la prière, on monte au dortoir.

Les élèves se couchent; le petit Chose se promène de long en large, attendant qu’ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa ronde; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd de ses chaussons sur le parquet.—“Bonsoir, monsieur Viot!” murmure le petit Chose.—“Bonsoir, monsieur!” répond à voix basse le surveillant; puis il s’éloigne, ses pas se perdent dans le corridor.

Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s’arrête un instant sur le palier pour voir si les [90] élèves ne se réveillent pas; mais tout est tranquille dans le dortoir.

Alors il descend, il se glisse à petits pas dans l’ombre des murs. La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de l’escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.

Là-haut, près des toits, veille une lumière: c’est l’abbé Germane qui travaille à son grand ouvrage. Du fond de son cœur le petit Chose envoie un dernier adieu, bien sincère à ce bon abbé; puis il entre dans la _salle_.…

Le vieux gymnase de l’école de marine est plein d’une ombre froide et sinistre. Par les grillages d’une fenêtre un peu de lune descend et vient donner en plein sur le gros anneau de fer,—oh! cet anneau, le petit Chose ne fait qu’y penser depuis des heures,—sur le gros anneau de fer qui reluit comme de l’argent.… Dans un coin de la _salle_ un vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous l’anneau, et monte dessus; il ne s’est pas trompé, c’est juste à la hauteur qu’il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en soie violette qu’il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban. Il attache la cravate à l’anneau et fait un nœud coulant.… Une heure sonne. Allons! il faut mourir.… Avec des mains qui tremblent le petit Chose ouvre le nœud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu, Jacques! Adieu, Mme Eyssette!…

Tout à coup un poignet de fer s’abat sur lui. Il se sent saisi par le milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l’escabeau. En même temps une voix [91] rude et narquoise, qu’il connaît bien, lui dit: “En voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure!”

Le petit Chose se retourne, stupéfait.

C’est l’abbé Germane, l’abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte, avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit tristement, à demi éclairée par la lune.… Une seule main lui à suffi pour mettre le suicidé par terre; de l’autre main il tient encore sa carafe, qu’il vient de remplir à la fontaine de la cour.

De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose, l’abbé Germane à cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d’une voix douce et presque attendrie:

— Quelle drôle d’idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette heure!

Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.

— Je ne fais pas du trapèze, monsieur l’abbé, je veux mourir.

— Comment!… mourir?… Tu as donc bien du chagrin?

— Oh!… répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui roulent sur ses joues.

— Daniel, tu vas venir avec moi, dit l’abbé.

Le petit Daniel fait signe que non et montre l’anneau de fer avec la cravate.… L’abbé Germane le prend par la main: “Voyons! monte dans ma chambre; si tu veux te tuer, eh bien! tu te tueras là-haut: il y à du feu, il fait bon.”

Mais le petit Chose résiste: “Laissez-moi mourir, monsieur l’abbé. Vous n’avez pas le droit de m’empêcher de mourir.”

[92]