Chapter 7
Seule dans l'Océan, seule toujours!--Perdue Comme un point invisible en un mouvant désert, L'aventurière passe errant dans l'étendue, Et voit tel cap secret qui n'est pas découvert. Tremblante voyageuse à flotter condamnée, Elle sent sur son col que depuis une année L'algue et les goëmons lui font un manteau vert.
Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides L'entraînent vers la France et ses bords pluvieux. Un pêcheur accroupi sous des rochers arides Tire dans ses filets le flacon précieux. Il court, cherche un savant et lui montre sa prise, Et, sans l'oser ouvrir, demande qu'on lui dise Quel est cet élixir noir et mystérieux.
Quel est cet élixir? Pêcheur, c'est la science, C'est l'élixir divin que boivent les esprits, Trésor de la pensée et de l'expérience; Et, si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient pris L'or qui toujours serpente aux veines du Mexique, Les diamants de l'Inde et les perles d'Afrique, Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix.
Regarde.--Quelle joie ardente et sérieuse! Une gloire de plus luit dans la nation. Le canon tout-puissant et la cloche pieuse Font sur les toits tremblants bondir l'émotion. Aux héros du savoir plus qu'à ceux des batailles On va faire aujourd'hui de grandes funérailles. Lis ce mot sur les murs: "Commémoration!"
Souvenir éternel! gloire à la découverte Dans l'homme ou la nature égaux en profondeur, Dans le Juste et le Bien, source à peine entr'ouverte, Dans l'Art inépuisable, abîme de splendeur!
Qu'importé oubli, morsure, injustice insensée, Glaces et tourbillons de notre traversée? Sur la pierre des morts croît l'arbre de grandeur.
Cet arbre est le plus beau de la terre promise, C'est votre phare à tous, Penseurs laborieux! Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la brise Pour tout trésor scellé du cachet précieux. L'or pur doit surnager, et sa gloire est certaine; Dites en souriant comme ce capitaine: "Qu'il aborde, si c'est la volonté des dieux!"
Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées. Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort, Répandons le Savoir en fécondes ondées; Puis, recueillant le fruit tel que de l'âme il sort, Tout empreint des parfums des saintes solitudes, Jetons l'oeuvre à la mer, la mer des multitudes: --Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.
VICTOR HUGO
LES DJINNS
Et come i gru van cantando lor lai Facendo in aer di se lunga riga, Cosi vid' io venir, traendo guai, Ombre portate dalla detta briga,--DANTE.
Et comme les grues qui font dans l'air de longues files vont chantant leur plainte, ainsi je vis venir traînant des gémissements des ombres emportées par cette tempête.
Murs, ville, Et port, Asile De mort, Mer grise Où brise La brise, Tout dort.
Dans la plaine Naît un bruit. C'est l'haleine De la nuit. Elle brame Comme une âme Qu'une flamme Toujours suit.
La voix plus haute Semble un grelot. D'un nain qui saute C'est le galop. Il fuit, s'élance, Puis en cadence Sur un pied danse Au bout d'un flot.
La rumeur approche, L'écho la redit. C'est comme la cloche D'un couvent maudit, Comme un bruit de foule Qui tonne et qui roule, Et tantôt s'écroule, Et tantôt grandit.
Dieu! la voix sépulcrale Des Djinns! Quel bruit ils font! Fuyons sous la spirale De l'escalier profond! Déjà s'éteint ma lampe, Et l'ombre de la rampe, Qui le long du mur rampe, Monte jusqu'au plafond.
C'est l'essaim des Djinns qui passe Et tourbillonne en sifflant. Les ifs, que leur vol fracasse, Craquent comme un pin brûlant. Leur troupeau lourd et rapide, Volant dans l'espace vide, Semble un nuage livide Qui porte un éclair au flanc.
Ils sont tout prés!--Tenons fermée Cette salle où nous les narguons.
Quel bruit dehors! Hideuse armée De vampires et de dragons! La poutre du toit descellée Ploie ainsi qu'une herbe mouillée, Et la vieille porte rouillée Tremble à déraciner ses gonds.
Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure! L'horrible essaim, poussé par l'aquilon, Sans doute, ô ciel! s'abat sur ma demeure. Le mur fléchit sous le noir bataillon. La maison crie et chancelle penchée, Et l'on dirait que, du sol arrachée, Ainsi qu'il chasse une feuille séchée, Le vent la roule avec leur tourbillon!
Prophète! si ta main me sauve De ces impurs démons des soirs, J'irai prosterner mon front chauve Devant tes sacrés encensoirs! Fais que sur ces portes fidèles Meure leur souffle d'étincelles, Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes Grince et crie à ces vitraux noirs!
Ils sont passés!--Leur cohorte S'envole et fuit, et leurs pieds Cessent de battre ma porte De leurs coups multipliés. L'air est plein d'un bruit de chaînes, Et dans les forêts prochaines Frissonnent tous les grands chênes, Sous leur vol de feu pliés!
De leurs ailes lointaines Le battement décroît, Si confus dans les plaines, Si faible, que l'on croit Ouïr la sauterelle Crier d'une voix grêle Ou pétiller la grêle Sur le plomb d'un vieux toit.
D'étranges syllabes Nous viennent encor: Ainsi, des arabes Quand sonne le cor, Un chant sur la grève Par instants s'élève, Et l'enfant qui rêve Fait des rêves d'or.
Les Djinns funèbres, Fils du trépas, Dans les ténèbres Pressent leurs pas; Leur essaim gronde: Ainsi, profonde, Murmure une onde Qu'on ne voit pas.
Ce bruit vague Qui s'endort, C'est la vague
Sur le bord; C'est la plainte Presque éteinte D'une sainte Pour un mort.
On doute La nuit... J'écoute:-- Tout fuit. Tout passe; L'espace Efface Le bruit.
ATTENTE
Esperaba, desperada.
Monte, écureuil, monte au grand chêne, Sur la branche des cieux prochaine, Qui plie et tremble comme un jonc. Cigogne, aux vieilles tours fidèle, Oh! vole et monte à tire-d'aile De l'église à la citadelle, Du haut clocher au grand donjon.
Vieux aigle, monte de ton aire A la montagne centenaire
Que blanchit l'hiver éternel. Et toi qu'en ta couche inquiète Jamais l'aube ne vit muette, Monte, monte, vive alouette, Vive alouette, monte au ciel.
Et maintenant, du haut de l'arbre,
Des flèches de la tour de marbre, Du grand mont, du ciel enflammé, A l'horizon, parmi la brume, Voyez-vous flotter une plume, Et courir un cheval qui fume, Et revenir mon bien-aimé?
EXTASE
Et j'entendis une grande voix. _Apocalypse._
J'étais seul près des flots, par une nuit d'étoiles. Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois, et les monts, et toute la nature, Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel.
Et les étoiles d'or, légions infinies, A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu; Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n'arrête, Disaient, en recourbant l'écume de leur crête: --C'est le Seigneur, le Seigneur Dieu!
LORSQUE L'ENFANT PARAÎT
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille Fait briller tous les yeux, Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître, Innocent et joyeux.
Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre Les chaises se toucher, Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire. On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère Tremble à le voir marcher.
Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme, De patrie et de Dieu, des poètes, de l'âme Qui s'élève en priant; L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie Et les poètes saints! la grave causerie S'arrête en souriant.
La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure, L'onde entre les roseaux, Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare, Sa clarté dans les champs éveille une fanfare De cloches et d'oiseaux.
Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine Quand vous la respirez; Mon âme est la forêt dont les sombres ramures S'emplissent pour vous seul de suaves murmures Et de rayons dorés.
Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains, joyeuses et bénies, N'ont point mal fait encor; Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange, Tête sacrée! enfant aux cheveux blonds! bel ange A l'auréole d'or!
Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche. Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche Vos ailes sont d'azur. Sans le comprendre encor vous regardez le monde. Double virginité! corps où rien n'est immonde, Ame où rien n'est impur!
Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire, Ses pleurs vite apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie Et sa bouche aux baisers.
Seigneur! préservez-moi, préservez ceux que j'aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis même Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles, La maison sans enfants.
DANS L'ALCÔVE SOMBRE
Beau, frais, souriant d'aise à cette vie amère.--SAINTE-BEUVE.
Dans l'alcôve sombre, Prés d'un humble autel, L'enfant dort à l'ombre Du lit maternel. Tandis qu'il repose, Sa paupière rosé, Pour la terre close, S'ouvre pour le ciel.
Il fait bien des rêves. Il voit par moments Le sable des grèves Plein de diamants, Des soleils de flammes, Et de belles dames Qui portent des âmes Dans leurs bras charmants.
Songe qui l'enchante! Il voit des ruisseaux; Une voix qui chante Sort du fond des eaux. Ses soeurs sont plus belles; Son père est près d'elles; Sa mère a des ailes Comme les oiseaux.
Il voit mille choses Plus belles encor; Des lys et des roses Plein le corridor; Des lacs de délice Où le poisson glisse, Où l'onde se plisse A des roseaux d'or!
Enfant, rêve encore! Dors, ô mes amours! Ta jeune âme ignore Où s'en vont tes jours. Comme une algue morte Tu vas, que t'importe? Le courant t'emporte, Mais tu dors toujours!
Sans soin, sans étude, Tu dors en chemin, Et l'inquiétude A la froide main, De son ongle aride, Sur ton front candide, Qui n'a point de ride, N'écrit pas: "Demain!"
Il dort, innocence! Les anges sereins Qui savent d'avance Le sort des humains, Le voyant sans armes, Sans peur, sans alarmes, Baisent avec larmes Ses petites mains.
Leurs lèvres effleurent Ses lèvres de miel. L'enfant voit qu'ils pleurent Et dit: "Gabriel!" Mais l'ange le touche, Et, berçant sa couche, Un doigt sur sa bouche, Lève l'autre au ciel!
Cependant sa mère, Prompte à le bercer, Croit qu'une chimère Le vient oppresser! Fière, elle l'admire, L'entend qui soupire, Et le fait sourire Avec un baiser.
NOUVELLE CHANSON SUR UN VIEIL AIR
S'il est un charmant gazon Que le ciel arrose, Où brille en toute saison Quelque fleur éclose, Où l'on cueille à pleine main Lys, chèvrefeuille et jasmin, J'en veux faire le chemin Où ton pied se pose.
S'il est un sein bien aimant Dont l'honneur dispose, Dont le ferme dévouement N'ait rien de morose, Si toujours ce noble sein Bat pour un digne dessein, J'en veux faire le coussin Où ton front se pose!
S'il est un rêve d'amour Parfumé de rose Où l'on trouve chaque jour Quelque douce chose, Un rêve que Dieu bénit, Ou l'âme à l'âme s'unit, Oh! j'en veux faire le nid Où ton coeur se pose!
AUTRE CHANSON
L'aube et ta porte est close; Ma belle, pourquoi sommeiller? A l'heure où s'éveille la rose Ne vas-tu pas te réveiller?
O ma charmante, Écoute ici L'amant qui chante Et pleure aussi!
Tout frappe à ta porte bénie. L'aurore dit: Je suis le jour! L'oiseau dit: Je suis l'harmonie! Et mon coeur dit: Je suis l'amour!
O ma charmante, Écoute ici L'amant qui chante Et pleure aussi!
Je t'adore ange et t'aime femme. Dieu qui par toi m'a complété A fait mon amour pour ton âme Et mon regard pour ta beauté.
O ma charmante, Écoute ici L'amant qui chante Et pleure aussi!
PUISQU'ICI-BAS TOUTE AME
Puisqu'ici-bas toute âme Donne à quelqu'un Sa musique, sa flamme, Ou son parfum;
Puisqu'ici toute chose Donne toujours Son épine ou sa rose A ses amours;
Puisqu'avril donne aux chênes Un bruit charmant; Que la nuit donne aux peines L'oubli dormant;
Puisque l'air à la branche Donne l'oiseau; Que l'aube à la pervenche Donne un peu d'eau;
Puisque, lorsqu'elle arrive S'y reposer, L'onde amère à la rive Donne un baiser;
Je te donne à cette heure, Penché sur toi, La chose la meilleure Que j'aie en moi!
Reçois donc ma pensée, Triste d'ailleurs, Qui, comme une rosée, T'arrive en pleurs!
Reçois mes voeux sans nombre, O mes amours! Reçois la flamme ou l'ombre De tous mes jours!
Mes transports pleins d'ivresses, Purs de soupçons, Et toutes les caresses De mes chansons!
Mon esprit qui sans voile Vogue au hasard, Et qui n'a pour étoile Que ton regard!
Ma muse que les heures Bercent rêvant, Qui, pleurant quand tu pleures, Pleure souvent!
Reçois, mon bien céleste, O ma beauté, Mon coeur, dont rien ne reste, L'amour ôté.
OCEANO NOX
Oh! combien de marins, combien de capitaines Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis! Combien ont disparu, dure et triste fortune! Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l'aveugle océan à jamais enfouis! Combien de patrons morts avec leurs équipages! L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages, Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots! Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée. Chaque vague en passant d'un butin s'est chargée; L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots! Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues! Vous roulez à travers les sombres étendues, Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus. Oh! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve, Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus!
On s'entretient de vous parfois dans les veillées. Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées, Mêle encor quelque temps vos noms d'ombre couverts Aux rires, aux refrains, aux récits d'aventures, Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures, Tandis que vous dormez dans les goëmons verts!
On demande:--Où sont-ils? sont-ils rois dans quelque île? Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile? --Puis votre souvenir même est enseveli. Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire. Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire, Sur le sombre océan jette le sombre oubli.
Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue. L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue? Seules, durant ces nuits où l'orage est vainqueur, Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre, Parlent encor de vous en remuant la cendre De leur foyer et de leur coeur!
Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière, Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre Dans l'étroit cimetière où l'écho nous répond, Pas même un saule vert qui s'effeuille à l'automne, Pas même la chanson naïve et monotone Que chante un mendiant à l'angle d'un vieux pont!
Où sont-ils,les marins sombres dans les nuits noires? O flots, que vous savez de lugubres histoires! Flots profonds redoutés des mères à genoux! Vous vous les racontez en montant les marées, Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!
NUITS DE JUIN
L'été, lorsque le jour a fui, de fleurs couverte La plaine verse au loin un parfum enivrant; Les yeux fermés, l'oreille aux rumeurs entr'ouverte, On ne dort qu'à demi d'un sommeil transparent.
Les astres sont plus purs, l'ombre paraît meilleure; Un vague demi-jour teint le dôme éternel; Et l'aube douce et pâle, en attendant son heure, Semble toute la nuit errer au bas du ciel.
LA TOMBE DIT A LA ROSE
La tombe dit à la rosé: --Des pleurs dont l'aube t'arrose Que fais-tu, fleur des amours? La rose dit à la tombe: -- Que fais-tu de ce qui tombe Dans ton gouffre ouvert toujours?
La rosé dit:--Tombeau sombre, De ces pleurs je fais dans l'ombre Un parfum d'ambre et de miel. La tombe dit:--Fleur plaintive, De chaque âme qui m'arrive Je fais un ange du ciel.
TRISTESSE D'OLYMPIO
Les champs n'étaient point noirs, les cieux n'étaient pas mornes; Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes Sur la terre étendu, L'air était plein d'encens et les prés de verdures, Quand il revit ces lieux où par tant de blessures Son coeur s'est répandu.
L'automne souriait; les coteaux vers la plaine Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine, Le ciel était doré; Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme, Disant peut-être à Dieu quelque chose de l'homme, Chantaient leur chant sacré.
Il voulut tout revoir, l'étang près de la source, La masure où l'aumône avait vidé leur bourse, Le vieux frêne plié, Les retraites d'amour au fond des bois perdues, L'arbre où dans les baisers leurs âmes confondues Avaient tout oublié.
Il chercha le jardin, la maison isolée, La grille d'où l'oeil plonge en une oblique allée, Les vergers en talus. Pâle, il marchait.--Au bruit de son pas grave et sombre Il voyait à chaque arbre, hélas! se dresser l'ombre Des jours qui ne sont plus.
Il entendait frémir dans la forêt qu'il aime Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-même, Y réveille l'amour, Et, remuant le chêne ou balançant la rose, Semble l'âme de tout qui va sur chaque chose Se poser tour à tour.
Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire, S'efforçant sous ses pas de s'élever de terre, Couraient dans le jardin; Ainsi, parfois, quand l'âme est triste, nos pensées S'envolent un moment sur leurs ailes blessées, Puis retombent soudain.
Il contempla longtemps les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques; Il rêva jusqu'au soir; Tout le jour il erra le long de la ravine, Admirant tour à tour le ciel, face divine, Le lac, divin miroir.
Hélas! se rappelant ses douces aventures, Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures, Ainsi qu'un paria, Il erra tout le jour. Vers l'heure où la nuit tombe, Il se sentit le coeur triste comme une tombe, Alors il s'écria :
--"O douleur! j'ai voulu, moi dont l'âme est troublée, Savoir si l'urne encor conservait la liqueur, Et voir ce qu'avait fait cette heureuse vallée De tout ce que j'avais laissé là de mon coeur!
"Que peu de temps suffit pour changer toutes choses! Nature au front serein, comme vous oubliez! Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés!
"Nos chambres de feuillage en halliers sont changées; L'arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé; Nos rosés dans l'enclos ont été ravagées Par les petits enfants qui sautent le fossé.
"Un mur clôt la fontaine où, par l'heure échauffée, Folâtre, elle buvait en descendant des bois; Elle prenait de l'eau dans sa main, douce fée, Et laissait retomber des perles de ses doigts!
"On a pavé la route âpre et mal aplanie, Où, dans le sable pur se dessinant si bien, Et de sa petitesse étalant l'ironie, Son pied charmant semblait rire à côté du mien.
"La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir, S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre, Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.
"La forêt ici manque et là s'est agrandie.... De tout ce qui fut nous presque rien n'est vivant: Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie, L'amas des souvenirs se disperse à tout vent!
"N'existons-nous donc plus? Avons-nous eu notre heure? Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus? L'air joue avec la branche au moment où je pleure; Ma maison me regarde et ne me connaît plus.
"D'autres vont maintenant passer où nous passâmes. Nous y sommes venus, d'autres vont y venir: Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes, Ils le continueront sans pouvoir le finir!
"Car personne ici-bas ne termine et n'achève; Les pires des humains sont comme les meilleurs! Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve. Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.
"Oui, d'autres à leur tour viendront, couples sans tache, Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté, Tout ce que la nature à l'amour qui se cache Mêle de rêverie et de solennité!
"D'autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites. Ton bois, ma bien-aimée, est à des inconnus. D'autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes, Troubler le flot sacré qu'ont touché tes pieds nus.
"Quoi donc! c'est vainement qu'ici nous nous aimâmes! Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris Où nous fondions notre être en y mêlant nos flammes! L'impassible nature a déjà tout repris.
"Oh! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres, Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons, Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures? Est-ce que vous direz à d'autres vos chansons?
"Nous vous comprenions tant! doux, attentifs, austères, Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix! Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères, L'oreille aux mots profonds que vous dites parfois!
"Répondez, vallon pur, répondez, solitude, O nature abritée en ce désert si beau, Lorsque nous dormirons tous deux dans l'attitude Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau;
"Est-ce que vous serez à ce point insensible De nous savoir couchés, morts avec nos amours, Et de continuer votre fête paisible, Et de toujours sourire et de chanter toujours?
"Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites, Fantômes reconnus par vos monts et vos bois, Vous ne nous direz pas de ces choses secrètes Qu'on dit en revoyant des amis d'autrefois?
"Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte, Voir nos ombres flotter où marchèrent nos pas, Et la voir m'entraîner, dans une morne étreinte, Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas?
"Et s'il est quelque part, dans l'ombre où rien ne veille, Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports, Ne leur irez-vous pas murmurer à l'oreille : --Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts?
"Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines, Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds, Et les cieux azurés et les lacs et les plaines, Pour y mettre nos coeurs, nos rêves, nos amours;
"Puis il nous les retire. Il souffle notre flamme. Il plonge dans la nuit l'antre où nous rayonnons, Et dit à la vallée, où s'imprima notre âme, D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.
"Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages; Herbe, use notre seuil! ronce, cache nos pas! Chantez, oiseaux! ruisseaux, coulez! croissez, feuillages! Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.
"Car vous êtes pour nous l'ombre de l'amour même, Vous êtes l'oasis qu'on rencontre en chemin! Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême Où nous avons pleuré nous tenant par la main!
"Toutes les passions s'éloignent avec l'âge, L'une emportant son masque et l'autre son couteau, Comme un essaim chantant d'histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau.
"Mais toi, rien ne t'efface, Amour! toi qui nous charmes! Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard! Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes; Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard.