French Lyrics

Chapter 15

Chapter 153,959 wordsPublic domain

Et son bec fin comme une lame, En continuant son chemin, M'est entré jusqu'au fond de l'âme!....

HENRI CAZALIS

LA BÊTE

Qui donc t'a pu créer, Sphinx étrange, ô Nature! Et d'où t'ont pu venir tes sanglants appétits? C'est pour les dévorer que tu fais tes petits, Et c'est nous, tes enfants, qui sommes ta pâture: Que t'importent nos cris, nos larmes et nos fièvres? Impassible, tranquille, et ton beau front bruni Par l'âge, tu t'étends à travers l'infini, Toujours du sang aux pieds et le sourire aux lèvres!

RÉMINISCENCES A DARWIN.

Je sens un monde en moi de confuses pensées, Je sens obscurément que j'ai vécu toujours, Que j'ai longtemps erré dans les forêts passées, Et que la bête encor garde en moi ses amours.

Je sens confusément, l'hiver, quand le soir tombe, Que jadis, animal ou plante, j'ai souffert, Lorsque Adonis saignant dormait pâle en sa tombe; Et mon coeur reverdit, quand tout redevient vert.

Certains jours, en errant dans les forêts natales, Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois, Quand, la nuit grandissant les formes végétales, Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.

Dans le sol primitif nos racines sont prises; Notre âme, comme un arbre, a grandi lentement; Ma pensée est un temple aux antiques assises, Où l'ombre des Dieux morts vient errer par moment.

Quand mon esprit aspire à la pleine lumière, Je sens tout un passé qui me tient enchaîné; Je sens rouler en moi l'obscurité première: La terre était si sombre aux temps où je suis né!

Mon âme a trop dormi dans la nuit maternelle: Pour monter vers le jour, qu'il m'a fallu d'efforts! Je voudrais être pur; la honte originelle, Le vieux sang de la bête est resté dans mon corps.

Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme, Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir; Je voudrais oublier mon origine infâme, Et les siècles sans fin que j'ai mis à grandir.

Mais c'est en vain: toujours en moi vivra ce monde De rêves, de pensers, de souvenirs confus, Me rappelant ainsi ma naissance profonde, Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus;

Et que j'ai transmigré dans des formes sans nombre, Et que mon âme était, sous tous ces corps divers, La conscience, et l'âme aussi, splendide ou sombre, Qui rêve et se tourmente au fond de l'univers!

CHARLES FRÉMINE

RETOUR

Je viens de faire un grand voyage Qui sur l'atlas n'est point tracé: Pays perdu! dont le mirage Derrière moi s'est effacé.

Le cap noir de la quarantaine Met son ombre sur mon bateau Couvert d'écume et qui fait eau, Mais dont je suis le capitaine.

Ai-je bien ou mal gouverné? Encor n'ai-je point fait naufrage: Sur maint bas-fond si j'ai donné, J'ai vu de haut gronder l'orage.

Enfin, me voilà de retour Du beau pays de l'Espérance, Si vaste, au moins en apparence, Et dont si vite on fait le tour.

C'est fini ! Ma riche bannière Et ma voilure sont à bas! Plus de fleurs à ma boutonnière, Et plus de femmes à mon bras;

Vieillir! C'est la grande défaite, C'est la laideur et c'est l'affront, C'est plus de rides à mon front Et moins de cheveux à ma tête.

Oui, c'est la chose, et c'est mon tour. O temps où bouillonnaient les sèves, Où mes seuls dieux, l'Art et l'Amour, Traversaient l'orgueil de mes rêves!

D'avoir suivi leur vol vainqueur, Je n'ai rapporté, pour ma peine, Qu'un tout petit brin de verveine Avec un grand trou noir au coeur;

Et seul, au coin de la fenêtre Où j'accoude mes longs ennuis, Sachant ce que je pourrais être, Je pleure sur ce que je suis.

FRANÇOIS COPPËE

JUIN

Dans cette vie où nous ne sommes Que pour un temps sitôt fini, L'instinct des oiseaux et des hommes Sera toujours de faire un nid;

Et d'un peu de paille et d'argile Tous veulent se construire, un jour, Un humble toit, chaud et fragile, Pour la famille et pour l'amour.

Par les yeux d'une fille d'Eve Mon coeur profondément touché Avait fait aussi ce doux rêve D'un bonheur étroit et caché.

Rempli de joie et de courage, A fonder mon nid je songeais; Mais un furieux vent d'orage Vient d'emporter tous mes projets;

Et sur mon chemin solitaire Je vois, triste et le front courbé, Tous mes espoirs brisés à terre Comme les oeufs d'un nid tombé.

L'HOROSCOPE

Les deux soeurs étaient là, les bras entrelacés, Debout devant la vieille aux regards fatidiques, Qui tournait lentement de ses vieux doigts lassés Sur un coin de haillon les cartes prophétiques.

Brune et blonde, et de plus fraîches comme un matin, L'une sombre pavot, l'autre blanche anémone, Celle-ci fleur de mai, celle-là fleur d'automne, Ensemble elles voulaient connaître le destin.

"La vie, hélas! sera pour toi bien douloureuse," Dit la vieille à la brune au sombre et fier profil. Celle-ci demanda: "Du moins m'aimera-t-il? --Oui.--Vous me trompiez donc. Je serai trop heureuse."

"Tu n'auras même pas l'amour d'un autre coeur," Dit la vieille à l'enfant blanche comme la neige. Celle-ci demanda: "Moi, du moins, l'aimerai-je? --Oui.--Que me disiez-vous? J'aurai trop de bonheur."

L'ATTENTE

Au bout du vieux canal plein de mâts, juste en face De l'Océan et dans la dernière maison, Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu'il fasse, Elle se tient, les yeux fixés sur l'horizon.

Bien qu'elle ait la pâleur des éternels veuvages, Sa robe est claire; et, bien que les soucis pesants Aient sur ses traits flétris exercé leurs ravages, Ses vêtements sont ceux des filles de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie, Dés l'instant où la mer bleuit dans le matin Jusqu'à ce qu'elle soit par le couchant rougie, Elle est assise là, regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive étoile S'éteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncer A cette place où doit reparaître la voile Qu'elle vit là, jadis, pâlir et s'effacer.

Son coeur de fiancée, immuable et fidèle, Attend toujours, certain de l'espoir partagé, Loyal; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle, Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a changé.

Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite, En la voyant avec ses bandeaux réguliers, Son ruban mince où pend sa médaille bénite, Son corsage à la vierge et ses petits souliers,

La croiraient une enfant ingénue et qui boude, Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblante, Alors que sur sa main fiévreuse elle s'accoude Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs.

Partout le souvenir de l'absent se rencontre En mille objets fanés et déjà presque anciens: Cette lunette en cuivre est à lui, cette montre Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.

Il a laissé, de peur d'encombrer sa cabine, Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond, Et c'est lui qui tua d'un coup de carabine Le monstrueux lézard qui s'étale au plafond.

Ces mille riens, décor naïf de la muraille, Naguère il les a tous apportés de très loin. Seule, comme un témoin inclément et qui raille, Une carte navale est pendue en un coin;

Sur le tableau jaunâtre, entre ses noires tringles, Les vents et les courants se croisent à l'envi; Et la succession des petites épingles N'a pas marqué longtemps le voyage suivi.

Elle conduit jusqu'à la ligne tropicale Le navire vainqueur du flux et du reflux, Puis cesse brusquement à la dernière escale, Celle d'où le marin, hélas! n'écrivit plus.

Et ce point justement ou sa trace s'arrête Est celui qu'un burin savant fit le plus noir: C'est l'obscur rendez-vous des flots, où la tempête Creuse un inexorable et profond entonnoir.

Mais elle ne voit pas le tableau redoutable Et feuillette, l'esprit ailleurs, du bout des doigts, Les planches d'un herbier éparses sur la table, Fleurs pâles qu'il cueillit aux Indes autrefois.

Jusqu'au soir sa pensée extatique et sereine Songe au chemin qu'il fait en mer pour revenir, Ou parfois, évoquant des jours meilleurs, égrène Le chapelet mystique et doux du souvenir;

Et, quand sur l'Océan la nuit met son mystère, Calme et fermant les yeux, elle rêve du chant Des matelots joyeux d'apercevoir la terre, Et d'un navire d'or dans le soleil couchant.

CHANSON D'EXIL

Triste exilé, qu'il te souvienne Combien l'avenir était beau, Quand sa main tremblait dans la tienne Comme un oiseau,

Et combien ton âme était pleine D'une bonne et douce chaleur, Quand tu respirais son haleine Comme une fleur!

Mais elle est loin, la chère idole, Et tout s'assombrit de nouveau; Tu sais qu'un souvenir s'envole Comme un oiseau;

Déjà l'aile du doute plane Sur ton âme où naît la douleur; Et tu sais qu'un amour se fane Comme une fleur.

ROMANCE

Quand vous me montrez une rose Qui s'épanouit sous l'azur, Pourquoi suis-je alors plus morose? Quand vous me montrez une rose, C'est que je pense à son front pur.

Quand vous me montrez une étoile, Pourquoi les pleurs, comme un brouillard, Sur mes yeux jettent-ils leur voile? Quand vous me montrez une étoile, C'est que je pense à son regard.

Quand vous me montrez l'hirondelle Qui part jusqu'au prochain avril, Pourquoi mon âme se meurt-elle? Quand vous me montrez l'hirondelle, C'est que je pense à mon exil.

LIED

Rougissante et tête baissée, Je la vois me sourire encor. --Pour le doigt de ma fiancée Qu'on me fasse un bel anneau d'or!

Elle part, mais bonne et fidèle; Je vais l'attendre en m'affligeant. --Pour garder ce qui me vient d'elle, Qu'on me fasse un coffret d'argent!

J'ai sur le coeur un poids énorme; L'exil est trop dur et trop long. --Pour que je me repose et dorme, Qu'on me fasse un cercueil de plomb!

ÉTOILES FILANTES

Dans les nuits d'automne, errant par la ville, Je regarde au ciel avec mon désir, Car si, dans le temps qu'une étoile file, On forme un souhait, il doit s'accomplir.

Enfant, mes souhaits sont toujours les mêmes: Quand un astre tombe, alors, plein d'émoi, Je fais de grands voeux afin que tu m'aimes Et qu'en ton exil tu penses à moi.

A cette chimère, hélas! je veux croire, N'ayant que cela pour me consoler. Mais voici l'hiver, la nuit devient noire, Et je ne vois plus d'étoiles filer.

A UN ÉLÉGIAQUE

Jeune homme, qui me viens lire tes plaintes vaines, Garde-toi bien d'un mal dont je me suis guéri. Jadis j'ai, comme toi, du plus pur de mes veines Tiré des pleurs de sang, et le monde en a ri.

Du courage! La plainte est ridicule et lâche. Comme l'enfant de Sparte ayant sous ses habits Un renard furieux qui le mord sans relâche, Ne laisse plus rien voir de tes tourments subis.

On fut cruel pour toi. Sois indulgent et juste. Rends le bien pour le mal, c'est le vrai talion, Mais, t'étant bien bardé le coeur d'orgueil robuste, Va! calme comme un sage et seul comme un lion.

Quand même, dans ton sein, les chagrins, noirs reptiles, Se tordraient, cache bien au public désoeuvré Que tu gardes en toi des trésors inutiles Comme des lingots d'or sur un vaisseau sombré.

Sois impassible ainsi qu'un soldat sous les armes; Et lorsque la douleur dressera tes cheveux Et qu'aux yeux, malgré toi, te monteront des larmes, N'en conviens pas, enfant, et dis que c'est nerveux!

JOSÉ-MARIA DE HEREDIA

ANTOINE ET CLÉOPÂTRE

I.--LE CYDNUS.

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie, La trirème d'argent blanchit le fleuve noir, Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir Avec des chants de flûte et des frissons de soie.

A la proue éclatante où l'épervier s'éploie, Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir, Cléopâtre, debout dans la splendeur du soir, Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse où l'attend le guerrier désarmé; Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé Ses bras d'ambre où la pourpre a mis des reflets rosés;

Et ses yeux n'ont pas vu, présages de son sort, Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses, Les deux Enfants divins, le Désir et la Mort.

II--SOIR DE BATAILLE.

Le choc avait été très rude. Les tribuns Et les centurions, ralliant les cohortes, Humaient encor, dans l'air où vibraient leurs voix fortes, La chaleur du carnage et ses âcres parfums.

D'un oeil morne, comptant leurs compagnons défunts, Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes, Tourbillonner au loin les archers de Phraortes; Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches, Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches, Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare, Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare, Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant!

III.--ANTOINE ET CLÉOPÂTRE.

Tous deux, ils regardaient, de la haute terrasse, L'Égypte s'endormir sous un ciel étouffant Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu'il fend, Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse, Soldat captif berçant le sommeil d'un enfant, Ployer et défaillir sur son coeur triomphant Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.

Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns, Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums, Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires.

Et, sur elle courbé, l'ardent Imperator Vit dans ses larges yeux étoiles de points d'or Toute une mer immense où fuyaient des galères.

LES CONQUÉRANTS Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;

Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

PAUL VERLAINE

COLLOQUE SENTIMENTAL

Dans le vieux parc solitaire et glacé, Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles, Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé, Deux spectres ont évoqué le passé.

--Te souvient-il de notre extase ancienne? --Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

--Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom? Toujours vois-tu mon âme en rêve?--Non.

--Ah! les beaux jours de bonheur indicible Où nous joignions nos bouches!--C'est possible.

--Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir! --L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles, Et la nuit seule entendit leurs paroles.

LA BONNE CHANSON

Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore, Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,

C'en est fait à présent des funestes pensées, C'en est fait des mauvais rêves, ah! c'en est fait Surtout de l'ironie et des lèvres pincées Et des mots où l'esprit sans l'âme triomphait.

Arrière aussi les poings crispés et la colère A propos des méchants et des sots rencontrés; Arrière la rancune abominable! arrière L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés!

Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière A dans ma nuit profonde émis cette clarté D'une amour à la fois immortelle et première, De par la grâce, le sourire et la bonté,

Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces, Par toi conduit, ô main où tremblera ma main, Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin;

Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie, Vers le but où le sort dirigera mes pas, Sans violence, sans remords et sans envie: Ce sera le devoir heureux aux gais combats.

Et comme, pour bercer les lenteurs de la route, Je chanterai des airs ingénus, je me dis Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute; Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.

La lune blanche Luit dans les bois; De chaque branche Part une voix Sous la ramée.... O bien-aimée.

L'étang reflète, Profond miroir, La silhouette Du saule noir Où le vent pleure.... Rêvons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre Apaisement Semble descendre Du firmament Que l'astre irise.... C'est l'heure exquise.

ROMANCES SANS PAROLES

Il pleure dans mon coeur Comme il pleut sur la ville, Quelle est cette langueur Qui pénètre mon coeur?

O bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits! Pour un coeur qui s'ennuie O le chant de la pluie!

Il pleure sans raison Dans ce coeur qui s'écoeure. Quoi! nulle trahison? Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine, Mon coeur a tant de peine.

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses. De cette façon nous serons bien heureuses, Et si notre vie a des instants moroses, Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses.

O que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes, A nos voeux confus la douceur puérile De cheminer loin des femmes et des hommes, Dans le frais oubli de ce qui nous exile.

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles Éprises de rien et de tout étonnées, Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmilles Sans même savoir qu'elles sont pardonnées.

Dans l'interminable Ennui de la plaine, La neige incertaine Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre, Sans lueur aucune. On croirait voir vivre Et mourir la lune.

Comme des nuées Flottent gris les chênes Des forêts prochaines Parmi les buées.

Le ciel est de cuivre, Sans lueur aucune. On croirait voir vivre Et mourir la lune.

Corneille poussive Et vous, les loups maigres, Par ces bises aigres Quoi donc vous arrive?

Dans l'interminable Ennui de la plaine,

La neige incertaine Luit comme du sable.

SAGESSE

Écoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire. Elle est discrète, elle est légère: Un frisson d'eau sur de la mousse!

La voix vous fut connue (et chère?) Mais à présent elle est voilée Comme une veuve désolée, Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile Qui palpite aux brises d'automne Cache et montre au coeur qui s'étonne La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue, Que la bonté c'est notre vie, Que de la haine et de l'envie Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire D'être simple sans plus attendre, Et de noces d'or et du tendre Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste Dans son naïf épithalame. Allez, rien n'est meilleur à l'âme Que de faire une âme moins triste!

Elle est "en peine" et "de passage," L'âme qui souffre sans colère, Et comme sa morale est claire! Ecoutez la chanson bien sage.

Un grand sommeil noir Tombe sur ma vie: Dormez, tout espoir, Dormez, toute envie!

Je ne vois plus rien, Je perds la mémoire Du mal et du bien.... O la triste histoire!

Je suis un berceau Qu'une main balance Au creux d'un caveau: Silence, silence!

Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit, Doucement tinte. Un oiseau sur l'arbre qu'on voit Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, Simple et tranquille. Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.

--Qu'as-tu fait, ô toi que voilà Pleurant sans cesse, Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse?

Je ne sais pourquoi Mon esprit amer D'une aile inquiète et folle vole sur la mer. Tout ce qui m'est cher, D'une aile d'effroi Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?

Mouette à l'essor mélancolique, Elle suit la vague, ma pensée, A tous les vents du ciel balancée Et biaisant quand la marée oblique, Mouette à l'essor mélancolique,

Ivre de soleil Et de liberté, Un instinct la guide à travers cette immensité. La brise d'été Sur le flot vermeil Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.

Parfois si tristement elle crie Qu'elle alarme au lointain le pilote, Puis au gré du vent se livre et flotte Et plonge, et l'aile toute meurtrie Revole, et puis si tristement crie!

Je ne sais pourquoi Mon esprit amer D'une aile inquiète et folle vole sur la mer. Tout ce qui m'est cher, D'une aile d'effroi, Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?

Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées! L'espoir qu'il faut, regret des grâces dépensées, Douceur de coeur avec sévérité d'esprit, Et cette vigilance, et le calme prescrit, Et toutes!--Mais encor lentes, bien éveillées, Bien d'aplomb, mais encor timides, débrouillées A peine du lourd rêve et de la tiède nuit. C'est à qui de vous va plus gauche, l'une suit L'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune.

"Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une, Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés, La tête à terre, et l'air des plus embarrassés, Faisant ce que fait leur chef de file: il s'arrête, Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête Sur son dos simplement et sans savoir pourquoi." Votre pasteur, ô mes brebis, ce n'est pas moi, C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes, Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai. Suivez-le. Sa houlette est bonne. Et je serai, Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle, Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.

ART POÉTIQUE

De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l'Impair Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise: Rien de plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles, C'est le grand jour tremblant de midi, C'est par un ciel d'automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles!

Car nous voulons la Nuance encor, Pas la Couleur, rien que la nuance! Oh! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor!

Fuis du plus loin la Pointe assassine, L'Esprit cruel et le Rire impur, Qui font pleurer les yeux de l'Azur, Et tout cet ail de basse cuisine!

Prends l'éloquence et tords-lui son cou! Tu feras bien, en train d'énergie, De rendre un peu la Rime assagie, Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?

Oh! qui dira les torts de la Rime? Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime?

De la musique encore et toujours! Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure Éparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym.... Et tout le reste est littérature.

UN VEUF PARLE

Je vois un groupe sur la mer. Quelle mer? Celle de mes larmes. Mes yeux mouillés du vent amer Dans cette nuit d'ombre et d'alarmes Sont deux étoiles sur la mer.

C'est une toute jeune femme Et son enfant déjà tout grand Dans une barque où nul ne rame, Sans mât ni voile, en plein courant, Un jeune garçon, une femme!

En plein courant dans l'ouragan! L'enfant se cramponne à sa mère Qui ne sait plus où, non plus qu'en.... Ni plus rien, et qui, folle, espère En le courant, en l'ouragan.

Espérez en Dieu, pauvre folle, Crois en notre Père, petit. La tempête qui vous désole, Mon coeur de là-haut vous prédit Qu'elle va cesser, petit, folle!

Et paix au groupe sur la mer, Sur cette mer de bonnes larmes! Mes yeux joyeux dans le ciel clair, Par cette nuit sans plus d'alarmes, Sont deux bons anges sur la mer.

PARABOLES