Chapter 4
Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs, Liberté, Liberté chérie, Combats avec tes défenseurs! Sous nos drapeaux que la Victoire Accoure à tes mâles accents; Que tes ennemis expirants Voient ton triomphe et notre gloire Aux armes, citoyens! etc.
Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus; Nous y trouveront leur poussière Et la trace de leurs vertus! Bien moins jaloux de leur survivre Que de partager leur cercueil, Nous aurons le sublime orgueil De les venger ou de les suivre!
Aux armes, citoyens! formez vos bataillons! Marchons, marchons! Qu'un sang impur abreuve nos sillons.
ANDRÉ CHÈNIER
LA JEUNE CAPTIVE
"L'épi naissant mûrit de la faux respecté; Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été Boit les doux présents de l'aurore; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui, Je ne veux pas mourir encore.
"Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord Je plie et relève ma tête. S'il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts? Quelle mer n'a point de tempête ?
"L'illusion féconde habite dans mon sein: D'une prison sur moi les murs pèsent en vain, J'ai les ailes de l'espérance. Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel Philomèle chante et s'élance.
"Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors, Et tranquille je veille, et ma veille aux remords Ni mon sommeil ne sont en proie. Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux; Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie.
"Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin J'ai passé les premiers à peine. Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé La coupe en mes mains encor pleine.
"Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et, comme le soleil, de saison en saison Je veux achever mon année. Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin, Je veux achever ma journée.
"O mort! tu peux attendre: éloigne, éloigne-toi; Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi, Le pâle désespoir dévore. Pour moi Palès encore a des asiles verts, Les Amours des baisers, les Muses des concerts; Je ne veux pas mourir encore."
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix, Ces voeux d'une jeune captive; Et secouant le joug de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliais les accents De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux Chercher quelle fut cette belle: La grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront prés d'elle.
IAMBES
Quand au mouton bêlant la sombre boucherie Ouvre ses cavernes de mort; Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie Ne s'informe plus de son sort! Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine Entrelaçaient rubans et fleurs, Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre. Dans cet abîme enseveli, J'ai le même destin. Je m'y devais attendre. Accoutumons-nous à l'oubli. Oubliés comme moi dans cet affreux repaire, Mille autres moutons, comme moi Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, Seront servis au peuple-roi. Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie Un mot, à travers ces barreaux, A versé quelque baume en mon âme flétrie; De l'or peut-être à mes bourreaux.... Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre. Vivez, amis, vivez contents! En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre; Peut-être en de plus heureux temps J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune, Détourné mes regards distraits; A mon tour, aujourd'hui, mon malheur importune; Vivez, amis, vivez en paix.
MARIE-JOSEPH CHÉNIER
LE CHANT DU DÉPART
UN DÉPUTÉ DU PEUPLE.
La victoire en chantant nous ouvre la barrière; La liberté guide nos pas, Et du nord au midi la trompette guerrière A sonné l'heure des combats. Tremblez, ennemis de la France, Rois ivres de sang et d'orgueil! Le peuple souverain s'avance; Tyrans, descendez au cercueil.
_Choeur des guerriers_.
La république nous appelle, Sachons vaincre ou sachons périr; Un Français doit vivre pour elle, Pour elle un Français doit mourir.
UNE MÈRE DE FAMILLE.
De nos yeux maternels ne craignez pas les larmes: Loin de nous de lâches douleurs! Nous devons triompher quand vous prenez les armes; C'est aux rois à verser des pleurs. Nous vous avons donné la vie, Guerriers, elle n'est plus à vous; Tous vos jours sont à la patrie; Elle est votre mère avant nous.
_Choeur des inères de famille_--La république, etc.
DEUX VIEILLARDS.
Que le fer paternel arme la main des brave; Songez à nous au champ de Mars; Consacrez dans le sang des rois et des esclaves Le fer béni par vos vieillards; Et, rapportant sous la chaumière Des blessures et des vertus, Venez fermer notre paupière Quand les tyrans ne seront plus.
_Choeurs des vieillards_--La république, etc.
UN ENFANT.
De Barra, de Viala le sort nous fait envie; Ils sont morts, mais ils ont vaincu! Le lâche accablé d'ans n'a point connu la vie! Qui meurt pour le peuple a vécu. Vous êtes vaillants, nous le sommes: Guidez-nous contre les tyrans; Les républicains sont des hommes, Les esclaves sont des enfants!
_Choeur des enfants_--La république, etc.
UNE ÉPOUSE.
Partez, vaillants époux, les combats sont vos fêtes; Partez, modèles des guerriers; Nous cueillerons des fleurs pour en ceindre vos têtes, Nos mains tresseront vos lauriers! Et si le temple de Mémoire S'ouvrait à vos mânes vainqueurs, Nos voix chanteront votre gloire, Nos flancs porteront vos vengeurs.
_Choeur des épouses_--La république, etc.
UNE JEUNE FILLE.
Et nous, soeurs des héros, nous qui de l'hyménée Ignorons les aimables noeuds, Si, pour s'unir un jour à notre destinée, Les citoyens forment des voeux, Qu'ils reviennent dans nos murailles, Beaux de gloire et de liberté, Et que leur sang dans les batailles Ait coulé pour l'égalité.
_Choeur des jeunes filles_--La république, etc.
TROIS GUERRIERS.
Sur le fer, devant Dieu, nous jurons à nos pères, A nos épouses, à nos soeurs, A nos représentants, à nos fils, à nos mères, D'anéantir les oppresseurs: En tous lieux, dans la nuit profonde Plongeant l'infâme royauté, Les Français donneront au monde Et la paix et la liberté!
_Choeur général_--La république, etc.
ARNAULT
LA FEUILLE
"De ta tige détachée, Pauvre feuille desséchée, Où vas-tu?"--Je n'en sais rien. L'orage a brisé le chêne Qui seul était mon soutien; De son inconstante haleine Le zéphyr ou l'aquilon
Depuis ce jour me promène De la forêt à ta plaine, De la montagne au vallon. Je vais où le vent me mène, Sans me plaindre ou m'effrayer; Je vais où va toute chose, Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier!
CHATEAUBRIAND
LE MONTAGNARD EXILÉ
Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance! Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours De France! O mon pays, sois mes amours Toujours!
Te souvient-il que notre mère Au foyer de notre chaumière Nous pressait sur son coeur joyeux, Ma chère! Et nous baisions ses blancs cheveux Tous deux.
Ma soeur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore? Et de cette tant vieille tour Du Maure, Où l'airain sonnait le retour Du jour?
Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleurait l'hirondelle agile; Du vent qui courbait le roseau Mobile, Et du soleil couchant sur l'eau Si beau?
Oh! qui me rendra mon Hélène Et ma montagne et le grand chêne! Leur souvenir fait tous les jours Ma peine: Mon pays sera mes amours Toujours!
DÉSAUGIERS
MORALITÉ
Enfants de la folie, Chantons; Sur les maux de la vie Glissons; Plaisir jamais ne coûte De pleurs; Il sème notre route De fleurs.
Oui, portons son délire Partout.... Le bonheur est de rire De tout; Pour être aimé des belles, Aimons; Un beau jour changent-elles, Changeons.
Déjà l'hiver de l'âge Accourt; Profitons d'un passage Si court; L'avenir peut-il être Certain? Nous finirons peut-être Demain.
CHARLES NODIER
LA JEUNE FILLE
Elle était bien jolie, au matin, sans atours, De son jardin naissant visitant les merveilles, Dans leur nid d'ambroisie épiant ses abeilles, Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.
Elle était bien jolie, au bal de la soirée, Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front, Et que de bleus saphirs ou de roses parée De la danse folâtre elle menait le rond.
Elle était bien jolie, à l'abri de son voile Qu'elle livrait, flottant, au souffle de la nuit, Quand pour la voir de loin, nous étions là sans bruit, Heureux de la connaître au reflet d'une étoile.
Elle était bien jolie; et de pensers touchants, D'un espoir vague et doux chaque jour embellie, L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!.... Paix! ... voilà son convoi qui passe dans les champs!....
LE BUISSON
S'il est un buisson quelque part Bordé de blancs fraisiers ou de noires prunelles, Ou de l'oeil de la Vierge aux riantes prunelles, Dans le creux des fossés, à l'abri d'un rempart!....
Ah! si son ombre printaniére Couvrait avec amour la pente d'un ruisseau, D'un ruisseau qui bondit sans souci de son eau, Et qui va réjouir l'espoir de la meunière!....
Si la liane aux blancs cornets Y roulait en noeuds verts sur la branche embellie! S'il protégeait au loin le muguet, l'ancolie, Dont les filles des champs couronnent leurs bonnets!
Si ce buisson, nid de l'abeille, Attirait quelque jour une vierge aux yeux doux, Qui viendrait en dansant, et sans penser à nous, De boutons demi-clos enrichir sa corbeille!....
S'il était aimé des oiseaux; S'il voyait sautiller la mésange hardie; S'il surveillait parfois la linotte étourdie, Échappée en boitant au piège des réseaux!
S'il souriait, depuis l'aurore, A l'abord inconstant d'un léger papillon, Tout bigarré d'azur, d'or et de vermillon, Qui va, vole et revient, vole et revient encore!
Si dans la brûlante saison, D'une nuit sans lumière éclaircissant les voiles, Les vers luisants venaient y semer leurs étoiles, Qui de rayons d'argent blanchissent le gazon!....
Si, longtemps, des feux du soleil Il pouvait garantir une fosse inconnue! Enfants! dites-le-moi, l'heure est si bien venue! Il fait froid. Il est tard. Je souffre, et j'ai sommeil.
BÉRANGER
LE ROI D'YVETOT
Il était un roi d'Yvetot Peu connu dans l'histoire, Se levant tard, se couchant tôt, Dormant fort bien sans gloire, Et couronné par Jeanneton D'un simple bonnet de coton, Dit-on. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la.
Il faisait ses quatre repas Dans son palais de chaume, Et sur un âne, pas à pas, Parcourait son royaume. Joyeux, simple et croyant le bien, Pour toute garde il n'avait rien Qu'un chien. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la.
Il n'avait de goût onéreux Qu'une soif un peu vive; Mais, en rendant son peuple heureux, Il faut bien qu'un roi vive. Lui-même, à table et sans suppôt, Sur chaque muid levait un pot D'impôt. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la.
Aux filles de bonnes maisons Comme il avait su plaire, Ses sujets avaient cent raisons De le nommer leur père. D'ailleurs il ne levait de ban Que pour tirer, quatre fois l'an, Au blanc. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la.
Il n'agrandit point ses États, Fut un voisin commode, Et, modèle des potentats, Prit le plaisir pour code. Ce n'est que lorsqu'il expira Que le peuple, qui l'enterra, Pleura. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la.
On conserve encor le portrait De ce digne et bon prince: C'est l'enseigne d'un cabaret Fameux dans la province. Les jours de fête, bien souvent, La foule s'écrie en buvant Devant: Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la.
LE VILAIN
Hé quoi! j'apprends que l'on critique Le _de_ qui précède mon nom. Êtes-vous de noblesse antique? Moi, noble? oh! vraiment, messieurs, non. Non, d'aucune chevalerie Je n'ai le brevet sur vélin. Je ne sais qu'aimer ma patrie.... Je suis vilain et très vilain.... Je suis vilain, Vilain, vilain.
Ah! sans un _de_ j'aurais dû naître; Car, dans mon sang si j'ai bien lu, Jadis mes aïeux ont d'un maître Maudit le pouvoir absolu. Ce pouvoir, sur sa vieille base, Étant la meule du moulin, Ils étaient le grain qu'elle écrase. Je suis vilain et très vilain, Je suis vilain, Vilain, vilain.
Jamais aux discordes civiles Mes braves aïeux n'ont pris part; De l'Anglais aucun dans nos villes N'introduisit le léopard; Et quand l'Église, par sa brigue, Poussait l'État vers son déclin, Aucun d'eux n'a signé la Ligue. Je suis vilain et très vilain, Je suis vilain, Vilain, vilain.
Laissez-moi donc sous ma bannière, Vous, messieurs, qui, le nez au vent, Nobles par votre boutonnière, Encensez tout soleil levant. J'honore une race commune, Car, sensible, quoique malin, Je n'ai flatté que l'infortune. Je suis vilain et très vilain, Je suis vilain, Vilain, vilain.
MON HABIT
Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j'aime! Ensemble nous devenons vieux. Depuis dix ans je te brosse moi-même, Et Socrate n'eût pas fait mieux. Quand le sort à ta mince étoffe Livrerait de nouveaux combats, Imite-moi, résiste en philosophe: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
Je me souviens, car j'ai bonne mémoire, Du premier jour où je te mis. C'était ma fête, et, pour comble de gloire, Tu fus chanté par mes amis. Ton indigence, qui m'honore, Ne m'a point banni de leurs bras. Tous ils sont prêts à nous fêter encore: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
A ton revers j'admire une reprise: C'est encore un doux souvenir. Feignant un soir de fuir la tendre Lise, Je sens sa main me retenir. On te déchire, et cet outrage Auprès d'elle enchaîne mes pas. Lisette a mis deux jours à tant d'ouvrage: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
T'ai-je imprégné des flots de musc et d'ambre Qu'un fat exhale en se mirant? M'a-t-on jamais vu dans une antichambre T'exposer au mépris d'un grand? Pour des rubans la France entière Fut en proie à de longs débats; La fleur des champs brille à ta boutonnière: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
Ne crains plus tant ces jours de courses vaines Où notre destin fut pareil; Ces jours mêlés de plaisirs et de peines, Mêlés de pluie et de soleil. Je dois bientôt, il me le semble, Mettre pour jamais habit bas. Attends un peu; nous finirons ensemble: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
LES ÉTOILES QUI FILENT
Berger, tu dis que notre étoile Règle nos jours et brille aux cieux. --Oui, mon enfant; mais dans son voile La nuit la dérobe à nos yeux. --Berger, sur cet azur tranquille De lire on te croit le secret: Quelle est cette étoile qui file, Qui file, file, et disparaît?
--Mon enfant, un mortel expire; Son étoile tombe à l'instant. Entre amis que la joie inspire, Celui-ci buvait en chantant. Heureux, il s'endort immobile Auprès du vin qu'il célébrait.... --Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
--Mon enfant, qu'elle est pure et belle! C'est celle d'un objet charmant: Fille heureuse, amante fidèle, On l'accorde au plus tendre amant. Des fleurs ceignent son front nubile, Et de l'hymen l'autel est prêt.... --Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
--Mon fils, c'est l'étoile rapide D'un très grand seigneur nouveau-né. Le berceau qu'il a laissé vide D'or et de pourpre était orné. Des poisons qu'un flatteur distille C'était à qui le nourrirait.... --Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
--Mon enfant, quel éclair sinistre! C'était l'astre d'un favori Qui se croyait un grand ministre Quand de nos maux il avait ri. Ceux qui servaient ce dieu fragile Ont déjà caché son portrait.... --Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
--Mon fils, quels pleurs seront les nôtres! D'un riche nous perdons l'appui. L'indigence glane chez d'autres, Mais elle moissonnait chez lui. Ce soir même, sûr d'un asile, A son toit le pauvre accourait.... --Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
--C'est celle d'un puissant monarque!.... Va, mon fils, garde ta candeur, Et que ton étoile ne marque Par l'éclat ni par la grandeur. Si tu brillais sans être utile, A ton dernier jour on dirait: Ce n'est qu'une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
LES SOUVENIRS DU PEUPLE
On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps, L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra plus d'autre histoire. Là viendront les villageois Dire alors à quelque vieille: Par des récits d'autrefois, Mère, abrégez notre veille. Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, Le peuple encor le révère, Oui, le révère. Parlez-nous de lui, grand'mère, Parlez-nous de lui.
Mes enfants, dans ce village, Suivi de rois, il passa. Voilà bien longtemps de ça: Je venais d'entrer en ménage. A pied grimpant le coteau Où pour voir je m'étais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise. Près de lui je me troublai; Il me dit: Bonjour, ma chère, Bonjour, ma chère. --Il vous a parlé, grand'mère! Il vous a parlé!
L'an d'après, moi, pauvre femme, A Paris étant un jour, Je le vis avec sa cour:
Il se rendait à Notre-Dame. Tous les coeurs étaient contents; On admirait son cortège. Chacun disait: Quel beau temps! Le ciel toujours le protège. Son sourire était bien doux; D'un fils Dieu le rendait père, Le rendait père. --Quel beau jour pour vous, grand'mére! Quel beau jour pour vous!
Mais quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers, Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir la campagne. Un soir, tout comme aujourd'hui, J'entends frapper à la porte; J'ouvre. Bon Dieu! c'était lui, Suivi d'une faible escorte. Il s'assoit où me voilà, S'écriant: Oh! quelle guerre! Oh! quelle guerre! --Il s'est assis là, grand'mére! Il s'est assis là!
J'ai faim, dit-il; et bien vite Je sers piquette et pain bis; Puis il sèche ses habits, Même à dormir le feu l'invite. Au réveil, voyant mes pleurs, Il me dit: Bonne espérance! Je cours de tous ses malheurs Sous Paris venger la France. Il part; et, comme un trésor, J'ai depuis gardé son verre, Gardé son verre. --Vous l'avez encor, grand'mére! Vous l'avez encor !
Le voici. Mais à sa perte Le héros fut entraîné. Lui, qu'un pape a couronné, Est mort dans une île déserte. Longtemps aucun ne l'a cru; On disait: Il va paraître. Par mer il est accouru; L'étranger va voir son maître. Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amére! Fut bien amére! --Dieu vous bénira, grand'mére, Dieu vous bénira.
LES FOUS
Vieux soldats de plomb que nous sommes, Au cordeau nous alignant tous, Si des rangs sortent quelques hommes, Tous nous crions: A bas les fous! On les persécute, on les tue, Sauf, après un lent examen, A leur dresser une statue Pour la gloire du genre humain.
Combien de temps une pensée, Vierge obscure, attend son époux! Les sots la traitent d'insensée; Le sage lui dit: Cachez-vous. Mais, la rencontrant loin du monde, Un fou qui croit au lendemain L'épouse; elle devient féconde Pour le bonheur du genre humain.
J'ai vu Saint-Simon le prophète, Riche d'abord, puis endetté, Qui des fondements jusqu'au faîte Refaisait la société. Plein de son oeuvre commencée, Vieux, pour elle il tendait la main, Sûr qu'il embrassait la pensée Qui doit sauver le genre humain.
Fourier nous dit: Sors de la fange, Peuple en proie aux déceptions. Travaille, groupé par phalange, Dans un cercle d'attractions. La terre, après tant de désastres, Forme avec le ciel un hymen, Et la loi qui régit les astres Donne la paix au genre humain!
Enfantin affranchit la femme, L'appelle à partager nos droits. Fi! dites-vous; sous l'épigramme Ces fous rêveurs tombent tous trois. Messieurs, lorsqu'en vain notre sphère Du bonheur cherche le chemin, Honneur au fou qui ferait faire Un rêve heureux au genre humain!
Qui découvrit un nouveau monde? Un fou qu'on raillait en tout lieu. Sur la croix que son sang inonde Un fou qui meurt nous lègue un Dîeu, Si demain, oubliant d'éclore, Le jour manquait, eh bien! demain Quelque fou trouverait encore Un flambeau pour le genre humain.
MILLEVOYE
LA CHUTE DES FEUILLES
De la dépouille de nos bois L'automne avait jonché la terre; Le bocage était sans mystère, Le rossignol était sans voix. Triste et mourant à son aurore Un jeune malade, à pas lents, Parcourait une fois encore Le bois cher à ses premiers ans.
"Bois que j'aime, adieu! je succombe: Votre deuil me prédit mon sort, Et dans chaque feuille qui tombe Je lis un présage de mort! Fatal oracle d'Épidaure, Tu m'as dit: 'Les feuilles des bois A tes yeux jauniront encore, Et c'est pour la dernière fois. La nuit du trépas t'environne; Plus pâle que la pâle automne, Tu t'inclines vers le tombeau.
Ta jeunesse sera flétrie Avant l'herbe de la prairie, Avant le pampre du coteau.' Et je meurs! De sa froide baleine Un vent funeste m'a touché, Et mon hiver s'est approché Quand mon printemps s'écoule à peine. Arbuste en un seul jour détruit, Quelques fleurs faisaient ma parure; Mais ma languissante verdure Ne laisse après elle aucun fruit. Tombe, tombe, feuille éphémère, Voile aux yeux ce triste chemin, Cache au désespoir de ma mère La place où je serai demain! Mais vers la solitaire allée Si mon amante désolée Venait pleurer quand le jour fuit, Éveille par un léger bruit Mon ombre un moment consolée."
Il dit, s'éloigne ... et sans retour! La dernière feuille qui tombe A signalé son dernier jour. Sous le chêne on creusa sa tombe. Mais son amante ne vint pas Visiter la pierre isolée; Et le pâtre de la vallée Troubla seul du bruit de ses pas Le silence du mausolée.
MADAME DESBORDES-VALMORE
S'IL L'AVAIT SU
S'Il avait su quelle âme il a blessée, Larmes du coeur, s'il avait pu vous voir, Ah! si ce coeur, trop plein de sa pensée, De l'exprimer eût gardé le pouvoir, Changer ainsi n'eût pas été possible; Fier de nourrir l'espoir qu'il a déçu, A tant d'amour il eût été sensible, S'il l'avait su.
S'il avait su tout ce qu'on peut attendre D'une âme simple, ardente et sans détour, Il eût voulu la mienne pour l'entendre. Comme il l'inspire, il eût connu l'amour. Mes yeux baissés recelaient cette flamme; Dans leur pudeur n'a-t-il rien aperçu? Un tel secret valait toute son âme, S'il l'avait su.
Si j'avais su, moi-même, à quel empire On s'abandonne en regardant ses yeux, Sans le chercher comme l'air qu'on respire J'aurais porté mes jours sous d'autres cieux Il est trop tard pour renouer ma vie; Ma vie était un doux espoir déçu: Diras-tu pas, toi qui me l'as ravie, Si j'avais su?
LES ROSES DE SAADI
J'ai voulu ce matin te rapporter des roses; Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.
Les noeuds ont éclaté. Les roses, envolées Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées. Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.
La vague en a paru rouge et comme enflammée. Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée.... Respires-en sur moi l'odorant souvenir!
LE PREMIER AMOUR