France and England in North America, Part VII, Vol 2: A Half-Century of Conflict
CHAPTER XVII. ENGLAND HAS NO RIGHTFUL TITLES TO NORTH AMERICA, EXCEPT
THOSE WHICH MAY BE GRANTED HER BY FRANCE.
_Second Mémoire concernant les limites des Colonies presenté en 1720, par Bobé prêtre de la congregation de la Mission. à Versailles._ Archives Nationales.
(_Extracts, printed literatim._)
“L’année Dernier 1719 je presenté un Memoire Concernant les prétensions reciproques de la grande bretagne et de la france par Raport aux Colonies des deux Nations dans L’Amerique, et au Reglement des limites des dites Colonies.
“Je ne repete pas ce que j’ay dit dans ce memoire, je prie seulement que l’on pese bien tout ce que j’y dis pour Aneantir les prétensions des Anglois, et pour les Convaincre, s’ils veullent être de bonne foy, qu’elles sont des plus mal fondées, trés Exorbitantes, et mêmes injustes, qu’ayant usurpé sur La france presque tout ce qu’ils possedent en Amerique, ils deveroient luy rendre au lieu de luy demander, et qu’ils deveroient estimer Comme un tres grand avantage pour Eux, la Compensation que j’y propose pour finir cette affaire, laqu’elle, sans cette Compensation, renaitra toujours jusqu’a ce 258 qu’enfin la france soit rentrée en paisible possession de tout ce qui luy appartient légitimement, et dont on ne L’a depoüilleé que par la force et La malheureuse Conjoncture des tems, qui sans doute tôt ou tard luy seront plus favorables.
“Il Est surprenant que les Anglois entendus Comme ils sont par Raport à leurs Interests, ne fassent pas attention qu’il Leurs est infiniment plus Avantageux de s’assurer, par un traité raisonnable, la tranquille et perpetuelle possession des payis ou ils etoient établis avant la paix D’utrecht, que de vouloir profiter des Conjonctures pour oster aux françois des payis qu’ils ne Cederont jamais de bon Coeur, et dont ils se rempareront quand ils trouveront l’occasion favorable pour Cela, se persuadant qu’il leur sera alors permis de reprendre par force, ce que par force on leurs à pris, et ce qu’ils ont été obligé de Ceder a Utrecht; et meme de reprendre au moins une partie des payis que l’angleterre à usurpez sur la france, qui ne les à jamais cedez par aucun traité que je scache....
“Jean Verazan par ordre de françois 1^{er}. fit La decouverte de tous les payis et Costes qui sont Entre le 33^e. et le 47^e. Degre de latitude, et y fit deux voyages dont le dernier fut en 1523 et par ordre et au nom du dit Roy francois 1^{er}. il prit possession de toute cette Coste et de tous ces payis, bien long tems avant que les Anglois y Eussent Eté.
“L’an 1562 Les françois s’établirent dans La Caroline. Champlain à La fin de la relation de ses voyages fait un chapitre exprez Dans lequel il prouve.
“1^o. Que La france a pris possession de toutes les Costes et payis depuis la floride inclusivement jusqu’au fleuve S^t. Laurent inclusivem^t., avant tout autre prince chrêtien.
“2^o. Que nos roys ont eu, dez le Commancement des decouvertes des lieutenans generaux Dans ces payis et Costes.
“3^o. Que Les françois les ont habitez avant les Anglois. 259
“4^o. Que Les prétensions des Anglois sont Mal fondées.
“La Lecture De ce chapitre fait voir que Champlain prouve invinciblement tous ces chefs, et de maniere que les Anglois n’ont rien de bon à y repondre, de sorte que s’ils veullent être de bonne foy, ils doivent Convenir que tous ces payis appartiennent Légitimement à la france qu’ils s’en sont emparez et qu’ils les Retiennent Contre toute justice....
“Il Est A Remarquer que quoyque par le traité de S^t. germain l’angleterre dut restituer tout ce qu’elle Avoit occupé dans la Nouvelle france, et par Consequent toute la Coste depuis baston jusqu’a la virginie inclusivement (car alors les Anglois ne s’etoient pas encore emparez de la Caroline) laqu’elle Coste est Certainement partie de la Nouvelle france, les Anglois ne l’ont pas Cependant restituée et la gardent encore a present Contre la teneur du traité de S^t. Germain, quoy que la france ne L’ait point Cedée a L’angleterre ni par le dit traité ni par Aucun Autre que je scache.
“Cecy Merite La plus serieuse attention de la france, et qu’elle fasse Entendre serieusement aux Anglois que par le traité de S^t. germain ils se sont obligez de luy rendre toutte cette Coste, qui incontestablement est partie de la Nouvelle france, Comme je L’ay prouvé cy devant et encore plus au long dans mon 1^r. memoire et Comme le prouvent Verazan, Champlain, Denis, et toutes les plus ancienes Cartes de l’amerique septentrionale....
“Or Le Commun Consentement de toute l’Europe est de depeindre la Nouvelle france S’étendant au moins au 35^e. et 36^e. degrez de latitude Ainsy qu’il appert par les mappe-mondes imprimées en Espagne, Italie, hollande, flandres, allemagne Et Angleterre même, Sinon depuis que les Anglois se sont Emparez des Costes de la Nouvelle france, ou est L’Acadie, Etechemains L’almouchicois, et la grande riviere de S^t. 260 l’aurens, ou ils ont imposé a leur fantaisie des Noms de nouvelle Angleterre, Ecosse, et autres, mais il est mal aisé de pouvoir Effacer une chose qui est Connué De toute la Chretienteé D’ou je Conclus,
“1^o. Quavant L’Usurpation faite par les Anglois, toute Cette Coste jusqu’au 35^e. Degre s’appelloit Nouvelle france, laquelle Comprenoit outre plusieurs autres provinces, l’Etechemains, L’almouchicois, et L’acadie....
“Les Anglois Doivent remettre à La france le Port Royal, et La france doit insister vigoureusement sur cette restitution, et ordonner aux françois de Port Royal, Des Mines, et de Beaubassin, et autres lieux De reconaitre sa Majesté tres Chretiene pour leur Souverain, et leur deffendre d’obeir a aucun autre; de plus Commander a tous ces lieux et payis, et a toute la partie Septentrionale de la Peninsule, ainsi qu’aux payis des Almouchicois et des Etechemains [_Maine_, _New Hampshire_, _and Massachusetts_], de Reconaitre le gouverneur de l’isle Royale pour leur Gouverneur.
“Il Est même apropos De Comprendre Dans le Brevet de gouverneur de L’isle Royale tous ces payis jusqu’au Cap Cod....
“Que La france ne doit point souffrir que les Anglois s’etablissent Dans les payis qu’elle n’a pas Cedez.
“Qu’elle Doit incessament s’en remettre en possession, y Envoyer quantite D’habitans, et s’y fortifier de maniere qu’on puisse Arrêter les Anglois que depuis long tems tachent de s’emparer de l’amerique francoise dont ils Conaissent L’importance, et dont ils feroient un meilleur usage que celuy que les françois en font....
“Si les Anglois disent que les payis qui sont entre les rivieres de quinibequi [_Kennebec_] et de S^{te}. Croix font partie de la Nouvelle Angleterre.
JE LEURS REPONS 261
“1^o. Qu’ils scavent bien le Contraire, que Ces payis ont toujours fait partie de la Nouvelle france, que Les francois les ont toujours possedez et habitez, que Mons^r. De S^t. Castin gentilhomme francois a toujours eu, et a encore son habitation entre la Riviere de Quinibequi et celle de Pentagoet [_Penobscot_] (que même depuis les usurpations des anglois et leurs etablissements, dans leur Prétenduë Nouvelle Angleterre) les francois ont toujours prétendu que la Nouvelle france s’etend qusqu’au Cap Cod et qu’il en est fait mention dans toutes les patentes de gouverneurs francois.
“2^o Que De L’aveu même des Anglois, la Nouvelle Angleterre a une tres petite Etenduë du Costé de L’est, il est facile de le prouver par eux mêmes.
“J’ay Lu une description de la Nouvelle Angleterre et des autres Colonies Angloises, Composée par un Anglois, traduite en francois, imprimée à Paris en 1674 par Loüis Billaine, voicy les propres termes de Cet autheur Anglois, La Nouvelle Angleterre est au Septentrion de Marylande, au raport du Capitaine Smith, elle a prez de 25 Lieuës de Coste de mer.
“Ainsi selon les Anglois qui sont de Bonne foy, la Nouvelle Angleterre, qui n’a que prez de 25 lieuës de Coste de mer, ne scauroit s’etendre jusqu’e á La Riviere de Quinebequi. C’est tout au plus si elle s’etend jusqu’a deux ou trois lieuës à l’est De Baston.
“Il Semble même que les Anglois ont basti Baston, et en ont fait une ville Considerable à l’extremeté de leur pretenduë Nouvelle Angleterre.
“1^o Pour être a portée et en Etat de s’emparer sur les francois de tout ce qui est à L’est de Baston.
“2^o Pour être en Etat d’Empecher les francois de s’etablir sur toute 262 Cette Coste jusqu à La Karoline inclusivement, laquelle Coste etant de Notorieté publique de la Nouvelle france, à eté usurpez sur La france a qui elle appartenoit alors, et luy appartient Encore, ne L’ayant jamais cedeé. C’est ce que je vais prouver.
“Apres Avoir Invinciblement Convaincu les Anglois que tout ce qui est a L’est de quinibequi a Toujours appartenu et appartient encore a La france, excepté L’Acadie selon ses Ancienes limites, qu’elle a Cedée par force a L’Angleterre par La paix d’utrecht.
“Il faut Que Presentement je prouve que toute La Coste depuis la Riviere quinibequi jusqu’ à La Caroline inclusivement appartient par toutes sortes de droits à La france. Sur qui les Anglois L’ont usurpée, voicy une partie de mes preuves.
“Les françois ont decouvert tous ces payis Avant les Anglois, et en ont pris possession avant Eux. Les Roys de france ont nommé ces payis Caroline et Nouvelle france avant que les Anglois leurs eussent donné des Noms à leur mode pour faire oublier les Noms que les francois Leurs avoient imposez. Et que ces payis Appartenoient à La france.
“Les Roys de france ont Donné des lettres patentes à leurs sujets pour posseder et habiter ces payis, avant que Jacques 1^r. et Charles 1^r. Roys d’Angleterre en eussent donne à Leurs sujets.
“Pour Convaincre les Anglois de ces veritées il faut Lire avec attention ce qu’en ont Ecrit Jean verazan, Champlain, Laet, Denis.
“Les traitez faits Entre La france et L’Angleterre, et Le memoire que j’ay presenté L’anneé Dernier 1719.
“On y Trouvera tant de Choses, lesquelles il seroit trop long de Copier icy, qui prouvent que ces payis ont toujours appartenu de droit 263 a La france, et que les Anglois s’en sont emparez par force, que La france ne les a jamais Cedez à l’angleterre par aucun traité, que je scache.
“Et Partant que La france Conserve toujours son droit sur tous ces payis, et qu’elle a droit de les redemander à l’Angleterre. Comme elle les redemande présentement, ou Bien un Equivalent.
“L’Equivalent que la france demande et dont elle veut bien se Contenter, C’est la restitution de tout ce qu’elle a Cedéé par force à L’Angleterre par Le traité D’utrecht.
“Il Est De l’honeur et de l’interest de l’angleterre d’accorder à la france cette Equivalent.
“1^o Parceque n’y ayant point D’honeur à profiter des Malheurs D’un Roy pour Luy faire Ceder par force les payis qui luy appartiennent, il est de l’honeur de L’Angleterre de rendre a la france, ce qu’elle a eté Contrainte de luy ceder, et qu’elle ne possede qu’a ce mauvais tiltre.
“2^o Il est aussi Contre la justice et l’honeur de l’angleterre de posseder sans aucun Tiltre, et Contre toute justice les payis qui sont depuis la Riviere de quinibequi jusqu’à la Caroline inclusivement.
“3^o Il N’est pas moins de l’honeur et de l’interest de l’angleterre de profiter du moyen que la france veut bien luy presenter, pour sassurer a perpetuite toute Cette Coste, et pour la posseder justem^t. par la Cession que la france en fera, et de tous ses droits sur ces payis moyennant L’Equivalent proposé.
“4^o Parceque L’Angleterre doit Craindre que la france, dont elle ne Doit mepriser ni le Ressentiment ni la puissance, ne trouve une Conjoncture favorable pour faire valoir ses pretensions et ses droits, et pour Rentrer en possession de tout ce que L’Angleterre Luy a usurpée, et de tout ce qu’elle l’a obligé par force de luy Ceder.
“5^o Quand on veut trop avoir, souvent on n’a Rien, et meme on perd 264 ce que L’on Avoit. Il est donc de la sagesse Et de l’interest de l’Angleterre de ne pas pousser trop loin ses demandes, et de Convenir avec La france de sorte qu’elle puisse posseder Avec justice et tranquillement des payis que la france Aura toujours droit de reprendre jusqu’a ce qu’elle en ait fait une Cession libre et volontaire, et qu’il paroisse que L’Angleterre En faveur de Cette Cession luy ait donné un Equivalent.
“La france s’offre donc pour vivre en paix avec l’Angleterre de luy Ceder tous ses droits sur toute la Coste qui est entre la riviere de quinibequi dans la Nouvelle france jusqu’a la Riviere Jourdain, dans la Caroline, de sorte que ces deux rivieres servent de limites aux francois et aux Anglois.
“La france Demande pour Equivalent de la Cession de tant de payis, si grands, si beaux, et si a sa biensceance que l’Angleterre luy rende Et restituë tout ce qu’elle luy à cedé par le traité Dutrecht.
“Si La france ne peut pas engager L’Angleterre à convenir de Cet Equivalent, Elle pouroit (mais Ce ne doit être qu’a L’extremité) Ceder Encore à l’Angleterre la Caroline francoise, C’est a dire, ce qui est au sud de la Riviere Jourdain, Ou bien Ce qui est Entre la Riviere quinibequi, et Celle de Pentagoet. Ou bien leur offrir une somme D’argent.
“Il Semble que L’Angleterre doive estimer Comme un grand Avantage pour Elle, que La france veuille bien Convenir de Cet Equivalent, qui Assure Aux Anglois et leur rend legitime La possession de Cette grande etenduë de Costes qu’ils ont usurpez sur La france, qui ne les a jamais Cedez, qui ne les Cedera jamais, et sur lesqu’elles elle Conservera toujours ses legitimes droit et pretensions, jusqu’a ce qu’elle les ait Cédeés a L’angleterre moyennant un Equivalent raisonnable tel qu’est la Restitution de tout ce que La France luy a Cedé par force a Utrecht.
LIMITES. 265
“Suposeé L’acceptation de Cet Equivalent par L’une et l’autre Nation.
“La france toujours genereuse Consentira pour vivre en paix avec les Anglois, qu’une ligne tirée depuis l’embouchure de la Riviere de quinibequi, ou bien, depuis l’embouchure de la Riviere de Pentagoet, qui ira tout droit passer á egale distance entre Corlard [_Schenectady_] et les lacs de Champlain et du Saint Sacrement, et joindre la ligne par laqu’elle le sieur de L’isle geographe termine les terres Angloises, jusqu’a la Riviere Jourdain, ou bien jusqu’à La Caroline inclusivem^t. La france dis-je Consentira que cette ligne serve De borne et limites aux terres des deux Nations, de sorte que tous les payis et terres qui sont entre Cette ligne et la mer appartiendront à L’Angleterre, et que tout ce qui sera au dela de cette ligne appartiendra a La france.
“Dans Le fond il est avantageux a la france de faire incessament regler les limites, tant pour Empecher les Anglois d’empieter toujours de plus en plus sous pretexte de limites Non regleés, que parcequ’il est assuré que si le droit de la france est bien soutenu le réglement lui sera Avantageux, aussi bien que l’equivalent que j’ay proposé.
“Mais il pouroit arriver que les Anglois qui ont demandé le Reglement des limites, voyant qu’il ne doit pas leur etre favorable s’il est fait selon la justice, pourroient bien eux mêmes l’eloigner, afin de pouvoir toujours empieter sur les francois sous pretexte de limites non regleés, et de se mettre toujours en possession des payis Appartenans à la france.
“En ce Cas et aussi au Cas que les Anglois ne veullent pas restituer a la france leur Nouvelle Angleterre et autres payis jusqu’a la Caroline inclusivement qu’ils luy out usurpez, ou bien leur rendre L’Acadie 266 &^c pour l’equivalent Dont j’ay parlé.
“1^o Il faut que la france mette incessament quantité d’habitans dans le payis qui est entre la riviere de quinibequi et Celle de S^{te}. Croix, lequel payis qui selon les Anglois N’est point en Litige, ni partie de la pretenduë Nouvelle Ecosse, même, selon l’etenduë imaginaire que luy á donnée leur Roy Jacques 1^r. qui ne la fait Commancer qu’a La riviere S^{te} Croix, et Celle de quinibequi N’ayant jamais eté Cedé ni par le traite D’utrecht ni par Aucun autre que je scache, et ce payis Ayant toujours appartenu a La france, et eté par elle possedez et habité, M^r. de S^t. Castin gentilhomme francois ayant son habitation entre la riviere de Pentagoet et Celle de quinibequi comme je l’ay Deja dit.
“2^o On peut même faire entendre a L’Angleterre que Le Roy donnera Ce payis a la Compagnie des Indes qui scaura bien le deffendre et le faire valoir.
“Que Le Roy donnera aussi a la Compagnie des Indes la Caroline francoise, Comme depandance et province de la loüisiane, a Condition qu’elle y mettera des habitans, et y fera bâtir de bons forts, et une bonne Citadelle pour soutenir et deffendre ce beau payis Contre les Anglois.
“Il Est Certain que si le Roy fait entendre serieusement qu’il est resolu de donner à la Compagnie des Indes non seulement La Caroline francoise, et le payis qui est entre les Rivieres de quinibequi et de S^{te} Croix, mais aussi de luy Ceder et abandonner tous ses droits sur tous les payis que les Anglois ont usurpez sur la france.
“Il Est Certain Dis je, que les Anglois, Crainte D’Avoir affaire avec une Compagnie si puissante, se resoudront au Reglement des limites, tel que je l’ay proposé, et à rendre a la france toute la Nouvelle Ecosse ou Acadie selon ses Ancienes limites, Enfin tout ce que la france leur à Cedez a Utrecht, moyennant une somme D’Argent, ou bien L’equivalent que j’ay Aussi proposé.
“Je finis Ce memoire en priant de faire une tres serieuse attention 267 aux Exorbitantes prétensions des Anglois et a tout ce qu’ils ont fait Et font encore pour se rendre maitres de la pesche la Moluë, et de L’Amerique francoise.
“En Effet il est tres important que quand on traitera du reglement des limites, La france attaque les Anglois au lieu d’etre sur La defensive, C’est a dire, qu’elle doit demander aux Anglois tout ce qu’ils ont usurpez sur Elle, et le demander vigoureusement.
“C’est peut être le meilleur moyen de les mettre a la Raison, il est même apropos qu’elle les presse de finir Cette affaire, Dont sans doute La Conclusion luy sera Avantageuse, si on luy rend justice.”
II.
DEMANDES DE LA FRANCE (1723).
_Archives du Ministère des Affaires Etrangères._
(_Literatim._)
“Pour tous les Raisons deduites cy devant La france demande a Langleterre.
“1^o Qu’Elle laisse jouir Tranquillement la france de Tous les pays qui sont a L’Est de la riviere Quinibequi ou de Celle de S^t. Georges excepté de la seulle ville de Port Royal avec sa banlieüe et de L’accadie selon ses anciennes Limites, C’Est a dire La partie Meridionale de la Peninsule depuis le Cap fourchu jusqua Camseau Exclusivement, Que la france a cedée par la traite d’Utrecht, Tout le reste qui est a L’Est de Quinibequi [_Kennebec_], appartenant a La France en tout souveraineté depuis L’an 1524. Laquélle ne la jamais cedé ny par le Traitté d’Utrecht ny par aucun autre traitté.
“2^o Que les Anglois Laissent Vivre Tranquillement sous la domination 268 du Roy les nations Sauvages qui sont dans Les payis a L’Est de Quinibequi et qu’ils Ninquietent point les Missionnaires qui demeureront Chés les d. Nations Ny les françois qui Iront Chés Elles.
“3^o Que Les Anglois restituent a la france ce qu’ils ont occupé a L’Est de Quinibequi et qu’ils ne Trouvent pas mauvais que les françois prennent detruisent ou gardent les forts Postes et habitations, que les Anglois ont Etablis, ou Etabliront dans tous les Pays a L’Est de Quinibiqui, ou de la Rivierre S^t Georges Car quand même il ne Seroist pas sure que Ces d. Paÿs appartiennent a La France, il suffit qu’ils sont Contesté pour rendre injuste et Violente L’occupation qu’En feroient les Anglois avant que la Contestation fut finie.
“4^o Que Les Anglois restituent tout ce qu’ils Occupent dans la Nouvelle france depuis Le 30^e degré jusqua Quinibequi ou jusqua La Rivierre S^t georges Comme Elle y est obligeé par Le traitté de S^t. germain En Laye En 1632. La france ne luy ayant jamais cedé par aucun Traitté aucune partie de toute La Nouvelle france, sinon La Ville de Port Royal avec sa Banlieüe et lacadie selon ses anciennes Limittes.
“Si les Anglois disent que la France ne s’est point opposeé aux occupations qu’ils ont fait dans la Nouvelle france
“Je Leur repons que la france sy est toujours opposeé et qu’elle s’Est Toujours Maintenuë dans la souveraineté de toute la Nouvelle france, soit en donnant tout ses Paÿs enconcession, soit en y envoyant des gouverneurs généraux, soit en Nommant Vice Roys de la Nouvelle france Les plus grands Seigneurs du Roÿaume, Tels Ont esté M. Le Comte de Soissons, M. Le Prince de Condé, M. de Montmorency, M. Le Duc de Vantadour, M. Le Cardinal de Richelieu etc. qui des les premiers tems 269 ont este successivement Viceroys de la Nouvelle france et Terres Circonvoisines, par la Lecture de leurs patentes On verra que Nos Roys se sont Toujours Conservé la Souveraineté des pays qui sont Entre le 30^e. et Le 50^e. degré, et qu’ils Nont jamais Consenty que les Anglois y fissent aucun Etablissement et que sy-ils y en ont fait çá esté Malgré la france, que avoit trop d’affaires en Europe pour pouvoir les Empecher, Se reservant Toujours ses droits et la Volonté de les faire Valoir quand Elle en Trouveroit une occasion favorable, ce qui pourroit bien arriver un jour, alors on Verroit que L’on ne s’Empare pas Impunement et par Violence, des Domaines d’un Roy de france et qu’il est assés puissant pour se remettre en pocession Tost ou tard de ce qu’on a Usurpé sur luy, C’est a quoy les Anglois deveroient faire attention, et ce qui devroit les obliger de ne pas mepriser Ny maltraitter La France Comme Ils font.
“La france s’Est encore opposeé aux Usurpations des Anglois Les ayant obligé par le traitté de S^t. Germain En 1632, de restituer a la france Tout ce qu’ils avoient jusqual’ors occupe dans la Nouvelle france, Ils Nont pas cependant Encore fait cette restitution, Mais on leur demande présentement qu’ils la fassent incessammant N’Etant pas juste qu’ils retiennent plus Longtems ce qui ne leur appartient pas, et qu’ils ont promis solennellement de restituer a la france.
“Mais disent Les Anglois Nous sommes Etablis dans La Nouvelle france depuis la Caroline Inclusivement jusqua Quinibequi depuis 1585, jusqua presant 1723. Nous y avons mis quantiteé d’habitans et bastis plusieurs grandes villes. Navons Nous pas prescrit Contre La france par une sy Longue procession.”
REPONSE. 270
“Non parce que La france sy est Toujours opposeé par les Lettres pattentes qu’Elle a donneés aux Concésionnaires Generaux, aux Lieutenants generaux et aux Viceroys de la Nouvelle france.
“Non parce que La france obligea en 1632, par Le traitté de S^t. Germain, Langleterre de luy restituer tous les lieux occupés dans la Nouvelle france par les Anglois, Et que le traitté de Breda en 1667, celuy de Neutralité en 1686, et celuy d’Utrecht en 1713, ne disent rien d’ou on puisse Inferer que la france ait cedé a Langleterre aucune partie de la Nouvelle france, sinon la province de la Cadie selon ses anciennes Limittes, et la seule ville de Port Royal avec ses dépendances ou Banlieüe. Je dis encore que Cette longue possession des anglois, ces Villes baties et ce grand Nombre d’habitans mis par eux dans ces pays Nanéantissent point le droit de la france pour les redemander....
“Il y avoit Environ 150 ans que les françois avoient abandonné les postes qu’ils avoient alors sur la Coste du Bresil les Portuguais sy Etablirent aussitost y Mirent quantité d’habitans et y batirent de grandes Villes. Ils ne Croyoient pas cependant que pour cela la france fut dechüe de ses droits de proprieté et de souveraineté sur ces pays abandonnés par Elle depuis 150 ans, puisqua Utrecht en 1713 Le Roy de Portugal demanda au Roy qu’il luy abandonnat ses droits sur ces pays, ce qui Le Roy fit en Consideration du Portugal.
“Les Anglois possedoient depuis longues anneés La Jamaique y avoient quantité d’habitans, de forts et de riches Villes, persuadés cependant que les droits de l’Espagne subsisteroient Tant quelle Ny auroit pas renoncé en leur faveur. Ils demanderent a Utrecht Cette renonciation au Roy d’Espagne et il la leur accorda.
“Si les Anglois avoient demandé a la france une Cession de tous ces 271 droits sur les pays occupés par Eux dans la Nouvelle france Il y a apparance que le Roy leur auroit fait cession a des Conditions raisonnables. Ils nont pas demandés cette cession, ou sy ils lont demandeé, elle ne leur a pas esté accordeé les droits de la france subsistent donc Toujours et Elle pretend presentement que les Anglois qui en usent sy mal avec Elle, luy restituënt Tout ce quelle a usurpé dans la Nouvelle france depuis le 30^e. jusquau 50^e. degré.”
“Mais disent les Anglois Commant pouvoir restituer un sy vaste pays ou nous avons une Infinité d’habitans et un trés grand nombre de belles et riches villes? Une Telle restitution N’Est pas practicable.”
RESPONSE.
“Javouë qu’il est bien difficile de sy resoudre même aux personnes qui font profession d’aimer L’Equité et La Justice.
“Mais Le Roy aime trop la nation Angloise, a trop de Consideration pour Elle, desire trop luy faire plaisir, et est trop généreux pour exiger d’Elle une Telle restitution Voulant luy donner Un Exemple de la moderation dont il souhaite que Langleterre use a son Egard.
“Il se désistera Volontiers de tous ces droits et consentira que Toute la Coste jusqua 20 Lieuës dans l’Enfoncement des Terres Depuis le 32^e. degré jusqua la Rivierre de Quinibequi demeure en toute proprieté et souveraineté a perpetuité a Langleterre a condition quelle Sobligera par un traitté solennel et décisif de ne jamais passer ces limites. Que la france ne sera jamais Inquieté par Langleterre dans la Jouissance en proprieté et souveraineté de Ce qui est au dela de ces 20 lieuës dans lenfoncement des terres et de Tous 272 les pays qui sont a L’Est de la rivierre de Quinibequi, qui de Ce Costé la servira de Limites aux deux Nations, et que Langleterre rendra a la france Le port Royal et la Cadie avec leurs dependances, Enfin Tout ce que la france luy a Cedé par le traité d’Utrecht sans en rien Excepter.
“Cet offre du Roy doit estre agreable a Langleterre et luy faire plaisir, parceque sy elle l’accepte elle possedera a juste Titre cette grande partie de la Nouvelle france, qu’Elle possedera Toujours injustement sy Elle Naccepte pas un offre sy raisonnable que Luy fait Le Roy qui sans cette acceptation Ne renoncera jamais a ses droits de souveraineté sur une sy grande et sy belle partie de la Nouvelle France, droits que les anglois doivent Craindre qu’il Ne fasse Valoir Tost ou tard, Car si puissante que soit Langleterre, Ils ne doivent pas croire que la france ne luy cede rien en puissance ny en quoy que ce soit, et qu’on ne la meprise et maltraitte pas Impunement.
“Sy Les Anglois ont quelques autres titres et quelques autres raysons a alleguer en leur faveur, sy on me veut faire L’honneur de me les Communiquer, Je moffre d’y repondre d’une maniere a les obliger d’ avouër qu’ils ont tort, sils sont de bonne foy et si ils aiment La justice et la paix.
ADDITION.
“On vient de me faire voire une carte de la nouvelle france presenté au Roy par les Anglois sur la quelle est tracé par une ligne tout ce qu’ils pretendent en vertu du traitté d’Utrecht.
“Ils y etendent sy loin leurs pretentions dans Les terres, qu’il y a tout lieu de Croire que cette Ligne na pas eté traceé, Ny Cette carte presenteé par ordre et au scû du Sage et judicieux ministre dangleterre, mais par quelqu’Un que donne a penser qu’il veut broüiller 273 L’angleterre avec La france.
“Ce qui donne encore plus de lieu a avoir de luy cette penseé C’est que le traitté d’Utrecht ayant determiné les Limites des deux Nations pour la pesche, par desairs de vent, quoyque par toutes les nations les airs de vent se tracent en Ligne droite, il les a tracé en Ceintre a L’Est de Lisle de Sable, en quoy il semble avoir Intention de se mocquer de la france et de L’Irriter.
“La prise d’un vaisseau françois dans Le passage de Camceau, La Construction d’un fort a Canceau, Le nom d’albanie donné a la partye de la Nouvelle France qui est entre quinibequi et la ville de Port Royal pays qui n’a point esté Cedé par le traitté d’Utrecht, Les forts Construits, et Les Concessions donneés, Les Nations sauvages, et Les missionnaires maltraités dans ce pays appartenant a la france, ou du moins pretendu et Contesté par Elle.
“Tout cela pourroit bien Venir de quelque Anglois qui voudroit broüiller les deux Nations. C’est aux Anglois pacifiques a le punir et a la france a supposer a de telles entreprises jusqu ce que les Limites soient regleés d’Une Maniere Equitable.
“Collationné et figuré sur une Copie de Mémoire ou notte en papier non Signeé ni dattée estant au Secrétariat du Chateau S^t. Louis de Quebec ou elle est resteé Par Le Notaire Royal en la prevosté de Quebec y resident soussigné ce jourdhuy Vingt cinq Juillet mil sept cent cinquante.
DU LAURENT.
“François Bigot, Conseiller du Roy en ses Conseils, Intendant de justice, Police, finances et de la marine en la Nouvelle france.
“Certifions a tousqu’il appartiendra que M^r. Dulaurent qui a signé la Collation de L’autre part Est notaire Royal en la prevosté de Quebec Et que foy doit Estre ajouteé a sa signature En la d^e qualité; En 274 temoin de quoy nous avons signeé et fait Contresigner ces presentes par nôtre secretaire et a Icelles fait apposer le Cachet de nos armes, fait en nôtre hotel a Quebec Le p^{er}. Aoust, mil sept cent Cinquante.
BIGOT Cachet PAR MONSEIGNEUR DESCHENAUX.”
Endorsed. “Envoyé par M^r. Bigot Intend^t. du Canada avec sa lettre au M^{is}. de Puyzieulx du 1^{er}. aoust 1750. No 25, 1723.”
B.
CHAPTERS XIX., XX., XXI.
THE SIEGE OF LOUISBOURG AS DESCRIBED BY FRENCH WITNESSES.
_Lettre d’un Habitant de Louisbourg contenant une Relation exacte et circonstanciée de la Prise de l’Isle Royale par les Anglois. À Québec, chez Guillaume le Sincère, à l’Image de la Vérité._ MDCCXLV. [_Extraits._]
[_Literatim._]
“... Le mauvais succès dont cette entreprise (_against Annapolis_) a été suivie, est envisagé, avec raison, comme la cause de notre perte. Les Anglois ne nous auroient peut-être point inquietés, si nous n’eussions été les premiers à les insulter. Notre qualité d’aggresseurs nous a été funeste; je l’ai oüi conter à plus d’un ennemi, & je n’y vois que trop d’apparence. Les habitans de la nouvelle Angleterre étoient interressés à vivre en paix avec nous. Ils l’eussent sans doute fait, si nous ne nous étions point avisés mal à 275 propos de les tirer de cette sécurité où ils etoient à notre égard. Ils comptoient que de part & d’autre, on ne prendroit aucun parti dans cette cruelle guerre qui a mis l’Europe en feu, et que nous nous tiendrions comme eux sur la seule défensive. La prudence le dictoit; mais elle n’est pas toujours la régle des actions des hommes: nous l’avons plus éprouvé que qui que ce soit....
“... L’expédition de l’Acadie manquée, quoiqu’il y eût tout à parier qu’il reuissiroit par le peu de forces que les ennemis avoient pour nous résister, leur fit faire de serieuses réflexions sur notre crainte, ou notre faiblesse. Selon tous les apparences, ils en conclurent qu’ils devoient profiter d’une aussi favorable circonstance, puisque dès-lors ils travaillerent avec ardeur à l’armement qui leur était necessaire. Ils ne firent pas comme nous: ils se prêterent un secours mutuel: on arma dans tous leurs Ports, depuis l’Acadie jusqu’au bas de la Côte: on dépêcha en Angleterre, & on envoya, dit on, jusqu’à _la Jamaïque_ afin d’en tirer tous les secours qu’il seroit possible. Cette entreprise fut concertée avec prudence, et l’on travailla tout l’hiver pour être prêt au premier beau tems.
“Les préparatifs n’en pouvaient être si secrets, qu’il n’en transpirât quelque chose. Nous en avions été informés dès les premiers instans, & assez à tems pour en pouvoir donner avis à la Cour....
“Nous eumes tout l’hiver à nous, c’était plus qu’il n’en falloit pour nous mettre en état de défense; mais la terreur s’étoit emparée des esprits: on tenait des conseils, dont le résultat n’avoit rien que de bizarre et de puérile; cependant le tems s’écoulait, nous perdions de précieux momens en déliberations inutiles, & en résolutions presque aussitôt détruites que prises. Quelques ouvrages demandoient qu’on les parachevât: il en falloit renforcer quelques-uns, augmenter quelques 276 autres, pourvoir à des postes, visiter tous ceux de l’Isle, voir où la descente étoit plus facile, faire le denombrement des personnes en état de porter les armes, assigner à chacun son poste; enfin se donner tous les soins et les mouvemens ordinaires en pareil cas; rien de tout cela ne se faisoit; de sorte que nous avons été surpris, comme si l’ennemi fût venu fondre sur nous à l’improviste. Nous aurions eu même assez de tems pour nous precautionner mieux qu’on ne l’a fait, depuis le jour où nous vimes paroître les premiers Navires qui nous ont bloqués; car ils n’y sont venues que les uns après les autres, ainsi que je le dirai dans la suite. La négligence & la déraison avoient conjuré la perte de notre malheureuse Isle....
“Ce fut le quatorze [Mars], que nous vimes les premiers Navires ennemis; ils n’étoient encore que deux, & nous les primes d’abord pour des Vaisseaux François; mais nous fumes bien tôt détrompés par leur manœuvre. Le nombre en augmentoit de jour à autre, il en arriva jusqu’à la fin de Mai. Ils croiserent long-tems, sans rien tenter. Le rendez-vous général étoit devant notre Isle, où ils arrivoient de tous côtez; car on avoit armé à l’Acadie, Plaisance, Baston, & dans toute l’Amerique Anglaise. Les secours d’Europe ne vinrent qu’en Juin. C’étoit moins une entreprise formée par la Nation ou par le Roi, que par les seuls habitans de la nouvelle Angleterre. Ces peuples singuliers ont des Lois & une Police qui leur sont particulières, & leur Gouverneur tranche du Souverain. Cela est si vrai, que, quoi-qu’il y eût guerre déclarée entre les deux Couronnes, il nous la déclara lui de son chef & en son nom, comme s’il avoit fallu qu’il eût autorisé son maître. Sa declaration portoit, qu’il nous déclaroit la guerre pour lui, & pour tous ses amis & alliés; il entendoit parler apparemment des Sauvages qui leur sont soumis, qu’on appelle _Indiens_, & que l’on distingue des Sauvages qui obéissent à la France. On verra que l’Amiral _Warren_ n’avoit rien à commander 277 aux troupes envoyées par le Gouverneur de Baston, & que cet Amiral n’a été que Spectateur, quoique ce soit à lui que nous nous soyons rendus. Il nous en avoit fait solliciter. Ce qui marque bien l’independance qu’il y avoit entre l’armée de terre & celle de mer que l’on nous a toujours distinguées comme si elles eussent été de differentes Nations. Quelle Monarchie s’est jamais gouvernée de la sorte?
“La plus grande partie des Bâtimens de transport étant arrivés dans le commencement de Mai, nous les apperçûmes le onze en ordre de bataille, au nombre de quatre-vingt seize venant du côté de Canceaux & dirigeant leur route vers la Pointe plate de la Baye de _Gabarus_. Nous ne doutames plus qu’ils n’y fissent leur descente. C’est alors qu’on vit la nécessité des precautions que nous aurions dû prendre. On y envoya à la hâte un détachement de cent hommes, tirés de la garnison & des Milices, sous le commandement du sieur _Morpain_, Capitaine de Port. Mais que pouvait un aussi faible corps, contre la multitude que les ennemis debarquoient! Cela n’aboutit qu’à faire tuer une partie des nôtres. Le sieur _Morpain_ trouva déjà près de deux milles hommes débarqués; il en tua quelques-uns & se retira.
“L’Ennemi s’empare de toute la campagne, & un détachement s’avance jusques auprès de la batterie Royale. Pour le coup, la frayeur nous saisit tous; on parla dès l’instant d’abandonner cette magnifique batterie, qui auroit été notre plus grande défense, si l’on eût sçu en faire usage. On tint tumultuairement divers Conseils là-dessus. Il seroit bien difficile de dire les raisons qui portoient à un aussi étrange procédé; si ce n’est une terreur panique, que ne nous a plus quitté de tout le Siège. Il n’y avoit pas eu encore un seul coup de fusil tiré sur cette batterie, que les ennemis ne pouvoient prendre qu’en faisant leurs approches comme pour la Ville, & l’assiégeant, pour ainsi dire, dans les régles. On en a dit sourdement une raison 278 sur laquelle je ne suis point en état de décider; je l’ai pourtant entendu assurer par une personne qui était dans la batterie; mais mon poste étant en Ville, il y avoit long-tems que je n’étois allé à la batterie Royale: C’est que ce qui détermina à un abandon si criminel, est qu’il y avoit deux brêches qui n’avoient point été réparées. Si cela est, le crime est encore plus grand, parce que nous avions eu plus de loisir qu’il n’en falloit, pour mettre ordre à tout.
“Quoiqu’il en soit, la résolution fut prise de renoncer à ce puissant boulevard, malgré les représentations de quelques gens sages, qui gémissoient de voir commettre une si lourde faute. Ils ne purent se faire écouter. Inutilement remontrèrent-ils que ce seroit témoigner notre foiblesse aux ennemis, qui ne manqueroient point de profiter d’une aussi grande étourderie, & qui tourneroient cette même batterie contre nous; que pour faire bonne contenance & ne point réchauffer le courage à l’ennemi, en lui donnant dès le premier jour, une si grande espérance de réussir, il falloit se maintenir dans ce poste important le plus que l’on pourroit: qu’il étoit évident qu’on s’y conserveroit plus de quinze jours, & que ce délai pouvoit être employé à retirer tous les canons dans la Ville. On répondit que le Conseil l’avoit résolu autrement; ainsi donc par ordre du Conseil, on abandonna le 13 sans avoir essuyé le moindre feu, une batterie de trente pièces de canon, qui avoit couté au Roi des sommes immenses. Cet abandon se fit avec tant de précipitation, qu’on ne se donna pas le temps d’encloüer les canons de la manière que cela se pratique; aussi les ennemis s’en servirent-ils dès le lendemain. Cependant on se flatoit du contraire; je fus sur le point de gager qu’ils ne tarderoient guères á nous en battre. On étoit si peu à soi, qu’avant de se retirer de la batterie, le feu prit à un baril de poudre, qui pensa faire sauter plusieurs personnes, & brûla la robe d’un Religieux Récolet. Ce n’étoit pas de 279 ce moment que l’imprudence caracterisoit nos actions, il y avoit long-tems qu’elle s’étoit refugiée parmi nous.
“Ce que j’avois prévu arriva. Dès le quatorze les ennemis nous saluèrent avec nos propres Canons, dont ils firent un feu épouvantable. Nous leur répondimes de dessus les murs; mais nous ne pouvions leur rendre le mal qu’ils nous faisoient, rasant nos maisons, & foudroyant tout ce qui étoit à leur portée.
“Tandis que les Anglois nous chauffoient de la batterie Royale, ils établissoient une Plate-forme de Mortiers sur la hauteur de Rabasse proche le Barachois du côté de l’Ouest, qui tirerent le seize jour où a commencé le bombardement. Ils avoient des Mortiers dans toutes les batteries qu’ils éleverent. Les bombes nous ont beaucoup incommodé....
“Les ennemis paroissoient avoir envie de pousser vigoureusement le Siège. Ils établirent une batterie auprès de la Plaine de _Brissonnet_, qui commença à tirer le dix-sept, & travaillerent encore à une autre, pour battre directement la Porte Dauphine, entre les maisons du nommé _la Roche & Lescenne_, Canonier. Ils ne s’en tinrent point à ces batteries, quoiqu’elles nous battissent en brêche; mais ils en dresserent de nouvelles pour soutenir les premières. La Plaine marécageuse du bord de la Mer à la Pointe blanche, les incommodoit fort, & empêchoit qu’ils ne poussassent leurs travaux comme ils l’auroient souhaité: pour y rémédier, ils pratiquerent divers boyaux, afin de couper cette Plaine; étant venus à bout de la dessécher, ils y firent deux batteries qui ne tirerent que quelques jours après. Il y en avoit une au dessus de l’habitation de _Martissance_, composée de sept pièces de canon, prises en partie de la Batterie Royale & de la Pointe plate ou s’etait fait le débarquement. On la destinoit à miner le Bastion Dauphin; ces deux dernières batteries ont presque rasé la Porte Dauphine.
“Le dix-huit nous vîmes paroître un Navire, avec Pavillon Français, 280 qui cherchoit à donner dans le Port. Il fut reconnu pour être effectivement de notre Nation, & afin de favoriser son entrée, nous fimes un feu continuel sur la Batterie Royale. Les Anglais ne pouvant resister à la vivacité de notre feu, qui ne discontinuoit point, ne purent empêcher ce Navire d’entrer, qu’il leur eut été facile sans cela de couler à fond. Ce petit refraichissement nous fit plaisir; c’étoit un Navire Basque: il nous en étoit venu un autre dans le courant d’Avril.
“Nous n’eumes pas le même bonheur pour un Navire de Granville, qui se présenta aussi pour entrer, quelques jours après; mais qui ayant été poursuivi, fut contraient de s’echouer, & se battit long-tems. Celui qui le commandoit, nomme _Daguenet_, étoit un brave homme, lequel ne se rendit qu’à la dernière extrêmité, & après avoir été accablé par le nombre. Il avoit transporté tous les Canons d’un même côté, & en fit un feu si terrible, que les ennemis n’eurent pas bon marché de lui. Il fallut armer presque toutes leurs Chaloupes pour le prendre. Nous avons sçu de ce Capitaine, qu’il avoit rencontré _le Vigilant_, & que c’étoit de ce malheureux Vaisseau, qu’il avoit apris que l’Isle Royale étoit bloquée. Cette circonstance importe au récit que je vais faire.
“Vous êtes persuadés, en France, que la prise de ce Vaisseau de guerre a occasionné la notre, cela est vraie en quelque sorte, mais nous eussions pu nous soutenir sans lui si nous n’avions pas entassé fautes sur fautes, ainsi que vous avez dû vous en aperçevoir jusqu’à présent. Il est vrai que, graces à nos imprudences, lors que ce puissant secours nous arrivoit, nous commencions à être sans espérance. S’il fût entré, comme il le pouvoit, nous serions encore dans nos biens, & les Anglais eussent été forcés de se retirer.
“_Le Vigilant_ parut le vingt-huit ou le vingt-neuf de Mai, à 281 environ une lieue et demie de distance de _Santarge_ [_sic_]. Le vent était pour lors Nord-Est, & par conséquent bon pour entrer. Il laissoit la Flotte Anglaise à deux lieues & demi sous le vent. Rien ne pouvoit donc l’empêcher d’entrer; & c’est par la plus grande de toutes les fatalités qu’il est devenu la proye de nos Vainqueurs. Témoins de sa manœuvre, il n’étoit personne de nous qui ne donnât des malédictions à une manœuvre si mal concertée & si imprudente.
“Le Vaisseau, commandé par M. _de la Maisonfort_, au lieu de suivre sa route, ou d’envoyer sa chaloupe à terre pour prendre langue, ainsi que le requéroit la prudence, s’amusa à poursuivre un Corsaire monté en Senault qu’il rencontra malheureusement sous la terre. Ce Corsaire, que commandoit un nommé _Brousse_ (Rous) manœuvre d’une autre manière que le Vaisseau Français. Il se battit toujours en retraite, forçant de voiles et attirant son ennemi vers l’Escadre Angloise; ce qui lui réussit; car le Vigilant se trouva tellement engagé, qu’il ne lui fut plus possible de se sauver, quand on eut vu le danger. Deux Frégates l’attaquerent d’abord; M. de la Maisonfort leur répondit par un feu très vif, qui en mit bien-tôt une hors de combat; elle fut démâtée de son grand mât, désemparée de toutes les manœuvres, et contrainte de se retirer. Mais il vint cinq autres Frégates qui chaufferent le Vigilant de toutes parts; le combat que nous voyons à découvert, dura depuis cinq heures du soir jusqu’à dix. Enfin il fallut céder à la force, & se rendre. Les ennemis ont beaucoup perdu dans ce combat, & le commandant Français eut quatre-vingts hommes tués ou blessés; le Vaisseau n’a été que fort peu endommagé.
“On doit dire, à la gloire de M. de la Maisonfort, qu’il a fait preuve d’une extrême valeur dans ce combat; mais il auroit mieux valu qu’il eût suivi sa destination; c’étoit tout ce que les intérêts du Roi 282 exigeoient. Le Ministre ne l’envoyoit pas pour donner la chasse à aucun Vaisseau ennemi; chargé de munitions de guerre & de bouche, son Vaisseau étoit uniquement destiné à ravitailler notre malheureuse Place, qui n’auroit jamais été en effet emportée, si nous eussions pû recevoir un si grand secours; mais nous étions des victimes dévouées à la colère du Ciel, qui a voulu faire servir contre nous jusqu’à nos propres forces. Nous avons sçu des Anglais, depuis notre reddition, qu’ils commençoient à manquer de munitions de guerre, & que la poudre étoit encore plus rare dans leur armée que parmi nous. Ils avoient même tenu quelques Conseils pour lever le Siége. La poudre trouvée dans le Vigilant fit bientôt évanouir cette idée; nous nous apperçumes que leur feu avoit depuis beaucoup augmenté.
“Je sçai que le Commandant de cet infortuné Vaisseau dira, pour se justifier, qu’il étoit important pour lui d’enlever le Corsaire, afin de se régler sur les nouvelles qu’il en auroit appris. Mais cela ne l’excuse point; il sçavoit que Louisbourg étoit bloqué, c’en étoit assez; qu’avoit-il besoin d’en sçavoir davantage? S’il craignoit que les Anglais n’eussent été maîtres de la Place, il étoit aisé de s’en instruire, en envoyant son canot ou sa chaloupe, & sacrifiant quelques hommes pour sa sûreté; la batterie Royale ne devoit point l’inquiéter, nous en aurions agi comme avec le Navire Basque, dont nous facilitâmes l’entrée par un feu excessif. La perte d’un secours si considerable ralentit le courage de ceux qui avoient le plus conservé de fermeté; il n’étoit pas difficile de juger que nous serions contraints d’implorer la clémence des Anglais, & plusieurs personnes furent d’avis qu’il falloit dès-lors demander à capituler. Nous avons cependant tenu un mois au-delà; c’est plus qu’on n’auroit pu exiger dans l’abbatement où venoit de nous jetter un si triste spectacle.
“L’Ennemi s’occupa à nous canoner & à nous bombarder toute le reste du 283 mois, sans faire des progrès bien sensibles, & qui lui pussent donner de l’espoir. Comme il ne nous attaquoit point dans les formes; qu’il n’avoit pratiqué aucuns retranchemens pour se couvrir, il n’osoit s’aprocher de trop près; tous nos coups portoient; au lieu que la plûpart des siens étoient perdus: aussi ne tirons-nous que lorsque nous le jugions nécessaire. Il tiroit, lui, plus de cinq à six cens coups de canon par jour, contre nous vingt; à la vérité, le peu de poudre que nous avions, obligeoit à n’en user que sobrement. La mousqueterie étoit peu d’usage.
“J’ai oublié de dire que, dès les premiers jours du siége, les ennemis nous avoient fait sommer de nous rendre; mais nous répondîmes selon ce que le devoir nous prescrivoit; l’Officier, deputé pour nous en faire la proposition, voyant que nous rejettions ses offres, proposa de faire sortir les Dames, avec assurance qu’elles ne seroient point insultées, et qu’on les feroit garder dans les maisons qui subsistoient encore en petit nombre; car l’ennemi, en débarquant, avoit presque tout brûlé ou détruit dans la campagne. Nous remerçiâmes cet officier, parceque nos femmes & nos enfans étoient sûrement dans les logemens que nous leur avions faits. On avoit mis sur les casemates de longues piéces de bois, placées en biais, qui, en amortissant le coup de la bombe, la rejettent, & empêchent l’effet de son poids. C’est là dessous que nous les avions enterrés.
“Au commencement de Juin les Assiégeans parurent reprendre une nouvelle vigueur; n’étant pas contens du peu de succès qu’ils avoient eu jusques-là, ils s’attacherent à d’autres entreprises, & voulurent essayer de nous attaquer par le côté de la mer. Pour réussir, ils tenterent de nous surprendre la batterie de l’entrée: un Détachement d’environ cinq cens hommes s’y étant transporté pendant la nuit du 284 six au sept, fut taillé en pièces par le sieur _Daillebout_, Capitaine de Compagnie, qui y commandoit, & qui tira sur eux à mitraille; plus de trois cens resterent sur la place, & il n’y eut de sauvés que ceux qui demandoient quartier, les blessés furent transférés dans nos hôpitaux. Nous fîmes en cette occasion cent dix-neuf prisonniers, & n’eûmes que trois hommes de tués ou blessés; mais nous perdîmes un Canonier, qui fut fort regretté....
“Pour sur croit d’infortune, il arrive aux Anglois le 15 une Escadre de six Vaisseaux de guerre, venant de Londres. Ces Vaisseaux croiserent devant la Ville, avec les Frégattes sans tirer un seul coup. Mais nous avons sçu depuis que, si nous eussions tarder à capituler, tous les Vaisseaux se seroient embossés, et nous auroient fait essuyer le feu le plus vif. Leurs dispositions n’ont point été ignorée, je rapporterai l’ordre qu’ils dévoient tenir.
“Les ennemis ne s’étoient encore point avisés de tirer à boulets rouges; ils le firent le dix-huit & le dix-neuf, avec un succès qui auroit eté plus grand, sans le prompt secours qui y fut apporté. Le feu prit à trois ou quatre maisons, mais on l’eut bientôt éteint. La promptitude en ces sortes d’occasions, est la seul ressource que l’on puisse avoir.
“L’Arrivée de l’Escadre étoit, sans doute, l’objet de ce nouveau salut de la part de l’Armée de terre; son Général qui vouloit avoir l’honneur de notre conquête, étant bien aisé de nous forcer à nous soumettre avant que l’Escadre se fût mise en devoir de nous y contraindre.
“L’Amiral de son côté songeoit à se procurer l’honneur de nous reduire. Un Officier vint pour cet effet, le vingt-un, nous proposer de sa part, que si nous avions à nous rendre, il seroit plus convenable de le faire à lui, qui auroit des égards que nous ne trouverions peut être pas dans le Commandant de terre. Tout cela marquoit peu d’intelligence entre les deux Généraux, & verifie assés la remarque que j’ai ci-devant faite: on n’eût jamais dit en effet 285 que ces troupes fussent de la même Nation & sous l’obéissance du même Prince. Les Anglais sont les seuls peuples capables de ces bizarreries, qui font cependant partie de cette précieuse liberté dont ils se montrent si jaloux.
“Nous répondîmes à l’Officier, par qui l’Amiral Warren nous avoit fait donner cet avis, que nous n’avions point de réponse à lui faire, & que quand nous en serions à cette extrémité, nous verrions le parti qu’il conviendroit d’embrasser. Cette fanfaronade eût fait rire quiconque auroit été témoin de notre embarras en particulier; il ne pouvoit être plus grand: cet Officier dût s’en apperçevoir, malgré la bonne contenance que nous affections. Il est difficile que le visage ne décéle les mouvements du cœur. Les Conseils étoient plus frequens que jamais, mais non plus salutaires; on s’assembloit sans trop sçavoir pourquoi, aussi ne sçavoit-on que résoudre. J’ai souvent ri de ces assemblées, où il ne se passoit rien que de ridicule, & qui n’annonçat le trouble & l’indécision. Le soin de notre défense n’étoit plus ce qui occupoit. Si les Anglois eussent sçu profiter de notre épouvante il y auroit eu longtems qu’ils nous auroient emportés, l’épée en main. Mais il faut convenir à leur louange, qu’ils avoient autant de peur que nous. Cela m’a plusieurs fois rappellé la fable du Liévre & des Grenouilles.
“Le but de nos frequens Conseils étoit de dresser des articles de capitulation. On y employa jusqu’au vingt sept, que le sieur Lopinot, Officier, sortit pour les porter au Commandant de terre. L’on se flatoit de les lui faire mieux goûter qu’à l’Amiral. Mais ils étoient si extraordinaires, que malgré l’envie que ce Général avoit de nous voir rendre à lui, il se donna à peine la patience de les écouter. Je me souviens que nous demandions par un article, cinq piéces de canon, & deux mortiers de fonte. De pareilles propositions ne quadroient guéres avec notre situation.
“Afin de réussir d’un côté ou d’autre, on envoya proposer les mêmes 286 conditions à l’Amiral. Cette négociation avoit été confiée au sieur _Bonaventure_, Capitaine de Compagnie, qui s’intrigua beaucoup auprès de M. Warren, & qui, quoique la plûpart de nos articles fussent rejettez, en obtint pourtant d’assés honorables. On arrêta donc la Capitulation telle que les nouvelles publiques l’ont raportée. Elle nous fut annoncée par deux coups de canon tirés à bord de l’Amiral, ainsi qu’on en avoit donné l’ordre au Sieur _Bonaventure_. A cette nouvelle, nous reprimes un peu de tranquillité; car nous avions sujet d’apprehender le sort le plus triste. Nous craignons à tout moment, que les ennemis, sortant de leur aveuglement, ne se présentassent pour nous enlever d’assaut. Tout les y convioit; il y avoit deux bréches de la longueur d’environ cinquante pieds chacune, l’une à la porte Dauphine, & l’autre à l’Eperon, qui est vis-à-vis. Ils nous ont dit depuis que la resolution en avoit été prise, & l’exécution renvoyée au lendemain. Les Navires devoient les favoriser, & s’embosser de la maniere suivante.
“Quatre Vaisseaux & quatre Frégattes étoient destinés pour le bastion Dauphin: un egal nombre de Vaisseaux & de Frégattes, parmi lesquels étoit le Vigilant, devoit attaquer la piéce de la Grave: & trois autres Vaisseaux & autant de Frégattes avoient ordre de s’attacher à l’Isle de l’entree. Nous n’eussions jamais pû repondre au feu de tous ces Vaisseaux & défendre en même tems nos brêches; de façon qu’il auroit fallu succomber, quelques efforts que nous eussions pû faire, & nous voir réduits à recourir à la clémence d’un vainqueur, de la générosité duquel il y avoit à se défier. L’Armée de terre n’étoit composée que de gens ramassés, sans subordination ni discipline, qui nous auroit fait éprouver tout ce que l’insolence & la rage ont de plus furieux. La capitulation n’a point empêché qu’ils ne nous ayent bien fait du mal.
“C’est donc par une protection visible de la Providence, que nous 287 avons prévenu une journée qui nous auroit été si funeste. Ce qui nous y a le plus déterminé, est le peu de poudre qui nous restoit: je puis assurer que nous n’en avions pas pour faire trois décharges. C’est ici le point critique & sur lequel on cherche le plus à en imposer au public mal instruit: on voudroit lui persuader qu’il nous en restoit encore vingt milliers. Fausseté insigne! Je n’ai aucune interêt à déguiser la vérité; on doit d’autant plus m’en croire, que je ne prétends pas par-là justifier entierement nos Officiers. S’ils n’ont pas capitulé trop tôt ils avoient commis assez d’autres fautes, pour ne les pas laver du blâme qu’ils ont encouru. Il est constant que nous n’avions plus que trent-sept barils de poudre, à cent livres chacun; voilà ce qui est veritable, & non pas tout ce qu’on raconte de contraire. Nous n’en trouvions même d’abord que trente-cinq; mais les recherches qu’on fit nous en procurerent deux autres, cachés apparemment par les Canoniers, qu’on sçait être partout accoutumés à ce larcin.”
II.
“LETTRE DE MONSIEUR DU CHAMBON AU MINISTRE, À ROCHEFORT, LE 2 SEPTEMBRE, 1745.
“_Archives de la Marine._
“MONSEIGNEUR,
“J’ai l’honneur de vous rendre compte de l’attaque et reddition de Louisbourg, ainsy que vous me l’avez ordonné par votre lettre du 20 de ce mois.
“Nous eûmes connaissance d’un battiment le quatorze mars dernier parmy les glaces qui étaient détachées du golfe; ce battiment parut à 3 ou 4 lieues devant le port et drivait vers la partie du sud-ouest, et il 288 nous disparut l’après-midi.
“Le 19 du d. nous vîmes encore en dehors les glaces un senaux qui couroit le long de la banquise qui était etendue depuis Escartary jusques au St Esprit, plusieurs chasseurs et soldats, hivernant dans le bois, m’informèrent qu’ils avaient vu, les uns deux battiments qui avoient viré de bord à Menadou, et d’autres qu’ils avoient entendu du canon du côté du St Esprit, ce qui fit que j’ordonnai aux habitans des ports de l’isle, qui étaient à portée de la ville, de se renger aux signaux qui leur seroient faits.
“Je fis en outre rassembler les habitans de la ville et port de Louisbourg, je formai de ceux de la ville quatre compagnies, et je donnai ordre à ceux du port de se renger à la batterie Royale, et à celle de l’isle de l’entrée, au signaux que je leur fit donner.
“Le 9 avril nous aperçûmes à l’éclaircy de la brume, et parmi les glaces vers la Pointe Blanche, quatre battimens, le premier ayant tiré quelques coups de canon, l’islot lui répondit d’un coup, et le battiment l’ayant rendu sur le champ, cela nous confirma dans l’idée que c’étoient des François qui cherchoient à forcer les glaces pour entrer dans le port. D’ailleurs ils profitoient des éclaircis pour s’y enfourner vers le port, et cela nous assuroit pour ainsi dire, que ce n’étoit pas des corsaires, mais bien des François.
“Etant dans le doute si c’étoit des basttiments François ou Anglois, j’envoyai ordre à Monsieur Benoit, officier commandant au port Toulouse, de dettacher quelqu’un de confiance à Canceau, pour apprendre s’il y avoit des basttiments, et si on y travailloit, ou s’il y avoit apparance de quelque entreprise sur l’isle Royale.
“Monsieur Benoit dettacha le nommé Jacob Coste, habitant, avec un soldat de la garnison et un Sauvage, pour faire quelques prisonniers au dit lieu. Ces trois envoyés mirent pied à terre à la Grande Terre 289 du costé de Canceau; ils eurent le bonheur de faire quatre prisonniers anglois; et revenant avec eux, les prisonniers se rendirent maitres de nos trois François, un soir qu’ils étaient endormis, et nous n’avons pu apprendre aucune nouvelle ni des envoyés ni de l’ennemy.
“Je fus informé, le 22, par deux hommes, venus par terre du port de Toulouse, qu’on entendait tirer du canon à Canceau, et qu’ils travailloient au rétablissement de cette isle, et un troisième arrivé le soir, m’assura avoir été témoin d’un grand combat sur le navire _St-Esprit_, qu’il avoit vu venir du large trois vaisseaux sur quatre qui étoient pour lors à cette coste, et que le feu ayant commencé après la Jonction de ces bastimens, il avoit duré bien avant dans la nuit, ce qui nous engageoit à nous flatter que nous avions des vaisseaux sur la coste.
“Le 30 du d. nous vîmes sept vaisseaux parmy les glaces, dont il y avoit quatre vaisseaux, deux corvettes et un brigantin, et ils se sont tenus ce jour vers les isles à Dion, sans pavillon, ni flamme.
“Ces battiments continuèrent à se faire voir pendant quelques jours, depuis la Pointe Blanche jusques à Port de Noue, sous pavillon blanc, et les glaces s’étant écartées de la coste, nous apperçûmes, le 7 mai, un navire qui faisait route pour le port; il y entra heureusement; ce navire venoit de St Jean de Luz, commandé par le Sieur Janson Dufoure; il nous apprit qu’il avoit été poursuivi la veille par trois vaisseaux, qu’une frégatte de 24 canons l’avoit joint, et qu’il s’estoit sauvé, après un combat de trois volées de canon et de mousquetterie.
“Le 8 à la pointe du jour, nous eûmes connaissance de tous les vaisseaux au vent du port dans la partie du sud-ouest, ce qui nous occasionna une alerte, les signaux ayant été faits, les habitans de Lorembec et de la Baleine, qui étoient les plus proches de la ville, 290 s’y rangèrent aux postes qui leur étoient destinés, ainsi que les habitans de la ville et du port, le même jour ces vaisseaux prirent à notre vue deux caboteurs frettés par le Roy et qui venoient du port de Toulouse chargés de bois de corde pour le chauffage des troupes et des corps de garde, ils prirent aussy une chaloupe qui venoit des Isles Madame chargée de gibier.
“Comme nous doutions toujours si ces vaisseaux étoient anglois ou françois jusqu’à ce jour, les glaces empêchant l’entrée du port depuis qu’ils avoient paru ensemble, j’avois eu la précaution d’arrêter, conjointement avec monsieur Bigot, deux battiments pour les faire partir en cas de nécessité pour la France, pour porter les nouvelles à Sa Grandeur de la situation où se trouvoit la colonie, et sitôt que nous fûmes confirmés par le prise de ces caboteurs que c’étoit des vaisseaux anglois et qu’il y en avoit d’autres à Canceau, au rapport des équipages qui s’étoient sauvés, nous fîmes partir à la faveur de la brume et de la nuit obscure du 10 mai, _La Société_, capitaine Subtil, avec nos lettres pour Monseigneur, pour lui apprendre l’état de la colonie avec les circonstances de vaisseaux qui bloquèrent le port; quand à l’autre bâtiment qui avoit été fretté, nous avons été obligé de la faire couler, après la descente faite par l’ennemy, étant impossible de la faire sortir.
“Les vaisseaux ennemis qui étoient au devant du port, se servant de la chaloupe qu’ils avoient prise chargée de gibier pour descendre et mettre pied à terre à Gabarrus, à notre vue, je fis partir, le 9, un détachement de 20 soldats sous le commandement du sieur de Lavallière pour aller par terre à Gabarrus, et un autre de 39 hommes d’habitans, sous le commandement du sieur Daccarrette dans un charroye pour s’emparer de cette chaloupe, mais ces deux détachements ne purent joindre cette chaloupe; celui de terre y resta deux jours et ne rentra en ville que le onze du soir, et celui du sieur Daccarrette rentra 291 le 12 au matin, ayant été obligé d’abandonner le charroye à fourché où il avoit été à la sortie du Gabarrus.
“Le 11, à trois ou quatre heures du matin, nous eûmes connoissance de dessus les remparts de la ville, d’environ 100 voiles qui parurent du côté de fourché, derrière les isles à Dion, les vents étant de la partie de nord-ouest, ces battiments s’approchoient à vue d’œil, je ne doute pas que ce ne fussent des bastiments de transport, je fis tirer les signaux qui avoient été ordonnés, plusieurs habitans et particuliers n’ont pu s’y rendre, et entr’autres ceux des havres éloignés, la campagne étant investie de l’ennemy, et même plusieurs ont été faits prisonniers voulant se rendre en ville.
“Je fis aussy commander un détachement pour s’opposer à la descente de l’ennemy, et ce détachement au nombre de 80 hommes et 30 soldats, le surplus habitans, partit sous le commandement de Monsieur Morpain et du Sieur Mesilac, il se transporta au-dessous de la Pointe Blanche, â l’endroit où l’ennemy avoit commencé à faire sa descente, il le fit rembarquer dans les voitures, mais pendant le temps qu’il étoit en cet endroit à repousser l’ennemy, celui-cy fit faire une autre descente plus considérable de troupes de débarquement à l’anse de la Cormorandière, entre la Pointe-Plate et Gabarrus.
“Il s’y transporta avec ses troupes, sitôt qu’il en eût connoissance, mais l’ennemy avoit mis pied à terre et s’étoit emparé des lieux les plus propres qu’il jugea pour sa défense, cela n’empêcha pas ce détachement d’aller l’attaquer, mais l’ennemy étant beaucoup plus supérieur en nombre, il fut contraint de se retirer dans le bois; nous avons eu à cette occasion 4 ou 5 soldats tués ou faits prisonniers, ainsy que 4 ou 5 habitans ou particuliers du nombre desquels fut Monsieur Laboularderie; nous eûmes encore 3 ou 4 blessés qui rentrèrent en ville.
“Depuis la retraite de ce détachement l’ennemy acheva son débarquement 292 au nombre de 4 à 500 hommes, ainsy que des planches et autres matériaux, au rapport de ceux du détachement qui rentrèrent les derniers en ville.
“L’ennemy ayant avancé dans la campagne, se fit voir en grand nombre, mais sans ordre, à la portée du canon de la pointe Dauphine et du bastion du Roy.
“Les montagnes qui commandent cette porte étoient couvertes de monde: à deux heures après-midi les canons, qui étoient sur la Barbette, tirèrent sur plusieurs pelotons qui paroissoient défiler du côté du fond de la baye, nous nous aperçûmes aussy qu’ils défiloient en quantité le long du bois vers la batterie royale, je fis fermer les portes et je fis pourvoir sur le champ à la sûreté de la ville et placer environ 1100 hommes qui s’y sont trouvés pour la défendre.
“Sur le soir, monsieur Thiery, capitaine de compagnie qui commandoit à la batterie royale, m’écrivit une lettre par laquelle il me marquoit le mauvois état de son poste, que cela pourroit donner de grande facilités à l’ennemy s’il s’en emparoit, qu’il croyoit pour le bien du service qu’il seroit à propos de travailler à le faire sauter après avoir encloué les canons.
“Je fis à cette occasion assembler le conseil de guerre, monsieur Verrier, ingénieur en chef, ayant aussi été appelé, fit son rapport que cette batterie avoit ses épaulements du costé de la terre démolis dès l’année dernière, que les chemins couverts n’étoient pas palissadés, et qu’il étoit hors d’état de résister à une attaque par terre de trois à quatre mille homme avec 400 hommes qu’il y avoit dedans pour la défense.
“Sur ce rapport le conseil de guerre décida unanimement qu’il convenoit pour la sûreté de la ville, manquant de monde pour la défendre, de l’abandonner après en avoir encloué les canons et enlevé le plus de munitions de guerre et de bouche qu’on pourroit.
“Je ne dois pas oublier de vous informer que le même conseil de guerre 293 vouloit faire sauter cette batterie; mais que monsieur Verrier, s’y étant opposé fortement, on la laissa subsister.
“J’envoyai l’ordre en conséquence à monsieur Thiery pour abandonner la dite batterie, après qu’il auroit encloué les canons, et enlevé le plus de munitions de guerre et de bouche qu’il pourroit; cet officier travailla le soir à faire enclouer tous les canons; il fit transporter partie des vivres et des munitions et se retira à la ville avec sa troupe vers minuit.
“La dite batterie n’ayant pas été entièrement évacuée ce soir, je fis partir le lendemain les Sieurs St. Etienne, lieutenant, et Souvigny, enseigne, avec une vingtaine d’hommes pour parachever la dite évacuation, ce qu’ils firent à l’exception de tous les boulets de canon et bombes qui y sont restés, n’ayant pas pu les emporter.
“Ayant jugé nécessaire conjointement avec monsieur Bigot de faire couler tous les bastiments qui étoient armés dans le port, pour empêcher l’ennemy de s’en emparer, je commandai, le 12, le sieur Verger, enseigne, avec 5 soldats et des matelots pour faire couler ceux qui etoient vis-à-vis la ville, et le sieur Bellemont, enseigne, avec la même opération au fond de la baye, et retirer l’huile de la tour de la lanterne, ce qu’ils exécutèrent.
“Le 13, je fis sortir toutes les compagnies de milice avec des haches et des engins pour démolir les maisons qui étoient à la porte Dauphine jusqu’au Barruchois, et pour enlever le bois en ville pour le chauffage de la garnison, n’en ayant pas, et pour faire brûler toutes celles qu’on ne pourroit pas démolir, afin d’empêcher l’ennemy de s’y loger.
“Je fis soutenir ces travailleurs par 80 soldats François et Suisses commandé par monsieur Deganne, capitaine, et Rasser, officier Suisse.
“Comme ils finissaient et qu’ils étoient au moment de se retirer en 294 ville, il parut au Barruchois et dans les vallons des hauteurs plusieurs pelotons de l’armée ennemie, il y eût même quelques coups de fusils de tirés par ceux qui étoient les plus près; nous n’eûmes personne de tué ni de blessé, et nos gens virent tomber deux hommes de l’ennemy.
“L’ennemy s’est emparé de la batterie Royale, le 13, et le lendemain il tira sur la ville plusieurs coups de canon de deux qu’il avoit désencloué.
“Le même jour l’ennemy commença aussi à nous tirer plusieurs bombes de 12 pouches, pesant 180 l. et de 9 pouces d’une batterie de quatre mortiers qu’ils avoient estably sur la hauteur derrière les plaines, vis-à-vis le bastion du Roy.
“Cette batterie de mortiers n’a pas cessé de tirer de distance en distance, ainsi que douze mortiers à grenades royales que l’ennemy y avoit placés, et deux autres canons qu’ils ont désencloués à la batterie royale, mais ce feu n’a fait aucun progrès jusqu’au 18, et n’a tué ni blessé personne.
“Le 16, je fis partir un exprès en chaloupe pour porter une lettre à monsieur Marin, officier de Canada, qui commandoit un détachement de Canadiens et des Sauvages à l’Acadie, avec ordre de partir pour se rendre en toute diligence à Louisbourg, avec son détachement; c’étoit une course de 20 à 25 jours au plus, s’il avoit été aux mines, ainsi que l’on m’avoit assuré; mais ce détachement étoit parti pour le port Royal lorsque l’exprès y arriva.
“Cet exprès fut obligé d’y aller: il lui remit la lettre dont il étoit chargé, il tint conseil, plusieurs de son party ne voulurent pas le suivre, mais lui s’étant mis en chemin avec ceux de bonne volonté qui voulurent le suivre, il eût toutes les peines imaginables, à ce qu’on m’a assuré, de trouver des voitures dans toute l’Acadie, propres pour son transport.
“Ils s’y embarquèrent environ 3 à 400 dans un bateau de 25 tonneaux et 295 dans environ une centaine de canots. Comme ils étoient dans la baie à doubler une pointe, ils furent attaqués par un bateau corsaire de 14 canons et autant de pierriers; cet officier soutint l’attaque avec vigueur, et dans le temps qu’il étoit au moment d’aborder le corsaire pour l’enlever, un autre corsaire de la même force vint au secours de son camarade, ce qui obligea le dit Sieur Marin d’abandonner la partie et de faire côte.
“Cette rencontre lui a fait perdre plusieurs jours et il n’a pu se rendre sur les terres de l’Isle Royale qu’au commencement de juillet, après que Louisbourg a été rendu; si ce détachement s’étoit rendu quinze ou vingt jours avant la reddition de la ville, je suis plus que persuadé que l’ennemy auroit été contraint de lever le siège de terre, par la terreur qu’il avoit de ce détachement qu’il pensoit être au nombre de plus de 2500.
“Je dois aussi informer Sa Grandeur que ce détachement a tué et pris, comme il se retiroit du passage de Fronsac, pour aller à l’Acadie, après notre départ, treize hommes d’un corsaire anglois qui étoit à leur passage pour les empêcher de passer, ces hommes ayant été avec leurs canots pour faire de l’eau, ils sont tombés entre les mains de ceux de ce détachement.
“Le 18, messieurs les généraux anglois me sommèrent de rendre la ville, forteresses et terres en dépendant, avec l’artillerie, les armes et les munitions de guerre qui en dépendent sous l’obéissance de la Grande Bretagne, en conséquence de quoy, promettoient de traiter humainement tous les sujets du Roy mon maître qui y étoient dedans, que leurs biens leur seroient assurés, et qu’ils auraient la liberté de se transporter avec leurs effets dans quelque partie de la domination du Roy de France, en Europe, qu’ils jugeroit à propos.
“Je répondis sur le champ à cette sommation que le Roy mon maître 296 m’ayant confié la défense de la place, je ne pouvois qu’après la plus rigoureuse attaque écouter une semblable proposition, et que je n’avois d’autre réponse à faire à cette demande que par les bouches des canons.
“L’ennemy commença à établir, le 19, une batterie de sept pièces de canon dans les plaines et derrière un petit étang, vis-à-vis la face du bastion du Roy, laquelle batterie n’a pas cessé de tirer des boulets de 12, 18 et 24 depuis ce jour jusqu’à la reddition de la place, sur le casernes, le mur du bastion du Roy et sur la ville; cette batterie étoit, Monseigneur, la plus dangereuse de l’ennemy pour détruire le monde; tous les boulets enfiloient toutes les rues jusqu’à la porte Maurepas et au mur crénelé; personne ne pouvoit rester dans la ville, soit dans les maisons ou dans les rues.
“Aussy pour éteindre le feu de l’ennemy, je fis établir deux pièces de canon de 18 sur le cavalier du dit Bastion du Roy: on fit pour cet effet deux coffres en planches qu’on remplit de fascines et de terres qui formoient deux embrasures par le moyen desquelles les canonniers et ceux qui servirent ces canons étoient à l’abry du feu de l’ennemy.
“Je fis aussy percer en même temps deux embrasures au mur du parapet de la face droite du dit bastion; on y mit deux autre canons de 24.
“Ces quatre canons ont été si bien servis que le feu de l’ennemy de la dite batterie de la plaine a été éteint, puisqu’ils ne tiroient lors de la reddition de la place qu’un canon, et qu’ils ont eu les autres démontés à la dite batterie, ainsy que ceux de nos gens qui ont été voir cette batterie, après la reddition de la place, m’en ont rendu compte.
“Le matin du 20, je fis assembler messieurs les capitaines des compagnies pour prendre un party s’il convenoit de faire des sorties sur l’ennemy. Il fut résolu que la ville étoit entièrement dénuée de monde, qu’il étoit préjudiciable d’en faire, qu’à peine on pourroit garder les remparts avec les 1300 hommes qu’il y avoit dans la ville 297 y compris les deux cent de la batterie royale.
“Je fis masquer la porte Dauphine en pierre de taille, fascines et terre de l’épaisseur d’environ dix-huit pieds, ainsi que les deux corps de garde qui sont joints. Sans cet ouvrage l’ennemy auroit pu entrer en ville dés le lendemain qu’il auroit tiré de la batterie de Francœur; cette porte n’etoit pas plus forte que celle d’une porte cochère, les murs de la dite porte et des corps de garde n’avoient que trois pieds ou environ d’épaisseur. La dite porte n’étoit pas non plus flanquée et n’avoit pour toute défense que quelques créneaux aux corps de garde, desquels on ne pouvoit plus se servir sitôt qu’on étoit obligé de garnir les dits corps de garde de pierres, de terre.
“J’ordonnai qu’on fit des embrasures de gazon et de terre, n’ayant pas le temps d’en faire de pierre, aux quatre canons qui étoient sur la batterie du bastion Dauphin, sur le corps de garde des soldats, joignant la porte du dit bastion, afin d’empêcher l’ennemy en ses travaux sur les hauteurs qui étoient devant la dite porte; lesquelles embrasures furent faites.
“Tous les flancs des bastions de la ville furent aussy garnis des canons des corsaires et autres qui se sont trouvés en ville.
“L’ennemy ayant calfeutré une goelette qui étoit échouée au fond de la baye depuis l’année dernière, il l’a remplit de bois, goudron et autres matières combustibles, et à la faveur d’une nuit obscure et d’un vent frais du nord-nord-est qu’il fit le 24, il nous l’envoya en brûlot sur la ville.
“Tout le monde passoit toutes les nuits sur les remparts, nous attendions de pied ferme l’ennemy, plustôt que des artifices de cette nature, et ce brûlot ayant été s’échouer au dehors de la ville vis-à-vis du terrain du S^r Ste Marie ne fit pas l’effet que l’ennemy s’attendoit.
“L’ennemy s’étant emparé de la hauteur de Francœur qui est à la queue 298 du glacis de la porte Dauphine, il a commencé à ouvrir des boyaux et former deux batteries malgré le feu continuel de nos canons de la barbette et du bastion Dauphin et du flanc droit du bastion du Roy et de la mousqueterie, et ces deux batteries n’ont point cessé de tirer depuis le 29 jusqu’à la reddition de la place des boulets de 18, 24, 36 et 42, pour battre en brèche la porte Dauphine et la flanc droit du bastion du Roy.
“L’ennemy, faisant plusieurs mouvements au fond de la baye et à la hauteur de la Lanterne, monsieur Vallé, lieutenant de la Compagnie des Canonniers, vint m’avertir que l’ennemy pourroit faire ces mouvements à l’occasion de plusieurs canons de dix-huit et de vingt-quatre qui avoient été mis au carénage pour servir de corps de garde depuis environ dix ans. Que parmy ces canons il y en avoit plusieurs en état de servir, qu’il avoit informé les Gouverneurs de cy-devant plusieurs fois que l’ennemy pourroit les transporter à la tour, établir une batterie pour battre l’isle de l’entree et les vaisseaux qui voudroient entrer.
“Sur un avis aussy important, et l’ennemy ayant aboré pavillon à la tour de la Lanterne, je fis faire un détachement de cinq cent jeunes gens du pays et autres de la milice et des flibustiers, sous les ordres du Sieur de Beaubassin, pour aller voir si cela étoit vrai, tâcher de suprendre l’ennemy ou empêcher de faire leurs travaux en cet endroit.
“Ce dêtachement partit en trois chaloupes le 27 may avec chacun douze jours de vivres et les munitions de guerre nécessaires qui leur furent fournies des magasins du Roy; il mit pied à terre au grand Lorembec.
“Le lendemain, faisant son approche à la tour, il fut découvert par l’ennemy qui étoit au nombre d’environ 300.
“Ils se tirèrent quelques volées de mousqueterye, et se séparèrent, ce détachement ne voyant pas son avantage et plusieurs ayant lâché le 299 pied, il fut contraint de se retirer dans le bois, pour brûler s’il lui étoit possible les magasins qu’il y avoit, on l’avoit assuré que cela étoit aisé, que l’ennemy dormoit avec sécurité en cet endroit.
“Koller qui étoit second du dit Sieur de Beaubassin, venant de St. Pierre par terre, quelques jours auparavant, avait été dans une des barraques du dit camp et avoit emporté une chaudière sans être découvert, ce détachement, dis-je, étoit à un demi quart de lieue à l’habitation du dit Koller, il avoit envoyé des découvreurs en attendant la nuit, mais ils eurent le malheur dêtre découverts par une douzaine d’Anglois qui se trouvèrent aux environs, ce qui fit que l’ennemy détacha un party considérable qui fut pour les attaquer. Le sieur de Beaubassin fut encore obligé de se retirer après quelques coups tirés de part et d’autre: l’ennemy, depuis lors cherchoit partout ce détachement, et plusieurs de ceux-ci ayant été obligés de jeter leurs vivres pour se sauver, ils étoient sans vivres pour passer leur douze jours, et plusieurs qui étoient des havres voisins l’avoient abandonné et s’étoient retirés chez eux; il se trouvoit par conséquent sans vivres et trop faibles pour résister à l’ennemy.
“Il fut donc obligé d’aller au petit Lorembec pour prendre des chaloupes afin de rentrer dans la ville; il se trouva en ce havre environ 40 Sauvages de la colonie qui avoient détruit, il y avoit deux ou trois jours, 18 à 20 Anglois qu’ils avoient trouvés qui pillaient ce havre.
“Comme ils étaient à même d’embarquer dans les chaloupes, il leur tomba un détachement de 2 à 300 Anglois. Les Sauvages se joignèrent à ce détachement et ces deux corps faisaient environ 120 hommes qui tinrent pied ferme à l’ennemy.
“Le feu commença de part et d’autre vers les deux heures et dura pendant plus de quatre, les Anglois avoient même été repoussés deux 300 fois et ils auroient été défaits si dès le commencement de l’action, ceux-ci n’avoient pas envoyé avertir de leurs gens qui étoient à la batterie royale et à la tour et s’il ne leur étoit pas venu à l’entrée de la nuit un party considérable qui commença à vouloir l’entourer.
“Notre détachement voyant qu’il n’y avoit pas moyen de résister et manquant de munitions, plusieurs ayant tiré jusqu’à leur dernier coup, il se retira dans les bois, l’ennemy, supérieur comme il étoit, les poursuivit une partie de la nuit, notre détachement fut contraint de se retirer à Miré et de passer la rivière.
“Nous avons eu en cette occasion deux hommes de tués et environ 20 de blessés ou prisonniers. Monsieur de Beaubassin fut du nombre des blessés, il reçut une balle au gras de la jambre et après une heure et demie de combat, ne pouvant résister à sa blessure, il se retira. Le sieur Koller continua le combat jusqu’à la fin.
“Le dit sieur de Beaubassin, s’étant rendu en ville quelques jours après sixième dans une pirogue, m’informa de ce qui s’étoit passé à l’occasion de son détachement, que le surplus étoit réfugié à Miré où il l’avait laissé sous la conduite de Koller, qu’il lui manquoit des vivres et des munitions de guerre ainsy qu’aux Sauvages.
“Sur ce rapport je fis partir une chaloupe avec 20 quarts de farine et autres vivres et des munitions, tant pour ce détachement, celui de monsieur Marin que j’attendois tous les jours, que pour les Sauvages.
“On trouva Koller avec ses gens, monsieur Marin n’y étoit pas et les Sauvages s’étoient retirés à leur village.
“Koller rentra en ville le 14 juin en chaloupe avec ceux de son détachement et les quelques autres qu’il trouva à Miré, il eût bien de la peine â passer la nuit parmy bâtiments de l’ennemy qui croisoient depuis Gabarrus jusqu’à Escatary.
“Nous avons appris depuis la reddition de la place, par des personnes 301 de probité, que l’ennemy avoit eu au moins 150 homme de tués, et 90 de blessés au choc du petit Lorembec.
“Les canons de la porte Dauphin et ceux du flanc droit du Bastion du Roy, ne joignant pas bien la batterie que l’ennemy avoit fait sur les hauteurs de Francœur à la porte Dauphine, on perça trois embrâsures à la courtine de la grave pour battre à revers la batterie de l’ennemy de la hauteur de Francœur. Ces trois embrâsures où on avoit placé du canon de 36 furent ouvertes les 30 mai, et firent un effet merveilleux; le premier jour on leur démonta un de leurs canons, et leurs embrâsures furent toutes labourées, cela n’empêcha pas le feu continuel de l’ennemy, et quant à la batterie ce que nous défaisions le jour, ils le refaisoit la nuit.
“Le même jour, sur les trois heurs, nous eûmes connoissance d’un gros vaisseau qui donnoit chasse à un senau et ensuite qui se battoit avec le dit senau et une frégatte à environ 4 lieues du fort vers le sud-est, en même tems trois vaisseaux ennemis, qui étoient en passe vers le Cap Noir et la pointe Blanche, courrurent dessus; le gros vaisseau après s’être battu longtems prit la chasse sans doute quand il eut connoissance des trois qui courroient sur lui, et nous avons entendu tirer du canon jusque vers les 9 à 10 heures du soir, nous avons appris depuis que ce vaisseau étoit le _Vigilant_.
“J’ordonnai qu’on tirât de la poudrière du Bastion Dauphin les poudres qui y étoient et les fis transporter sous la poterne de la courtine qui est entre le Bastion du Roy et celui de la Reine.
“Comme l’ennemy avait coupé par les boulets de la batterie de Francœur, les chaines du pont levi de la porte Dauphine, j’ordonnay aussy de couper le pont de la dite porte.
“Le canon de l’ennemy de la batterie de Francœur qui battoit le flanc 302 droit du bastion du Roy, faisant beaucoup de progrès et entr’autres aux embrasures, je fis commencer à faire percer le mur de la face du bastion Dauphin de deux embrasures, pour y mettre deux canons, cet ouvrage malgré la mousqueterie que l’ennemy tiroit toujours, fut mis en état et notre canon a tiré et fut servi autant qu’on pouvoit désirer sur celui de l’ennemy.
“L’ennemy a aussi étably une batterie de cinq canons sur les hauteurs des Mortissans et a commencé à tirer le 2 juin des boulets de 36 et 42, en brèche sur le bastion Dauphin et sur l’éperon. La guérite a été jetée à bas, et une partie de l’angle saillant, le même jour. Cette batterie a déboulé l’épéron de la porte Dauphine en ses embrasures, lesquelles ont été racommodées plusieurs fois, autant bien qu’on pouvoit, à pierre sèche, avec des pierres de taille et des sacs de terre.
“Le même jour l’escadre ennemye s’augmenta par l’arrivée d’un vaisseaux d’environ 40 à 50 canons, et nous vismes aussy, parmy cette escadre, un vaisseau désemparé, qu’on nous a dit depuis être celui que nous avions vu se battre le 30 may.
“Le 5 l’ennemy a envoyé vers les deux heures du matin de la batterie royale, un brulot qui s’est échoué à la calle Frédéric oû il a brûlé sur une göelette, il n’a pas fait d’autre mal, quoiqu’il fut chargé de matières combustibles et de bombes qui firent leur effet; toutes les batteries de l’ennemy ne cessèrent point de tirer, pendant ce temps nos gens étoient comme de coutume tout le long des remparts et du quay, à essuyer ce feu avec intrépidité.
“La nuit du 6 au 7 nous eumes une alarme générale de l’isle de l’entrée; l’ennemy, voulant enlever cette batterie, s’embarqua au nombre de 1000 sur 35 barques, 800 autres venant derrière devoient les soutenir. La nuit étoit très obscure et faisoit une petite brume.
“Ces premiers furent mettre pied à terre, les uns à la Pointe à 303 Peletier, les autres vis-à-vis le corps des casernes, et le surplus au débarquement de la dite isle; l’ennemy en debarquant commença à crier _hourrah_ par trois fois; ils attachèrent même environ 12 échelles aux embrasures afin de les escalader, mais Monsieur D’Aillebout, qui commandoit à cette batterie, les reçut à merveille; le canon et la mousqueterie de ceux de l’isle fut servi au mieux, toutes les barques, furent toutes brisées ou coulées à fond; le feu fut continuel depuis environ minuit jusqu’à trois heures du matin.
“Le dit S D’Ailleboust ainsy que les S^{rs} Duchambon, son Lieutenant, et Eurry de la Perrelle, son enseigne, étoient les premiers à monter sur les embrasures et faire feu sur les ennemis pour montrer à leurs soldats l’exemple, et aux autres qui étoient avec eux à la dite batterie.
“Les soldats firent même plusieurs fois descendre leurs officiers des embrasures, leur alléguant qu’ils ne devoient point ainsi s’exposer, qu’ils n’avoient qu’à les commander et qu’ils en viendroient à bout; à la fin l’ennemy fut contraint de demander quartier. Les huit cents qui devoient soutenir les premiers n’osèrent pas s’approcher et s’en furent: on fit 119 prisonniers, plusieurs blessés sont morts la même journée, et l’ennemy a eu plus de 250 de tués, noyés ou de blessés, ne s’étant sauvés, au rapport de nos prisonniers qui étoient à la batterie royale, que dans deux barges qui pouvoient contenir environ 30 hommes, parmy lesquels il y avoit plusieurs de blessés.
“L’ennemy pouvant attaquer la ville avec des barges par le quay, j’ordonnay une estacade de mâts qui prenoit depuis l’eperon du bastion Dauphin jusques à la pièce de grave, et cette estacade a été parachevée le 11 juin. L’ennemy qui s’étoit aperçu de cet ouvrage, n’a pas cessé de tirer des canons de ses batteries, sur les travaillants, mais inutilement.
“Les ennemis ayant toujours continué leurs travaux à la tour de la 304 Lanterne, malgré le feu continuel de bombes et de canons de la batterie de l’isle de L’entrée, il fut décidé qu’il étoit nécessaire de blinder les casernes et la boulangerie de la dite isle, et le bois manquant pour cet ouvrage le magasin du Sieur Dacarrette fut démoli pour cela.
“Le feu continuel des batteries de l’ennemy ayant démoly les embrasures du flanc droit du bastion du Roy, où nous avions six canons de dix-huit et de vingt-quatre qui tiroient continuellement, et ces canons ne pouvant pas être servis, j’ordonnay qu’on fit aussy des contremerlons et des embrasures en bois, à quoi on y travailla avec toute la diligence possible, et ces embrasures étant parachevées le 19 juin, le canon tira toujours; mais ces mêmes embrasures n’ont pas laissé d’être démantibulées aussy par le canon de l’ennemy.
“Depuis que la batterie de martissan a été établie, elle n’a pas cessé de tirer en brèche sur la porte Dauphin et sur l’éperon. L’éperon a été tout démantibulé et racommodée plusieurs fois, ainsy que je l’ai dit ci-devant; les embrasures qui battent le long du quay ont aussy été démantelées, par cette batterie et celle de Francœur, et personne ne pouvoit rester derrière le mur du quay qui a été tout criblé, les boulets de 24, 36 et 42 le perçant d’outre en outre.
“Le 18, messieurs les généraux anglois m’envoyèrent un officier avec pavillon, portant une lettre de monsieur Warren chef de l’escadre et une autre de Monsieur de la Maisonfort, capitaine de vaisseau. Par la première ce général se plaignait des cruautés que nos François et Sauvages avoient exercées sur ceux de sa nation, et que si, à l’avenir, pareille chose arrivoit, il ne pourroit pas empêcher ses gens d’en agir de même.
“Monsieur de la Maisonfort m’apprenoit sa prise, le 30 mai, et qu’il 305 avoit tout lieu d’être satisfait du traitement qu’on lui faisoit, ainsy qu’à ses officiers et matelots, et de punir sévèrement, etc.
“Je répondis à celle de monsieur Warren qu’il n’y avoit point de François parmy les Sauvages qui avoient usé ainsi qu’il disoit de cruauté, comme de fait il n’y en avoit pas, qu’il devoit être persuadé que je négligeray rien pour arrêter le cours des cruautés des Sauvages autant qu’il me seroit possible de communiquer avec eux, etc.
“A celle de monsieur de la Maisonfort, que je ferai défendre aux Sauvages, lorsque je pourrai avoir communication avec eux, d’en user mieux [_sic_] par la suite, qu’il n’y avoit aucun des François avec eux lorsqu’ils ont usé de cruautés, etc., et l’officier porteur de ces lettres partit sur le champ.
“Le 21, la batterie que les ennemis ont établie à la tour de la Lanterne de 7 canons et un mortier a commencé à tirer sur celle de l’isle de L’entrée avec des boulets de 18 et un mortier de 12 pouces, pesant 180 l. et le feu de la dite batterie n’a pas cessé de tirer jusqu’à la reddition de la place, malgré le feu continuel de celle de l’isle.
“Les batteries de l’ennemy faisant un progrès considérable, malgré notre feu des canons du bastion du Roy, bastion Dauphin, de la pièce de la grave, et de la mousqueterie à la brèche de la porte Dauphine et aux corps de garde joignants, j’ordonnai à Monsieur Verrier, ingénieur, de faire un retranchement dans le bastion Dauphin pour défendre l’assaut que l’ennemy pourrait donner par la brèche. Cet ouvrage qui prenoit depuis le quay jusqu’au parapet de la face du bastion Dauphin, fut mis en état le 24 après bien des travaux de nuit.
“Il se fit le même jour une jonction de 4 vaisseaux, dont deux de 60, un de 50 et l’autre de 40 canons, avec ceux qui bloquoient le port. 306 Ces vaisseaux sitôt qu’ils eurent tiré les signaux de reconnaissance s’assemblèrent et après s’être parlés, ils furent vers la baye de Gabarrus.
“Le lendemain les vaisseaux ennemis au nombre de 13 mouillèrent en ligne vers la Pointe Blanche à environ 2 lieues du port de Louisbourg. L’ennemy fit faire en même temps et le lendemain trois piles de bois pour des signaux sur les hauteurs qui sont à l’ouest du port de Louisbourg.
“Je ne puis pas m’empêcher d’informer Sa Grandeur et de lui dire avec vérité que toutes les batteries de l’ennemy soit de mortier ou de canon n’ont pas cessé de tirer depuis les jours qu’ils les ont établis, de même que la mousqueterie, sans discontinuer, de la batterie de Francœur; que toutes les maisons de la ville ont toutes été écrasées, criblées et mises hors d’état d’être logées; que le flanc du bastion du Roy a été tout démoli, ainsy que les embrasures en bois qu’on y avoit remplacées; qu’ils ont fait brèche à la porte Dauphine, le corps de garde joignant, et qu’il étoit praticable au moyen des fascines qu’ils avoient transporté pendant deux jours à la batterie de Francœur; que l’eperon joignant le corps de garde de l’officier de la porte Dauphine étoit tout demantelé, ainsi que les embrasures du quai, malgré le feu continuel de tous les canons, mortiers et mousqueterie que nous tirions de la ville et qui étoient servis avec toute la vigueur et l’activité qu’on pouvoit espérer en pareille occasion.
“La preuve en est assez évidente, Monseigneur, puisque de 67 milliers de poudre que nous avions au commencement du siège, il nous n’en restoit, le 27 juin, que 47 barils en ville, laquelle quantité m’étoit absolument nécessaire pour pouvoir capituler; nous avons aussi tiré toutes les bombes de 12 pouces que nous avions et presque toutes celles de 9 pouces.
“Je dois rendre justice à tous les officiers de la garnison, aux 307 soldats et aux habitans qui ont défendu la place, ils ont tous en général supporté la fatigue de ce siège avec une intrépidité sans égale, pendant les 116 [?] jours qu’il a duré.
“Passant toutes les nuits au chemin couvert de la porte Dauphine, depuis que l’ennemy avoit commencé à battre en brèche cet endroit, à soutenir les travaillants qui ôtoient les décombres sur les remparts aux portes qui leur étoient destinées, sans se reposer aucune nuit et pour le jour n’ayant pas un seul endroit pour sommeiller sans courir risque d’être emporté par les canons de l’ennemy qui commandoient toute la ville.
“Aussy tout le monde étoit fatigué de travail et d’insomnie, et de 1300 que nous étions au commencement du siège, 50 ont été tués, 95 blessés hors d’état de rendre service, plusieurs étoient tombés malades par la fatigue, aussy les remparts qui n’étoient au commencement du siège garnis que de 5 à 5 pieds, se trouvoient presque tous dégarnis le 26 de juin lorsque les habitans de la ville me présentèrent leur requête tendant à ce que les forces de l’ennemy soit de terre et de mer, augmentant tous les jours, sans qu’ils nous parvint aucun secours ni apparence d’en avoir d’assez fort pour forcer l’ennemy, il me plût capituler avec les généraux afin de leur conserver le peu qu’il leur restoit.
“Cette requête, Monseigneur, me toucha jusqu’au plus vif de mon âme. D’un côté je voyois une place telle que Louisbourg et qui a coûte bien des sommes au Roi, au moment d’être enlevée par la force de l’ennemy qui avoit une brèche assez practicable pour cela, et des vaisseaux en ligne qui s’installoient depuis deux jours.
“D’autre côté, il me paroissoit un nombre d’habitans, tous chargés de familles, au moment de périr, perdre par conséquent le fruit de leurs travaux depuis le commencement de l’etablissement de la colonie.
“Dans une conjoncture aussy délicate, je fis rendre compte à monsieur 308 Verrier, ingénieur en chef, de l’état des fortifications de la Place, et à monsieur de Ste Marie, capitaine chargé de l’artillerie, de celui des munitions de guerre; l’un et l’autre me firent leur rapport, je fis tenir conseil de guerre qui décida unanimement que vu les forces de l’ennemy et l’état de la Place il convenoit de capituler.
“J’écrivis une lettre à le sortie du Conseil à messieurs les généraux anglois, je leur demanday une suspension d’armes, pour le temps qu’il me seroit convenable pour leur faire des articles de capitulation aux conditions desquelles je leur remettrois la Place.
“Monsieur de Laperelle, fils, qui étoit porteur de cette lettre, me rapporta le même soir leur réponse par laquelle ils me donnoient le temps jusques au lendemain à huit heures du matin, et que si pendant ce temps, je me déterminois à me rendre prisonnier de guerre, je pouvois compter que je serois traité avec toute la générosité possible.
“Je ne m’attendois pas à une telle réponse, aussy le lendemain 27, je leur envoyai par Monsieur de Bonnaventure les articles de capitulation avec une seconde lettre, par laquelle je leur mandai que les conditions faites la veille étoient trop dures, que je ne pouvois les accepter et que c’étoit à ceux que je faisois par mes propositions que je consentirois à leur remettre la place [_sic_].
“Messieurs les généraux ne voulurent pas répondre par apostille à ces propositions, mais ils me renvoyèrent leur réponse séparée par le dit Sieur de Bonnaventure; cette réponse m’accordoit partie des articles que j’avois demandés, mais ceux qui m’étoient le plus sensible et glorieux, qui étoient ceux de sortir de la Place, avec les honneurs de la guerre, avec arme et bagage, tambour battant et drapeaux déployés, ne s’y trouvoient pas insérés, aussy je leur écrivis sur le champ deux lettres, l’une au chef d’escadre et l’autre au général de terre, que je ne pouvois consentir à laisser sortir les troupes de la place sans 309 ces articles qui étoient des honneurs dûs à des troupes qui avoient fait leur devoir, que cela accordé je consentois aux articles.
“Messieurs les généraux m’écrivirent en réponse qu’ils accordoient cet article et monsieur Warren augmenta des conditions pour la reddition de l’Isle et de la Place.
“Les ratifications ont été signées de part et d’autre, mais messieurs les généraux Anglois bien loin d’avoir exécuté de leur part la dite capitulation, ainsy que j’ai fait du mien en tout son contenu, ils ont manqué en plusieurs articles.
“Au premier article il est dit que tous les effets mobiliers de tous les sujets du Roy de France qui étoient dans Louisbourg leur seroient laissés et qu’ils auroient la liberté de les emporter avec eux dans tels ports d’Europe de la domination de leur Roy qu’ils jugeront à propos.
“Tous les battiments qui étoient dans le port appartenant aux particuliers, faisaient partie de leurs effets mobiliers, cependant les Anglois s’en sont emparés et les ont garde pour eux.
“Tous les particuliers généralement quelconques qui ont passé en France n’ont pu emporter aucune armoire, chaise, fauteuil, table, bureau, chenets et autres meubles de cette nature, ny même aucune grosse marchandise, messieurs les généraux n’ayant point fourni des battiments pour cela nécessaires, ils n’ont pas été pillés, mais à bien examiner la chose, ne pouvant pas emporter le peu de meubles qu’ils avoient faute de battiments, ils ont éte obligés de les laisser, ce qu’ils ont laissé à Louisbourg est tout comme si on leur avait pillé, à moins que Sa Grandeur ne fasse faire raison par la cour d’Angleterre.
“Ils ont encore manqué à cet article, pendant le temps que j’étois à la colonie; ils ont fait partir à mon insu 436 matelots et particuliers pour Baston; ils étoient embarqués ainsi que les troupes sur des vaisseaux de guerre jusqu’à leur embarquement pour la France, 310 mais un matin le vaisseau dans lequel ils étoient eut ordre de partir pour Baston, et fit voile.
“J’en fus informé, j’en portai ma plainte, mais cela n’aboutit à autre chose sinon qu’ils n’avoient pu faire autrement faute de vivres et de battiment et qu’on les feroit repasser de Baston en France.
“Ces matelots n’ont pas été les seuls, j’ai été informé que depuis mon départ, ils ont agi de même à l’égard des familles qui n’avoient pu être placées sur les bâtiments de transport qu’ils avoient destiné pour la France, si les généraux anglois avoient voulu, les bâtiments qui ont transporté ces familles à Boston les auroient transportées pour France, ils avoient des vivres en magazin beaucoup plus que pour la traversée; mais ils n’ont agi ainsi qu’afin de disperser la colonie.
“Le 2^e article regarde les battiments qui étoient dans le port et ceux qu’ils devoient fournir en cas que les premiers ne fussent pas suffisants pour faire le transport.
“J’ay fait mes remarques à ceci au précédent article, c’est un des plus considérables par rapport à la valeur des choses, y ayant quantité de battiments dans le port qui étoient coulés ou échoués, et dont l’ennemy ne pouvoit en faire sortir aucun du port ny faire aucun usage tant que nos batteries auroient existé.
“Au surplus si plusieurs particuliers de la ville n’avoient pas acheté des battiments les Anglois auroient profité de tous les effets qu’ils y ont chargés, ainsi qu’ils ont fait de ceux qui n’avoient pas le moyen d’en acheter, ces familles auroient été contraintes, ainsi que celles qui se sont embarquées en payant de gros frets, de passer à Boston.
“A l’égard du dernier article des armes, tous les habitans avoient les leurs et les ont remises en dépôt sitôt la reddition de la place; ces armes étoient partie de leurs effets, les ennemis n’ont pas voulu les rendre, je m’en suis plaint, ils m’ont fait réponse, lorsqu’ils ont 311 envoyé les 436 matelots, qu’ils leur enverroient leurs armes, les autres habitans sont dans le même cas.
“Je crois devoir vous informer, Monseigneur, qu’ils se sont aussy emparés de tous les effets et ustensils de l’hôpital et des magasins du Roi: par la reddition de la Place ils n’ont que la ville avec les fortifications et batteries, avec toute l’artillerie armes et ustensils de guerre qui y étoient et non pas les autres effets; cependant ils s’en sont emparés, disant que c’étoit au Roy, Monsieur Bigot leur a fait ses representations qui n’ont eu aucun fruit, il vous rendra compte à ce sujet.
“Monsieur Bigot a bien voulu se charger lorsqu’il est parti de l’isle d’Aix pour vous rendre compte de ma lettre du 15 de ce mois avec tous les originaux des papiers, concernant tout ce qui s’est passé à l’occasion du siège de Louisbourg; je suis persuadé qu’ils les aura remis à sa grandeur et qu’après l’examen qu’elle en a fait, elle me rendra assez de justice que j’ay fait tout mon possible pour la défense de cette place, et que je ne l’ay rendue qu’a la dernière extrémité.
“J’oubliois d’informer monseigneur, que messieurs de la Tressillière et Souvigny, enseignes, et Lopinot, fils cadet, sont du nombre de ceux qui ont été tués pendant le siege.
“La garnison de Canceau avoit été faite prisonnière au dit lieu le 24 may de l’année dernière; elle ne devoit pas porter les armes contre le Roy pendant l’an et jour; monsieur Duquesnel donna la liberté à tous les officiers de cette garnison d’aller sur leur parole d’honneur à Baston et de passer au dit lieu le temps porté par leur capitulation.
“Le Sieur Jean Blastrick, officier, étoit du nombre, il a manqué à sa parole, puisqu’il les a prises au mois de mars dernier, c’étoit un des chefs de ceux qui ont brûlé Toulouse-Port et qui ont fait la descente à Gabarrus le 11 may.
“Il étoit colonel général de la milice de Baston, et il est entré en 312 ville à la tête de cette milice, le lendemain de la reddition de la place.”
C.