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Chapter 5

Chapter 53,647 wordsPublic domain

Cette confusion entre la langue et le style n'est pourtant pas la raison unique du mépris dans lequel certaines personnes tiennent la langue moderne. Je ne crois pas davantage qu'il y ait dans le purisme, comme on le prétend quelquefois, un vain désir de paraître, de faire étalage de savoir, ni que l'emploi des formes anciennes repose en dernière analyse sur un sentiment de vanité ou d'orgueil. Quel mérite y aurait-il à montrer qu'on sait décliner et conjuguer suivant un paradigme, que tout le monde peut trouver dans sa grammaire? Ce n'est pas là une connaissance bien difficile à acquérir et, de mon temps du moins, tous nos élèves de quatrième étaient arrivés à ce degré de culture. Je crois que la raison de ce mépris est à la fois plus simple et plus profonde: c'est une pure question de vocabulaire.

Lorsque les études linguistiques ne sont pas encore très avancées, ce qui frappe avant tout dans une langue, ce sont les mots: on croit volontiers que ce qui caractérise principalement une langue, ce qui la distingue d'une autre, c'est le vocabulaire, C'est pourquoi, et cette observation a déjà été faite plusieurs fois, la linguistique commence partout avec l' étymologie. La meilleure illustration de ce fait, ce sont les auteurs anciens, tant latins que grecs. Ils ne voyaient rien au delà de l' étymologie, je parle surtout des époques classiques; ils ne saisissaient pas la véritable nature du langage. Mais le vocabulaire est chose complètement secondaire et rentre aujourd'hui tout à fait au second plan. On ne s'occupe plus d' étymologie, que lorsque l'on a établi sur des bases solides la grammaire d'une langue. On a compris que ce qui caractérise une langue, ce ne sont pas les mots, c'est le système grammatical tout entier, ce sont, entre autres, les désinences dans la conjugaison des verbes ou la déclinaison des substantifs. Une langue peut être uniquement composée de mots étrangers, même de mots appartenant à d'autres familles de langues, sans pour cela perdre son caractère distinctif. Il y à même plus; c'est parfois aux mots étrangers que se reconnait le plus sûrement la continuité d'un système grammatical en vigueur depuis des siècles: le grec moderne en est un exemple bien remarquable. En effet, tout mot étranger qui entre aujourd'hui dans le français, y entre tel quel, sans subir aucune modification de désinence, parce que les Français ont perdu tout sentiment des flexions casuelles. En grec, au contraire, encore de nos jours, tout mot étranger doit forcément se modeler sur le patron des flexions existantes. Prenons le mot _ café _; en grec on déclinera ο καφέ-ς, pluriel οι καφέ-δ- ες: une forme ο καφέ, οι καφέ serait absolument inouïe: elle ne peut pas se produire. Même règle pour les féminins: on dira η κουβέντα, της κουβέντας. Ce ς du génitif est tout à fait frappant. C'est le même ς que nous avons dans ο λόγο-ς, οι πατέρε-ς, της μούση-ς. Ainsi les mots étrangers nous prouvent ici de la façon la plus évidente la persistance de la langue ancienne et de son système grammatical.

Un observateur superficiel ne reconnait pas facilement ce principe. Il s'irrite de voir des _racines_ étrangères; il ne sait pas qu'ici comme partout ailleurs l'esprit seul compte et que la lettre n'est rien. Seulement, quand il s'agit de séparer un radical de sa désinence et de considérer ces deux éléments indépendamment l'un de l'autre, il y a déjà à faire un petit travail d'abstraction bien simple, qui parait difficile au premier abord. C'est pourquoi plusieurs personnes traitent le grec moderne de langue bâtarde, corrompue, souillée de xénismes. Elles disent: ce n'est pas une langue! Elles entendent par là que ce n'est pas une langue originale, parce qu'elle est _ remplie _ d'éléments étrangers. Il reste d'ailleurs bien entendu que la classification méthodique de ces éléments n'a jamais été tentée et qu'on en parle un peu au hasard. Ils sont fort peu nombreux; mais fussent-ils à compter par milliers, la langue n'en serait pas pour cela devenue étrangère: au contraire, elle aura prouvé sa vitalité de la façon la plus inattendue. Qu'on ne me reproche pas d'insister ici sur des vérités trop évidentes. J'ai vu plusieurs personnes s'arrêter surtout aux mots étrangers: c'est ce qui les choque le plus. Les mots les frappent, parce qu'en effet c'est ce qu'il y a de plus facilement observable. C'est la surface de la langue. En soi-même, le vocabulaire est d'une importance qui, pour l'analyse scientifique, se réduit proprement à zéro.

En revanche, on croit très naïvement qu'écrire la langue moderne revient à se servir uniquement du vocabulaire populaire. Cet axiome est soutenu avec sérieux par plusieurs bons esprits. Rien n'est plus faux. Ceux qui veulent introduire la langue moderne dans l'usage courant, n'ont jamais soutenu autre chose que ce principe rudimentaire: respecter le système grammatical moderne et n'y pas faire passer tout crûment les déclinaisons ou les conjugaisons de l'ancienne langue; en effet, ce serait créer un mélange des plus disparates dans l'emploi des formes. Personne n'a raisonnablement prétendu ni même songé à prétendre qu'il ne fallait pas recourir, dans tous les cas où un mot ancien n'avait pas d'équivalent moderne, aux richesses que met entre nos mains la lexicologie de la vieille langue. Si un écrivain est amené à se servir, à côté de mots comme μάτι, σπίτι, άντρας, λόγος, d'une expression telle que παλαίφατος, par exemple, il ne cessera pas d'écrire en langue moderne. Un critique a vivement reproché à Solomos d'avoir employé, dans une pièce célèbre, le mot κόμη, _ chevelure _: και στην κόμη στεφάνι φορεί. Le même critique prend texte de ce vers pour déclarer que la langue moderne ne saurait guère devenir une langue littéraire, et pour nous apprendre que l'indigence du vocabulaire populaire ne peut suffire à l'expression des mille nuances de la pensée. C'est là assurément une glorieuse découverte! Mais elle n'avait pas besoin d'être faite: personne ne l'ignorait. La seule chose à faire, dans l'espèce, eut été de rechercher si, en disant κόμη à l'accusatif, le poète s'était servi de la forme ancienne κόμην ou de la forme moderne κόμη. Du moment qu'il s'est arrêté à cette dernière, tout débat est clos et la critique reste sans objet.

En ce qui concerne les emprunts mêmes qu'on peut faire au lexique ancien, nous pouvons reconnaître deux catégories de mots. Nous avons d'abord des termes comme άτομος, je suppose, qui ne contrarient en rien ni la phonétique ni la morphologie modernes. Ceux-là, on pourrait les employer par milliers, qu'on ne romprait pas le système grammatical de la langue vivante{35}. L'emploi des mots de ce genre dépend uniquement des exigences du style. Mais il y a aussi les mots qui se trouvent en opposition directe avec les lois phonétiques ou morphologiques actuelles. Les mots qui sont dans ce cas, quand ils sont indispensables à l'expression d'une idée, n'en ont pas moins le droit de passer dans le vocabulaire courant, sous condition expresse de revêtir les flexions de la langue vivante: η κλίσις, της κλίσεως ne peut guère se décliner autrement que η κλίση, της κλίσης, du moment qu'on a l'intention de se servir de la langue _ moderne. _ S'il fallait relever en français tous les mots du vocabulaire qui rentrent dans cette catégorie, c'est-a-dire qui ont pénétré dans la langue par voie savante et non par voie populaire, on en serait réduit à copier la moitié du dictionnaire de l'Académie. Le peuple ne connait certainement pas des termes tels que nominatif, phonétique, syntaxe, impératif catégorique, etc., etc. Ceux qui emploient ces mots, par écrit ou dans la conversation, parlent toujours français.

On doit même aller beaucoup plus loin dans cette voie. Les mots savants contrarient souvent en français la phonétique, non pas seulement de l'époque de la formation du français, comme le mot _ livre _ (au lieu de _ loivre _, qui eût été la forme régulière), mais encore la phonétique courante. Tel est, par exemple, le mot _ substantif _. Il faut néanmoins remarquer que le français en cas pareil ne dira pas _ substantivum _ ou _ substantivus _; il modèlera la désinence du mot latin sur la désinence populaire et depuis longtemps reçue _ if _ pour _ ivus, _ comme eût fait en grec la langue littéraire, si, au lieu de persister à écrire βασιλεύς, forme qui n'est ni ancienne{36} ni moderne, elle avait simplement consenti à dire _ βασιλιάς _ ou même βασιλέας. Mais tous les termes du vocabulaire ancien, dont nous avons besoin aujourd'hui, ne sauraient être, en passant dans le grec moderne, d'une morphologie aussi facile ni aussi simple que βασιλέας ou βασιλιάς. Le mot ουσία, qui est un mot bien nécessaire, comme tant d'autres termes abstraits, ne serait grammaticalement correct que sous la forme σιά, ou tout au moins ουσιά. Néanmoins, cette forme aurait un grand inconvénient: elle serait incompréhensible. En pareil cas, on ne peut donc guère toucher à la phonétique; mais la morphologie subira nécessairement toutes les modifications exigées par les règles de la grammaire moderne et se moulera sur les paradigmes existants: on déclinera την ουσία, οι ουσίες, parce que le peuple, s'il venait à se servir de ce mot, le déclinerait ainsi. D'autre part, la flexion et le terme seraient sous ce nouvel aspect compris de tout le monde. Ecrire une langue moderne, c'est se conformer à l'ensemble du système grammatical de la langue populaire, c'est-a-dire de la langue vivante.

La règle dominante, en pareille occurrence, est d'être clair. Le mot emprunté se plie autant que possible aux exigences actuelles de la langue. C'est pour lui le seul moyen de devenir populaire. Si le peuple vient à apprendre un mot tel que άτομος, il n'y changera jamais rien: il le laissera subsister tel quel. Au contraire, il ne pourra jamais admettre une forme comme βασιλεύς, parce que celle-ci est devenue de nos jours une forme complètement anomale: il peut la répéter sur le moment même où il l'entend, mais il ne sera pas long à la rejeter. La langue savante ne tient pas compte de cet état de choses, parce qu'elle opère sans la connaissance et sans la prise en considération des règles grammaticales modernes: malheureusement, quelque ardeur qu'on y mette, on ne pourra pas aller contre ces règles: elles sont historiques; elles ont donc leur raison d'être en dehors de notre volonté. Nous sommes tout aussi impuissants à détruire ces règles et à nier la réalité de la grammaire populaire, que nous sommes impuissants à vivre en un autre siècle que celui ou nous sommes nés.

Nous sommes donc bien obligés de compter avec ces règles et de les enfreindre dans la mesure seulement où elles peuvent être tournées. Nous n'avons ici qu'a suivre l'exemple de toutes les langues modernes, dont le vocabulaire s'est toujours trouvé en défaut et s'est vu forcé de puiser dans un vocabulaire ancien. Les mots anciens ont toujours subi une transformation préparatoire qui les rhabillait en quelque sorte à la mode du temps. Mais la question de vocabulaire importe si peu en elle-même, que plusieurs mots d'origine uniquement savante ont pu passer dans le français le plus populaire, dès l'instant où ils ne violaient pas la grammaire vivante. Le mot _idée_ en est l'exemple le plus frappant. Le gamin de Paris, quand il se frappe le front en disant: _Idée!_ ne parle pas une langue ancienne ou étrangère. Idée est aujourd'hui un mot français.

Disons plus. Un écrivain peut avoir à se servir, dans ces conditions, d'un mot rare ou appartenant uniquement à la langue poétique ancienne, quant il s'agit d'un effet particulier à produire. C'est affaire de style. Des mots comme δίος{37} peuvent devenir nécessaires à un certain moment, suivant la couleur que l'on veut donner à sa pensée, et c'est de cette façon que Solomos n'a pas craint d'appeler κόμη une chevelure. Ces emprunts ne rompent en rien l'unité de la langue moderne. La seule mesure en pareil cas. c'est le talent de l'écrivain et les besoins de sa pensée.

Toute langue littéraire s'est vue forcée à un moment, donne d'enrichir son vocabulaire. Le grec, à sa plus belle époque, n'a pas échappé à cette loi générale. A mesure que l'esprit humain se développe, que ses connaissances s'étendent et que les nuances de la pensée se multiplient, l'écrivain s'ingénie à trouver des termes qui serviront, soit à désigner un objet jusqu'alors inconnu, soit à rendre d'une façon plus précise les mille aspects du monde intellectuel et moral. On peut maintenant se demander comment s'y prenaient les langues anciennes elles-mêmes quand elles se trouvaient dans l'obligation d'employer des mots encore absents du vocabulaire et nécessaires à l'expression d'idées nouvelles. Plusieurs personnes se font à ce sujet les représentations les plus fausses: elles croient très sérieusement que Platon ou Thucydide créaient et mettaient en circulation des formes grammaticales de leur invention. Il n'y à pas d'opinion plus contraire à la vérité historique. Thucydide et Platon n'ont jamais rien _ inventé. _ Les mots nouveaux dans le grec ancien se formaient à l'aide de désinences, de propositions, comme dans les verbes composés, et surtout de suffixes _ déjà existants _ dans la langue parlée, c'est- a-dire dans la langue _ populaire _ et dont celle-ci fournissait seule le modèle. Thucydide, par exemple, emploie pour la première fois les substantifs τολμητής, κινδυνευτής, εικαστής, etc., etc. (voyez Thucydide, par A. Croiset, Paris, 1886, p. 111). Mais les éléments mêmes dont ces substantifs sont formés, se trouvaient déjà dans la langue bien avant Thucydide, puisqu'ils sont antérieurs même à l'époque où le grec s'est séparé des langues indo-européennes congénères et a vécu d'une vie indépendante. Le suffixe -τα-, servant à designer les noms d'agents, est plus vieux qu'Homère et que tous les Hellènes. Quand Thucydide disait τολμη- τής, etc., il prenait tout simplement ce suffice -τα-, (en ionien et attique -τη-) dans les substantifs tels que ποι-η-τή-ς, νικ-η- τή-ς, etc., etc.

Plus tard, de ces formations et d'autres semblables comme δεσ-μώ-τη- ς, πολ-ί-τη-ς, etc., etc., se sont détachés de nouveaux suffixes - ήτη-, - ώτη-, -ίτη-, que les anciens ont formés _par erreur_, parce que dans δεσμώτης et πολίτης ils ne reconnaissaient plus le vieux suffixe -τα-, - τη, et qu'ils croyaient avoir affaire à un suffixe - ώτι-, -ίτη-, qu'ils séparaient de πολ-ίτη-ς, δεσμ-ώτη-ς, au lieu d'y sentir la composition primitive πολ-ί-τη-ς, δεσμ-ώ-τη-ς, etc. C'est ainsi qu'ils ont pu dire, contre toute étymologie et contre toute règle, οδίτης, στρατιώτης, νησιώτης, etc., etc., etc. Les écrivains grecs n'ont jamais inventé ni crée de toutes pièces aucune forme grammaticale nouvelle; ils ont toujours opèré sur les formes grammaticales existantes. Ce travail se faisait par le peuple et d'une façon _ inconsciente; _ c'étaient aussi quelquefois les écrivains, comme nous venons de le voir pour Thucydide, qui puisaient dans le vieux fond de la langue. Mais les écrivains eux- mêmes suivaient absolument les voies de l'analogie populaire. Peuple et écrivains agissaient exactement de la même manière que l'on agit aujourd'hui, soit en français, quand on dit _ os-eur, _ sur _ os-er, _ d'après le modèle fourni par la corrélation qui s'observe entre _ penseur _ et _ penser _; soit en grec moderne, quand on étend ce même suffixe -ώτη-, demeure toujours vivant dans la langue, à des substantifs tels que Χιώτης, etc., etc. Les anciens, s'ils étaient à notre place, n'auraient jamais pu dire Χίος ni recourir à une formation de ce genre: le mot et la forme ont disparu de la langue vivante de nos jours, et les anciens n'ont jamais pris leurs modèles que dans la langue vivante, par la simple raison qu'ils n'avaient pas de _ grammaires _ pouvant les renseigner sur les formes tombées hors d'usage, de leur temps. Il ne faut jamais perdre de vue cette vérité, il ne faut jamais oublier, quand on raisonne sur la langue ancienne, que celle-ci est de _ formation purement populaire. _ C'est pour avoir méconnu ce principe élémentaire et devenu presque banal à l'heure qu'il est, qu'on s'est mépris si souvent sur le caractère et sur la valeur de la langue moderne{38}.

J'ai essayé d'exposer tout au long quelques-unes des observations qui précédent dans le dernier chapitre des _Essais_ de grammaire historique. S'il m'est permis de parler même du morceau que j'offre aujourd'hui au Syllogue, j'ai fait mon possible pour conformer la langue de ce discours à des principes qui ne me sont pas particuliers, mais aux principes généraux suivis dans toutes les langues modernes. Je prierai donc toutes les personnes qui voudront bien me faire des critiques au sujet de cette étude, de se reporter à mes _Essais de grammaire_, car je crois bien y avoir dit tout ce que je pense en matière de langue littéraire: je m'y suis également efforcé de répondre d'avance aux objections courantes. Je prendrai la liberté de prévenir le public d'une autre difficulté qu'il rencontrera dans le cours de cette lecture. Ce n'est pas ici le lieu et je n'ai guère le temps de développer cette thèse{39}. Mais deux mots suffiront. On peut observer, — et cette observation s'applique à tous les pays et à toutes les langues du monde, — que toutes les fois qu'une langue parlée n'est pas écrite, n'est pas fixée sur le papier de manière à frapper les yeux, il se produit deux phénomènes curieux: d'abord, on ne reconnait plus les formes usuelles, qu'on emploie journellement soi-même, des qu'on les voit imprimées. D'autre part, peu de gens se rendent compte de la façon dont ils parlent et il arrive à bien des personnes de nier l'existence de telle forme, qu'elles viennent de jeter dans la conversation cinq minutes auparavant. En général, on fait comme le bourgeois gentilhomme, de la phonétique sans le savoir.

Cela tient à ce que l'observation par les yeux est plus à portée de nos sens, tandis que l'observation par l'oreille est chose d'infinie délicatesse et demande un exercice constant, et, si je puis dire, un dressage spécial. J'ai eu souvent l'occasion d'en faire la remarque durant mon voyage. Un ami me soutenait un jour de la meilleure foi du monde que la forme σχωρνώ (συγχορέω-ώ) n'existait pas, tandis que non seulement elle existe, mais que, d'après ce que nous savons aujourd'hui des lois phonétiques de la langue moderne, cette forme doit forcement exister et qu'elle existe par le fait. Il est facile de comprendre cependant que le public, qui ne se rend pas compte de la légitimité de cette forme et qui ne s'est pas attachè à suivre les degrés intermédiaires par lesquels συγχωρώ doit fatalement aboutir à σχωρνώ, nie l'existence de ce verbe. 11 serait encore plus surpris, si on lui disait que σχωρνώ lui-même arrivera par la force des choses à σκωρνώ, à moins que cette forme ne se soit déjà produite dans quelque pays grec, ce qui est fort à présumer.

Durant mon court séjour en Orient, je me suis livré à ce sujet à une série d'expériences qui m'ont souvent beaucoup amusé. Comme les voyages d'exploration scientifique ne me sont pas toujours loisibles, j'en suis réduit bien des fois à conjecturer l'existence de telle forme que souvent je n'ai pas encore eu l'occasion de recueillir de mes propres oreilles, me réservant de la vérifier sur place. Je m'étais dit, entre autres, que φκαριστώ (ευχαριστώ) devait se dire à coup sûr à Constantinople. Cependant, toutes les fois que j'interrogeais directement une personne sur cette forme, elle me répondait négativement, par l'unique raison que cette forme lui semblait bizarre: elle lui semblait bizarre, parce qu'elle ne l'avait jamais vue _écrite_. J'ai eu un jour le bonheur d'entendre dire ce verbe φκαριστώ, devant l'ami même qui se refusait à en admettre la possibilité. Il était pourtant facile de prévoir φκαριστώ, par le seul examen d'autres lois phonétiques, d'ailleurs fort simples, qui rendent cette forme nécessaire. Mais je ne veux pas chercher très loin mes exemples. Nous étonnerons beaucoup de nos compatriotes en leur apprenant que tout le monde prononce καλόζ δούλος et non pas καλός δούλος. Rien n'est plus vrai cependant. Ce qui serait extraordinaire, ce serait d'entendre dire καλός δούλος. C'est pourtant ainsi que les mots sont imprimés sur le papier: ce ζ parait une véritable monstruosité, tant est fort le respect superstitieux de l'écriture. Ajoutons que l'on considère en soi-même et indépendamment d'autres phénomènes phonétiques, la combinaison καλός δούλος; on ne sait pas que le ς se prononcera de la même façon devant γ, β, μ, ν, ρ, λ (ainsi que devant g, d, b), parce que tous ces phonèmes sont des _sonores_ et que par conséquent ils attirent la sonore ζ, σ étant une _ sourde _; qu'en revanche devant κ, π, τ, qui sont des sourdes, on n'entendra jamais autre chose qu'un ς (καλός κόπος) et que même — tant la phonétique populaire est délicate et conséquente avec elle-même — devant χ, θ, φ, le σ final du mot précédent se fera à peine percevoir, par la simple raison que la combinaison de deux spirantes sourdes est antipathique à la physiologie de la langue moderne. Comme ces détails échappent nécessairement à la plupart, le ζ au lieu du ς surprend; on n'en comprend pas la légitimité et on ne l'admet pas. Si on considérait ce groupe de consonnes en corrélation avec les phénomènes congénères, la combinaison ζδ paraitrait toute naturelle: il deviendrait même évident que toute autre combinaison serait fautive et, par conséquent, impossible.

C'est que tout se tient dans le langage: un mot suffit souvent pour la déduction en linguistique, parce qu'un seul phénomène révèle à lui seul la présence d'autres phénomènes connexes. De la seule prononciation πάντα, par exemple (_ panda _, non _ panta _; la _ sourde _ τ se change en sonore d, sous l'influence du ν qui est _ sonore _ ), on peut conjecturer en toute sûreté l'existence d'une quantité d'autres prononciations, qui au premier abord ne paraissent avoir aucun rapport avec le mot πάντα, telles que σβήνω (ζβήνω et non σβ.), βγαίνω (εκβαίνω), γδύνω, etc., toujours en vertu de cette loi de l'attraction des sonores, qui éclate dans _ panda _; à l'aide de quelques indices seulement, on peut presque reconstruire tout le système d'une langue ou d'un dialecte. En revanche, un linguiste se persuadera facilement qu'une langue, où l'on entend la prononciation πάντα _ (panda) _, ne peut guère souffrir des combinaisons de consonnes telles que εκβαίνω, εκδίκησις, ενθυμούμαι, etc., etc., où la loi de l'attraction des sonores est violée. Du premier coup, le linguiste comprendra que ce sont là des prononciations factices.

Aussi, tant qu'une prononciation _ panda _ restera dans quelque coin de la Grèce que ce soit, il sera impossible de faire croire au monde que le grec ancien n'a pas changé, justement parce que ce _ panda _ à lui tout seul suppose des phénomènes analogues. Je me permets de signaler le fait aux personnes qui introduisent dans un style, du reste rempli de formes anciennes, ces particules να, θα, δεν, με (μετά), εδώ. N'y eut-il dans la langue littéraire que ces particules seules, dût-on expulser toutes les autres formes modernes, celles-là suffiront aux philologues futurs pour reconstituer la langue populaire de nos jours. Les formes en apparence les plus éloignées se commandent: ces petits mots θα, δεν, να, montrent abondamment à des yeux exercés que la langue à subi une transformation radicale. Du moment qu'on donne accueil à ces formes-là, rien ne sert de rejeter dans l'ombre et de dissimuler des phénomènes tels que ξέρω, ακόμη, καταλαβαίνω, έτσι, etc., etc. Ceux-ci ne supposent pas des transformations moins foncières que celles qui ont amène θα pour θέλω ίνα. D'ailleurs, même si on parvenait à refouler ces formes, la prononciation moderne resterait toujours, comme dans _ panda _. Or, la prononciation à elle seule serait un guide des plus sûrs dans cette voie de reconstruction de la langue populaire, si tant est que celle-ci puisse jamais disparaître.