Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)

Chapter 4

Chapter 43,901 wordsPublic domain

Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu’on punit les oiseaux?… Quand ils pépiaient trop [43] haut, je n’avais qu’à crier: “Silence!” Aussitôt ma volière se taisait,—au moins pour cinq minutes.

Le plus âgé de l’étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!…

Moi, je ne les menai pas à la baguette. J’essayai d’être toujours bon, voilà tout.

Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une histoire.… Une histoire!… Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J’avais compose à leur intention cinq ou six petits contes fantastiques: _Les Débuts d’une cigale_, _Les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m’amusait beaucoup. Malheureusement M. Viot n’entendait pas qu’on s’amusât de la sorte.

Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait une tournée d’inspection dans le collège, pour voir si tout s’y passait selon le règlement.… Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude juste au moment le plus pathétique de l’histoire de Jean Lapin. En voyant entrer M. Viot, toute l’étude tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent. Le narrateur s’arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta une patte en l’air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.

Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard d’étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs s’agitaient [44] d’un air féroce: “Frinc! frinc! frinc! tas de drôles, on ne travaille donc plus ici!”

J’essayai, tout tremblant, d’apaiser les terribles clefs.

— Ces messieurs ont beaucoup travaillé ces jours-ci, balbutiai-je.… J’ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.

M. Viot ne me répondit pas. Il s’inclina en souriant, fit gronder ses clefs une dernière fois et sortit.

Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à la page 12: _Devoirs du maître envers les élèves_.

Je compris qu’il ne fallait plus raconter d’histoires, et je n’en racontai plus jamais.

Pendant quelques jours mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur manquait, et cela me crevait le cœur de ne pouvoir le leur rendre.… Le collège était divisé en trois quartiers très distincts: les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me semblait que j’avais trente-cinq enfants.

A part Ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du règlement, je ne l’aimais pas, je ne pouvais pas l’aimer; ses clefs me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de leur toque. Quant à mes collèges, la sympathie que l’homme aux clefs paraissait me témoigner me les avait aliénés; d’ailleurs, depuis ma présentation [45] aux sous-officiers, je n’étais plus retourné au café Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas. Le maître d’armes surtout semblait m’en vouloir terriblement.

Devant cette antipathie universelle j’avais pris bravement mon parti. Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au troisième étage, sous les combles: c’est là que je me réfugiais pendant les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café Barbette, la chambre m’appartenait; c’était ma chambre, mon chez moi.

A peine rentré, je m’enfermais à double tour, je traînais ma malle,— il n’y avait pas de chaise dans ma chambre,—devant un vieux bureau criblé de taches d’encre et d’inscriptions au canif, j’étalais dessus tous mes livres!… et à l’ouvrage!…

L’important pour le quart d’heure était de faire beaucoup de thèmes grecs, de passer licencié, d’être nommé professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour la famille Eyssette. Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand courage et me rendait la vie plus douce.

Si j’avais quelques bonnes heures, j’en avais de mauvaises aussi. Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.

D’habitude nous allions à la _Prairie_, une grande pelouse qui s’étend comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville.… Les trois études s’y rendaient séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d’un seul maître qui était [46] toujours moi. J’avais tout le collège sur les bras. C’était terrible.…

Mais le plus terrible encore, ce n’était pas de surveiller les élèves à la Prairie, c’était de traverser la ville avec ma division, la division des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille. Mes petits, eux, n’allaient pas en rang, ils se tenaient par la main et jacassaient le long de la route. J’avais beau leur crier: “Gardez vos distances!” ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.

J’étais assez content de ma tête de colonne. J’y mettais les plus grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique, mais à la queue, quel désordre! Une marmaille folle, des cheveux ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n’osais pas les regarder.

Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire, qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.

Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c’en était ridicule; avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau, et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.

Bamban,—nous l’avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus qu’irrégulière,—Bamban était loin d’appartenir à une famille aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons de dire et surtout aux belles relations qu’il avait dans le pays.

Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.

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Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières, appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s’en amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j’adressais chaque semaine au principal un rapport circonstancié sur l’élève Bamban et les nombreux désordres que sa présence entraînait.

Malheureusement mes rapports restaient sans réponse, et j’étais toujours obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale et plus bancal que jamais.

Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil, il m’arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous en fûmes tous épouvantés. Vous n’avez jamais rien rêvé de semblable. Des mains noires, des souliers sans cordons, de la boue jusque dans les cheveux, presque plus de culotte… un monstre.

Le plus risible, c’est qu’évidemment on l’avait fait très beau, ce jour-là, avant de me l’envoyer. Sa tête, mieux peignée qu’a l’ordinaire, était encore roide de pommade, et le nœud de cravate avait je ne sais quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux avant d’arriver au collège!…

Bamban s’était roulé dans tous.

Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant comme si de rien n’était, j’eus un mouvement d’horreur et d’indignation.

Je lui criai: “Va-t’en!”

[48]

Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait très beau, ce jour-là!

Je lui criai de nouveau: “Va-t’en! va-t’en!”

Il me regarda d’un air triste et soumis, son œil suppliait; mais je fus inexorable, et la division s’ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.

Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu’au sortir de la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent retourner la tête.

A quatre ou cinq pas derrière nous Bamban suivait la promenade gravement.

— Doublez le pas, dis-je aux deux premiers.

Les élèves comprirent qu’il s’agissait de faire une niche au bancal, et la division se mit à filer d’un train d’enfer.

De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre, et on riait de l’apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing, trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de gâteaux et de limonade.

Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous. Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.

J’en eus le cœur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l’appelai près de moi doucement.

Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit Chose, au collège de Lyon.

Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me disais: “Misérable, tu n’as pas honte? Mais c’est toi, c’est le petit Chose que tu t’amuses à martyriser ainsi.” Et, plein de larmes intérieures, je [49] me mis à aimer de tout mon cœur ce pauvre déshérité.

Bamban s’était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient mal. Je m’assis près de lui. Je lui parlai.… Je lui achetai une orange.…

A partir de ce jour Bamban devint mon ami. J’appris sur son compte des choses attendrissantes.…

C’était le fils d’un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les bienfaits de l’éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais, Hélas! Bamban n’était pas fait pour le collège, et il n’y profitait guère.

Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui disant: “Fais des bâtons!” depuis un an Bamban faisait des bâtons. Et quels bâtons, grand Dieu!…

Personne ne s’occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie d’aucune classe; en général, il entrait dans celle qu’il voyait ouverte.

Je le regardais quelquefois à l’étude, courbé en deux sur son papier, suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains et appuyant de toutes ses forces, comme s’il eût voulu traverser la table.… A chaque bâton il reprenait de l’encre, et à la fin de chaque ligne il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.

Bamban travaillait de meilleur cœur maintenant que nous étions amis.

Quand il avait terminé une page, il s’empressait de gravir ma chaire à quatre pattes et posait son chef-d’œuvre devant moi, sans parler.

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Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: “C’est très bien!” C’était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.

De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y avait moins d’encre sur les cahiers.… Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose; malheureusement la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait le collège. Comme la fin de l’année était proche, le principal ne voulut pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans la chaire des petits, et c’est moi qui fus chargé de l’étude des moyens.

Je considérai cela comme une catastrophe.

D’abord les moyens m’épouvantaient. Je les avais vus à l’œuvre les jours de _Prairie_, et la pensée que j’allais vivre sans cesse avec eux me serrait le cœur.

Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j’aimais tant.… Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?… Qu’allait devenir Bamban? J’étais réellement malheureux.

Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y eut un moment d’émotion quand la cloche sonna.… Ils voulurent tous m’embrasser.… Quelques-uns même, je vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.

Et Bamban?…

Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s’approcha de moi, tout rouge, et me mit dans [51] la main, avec solennité, un superbe cahier de bâtons qu’il avait dessinés à mon intention.

Pauvre Bamban!

VI

LE PION

Je pris donc possession de l’étude des moyens.

Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de cent vingt francs par trimestre.

Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois cévenol auquel je n’entendais rien, ils me haïrent tout de suite, sans me connaître. J’étais pour eux l’ennemi, le Pion; et du jour où je m’assis dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans trêve, de tous les instants.

Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!…

C’est si terrible de vivre entouré de malveillance, d’avoir toujours peur, d’être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé, c’est si terrible de punir,—on fait des injustices malgré soi,— si terrible de douter, de voir partout des piégés, de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux minutes de trêve: “Ah! mon Dieu!… Qu’est-ce qu’ils vont me faire maintenant?”

[52]

Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n’oubliera jamais tout ce qu’il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il entra dans l’étude des moyens.

Et pourtant j’avais gagné quelque chose à changer d’étude: maintenant je voyais les yeux noirs.

Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin travaillant derrière une fenêtre du premier étagé qui donnait sur la cour des moyens.… Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais, penchés du matin jusqu’au soir sur une couture interminable; car les yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C’était pour coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait pris aux enfants trouvés,—les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni leur mère,—et, d’un bout à l’autre de l’année, ils cousaient, cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l’horrible fée aux lunettes, filant sa quenouille à côté d’eux.

Il y avait encore l’abbé Germane que j’aimais bien.…

Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le principal, même M. Viot. Il parlait peu, d’une voix brève et cassante, nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la soutane relevée, faisant sonner,—comme un dragon,—les talons de ses souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l’avais cru très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m’aperçus que cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la [53] petite vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un Mirabeau en soutane.

L’abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu’il occupait à l’extrémité de la maison, ce qu’on appelait le Vieux Collège. Personne n’entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l’éducation.… Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux collège, une petite lueur pâle qui veillait: c’était la lampe de l’abbé Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l’étude de six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore; l’abbé Germane ne s’était pas couché.… On disait qu’il travaillait à un grand ouvrage de philosophie.

Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout resplendissant d’intelligence, m’attirait. Seulement on m’avait tant effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités que je n’osais pas aller vers lui. J’y allai cependant, et pour mon bonheur.

Voici dans quelles circonstances.…

Il faut vous dire qu’en ce temps-là j’étais plongé jusqu’au cou dans l’histoire de la philosophie.… Un rude travail pour le petit Chose!

Or, certain jour, l’envie me vint de lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte que coûte. Malheureusement la bibliothèque du collège en était absolument dépourvue, et les libraires de Sarlande ne [54] tenaient pas cet article-là. Je résolus de m’adresser à l’abbé Germane. Ses frères m’avaient dit que sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas de trouver chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable d’homme m’épouvantait, et pour me décider à monter à son réduit ce n’était pas trop de tout mon amour pour M. de Condillac.

En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur.… Je frappai deux fois très doucement.…

— Entrez! répondit une voix de Titan.

Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire. Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches rouges, et fumait une petite pipe courte et brune, de celles qu’on appelle “brûle-gueule”.

— C’est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son in-folio.… Bonjour! Comment vas-tu?… Qu’est-ce que tu veux?

Le tranchant de sa voix, l’aspect sévère de cette chambre tapissée de livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu’il tenait aux dents, tout cela m’intimidait beaucoup.

Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l’objet de ma visite et à demander le fameux Condillac.

— Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l’abbé Germane en souriant. Quelle drôle d’idée!… Est-ce que tu n’aimerais pas mieux fumer une pipe avec moi? Décroche-moi ce joli calumet qui est pendu là-[55] bas, contre la muraille, et allume-le…; tu verras, c’est bien meilleur que tous les Condillac de la terre.

Je m’excusai du geste, en rougissant.

— Tu ne veux pas?… A ton aise, mon garçon.… Ton Condillac est là-haut, sur le troisième rayon à gauche… tu peux l’emporter; je te le prête. Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.

J’atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche, et je me disposais à me retirer; mais l’abbé me retint.

— Tu t’occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les yeux.… Est-ce que tu y croirais, par hasard?… Des histoires, mon cher, de pures histoires!… Et dire qu’ils ont voulu faire de moi un professeur de philosophie! Je vous demande un peu!… Enseigner quoi? zéro, néant.… Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu’ils y étaient, me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de pipe.… Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers pour gagner sa vie.… Tu en connais quelque chose, toi aussi, n’est-ce pas?.… Oh! tu n’as pas besoin de rougir. Je sais que tu n’es pas heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude existence.

Ici l’abbé Germane s’interrompit un moment. Il paraissait très en colère et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d’entendre ce digne homme s’apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j’avais mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes dont ils étaient remplis.

Presque Aussitôt l’abbé reprit:

— A propos! j’oubliais de te demander.… Aimes-[56] tu le bon Dieu?… Il faut l’aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier ferme; sans quoi tu ne t’en tireras jamais.… Aux grandes souffrances de la vie je ne connais que trois remèdes: le travail, la prière et la pipe, la pipe de terre, très courte, souviens-toi de cela.… Quant aux philosophes, n’y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J’ai passé par là, tu peux m’en croire.

— Je vous crois, monsieur l’abbé.

— Maintenant, va-t’en, tu me fatigues.… Quand tu voudras des livres, tu n’auras qu’à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche.… Ne me parle plus.… Adieu!

Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me regarder.

A partir de ce jour j’eus tous les philosophes de l’univers à ma disposition; j’entrais chez l’abbé Germane sans frapper, comme chez moi. Le plus souvent, aux heures où je venais, l’abbé faisait sa classe, et la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table, au milieu des in-folio à tranches rouges et d’innombrables papiers couverts de pattes de mouches.… Quelquefois aussi l’abbé Germane était là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large, à grandes enjambées. En entrant, je disais d’une voix timide:

— Bonjour, monsieur l’abbé!

La plupart du temps il ne me répondait pas.… Je prenais mon philosophe sur le troisième rayon à gauche, et je m’en allais, sans qu’on eût seulement l’air de soupçonner ma présence.… Jusqu’à la fin de l’année [57] nous n’échangeâmes pas vingt paroles; mais n’importe! quelque chose en moi-même m’avertissait que nous étions de grands amis.…

Cependant les vacances approchaient.

Enfin le grand jour arriva. Il était temps; je n’y plus tenir.

On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens.… Je la vois encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches, ses grands arbres verts pleins de drapeaux.… Au fond, une longue estrade où étaient installées les autorités du collège dans des fauteuils en velours grenat.… Oh!

L’abbé Germane était sur l’estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas s’en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait ses voisins d’une oreille distraite et semblait suivre de l’œil, a travers le feuillage, la fumée d’une pipe imaginaire.…

Au pied de l’estrade la musique, trombones et ophicléides, reluisant au soleil; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de seconde offrant le bras aux dames en criant: “Place! place!” et enfin, perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d’un bout de la cour à l’autre et qu’on entendait—frinc! frinc! frinc!— à droite, à gauche, ici, partout en même temps.

La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d’air sous la tente.… Il y avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l’ombre de leurs marabouts, et des messieurs chauves qui s’épongeaient la tête avec des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, [58] les tapis, les drapeaux, les fauteuils.… Nous eûmes trois discours, qu’on applaudit beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. Là-haut, derrière la fenêtre du premier étagé, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et mon âme allait vers eux.… Pauvres yeux noirs! même ce jour-là, la fée aux lunettes ne les laissait pas chômer.…

Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernière classe eut été proclamé, la musique entama une marche triomphale et tout se débanda. Tohu-bohu général. Les professeurs descendaient de l’estrade; les élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On s’embrassait, on s’appelait: “Par ici! par ici!” Les sœurs des lauréats s’en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères. Les robes de soie faisaient froufrou à travers les chaises.… Immobile derrière un arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre et tout honteux dans son habit râpé.

Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte le principal et M. Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les parents jusqu’à terre.

— A l’année prochaine, à l’année prochaine! disait le principal avec un sourire câlin.… Les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses: “Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous, petits amis, revenez-nous l’année prochaine.”

Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient l’escalier d’un bond.