Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)

Chapter 2

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Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déjà à Lyon depuis une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis donc en compagnie de Jacques, de ma mère et de la vieille Annou. Mon grand frère l’abbé ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu’à la diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna. C’est lui qui marchait devant en poussant une énorme brouette chargée de malles. Derrière venait mon frère l’abbé, donnant le bras à Mme Eyssette. Mon pauvre abbé, que je né devais plus revoir!

[10]

La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d’un énorme parapluie bleu et de Jacques, qui était bien content d’aller à Lyon, mais qui sanglotait tout de même.… Enfin, à la queue de la colonne, venait Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant a chaque pas du côté de sa chère fabrique.

A mesure que la caravane s’éloignait, l’arbre se haussait tant qu’il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore une fois.… Les platanes agitaient leurs branches en signe d’adieu.… Daniel Eyssette, très ému, leur envoyait des baisers à tous, furtivement et du bout des doigts.

Je quittai mon île le 30 septembre 18..

II

LES BABAROTTES¹

¹ Nom donné dans le Midi à ces gros insectes noirs que l’Académie appelle des “blattes” et les gens du Nord des “cafards.”

Ô choses de mon enfance, quelle impression vous m’avez laissée! Il me semble que c’est hier, ce voyage sur le Rhône. Je vois encore le bateau, ses passagers, son équipage; j’entends le bruit des roues et le sifflet de la machine.

La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont, descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps, j’allais me mettre [11] à la pointe extrême du navire, près de l’ancre. Il y avait là une grosse cloche qu’on sonnait en entrant dans les villes: je m’asseyais à côté de cette cloche, parmi des tas de corde; je posais la cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhône était si large qu’on voyait à peine ses rives. Moi, je l’aurais voulu encore plus large, et qu’il se fût appelé: la mer! Le ciel riait, l’onde était verte. De grandes barques descendaient au fil de l’eau. Des mariniers, guéant le fleuve à dos de mules, passaient près de nous en chantant. Parfois le bateau longeait quelque île bien touffue, couverte de joncs et de saules. “Oh! une île déserte!” me disais-je dans moi-même; et je la dévorais des yeux.…

Vers la fin du troisième jour je crus que nous allions avoir un grain. Le ciel s’était assombri subitement; un brouillard épais dansait sur le fleuve; à l’avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma foi! en présence de tous ces symptômes, je commençais à être ému.… A ce moment quelqu’un dit près de moi: “Voilà Lyon!” En même temps la grosse cloche se mit à sonner. C’était Lyon.

Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières briller sur l’une et sur l’autre rive; nous passâmes sous un pont, puis sous un autre. A chaque fois l’énorme tuyau de la machine se courbait en deux et crachait des torrents d’une fumée noire qui faisait tousser.… Sur le bateau, c’était un remue-ménage effroyable. Les passagers cherchaient leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans l’ombre. Il pleuvait.…

[12]

Je me hâtai de rejoindre ma mère, Jacques et la vieille Annou qui étaient à l’autre bout du bateau, et nous voilà tous les quatre, serres les uns contre les autres, sous le grand parapluie d’Annou, tandis que le bateau se rangeait au long des quais et que le débarquement commençait.

En vérité, si M. Eyssette n’était pas venu nous tirer de là, je crois que nous n’en serions jamais sortis. Il arriva vers nous, à tâtons, en criant: “Qui vive! qui vive!” A ce “qui vive!” bien connu, nous répondîmes: “amis!” tous les quatre à la fois avec un bonheur, un soulagement inexprimable.… M. Eyssette nous embrassa lestement, prit mon frère d’une main, moi de l’autre, dit aux femmes: “Suivez-moi!” et en route.… Ah! c’était un homme.

Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque pas, on se heurtait contre des caisses.… Tout à coup, du bout du navire, une voix stridente, éplorée, arrive jusqu’à nous: “Robinson! Robinson!” disait la voix.

— Ah! mon Dieu! m’écriai-je, et j’essayai de dégager ma main de celle de mon père; lui, croyant que j’avais glissé, me serra plus fort.

La voix reprit, plus stridente encore et plus éplorée: “Robinson! mon pauvre Robinson!” Je fis un nouvel effort pour dégager ma main. “Mon perroquet, criai-je, mon perroquet!”

— Il parle donc maintenant? dit Jacques.

S’il parlait, je crois bien; on l’entendait d’une lieue.… Dans mon trouble, je l’avais oublié, là-bas, tout au bout du navire, près de l’ancre, et c’est de [13] là qu’il m’appelait, en criant de toutes ses forces: “Robinson! Robinson! mon pauvre Robinson!”

Malheureusement nous étions loin; le capitaine criait: “Dépêchons-nous.”

— Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux, rien ne s’égare. Et là-dessus, malgré mes larmes, il m’entraîna. Le lendemain on l’envoya chercher et on ne le trouva pas.… Jugez de mon désespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson n’était plus possible. Le moyen, d’ailleurs, avec la meilleure volonté du monde, de se forger une île déserte, à un quatrième étagé, dans une maison sale et humide, rue Lanterne?

Oh! l’horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l’escalier était gluant; la cour ressemblait à un puits; le concierge, un cordonnier, avait son échoppe contre la pompe.… C’était hideux.

Le soir de notre arrivée, la vieille Annou, en s’installant dans la cuisine, poussa un cri de détresse:

— Les babarottes! les babarottes!

Nous accourûmes. Quel spectacle!… La cuisine était pleine de ces vilaines bêtes; il y en avait sur la crédence, au long des murs, dans les tiroirs, sur la cheminée, dans le buffet, partout. Sans le vouloir on en écrasait. Pouah! Annou en avait déjà tué beaucoup; mais plus elle en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l’évier, on boucha le trou de l’évier; mais le lendemain soir elles revinrent par un autre endroit, on ne sait d’où. Il fallut avoir un chat exprès pour les tuer, et toutes les nuits c’était dans la cuisine une effroyable boucherie.

[14]

Les babarottes me firent haïr Lyon dès le premier soir. Le lendemain, ce fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des repas étaient changées.…

Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en famille sur les quais du Rhône, avec des parapluies.… Ces promenades de famille étaient lugubres. M. Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais toujours derrière; je ne sais pas pourquoi, j’avais honte d’être dans la rue, sans doute parce que nous étions pauvres.

Au bout d’un mois la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait ma mère à la passion, ne pouvait pas se décider à nous quitter. Elle suppliait qu’on la gardât, promettant de ne pas mourir. Il fallut l’embarquer de force. Arrivée dans le Midi, elle s’y maria de désespoir.

Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le comble de la misère.… La femme du concierge montait faire le gros ouvrage; ma mère, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains blanches que j’aimais tant à embrasser; quant aux provisions, c’est Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en lui disant: “Tu achèteras ça et ça”; et il achetait ça et ça très bien, toujours en pleurant, par exemple.

Pauvre Jacques! il n’était pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de le voir éternellement la larme à l’œil, avait fini par le prendre en grippe et l’abreuvait de taloches.… On entendait tout le jour: “Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un âne!” Le fait est [15] que, lorsque son père était là, le malheureux Jacques perdait tous ses moyens. Les efforts qu’il faisait pour retenir ses larmes le rendaient laid. M. Eyssette lui portait malheur. Écoutez la scène de la cruche:

Un soir, au moment de se mettre à table, on s’aperçoit qu’il n’y à plus une goutte d’eau dans la maison.

— Si vous voulez, j’irai en chercher, dit ce bon enfant de Jacques.

Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès.

M. Eyssette hausse les épaulés:

— Si c’est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassée, c’est sûr.

— Tu entends, Jacques,—c’est Mme Eyssette qui parle avec sa voix tranquille,—tu entends, ne la casse pas, fais bien attention.

M. Eyssette reprend:

— Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de même.

Ici, la voix éplorée de Jacques:

— Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse?

— Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras, répond M. Eyssette, et d’un ton qui n’admet pas de répliqué.

Jacques né réplique pas; il prend la cruche d’une main fiévreuse et sort brusquement avec l’air de dire:

— Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir!

Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme Eyssette commence à se tourmenter:

— Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé!

— Parbleu! que veux-tu qu’il lui soit arrivé? dit [16] M. Eyssette d’un ton bourru. Il a cassé la cruche et n’ose plus rentrer.

Mais tout en disant cela,—avec son air bourru, c’était le meilleur homme du monde,—il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que Jacques était devenu. Il n’a pas loin à aller, Jacques est debout sur le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En voyant M. Eyssette, il pâlit, et d’une voix navrante et faible, oh! si faible: “Je l’ai cassée”, dit-il.… Il l’avait cassée!…

Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela “la scène de la cruche”.

Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents songèrent à nos études. Un ami de la famille, recteur d’université dans le Midi, écrivit un jour à mon père que, s’il voulait une bourse d’externe au collège de Lyon pour un de ses fils, on pourrait lui en avoir une.

— Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.

— Et Jacques? dit ma mère.

— Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera très utile. D’ailleurs je m’aperçois qu’il a du goût pour le commerce. Nous en ferons un négociant.

De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s’apercevoir que Jacques avait du goût pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon n’avait du goût que pour les larmes, et si on l’avait consulté.… Mais on ne le consulta pas, ni moi non plus.

Ce qui me frappa d’abord, à mon arrivée au collège, c’est que j’étais le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouses; il n’y à que les [17] enfants de la rue, les _gones_, comme on dit. Moi, j’en avais une, une petite blouse à carreaux que datait de la fabrique; j’avais une blouse, j’avais l’air d’un gone.… Quand j’entrai dans la classe; les élevés ricanèrent. On disait: “Tiens! il a une blouse!” Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des lèvres, d’un air méprisant. Jamais il ne m’appela par mon nom; il disait toujours: “Eh! vous, là-bas, le petit Chose!” Je lui avais dit pourtant plus de vingt fois que je m’appelais Daniel Ey-sset-te.… A la fin mes camarades me surnommèrent “le petit Chose,” et le surnom me resta.…

Ce n’était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres étaient de vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance; les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop de colle, et cela puait. Il m’avait fait aussi un cartable avec une infinité de poches, très commode, mais toujours trop de colle. Le besoin de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits pots de colle et, dès qu’il pouvait s’échapper du magasin un moment, il collait, reliait, cartonnait. Le reste du [18] temps, il portait des paquets en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions,—le commerce enfin.

Quant à moi, j’avais compris que, lorsqu’on est boursier, qu’on porte une blouse, qu’on s’appelle “le petit Chose”, il faut travailler deux fois plus que les autres pour être leur égal, et ma foi! le petit Chose se mit à travailler de tout son courage.

Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu, assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d’une couverture. Au dehors le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait M. Eyssette qui dictait.

— J’ai reçu votre honorée du 8 courant.

Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait:

— J’ai reçu votre honorée du 8 courant.

De temps en temps la porte de la chambre s’ouvrait doucement: c’était Mme Eyssette qui entrait. Elle s’approchait du petit Chose sur la pointe des pieds. Chut!…

— Tu travailles? lui disait-elle tout bas.

— Oui, mère.

— Tu n’as pas froid?

— Oh! non!

Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.

Alors, Mme Eyssette s’asseyait auprès de lui, avec son tricot, et restait là de longues heures, comptant ses mailles à voix basse, avec un gros soupir de temps en temps.

Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours, à ce cher pays qu’elle n’espérait plus revoir.… Hélas! [19] pour son malheur, pour notre malheur à tous, elle allait le revoir bientôt..

[Le Petit Chose, returning home from school one day, learns from M. Eyssette that his mother and Jacques have gone to see his clergyman brother who is dangerously ill. In the evening a telegram, “Il est mort, priez pour lui,” arrives. Both farther and son are broken-hearted, and console each other in the terrible loss that has overtaken the family.]

III

LE CAHIER ROUGE

Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu’un soir, à l’heure de nous coucher, je fus très étonné de voir Jacques fermer notre chambre à double tour, et venir vers moi, d’un grand air de solennité et de mystère.

— Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose, mais il faut me jurer que tu n’en parleras jamais.

Je répondis sans hésiter:

— Je te le jure, Jacques.

— Eh bien! tu ne sais pas?… chut!… Je fais un poème, un grand poème.

— Un poème, Jacques! tu fais un poème, toi!

Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier rouge qu’il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de sa plus belle main:

[20]

_RELIGION! RELIGION!_

Poème en douze chants

PAR EYSSETTE (JACQUES).

C’était si grand que j’en eus comme un vertige.

Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques!), comme je vous aurais sauté au cou de bon cœur, si j’avais osé! Mais je n’osai pas.… Songez donc!… _Religion! Religion!_ poème en douze chants!… Pourtant la vérité m’oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d’être terminé. Je crois même qu’il n’y avait encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant; mais comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: “Maintenant que j’ai mes quatre premiers vers, le reste n’est rien; ce n’est qu’une affaire de temps.”

Ce reste qui n’était rien qu’une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n’en put venir à bout.… Que voulez-vous? les poèmes ont leurs destinées; il parait que la destinée de _Religion! Religion!_ poème en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut beau faire, il n’alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. C’était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Et le cahier rouge?… Oh! le cahier rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.

Jacques me dit: “Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.” Savez-vous ce que j’y mis, moi?… Mes [21] poésies, parbleu! les poésies du petit Chose. Jacques m’avait donné son mal.

Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose est en train de cueillir des rimes, nous allons d’une enjambée franchir quatre où cinq années de sa vie. J’ai hâte d’arriver à un certain printemps de 18.., dont la maison Eyssette n’a pas encore aujourd’hui perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.

Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne perdra rien à ne pas le connaître. C’est toujours la même chanson, des larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère vendus, l’argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l’éternel “comment ferons-nous demain?” le coup de sonnette insolent des huissiers, le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les protêts, et puis… et puis.…

Nous voilà donc en 18..

Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.

C’était, si j’ai bonne mémoire; un jeune garçon très prétentieux, se prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète; du reste pas plus haut qu’une botte et sans un poil de barbe au menton.

Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller en classe, M. Eyssette père l’appela dans le magasin, et, sitôt qu’il le vit entrer, lui fit de sa voix brutale:

[22]

— Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège.

Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands pas dans le magasin, sans parler. Il paraissait très ému, et le petit Chose aussi, je vous assure.… Après un long moment de silence, M. Eyssette père reprit la parole:

— Mon garçon, dit-il, j’ai une mauvaise nouvelle à t’apprendre, oh! bien mauvaise… nous allons être obligés de nous séparer tous, voici pourquoi.

Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte entre-bâillée.

— Jacques, tu es un âne! cria M. Eyssette sans se retourner, puis il continua:

— Quand nous sommes venus a Lyon, il y a huit ans, ruinés par les révolutionnaires, j’espérais, à force de travail, arriver à reconstruire notre fortune; mais le démon s’en mêle! Je n’ai réussi qu’a nous enfoncer jusqu’au cou dans les dettes et dans la misère.… A présent, c’est fini, nous sommes embourbes.… Pour sortir de là, nous n’avons qu’un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis: vendre le peu qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté.

Un nouveau sanglot de l’invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette; mais il était tellement ému lui-même qu’il né se fâcha pas. Il fit seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il reprit:

— Voici donc ce que j’ai décidé: jusqu’à nouvel ordre, ta mère va s’en aller vivre dans le Midi, chez son frère, l’oncle Baptiste. Jacques restera à Lyon; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi, j’entre comme [23] commis-voyageur à la société vinicole.… Quant à toi, mon pauvre enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie.… Justement, je reçois une lettre du recteur qui te propose une place de maître d’étude; tiens, lis!

Le petit Chose prit la lettre.

— D’après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n’ai pas de temps à perdre.

— Il faudrait partir demain.

— C’est bien, je partirai.

Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d’une main qui né tremblait pas. C’était un grand philosophe, comme vous voyez.

A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques timidement derrière elle.… Tous deux s’approchèrent du petit Chose et l’embrassèrent en silence; depuis la veille ils étaient au courant de ce qui se passait.

— Qu’on s’occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain matin par le bateau.

Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout fut dit.

On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là.

Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c’était le même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant. Naturellement on se rappela le parapluie d’Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes du débarquement. Ces souvenirs égayèrent un peu ce [24] triste départ, et amenèrent l’ombre d’un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.

Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.

Le petit Chose, s’arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la passerelle.

— Sois sérieux, lui cria son père.

— Ne sois pas malade, dit Mme Eyssette.

Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.

Le petit Chose ne pleurait pas, lui. La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l’ivresse du voyage, l’orgueil de se sentir homme,—homme libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie,—tout cela l’empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône.…

Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de se rendre à l’Académie, où logeait M. le recteur.

Ce recteur, ami d’Eyssette père, était un grand beau vieux, alerte et sec, n’ayant rien qui sentît le pédant, ni quoi que ce fût de semblable. Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois, quand on l’introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir un geste de surprise.

— Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!

Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit; et puis l’air si jeune, si mauviette!

L’exclamation du recteur lui porta un coup terrible: “Ils ne vont pas vouloir de moi,” pensa-t-il. Et tout son corps se mit à trembler.

[25]

Heureusement, comme s’il eût deviné ce qui se passait dans cette pauvre petite cervelle, le recteur reprit:

— Approche ici, mon garçon.… Nous allons donc faire de toi un maître d’étude.… A ton âge, avec cette taille et cette figure-là, le métier te sera plus dur qu’à un autre.… Mais enfin, puisqu’il le faut, puisqu’il faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela pour le mieux.… En commençant, on ne te mettra pas dans une grande baraque.… Je vais t’envoyer dans un collège communal, à quelques lieues d’ici, à Sarlande, en pleine montagne.… Là tu feras ton apprentissage d’homme, tu t’aguerriras au métier, tu grandiras, puis nous verrons!

Tout en parlant, M. le recteur écrivait au principal du collège de Sarlande pour lui présenter son protège. La lettre terminée, il la remit au petit Chose et l’engagea à partir le jour même; là-dessus, il lui donna quelques sages conseils et le congédia d’une tape amicale sur la joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.

Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole l’escalier séculaire de l’Académie et s’en va d’une haleine retenir sa place pour Sarlande.

La diligence ne part que dans l’après-midi; encore quatre heures à attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil, sur l’esplanade, et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête d’un cabaret à portée de son escarcelle.… Juste en face les casernes, il en avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve.

[26]

_Au Compagnon du tour de France_.

— Voici mon affaire, se dit-il. Et, après quelques minutes d’hésitation,—c’est la première fois que le petit Chose entre dans un restaurant,—il pousse résolument la porte.