French Lyrics

Chapter 8

Chapter 83,807 wordsPublic domain

"Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline, Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions, Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruine Où gisent ses vertus et ses illusions;

"Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles, Comptant dans notre coeur, qu'enfin la glace atteint, Comme on compte les morts sur un champ de batailles, Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,

"Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe, Loin des objets réels, loin du monde rieur, Elle arrive à pas lents par une obscure rampe Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur;

"Et là, dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile, L'âme, en un repli sombre où tout semble finir, Sent quelque chose encor palpiter sous un voile ...-- C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir!"

A QUOI BON ENTENDRE

A quoi bon entendre Les oiseaux des bois? L'oiseau le plus tendre Chante dans ta voix.

Que Dieu montre ou voile Les astres des cieux! La plus pure étoile Brille dans tes yeux.

Qu'avril renouvelle Le jardin en fleur! La fleur la plus belle Fleurit dans ton coeur.

Cet oiseau de flamme, Cet astre du jour, Cette fleur de l'âme, S'appelle l'amour.

CHANSON

Si vous n'avez rien à me dire, Pourquoi venir auprès de moi? Pourquoi me faire ce sourire Qui tournerait la tête au roi? Si vous n'avez rien à me dire, Pourquoi venir auprès de moi?

Si vous n'avez rien à m'apprendre, Pourquoi me pressez-vous la main? Sur le rêve angélique et tendre, Auquel vous songez en chemin, Si vous n'avez rien à m'apprendre, Pourquoi me pressez-vous la main?

Si vous voulez que je m'en aille, Pourquoi passez-vous par ici? Lorsque je vous vois, je tressaille, C'est ma joie et c'est mon souci. Si vous voulez que je m'en aille, Pourquoi passez-vous par ici?

QUAND NOUS HABITIONS TOUS ENSEMBLE

Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d'autrefois, Où l'eau court, où le buisson tremble, Dans la maison qui touche aux bois,

Elle avait dix ans, et moi trente; J'étais pour elle l'univers. Oh! comme l'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts!

Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu. Lorsqu'elle me disait: Mon père, Tout mon coeur s'écriait: Mon Dieu!

A travers mes songes sans nombre, J'écoutais son parler joyeux, Et mon front s'éclairait dans l'ombre A la lumière de ses yeux.

Elle avait l'air d'une princesse Quand je la tenais par la main. Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on dérobe, En se cachant aux yeux de tous. Oh! la belle petite robe Qu'elle avait, vous rappelez-vous?

Le soir, auprès de ma bougie, Elle jasait à petit bruit, Tandis qu'à la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle. Que son bonjour était charmant! Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.

Oh! je l'avais, si jeune encore, Vue apparaître en mon destin! C'était l'enfant de mon aurore, Et mon étoile du matin!

Quand la lune claire et sereine Brillait aux cieux, dans ces beaux mois, Comme nous allions dans la plaine! Comme nous courions dans les bois!

Puis, vers la lumière isolée Êtoilant le logis obscur, Nous revenions par la vallée En tournant le coin du vieux mur;

Nous revenions, coeurs pleins de flamme, En parlant des splendeurs du ciel. Je composais cette jeune âme Comme l'abeille fait son miel.

Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant ...-- Toutes ces choses sont passées Comme l'ombre et comme le vent!

O SOUVENIRS! PRINTEMPS! AURORE!

O Souvenir! printemps! aurore! Doux rayon triste et réchauffant! --Lorsqu'elle était petite encore, Que sa soeur était tout enfant ...--

Connaissez-vous sur la colline Qui joint Montlignon à Saint-Leu, Une terrasse qui s'incline Entre un bois sombre et le ciel bleu?

C'est là que nous vivions.--Pénétre, Mon coeur, dans ce passé charmant!-- Je l'entendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement.

Elle courait dans la rosée, Sans bruit, de peur de m'éveiller; Moi, je n'ouvrais pas ma croisée, De peur de la faire envoler.

Ses frères riaient ...--Aube pure! Tout chantait sous ces frais berceaux, Ma famille avec la nature. Mes enfants avec les oiseaux?

Je toussais, on devenait brave. Elle montait à petits pas, Et me disait d'un air très grave: J'ai laissé les enfants en bas.

Qu'elle fût bien ou mal coiffée, Que mon coeur fût triste ou joyeux Je l'admirais. C'était ma fée, Et le doux astre de mes yeux!

Nous jouions toute la journée. O jeux charmants! chers entretiens! Le soir, comme elle était l'aînée, Elle me disait:--Père, viens!

Nous allons t'apporter ta chaise, Conte-nous une histoire, dis!-- Et je voyais rayonner d'aise Tous ces regards du paradis.

Alors, prodiguant les carnages, J'inventais un conte profond Dont je trouvais les personnages Parmi les ombres du plafond.

Toujours, ces quatre douces têtes Riaient, comme à cet âge on rit, De voir d'affreux géants très bêtes Vaincus par des nains pleins d'esprit.

J'étais l'Arioste et l'Homère D'un poème éclos d'un seul jet: Pendant que je parlais, leur mère Les regardait rire, et songeait.

Leur aïeul, qui lisait dans l'ombre, Sur eux parfois levait les yeux, Et moi, par la fenêtre sombre, J'entrevoyais un coin des cieux!

DEMAIN, DÈS L'AUBE

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends. J'irai par la forêt, j'irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

VENI, VIDI, VIXI

J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs Je marche sans trouver de bras qui me secourent, Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent, Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs;

Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête, J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour; Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour, Hélas! et sent de tout la tristesse secrète;

Puisque l'espoir serein dans mon âme est vaincu; Puisqu'en cette saison des parfums et des rosés, O ma fille! j'aspire à l'ombre où tu reposes, Puisque mon coeur est mort, j'ai bien assez vécu.

Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre. Mon sillon? Le voilà. Ma gerbe? La voici. J'ai vécu souriant, toujours plus adouci, Debout, mais incliné du côté du mystère.

J'ai fait ce que j'ai pu: j'ai servi, j'ai veillé, Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine. Je me suis étonné d'être un objet de haine, Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.

Dans ce bagne terrestre où ne s'ouvre aucune aile, Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains, Morne, épuisé, raillé par les forçats humains, J'ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

Maintenant mon regard ne s'ouvre qu'à demi: Je ne me tourne plus même quand on me nomme; Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un homme Qui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi.

Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse, Répondre à l'envieux dont la bouche me nuit. O Seigneur! ouvrez-moi les portes de la nuit, Afin que je m'en aille et que je disparaisse!

LE CHANT DE CEUX QUI S'EN VONT SUR MER

(Air breton.)

Adieu, patrie! L'onde est en furie. Adieu, patrie, Azur!

Adieu, maison, treille au fruit mûr, Adieu, les fleurs d'or du vieux mur!

Adieu, patrie! Ciel, forêt, prairie, Adieu, patrie, Azur!

Adieu, patrie! L'onde est en furie. Adieu, patrie, Azur!

Adieu, fiancée au front pur, Le ciel est noir, le vent est dur.

Adieu, patrie! Lise, Anna, Marie! Adieu, patrie, Azur!

Adieu, patrie. L'onde est en furie. Adieu, patrie, Azur!

Notre oeil que voile un deuil futur Va du flot sombre au sort obscur.

Adieu, patrie! Pour toi mon coeur prie. Adieu, patrie, Azur!

LUNA

O France, quoique tu sommeilles, Nous t'appelons, nous, les proscrits! Les ténèbres ont des oreilles, Et les profondeurs ont des cris.

Le despotisme âpre et sans gloire Sur les peuples découragés Ferme la grille épaisse et noire Des erreurs et des préjugés;

Il tient sous clef l'essaim fidèle Des fermes penseurs, des héros, Mais l'Idée avec un coup d'aile Écartera les durs barreaux,

Et, comme en l'an quatre-vingt-onze, Reprendra son vol souverain; Car briser la cage de bronze, C'est facile à l'oiseau d'airain.

L'obscurité couvre le monde, Mais l'Idée illumine et luit; De sa clarté blanche elle inonde Les sombres azurs de la nuit.

Elle est le fanal solitaire, Le rayon providentiel. Elle est la lampe de la terre Qui ne peut s'allumer qu'au ciel.

Elle apaise l'âme qui souffre, Guide la vie, endort la mort; Elle montre aux méchants le gouffre, Elle montre aux justes le port.

En voyant dans la brume obscure L'Idée, amour des tristes yeux, Monter calme, sereine et pure, Sur l'horizon mystérieux,

Les fanatismes et les haines Rugissent devant chaque seuil Comme hurlent les chiens obscènes Quand apparaît la lune en deuil.

Oh! contemplez l'Idée altiére, Nations! son front surhumain A, dés à présent, la lumière Qui vous éclairera demain!

LE CHASSEUR NOIR

Qu'es-tu, passant? Le bois est sombre, Les corbeaux volent en grand nombre, Il va pleuvoir. Je suis celui qui va dans l'ombre, Le chasseur noir!

Les feuilles des bois, du vent remuées, Sifflent ... on dirait Qu'un sabbat nocturne emplit de huées Toute la forêt; Dans une clairière, au sein des nuées, La lune apparaît.

Chasse le daim, chasse la biche, Cours dans les bois, cours dans la friche, Voici le soir. Chasse le czar, chasse l'Autriche, O chasseur noir!

Les feuilles des bois, etc.

Souffle en ton cor, boucle ta guêtre, Chasse les cerfs qui viennent paître Prés du manoir. Chasse le roi, chasse le prêtre, O chasseur noir.

Les feuilles des bois, etc.

Il tonne, il pleut, c'est le déluge. Le renard fuit, pas de refuge Et pas d'espoir! Chasse l'espion, chasse le juge, O chasseur noir.

Les feuilles des bois, etc.

Tous les démons de saint Antoine Bondissent dans la folle avoine Sans t'émouvoir; Chasse l'abbé, chasse le moine, O chasseur noir!

Les feuilles des bois, etc.

Chasse les ours! Ta meute jappe. Que pas un sanglier n'échappe! Fais ton devoir! Chasse César, chasse le pape, O chasseur noir!

Les feuilles des bois, etc.

Le loup de ton sentier s'écarte. Que ta meute à sa suite parte! Cours! Fais-le choir! Chasse le brigand Bonaparte, O chasseur noir!

Les feuilles des bois, du vent remuées, Tombent ... on dirait Que le sabbat sombre aux rauques huées A fui la forêt; Le clair chant du coq perce les nuées; Ciel! L'aube apparaît!

Tout reprend sa force première. Tu redeviens la France altiére Si belle à voir, L'ange blanc vêtu de lumière, O chasseur noir!

Les feuilles des bois, du vent remuées, Tombent ... on dirait Que le sabbat sombre aux rauques huées A fui la forêt! Le clair chant du coq perce les nuées; Ciel! L'aube apparaît!

LUX

Temps futurs! vision sublime! Les peuples sont hors de l'abîme. Le désert morne est traversé. Après les sables, la pelouse; Et la terre est comme une épouse, Et l'homme est comme un fiancé!

Oh! voyez! la nuit se dissipe. Sur le monde qui s'émancipe, Oubliant Césars et Capets, Et sur les nations nubiles, S'ouvrent dans l'azur, immobiles, Les vastes ailes de la paix!

O libre France enfin surgie O robe blanche après l'orgie! O triomphe après les douleurs! Le travail bruit dans les forges, Le ciel rit, et les rouges-gorges Chantent dans l'aubépine en fleurs!

Les rancunes sont effacées; Tous les coeurs, toutes les pensées, Qu'animé le même dessin Ne font plus qu'un faisceau superbe Dieu prend pour lier cette gerbe La vieille corde du tocsin.

Au fond des cieux un point scintille. Regardez, il grandit, il brille, Il approche, énorme et vermeil. O République universelle, Tu n'es encor que l'étincelle, Demain tu seras le soleil.

ULTIMA VERBA

Oh! tant qu'on le verra trôner, ce gueux, ce prince, Par le pape béni, monarque malandrin, Dans une main le sceptre et dans l'autre la pince, Charlemagne taillé par Satan dans Mandrin;

Tant qu'il se vautrera, broyant dans ses mâchoires Le serment, la vertu, l'honneur religieux, Ivre, affreux, vomissant sa honte sur nos gloires; Tant qu'on verra cela sous le soleil des cieux;

Quand même grandirait l'abjection publique A ce point d'adorer l'exécrable trompeur; Quand même l'Angleterre et même l'Amérique Diraient à l'exilé:--Va-t'en! nous avons peur!

Quand même nous serions comme la feuille morte; Quand, pour plaire à César, on nous rentrait tous; Quand le proscrit devrait s'enfuir de porte en porte, Aux hommes déchiré comme un haillon aux clous;

Quand le désert, où Dieu contre l'homme proteste, Bannirait les bannis, chasserait les chassés; Quand même, infâme aussi, lâche comme le reste, Le tombeau jetterait dehors les trépassés;

Je ne fléchirai pas! Sans plainte dans la bouche, Calme, le deuil au coeur, dédaignant le troupeau, Je vous embrasserai dans mon exil farouche, Patrie, ô mon autel! liberté, mon drapeau!

Mes nobles compagnons, je garde votre culte; Bannis, la république est là qui nous unit. J'attacherai la gloire à tout ce qu'on insulte; Je jetterai l'opprobre à tout ce qu'on bénit!

Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre, La voix qui dit: malheur! la bouche qui dit: non! Tandis que tes valets te montreront ton Louvre, Moi, je te montrerai, César, ton cabanon.

Devant les trahisons et les têtes courbées, Je croiserai les bras, indigné, mais serein. Sombre fidélité pour les choses tombées, Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain!

Oui, tant qu'il sera là, qu'on cède ou qu'on persiste, O France! France aimée et qu'on pleure toujours, Je ne reverrai pas ta terre douce et triste, Tombeau de mes aieux et nid de mes amours!

Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente, France! hors le devoir, hélas! j'oublîrai tout. Parmi les éprouvés je planterai ma tente. Je resterai proscrit, voulant rester debout.

J'accepte l'âpre exil, n'eût-il ni fin ni terme, Sans chercher à savoir et sans considérer Si quelqu'un a plié qu'on aurait cru plus ferme, Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.

Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis! Si même Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla; S'il en demeure dix, je serai le dixième; Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là!

CHANSON

Proscrit, regarde les roses; Mai joyeux, de l'aube en pleurs Les reçoit toutes écloses; Proscrit, regarde les fleurs.

--Je pense Aux roses que je semai. Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les tombes; Mai, qui rit aux cieux si beaux, Sous les baisers des colombes Fait palpiter les tombeaux.

--Je pense Aux yeux chers que je fermai. Le mois de mai sans la France Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les branches, Les branches où sont les nids; Mai les remplit d'ailes blanches Et de soupirs infinis.

--Je pense Aux nids charmants où j'aimai. Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.

EXIL

Si je pouvais voir, ô patrie, Tes amandiers et tes lilas, Et fouler ton herbe fleurie, Hélas!

Si je pouvais,--mais ô mon père, O ma mère, je ne peux pas,-- Prendre pour chevet votre pierre, Hélas!

Dans le froid cercueil qui vous gène, Si je pouvais vous parler bas, Mon frère Abel, mon frère Eugène, Hélas!

Si je pouvais, ô ma colombe, Et toi, mère, qui t'envolas, M'agenouiller sur votre tombe, Hélas!

Oh! vers l'étoile solitaire, Comme je lèverais les bras! Comme je baiserais la terre, Hélas!

Loin de vous, ô morts que je pleure, Des flots noirs j'écoute le glas; Je voudrais fuir, mais je demeure, Hélas!

Pourtant le sort, caché dans l'ombre, Se trompe si, comptant mes pas, Il croit que le vieux marcheur sombre Est las.

SAISON DES SEMAILLES

LE SOIR

C'est le moment crépusculaire. J'admire, assis sous un portail, Ce reste de jour dont s'éclaire La dernière heure du travail.

Dans les terres, de nuit baignées, Je contemple, ému, les haillons D'un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons.

Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours. On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense, Va, vient, lance la graine au loin, Rouvre sa main et recommence, Et je médite, obscur témoin,

Pendant que, déployant ses voiles, L'ombre, où se mêle une rumeur, Semble élargir jusqu'aux étoiles Le geste auguste du semeur.

UN HYMNE HARMONIEUX

Un hymne harmonieux sort des feuilles du tremble; Les voyageurs craintifs, qui vont la nuit ensemble, Haussent la voix dans l'ombre où l'on doit se hâter. Laissez tout ce qui tremble Chanter!

Les marins fatigués sommeillent sur le gouffre. La mer bleue où Vésuve épand ses flots de soufre Se tait dès qu'il s'éteint, et cesse de gémir. Laissez tout ce qui souffre Dormir!

Quand la vie est mauvaise on la rêve meilleure. Les yeux en pleurs au ciel se lèvent à toute heure; L'espoir vers Dieu se tourne et Dieu l'entend crier. Laissez tout ce qui pleure Prier!

C'est pour renaître ailleurs qu'ici-bas on succombe. Tout ce qui tourbillonne appartient à la tombe. Il faut dans le grand tout tôt ou tard s'absorber. Laissez tout ce qui tombe Tomber!

PROMENADES DANS LES ROCHERS

i.

Un tourbillon d'écume, au centre de la baie Formé par de secrets et profonds entonnoirs, Se berce mollement sur l'onde qu'il égaie, Vasque immense d'albâtre au milieu des flots noirs.

Seigneur, que faites-vous de cette urne de neige? Qu'y versez-vous dès l'aube et qu'en sort-il la nuit? La mer lui jette en vain sa vague qui l'assiège, Le nuage sa brume et l'ouragan son bruit.

L'orage avec son bruit, le flot avec sa fange, Passent; le tourbillon, vénéré du pêcheur, Reparaît, conservant, dans l'abîme où tout change, Toujours la même place et la même blancheur.

Le pêcheur dit: "C'est là qu'en une onde bénie, Les petits enfants morts, chaque nuit de Noël, Viennent blanchir leur aile au souffle humain ternie. Avant de s'envoler pour être anges au ciel."

Moi, je dis: "Dieu mit là cette coupe si pure, Blanche en dépit des flots et des rochers penchants, Pour être dans le sein de la grande nature, La figure du juste au milieu des méchants."

ii.

La mer donne l'écume et la terre le sable. L'or se mêle à l'argent dans les plis du flot vert. J'entends le bruit que fait l'éther infranchissable, Bruit immense et lointain, de silence couvert.

Un enfant chante auprès de la mer qui murmure. Rien n'est grand, ni petit. Vous avez mis, mon Dieu, Sur la création et sur la créature Les mêmes astres d'or et le même ciel bleu.

Notre sort est chétif; nos visions sont belles. L'esprit saisit le corps et l'enlève au grand jour. L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes, Dont l'une est la pensée et dont l'autre est l'amour.

Sérénité de tout! majesté! force et grâce! La voile rentre au port et les oiseaux aux nids. Tout va se reposer, et j'entends dans l'espace Palpiter vaguement des baisers infinis.

Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe, Et de l'enfant qui chante il emporte la voix. O vent! que vous courbez à la fois de brins d'herbe Et que vous emportez de chansons à la fois!

Qu'importe! Ici tout berce, et rassure, et caresse. Plus d'ombre dans le coeur! plus de soucis amers! Une ineffable paix monte et descend sans cesse Du bleu profond de l'âme au bleu profond des mers.

iii.

Le soleil déclinait; le soir prompt à le suivre Brunissait l'horizon; sur la pierre d'un champ, Un vieillard, qui n'a plus que peu de temps à vivre, S'était assis pensif, tourné vers le couchant.

C'était un vieux pasteur, berger dans la montagne, Qui jadis, jeune et pauvre, heureux, libre et sans lois, A l'heure où le mont fuit sous l'ombre qui le gagne, Faisait gaîment chanter sa flûte dans les bois.

Maintenant riche et vieux, l'âme du passé pleine, D'une grande famille aïeul laborieux, Tandis que ses troupeaux revenaient dans la plaine, Détaché de la terre, il contemplait les cieux.

Le jour qui va finir vaut le jour qui commence. Le vieux penseur rêvait sous cet azur si beau. L'Océan devant lui se prolongeait, immense, Comme l'espoir du juste aux portes du tombeau.

O moment solennel! les monts, la mer farouche, Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur. Le vieillard regardait le soleil qui se couche; Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.

iv.

Dieu! que les monts sont beaux avec ces taches d'ombre! Que la mer a de grâce et le ciel de clarté! De mes jours passagers que m'importe le nombre! Je touche l'infini, je vois l'éternité.

Orages! passions! taisez-vous dans mon âme! Jamais si prés de Dieu mon coeur n'a pénétré. Le couchant me regarde avec ses yeux de flamme, La vaste mer me parle, et je me sens sacré.

Béni soit qui me hait et béni soit qui m'aime! A l'amour, à l'esprit donnons tous nos instants. Fou qui poursuit la gloire ou qui creuse un problème! Moi, je ne veux qu'aimer, car j'ai si peu de temps!

L'étoile sort des flots où le soleil se noie; Le nid chante; la vague à mes pieds retentit; Dans toute sa splendeur le soleil se déploie. Mon Dieu, que l'âme est grande et que l'homme est petit!

Tous les objets créés, feu qui luit, mer qui tremble, Ne savent qu'à demi le grand nom du Très-Haut. Ils jettent vaguement des sons que seul j'assemble; Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot.

Ma voix s'élève aux cieux, comme la tienne, abîme! Mer, je rêve avec toi! Monts, je prie avec vous! La nature est l'encens, pur, éternel, sublime; Moi je suis l'encensoir intelligent et doux.

BRIZEUX

LE LIVRE BLANC

J'entrais dans mes seize ans, léger de corps et d'âme, Mes cheveux entouraient mon front d'un filet d'or, Tout mon être était vierge et pourtant plein de flamme, Et vers mille bonheurs je tentais mon essor.

Lors m'apparut mon ange, aimante créature; Un beau livre brillait sur sa robe de lin, Livre blanc; chaque feuille était unie et pure: "C'est à toi, me dit-il, d'en remplir le vélin.

"Tâche de n'y laisser aucune page vide, Que l'an, le mois, le jour, attestent ton labeur. Point de ligne surtout et tremblante et livide Que l'oeil fuit, que la main ne tourne qu'avec peur.

"Fais une histoire calme et doucement suivie; Pense, chaque matin, à la page du soir: Vieillard, tu souriras au livre de ta vie, Et Dieu te sourira lui-même en ton miroir."

AUGUSTE BARBIER

L'IDOLE