De la démonialité des animaux incubes et succubes

Part 9

Chapter 93,592 wordsPublic domain

_72. Alia historia est, quod in Conventu Magnæ Cartusiæ Ticinensis, fuit quidam Diaconus, nomine dictus Augustinus, maximas, ac inauditas, et pene incredibiles sustinens a quodam Dæmone vexationes; quæ tolli nullo remedio spirituali (quamvis plura juxta plures exorcistas, qui liberationem, sed incassum tentarunt, fuissent adhibita) potuerunt. Me consuluit illius Conventus vicarius, qui curam divexati, utpote Clerici ex officio habebat. Ego videns frustranea fuisse consueta exorcismorum remedia, exemplo historiæ suprarecensitæ consului suffimentum simile superiori, utque divexatus pixidulas odoramentorum supradictas deferret; et quia tabacchi usum habebat, et aqua vitæ delectabatur, suasi, ut et tabaccho et aqua vitæ moschata uteretur. Dæmon illi apparebat diu, noctuque ultra alias species, puta scheleti, suis, asini, Angeli, avis, modo in forma unius, modo alterius ex suis Religiosis, et semel in forma sui Prælati, nempe Prioris, qui hortatus est vexatum ad puritatem conscientiæ, ad confidentiam in Deum, et ad frequentiam confessionis; suasit ut sibi sacramentalem confessionem faceret, quod etiam fecit; et expost Psalmos _Exsurgat Deus_ et _Qui habitat_, et mox Evangelium S. Joannis simul cum vexato recitavit, et ad ea verba _Verbum caro factum est_ genuflexit, et accepta stola, quæ in cella erat, et aspergillo aquæ benedictæ benedixit cellæ, ac lecto vexati, et ac si revera fuisset ipsius Prior præceptum fecit Dæmoni, ne auderet illum suum subditum amplius divexare, et post hæc disparuit, sicque prodidit quisnam esset: aliter vexatus illum suum Prælatum esse reputaverat. Postquam igitur suffimentum, ac odores, ut supra dictum est, consulueram, non destitit Dæmon juxta solitum apparere; imo assumpta figura vexati fuit ad cameram Vicarii, et ab eo petiit aquam vitæ, ac tabaccum moschatum, dicens sibi talia valde placere. Vicarius utrumque illi dedit: quibus acceptis disparuit in momento, quo facto cognovit Vicarius se fuisse illusum a Dæmone tali pacto: quod magis confirmavit assertum vexati, qui cum juramento affirmavit, se illa die nullo modo fuisse in cella Vicarii. Iste mihi totum retulit, et ex tali facto conjeci Dæmonem illum non fuisse aqueum, ut erat Incubus, qui virginem ad coitum sollicitabat, ut dictum supra est, sed igneum, vel ad minus æreum, ex quo gaudebat vaporibus, ac odoribus, tabacco, et aqua vitæ, quæ calida sunt. Et conjecturæ vim addidit temperamentum divexati, quod erat colericum quo ad prædominium cum subdominio, tamen sanguineo. Dæmones enim tales non accedunt nisi ad eos, qui secum in temperamento symbolizant; ex quo validatur opinio mea de illorum corporeitate. Unde suasi Vicario, ut acciperet herbas natura frigidas, ut nymphæam, hepaticam, portulacam, mandragoram, sempervivam, plantaginem, hyoscyamum, et alias similes, et ex iis compositum fasciculum fenestræ, alium ostio cellæ suspenderet; similibusque herbis, tum cameram, tum lectum divexati sterneret. Mirum dictu! comparuit denuo Dæmon, manens tamen extra cameram, nec ingredi voluit, et cum divexatus illum interrogasset, quare de more intrare non auderet, multis verbis injuriosis jactatis contra me, qui talia consulueram, disparuit, nec amplius reversus est._

72. Voici l'autre histoire: dans le Couvent de la Grande Chartreuse de Pavie vivait un Diacre nommé Augustin, lequel était en butte, de la part de certain démon, à des vexations excessives, inouïes et presque incroyables; plusieurs exorcistes avaient tenté en vain de le délivrer: tous les remèdes spirituels étaient restés sans effet. Le Vicaire du couvent, qui avait la charge spirituelle de ce pauvre clerc, vint me consulter. Moi, voyant l'inefficacité des exorcismes ordinaires, et me rappelant l'exemple ci-dessus rapporté, je conseillai une fumigation de parfums semblable à celle dont il a été question, et ordonnai au diacre de porter sur lui des boulettes odoriférantes de même nature; de plus, comme il avait l'usage du tabac et qu'il aimait beaucoup l'eau-de-vie, je lui recommandai le tabac et l'eau-de-vie musquée. Le démon lui apparaissait sous différentes formes: squelette, cochon, âne, Ange, oiseau; ou bien il empruntait les traits de quelques Religieux du couvent; une fois même ce fut son propre Abbé ou Prieur, lequel l'exhorta à purifier sa conscience, à se confier en Dieu, à user fréquemment de la confession; il lui persuada de lui faire sa confession sacramentelle, récita avec lui les psaumes _Exsurgat Deus_ et _Qui habitat_, et l'Évangile de Saint Jean: aux mots _Verbum caro factum est_ il fléchit le genou, puis saisissant une étole qui était dans la cellule et le goupillon d'eau bénite, il bénit la cellule et le lit, et, comme s'il eût été réellement le Prieur, il enjoignit au démon de ne plus oser à l'avenir tourmenter son subordonné: après quoi il disparut, trahissant ainsi ce qu'il était, car autrement le jeune diacre le prenait pour son véritable Prieur. Or, nonobstant les fumigations et les parfums que j'avais conseillés, ce démon n'en continua pas moins ses obsessions; bien plus, il revêtit les traits de sa victime pour se présenter chez le Vicaire, auquel il demanda de l'eau-de-vie et du tabac musqué, choses qu'il aimait, disait-il, passionnément. Ayant obtenu l'un et l'autre, il disparut en un clin d'œil, montrant ainsi au Vicaire qu'il avait été le jouet du Démon: et ceci fut amplement confirmé par le Diacre, qui affirma avec serment qu'il n'était pas allé ce jour-là dans la cellule du Vicaire. Le tout me fut rapporté, d'où je conclus que loin d'être aqueux, comme l'Incube amoureux de la jeune fille dont il a été parlé plus haut, ce démon était igné ou tout au moins aérien, puisqu'il se délectait de substances chaudes, comme vapeurs, parfums, tabac et eau-de-vie. Le tempérament du jeune diacre, bilieux et sanguin, mais où le bilieux l'emportait, ne fit que fortifier mes conjectures, car ces démons ne s'attaquent jamais qu'à ceux dont le tempérament est conforme au leur: nouvelle preuve de la vérité de mon opinion sur leur corporéité. Je recommandai en conséquence au Vicaire de faire prendre à son pénitent des herbes froides de leur nature, telles que nénuphar, hépatique, euphorbe, mandragore, joubarde, plantain, jusquiame, et autres semblables, pour en composer deux faisceaux dont il suspendrait l'un à la fenêtre, l'autre à la porte de la cellule, ayant soin également d'en joncher sa chambre et son lit. Chose prodigieuse! le Démon apparut encore, mais en restant hors de la cellule, sans vouloir entrer; et comme le diacre lui demandait la cause de cette réserve inusitée, pour toute réponse il se répandit en injures contre moi qui avais conseillé ces moyens de défense, puis il disparut et jamais plus ne revint.

_73. Ex his duabus historiis apparet tales odores, et herbas respective sua naturali virtute, nullaque interveniente vi supernaturali Dæmones propulisse; unde convincitur quod Incubi patiuntur a qualitatibus materialibus, ut proinde concludi debeat, quod communicant in materia cum iis rebus naturalibus, a quibus fugantur, et ex consequenti corpore sint præditi, quod est intentum._

73. Ces deux histoires établissent clairement la mise en fuite des Démons par la seule vertu naturelle des herbes ou des parfums, suivant le cas, sans nulle intervention de force surnaturelle; donc les Incubes sont sujets à être affectés par des qualités matérielles; donc ils participent de la matière de ces mêmes choses naturelles qui ont le pouvoir de les mettre en fuite, et conséquemment ils ont un corps, ce que nous voulons démontrer.

_74. Et magis conclusio firmatur, si impugnetur sententia Doctorum supracitatorum, dicentium, Incubum abactum a Sara fuisse vi Angeli Raphaelis, non vero jecoris piscis callionymi, qualis fuit piscis a Tobia apprehensus ad ripam Tigris, ut cum Vallesio, _Sacr. Philos._, c. 42., scribit Cornelius a Lap. _in Tob._ c. 6., v. 2., _§ Quarto ergo_: salva enim tantorum Doctorum reverentia, talis expositio manifeste adversatur sensui patenti Textus, a quo nullo modo recedendum est dummodo non sequantur absurda. En verba Angeli ad Tobiam: «_Cordis ejus particulam, si super carbones ponas, fumus ejus extricat omne genus Dæmoniorum, sive a viro, sive a muliere, ita ut ultra non accedant ad eos, et fel valet ad unguendos oculos, in quibus fuerit albugo, et sanabuntur._» (_Tob._, c. 6. v. 8. et 9.) Notetur, quæso, assertio Angeli absoluta, et universalis de virtute cordis, seu jecoris, et fellis illius piscis: non enim dicit: _Si pones particulas cordis ejus super carbones, fugabis omne genus Dæmoniorum, et si felle unges oculos, in quibus fuerit albugo, sanabuntur_: si enim ita dixisset congrua esset expositio, quod nempe Raphael supernaturali sua virtute illos effectus patrasset, ad quos perficiendos inepta esset applicatio fumi, et fellis: sed non ita loquitur, sed ait talem esse virtutem fumi, et fellis absolute._

74. Mais, pour mieux asseoir notre conclusion, il convient de signaler l'erreur où sont tombés certains docteurs, comme Vallesius et Cornelius a Lapide, quand ils prétendent que Sara fut délivrée de l'Incube par la vertu de l'Ange Raphaël, et non par celle du foie de ce poisson callionyme que Tobie avait pris sur les bords du Tigre. En effet, sauf le respect dû à de si grands docteurs, une telle interprétation est évidemment contraire au sens précis du Texte, dont il n'est jamais permis de s'écarter tant qu'il ne conduit pas à l'absurde. Or, voici les paroles de l'Ange à Tobie: «_Si tu jettes sur des charbons une parcelle de son foie, la fumée fait fuir toute espèce de Démons, et le possédé, homme ou femme, en est débarrassé pour toujours; quant à son fiel, il est souverain pour la guérison des yeux atteints d'albugo._» (_Tobie_, c. 6., v. 8 et 9.) Notez, je vous prie, que cette assertion de l'Ange touchant la vertu du cœur ou du foie et du fiel de ce poisson, est absolue, universelle; car il ne dit pas: «_Si tu jettes sur des charbons des parcelles de son foie, tu feras fuir toute espèce de Démons, et si tu appliques son fiel sur des yeux atteints d'albugo, ils seront guéris._» S'il eût dit cela, j'admettrais avec les commentateurs que Raphaël eût réalisé, par sa propre vertu surnaturelle, les effets que la simple application de la fumée et du fiel était impuissante à produire: mais il ne parle pas ainsi, il dit au contraire, et d'une façon absolue, que telle est la vertu de la fumée et du fiel.

_75. Quæro modo, an Angelus veritatem puram dixerit de virtute rerum, an mentiri potuerit; pariter an albugo ab oculis Tobiæ senioris ablata sit vi naturali fellis piscis, aut virtute supernaturali Angeli Raphaelis? Angelum mentiri potuisse blasphemia hæreticalis est; sequitur igitur puram veritatem fuisse ab eo assertam; talis autem non esset, si omne genus Dæmoniorum non extricaretur a fumo jecoris piscis nisi addita vi supernaturali Angeli, maxime, si hæc esset causa principalis talis effectus, quemadmodum scribunt de hoc casu Doctores. Mentiretur absque dubio medicus qui diceret, talis herba curat taliter pleuritidem, sive epilepsiam, ut amplius non revertatur: si herba illa non curaret illas ægritudines nisi inchoate, et perfecta illarum sanatio esset ab alia herba conjuncta priori; sic pari modo mentitus fuisset Raphael asserens fumum jecoris extricare omne genus Dæmoniorum ita ut ultra non accedant, si talis effectus esset a fumo solum inchoate, principaliter vero, et perfecte a virtute Angeli. Præterea talis fuga Dæmonis, vel secutura erat universaliter, et semper posito jecore piscis super carbones a quoquam, vel debebat sequi in illo solummodo casu particulari, jecore incusso a juniore Tobia. Si primum, ergo oportet, quod cuicumque talem fumum per accensionem jecoris paranti, assistat Angelus qui supernaturali virtute Dæmonem miraculose abigat regulariter; et hoc est absurdum; ad positionem enim rei naturalis deberet regulariter sequi miraculum, quod est incongruum, et si absque Angeli operatione fuga Dæmonis non sequeretur, mentitus fuisset Raphael asserens eam esse virtutem jecoris. Si autem effectus ille sequi non debeat, nisi in illo casu particulari, mentitus fuisset Angelus enuncians universaliter virtutem piscis, in fugando omni Dæmoniorum genere, quod non est dicendum._

75. On demandera si l'Ange a dit la vérité pure de la vertu des choses, ou s'il a pu mentir; et pareillement, si l'albugo a été enlevée des yeux du vieux Tobie par l'effet du fiel du poisson, ou par la vertu surnaturelle de l'Ange Raphaël? Dire que l'Ange a pu mentir serait blasphème et hérésie, donc il a exprimé la vérité pure; mais ce ne serait plus cette vérité si toute espèce de démons n'était pas chassée par la fumée du foie du poisson sans l'intervention de la force surnaturelle de l'Ange, et surtout si cette intervention était la cause principale de l'effet produit. Le médecin qui dirait: telle herbe guérit radicalement la pleurésie ou l'épilepsie, mentirait sans aucun doute si cette herbe ne guérissait que d'une façon inchoative et si, pour obtenir la parfaite guérison, il fallait ajouter une autre herbe à la première; de même que Raphaël aurait menti en affirmant que la fumée du foie chassait toute sorte de démons, sans qu'ils pussent revenir, si ce résultat était obtenu par la fumée d'une façon inchoative seulement, et principalement, complétement, par la vertu de l'Ange. En outre, ce phénomène de la mise en fuite du démon devait se produire universellement et par le seul fait du placement par n'importe qui du foie du poisson sur des charbons ardents, ou bien il ne devait se produire que dans ce seul cas particulier, à savoir du placement du foie par le jeune Tobie. En admettant la première hypothèse, il faut supposer que toute personne à qui il plaira de faire cette fumée en brûlant le foie, sera assistée d'un Ange pour chasser le Démon, par sa vertu surnaturelle, miraculeusement et régulièrement tout ensemble: ce qui est absurde, car, ou les mots n'ont plus de sens, ou un fait naturel ne saurait être régulièrement suivi de miracle; et si le Démon n'était pas mis en fuite sans le secours de l'Ange, Raphaël aurait menti en affirmant que le foie avait cette vertu. Si au contraire l'effet en question ne devait se produire que dans ce cas particulier, Raphaël aurait encore menti en attribuant à ce poisson, d'une manière générale et absolue, la propriété de mettre en fuite le Démon: or, que l'Ange ait menti, cela ne se peut dire.

_76. Ulterius albugo oculorum detracta est ab oculis Tobiæ senioris, et ipsius cæcitas sanata est a virtute naturali fellis piscis illius, ut Doctores affirmant (Liran. Dyonisius; et Seraci. _apud Cornel. in Tobi._, c. 6. v. 9). Piscis enim Callionymus, qui vocatur Italice _bocca in capo_, et quo usus est Tobias, fel habet pro celeberrimo remedio ad detegendas albugines oculorum, ut scribunt concorditer Dioscorides, l. 1. c. 96., Galenus, _De Simpl. Medicam._, Plinius, l. 32. c. 7., Aclanius, _De Ver. Histor._, l. 13. c. 14. et Vallesius, _De Sacr. Philos._, c. 47. Textus Græcus _Tobiæ_, c. 11. v. 13., habet: «_Inspersit fel super oculos patris sui, dicens: Confide, Pater; ut autem erosi sunt, detrivit oculos suos, et disquamatæ sunt ab angulis oculorum albugines._» Cum igitur eodem contextu Angelus aperuerit Tobiæ virtutem jecoris, et fellis piscis, et hoc sua naturali virtute cæcitatem Tobiæ senioris curaverit, concludendum est, quod etiam fumus jecoris sua naturali vi Incubum fugaverit: quod concludenter confirmatur a Textu Græco, qui ad _Tobiæ_ c. 8. v. 2., ubi Vulgata habet: «_Partem jecoris posuit super carbones vivos_», sic habet: «_Accepit cinerem, sive prunam thimiamatum, et imposuit cor piscis, et hepar, fumumque fecit, et quando odoratus est Dæmon odores, fugit._» Et Textus Hebraicus ita cantat: «_Percepit Asmodeus odorem, et fugit._» Ex quibus textibus apparet, quod Dæmon fugit ad perceptionem fumi, sibi contrarii, ac nocentis, non autem a virtute Angeli supernaturali. Quod si in tali liberatione Saræ ab impetitione Incubi Asmodei, ultra fumum jecoris intervenit operatio Raphaelis, hoc fuit in alligatione Dæmonis in deserto superioris Ægypti, ut dicitur c. 8. v. 3. _Tobiæ_; fumus quippe jecoris nequibat in tanta distantia agere in Dæmonem, aut illum alligare. Quod inservire potest pro concordia supracitatorum Doctorum (qui voluerunt Saram perfecte liberatam a Dæmone virtute Raphaelis) cum sententia, quam tuemur: dico enim, quod ipsi senserint, quod perfecta curatio Saræ a Dæmone fuerit in alligatione ejus in deserto, quæ fuit ab Angelo, quod et nos concedimus; sed extricatio, sive fugatio ejusdem a cubiculo Saræ fuerit a vi innativa jecoris piscis, quod nos tuemur._

76. Passons maintenant au vieux Tobie: l'albugo a été enlevée de ses yeux et sa cécité guérie par la vertu naturelle du fiel de ce même poisson, comme l'affirment les Docteurs. En effet le poisson callionyme, appelé en Italien _bocca in capo_, et dont s'est servi Tobie, possède un fiel très-renommé pour la guérison de l'albugo: là-dessus, tout le monde est d'accord, Dioscoride, Galien, Pline, Aclanius, Vallesius, etc. Le texte Grec de _Tobie_. c. 11, v. 13, porte ce qui suit: «_Il répandit le fiel sur les yeux de son père en disant: Ayez confiance, mon père; et comme il y avait érosion, il lui frotta les yeux et enleva l'albugo par écailles aux angles des paupières._» Or, puisque, d'après le même texte, l'Ange a révélé à Tobie la vertu du foie et du fiel du poisson, et que le fiel, par sa vertu naturelle, a guéri la cécité du vieux Tobie, il faut en conclure que c'est également par sa force naturelle que la fumée du foie a mis en fuite l'Incube. Et ceci est confirmé d'une façon concluante par le texte Grec, qui, dans _Tobie_, c. 8., v. 2, au lieu de cette leçon de la Vulgate: «_Il jeta des charbons ardents_,» porte tout au long: «_Il prit de la cendre ou de la braise de parfums, y mit le cœur et le foie du poisson, et fit de la fumée: le Démon n'eut pas plutôt senti l'odeur, qu'il s'enfuit._» Quant au texte Hébreu, il dit: «_Asmodée sentit l'odeur et s'enfuit._» De tous ces textes, il résulte que le Démon s'est sauvé pour avoir senti une fumée qui lui était contraire et nuisible, et nullement par l'effet de la vertu surnaturelle de l'Ange. Que si, dans cette délivrance de Sara des poursuites de l'Incube Asmodée, l'opération de la fumée du foie fut suivie d'une intervention de Raphaël, ce fut pour enchaîner le Démon dans le désert de la Haute-Égypte, comme il est dit dans _Tobie_, c. 8, v. 3; car, à une si grande distance, la fumée du foie ne pouvait agir sur le Démon, ni l'enchaîner. Et ici nous avons un moyen de concilier notre opinion avec celle des docteurs cités plus haut, lesquels attribuent la délivrance parfaite de Sara à l'opération de Raphaël: en effet, pour ces docteurs, Sara ne fut parfaitement guérie qu'après que le Démon eut été enchaîné dans le désert, ce qui fut l'œuvre de l'Ange, et nous le concédons; mais la délivrance proprement dite, l'expulsion de la chambre à coucher de Sara, ce fut, nous le maintenons, l'effet direct de la vertu native du foie du poisson.

_77. Probatur tertio principaliter nostra conclusio de existentia talium animalium, seu de Incuborum corporeitate, ex auctoritate D. Hieronymi, _in vita S. Pauli primi Eremitæ_. Refert is D. Antonium iter per desertum arripuisse, ut ad visendum D. Paulum perveniret, et post nonnullas diætas itineris Centaurum reperiisse, a quo cum fuisset percontatus mansionem D. Pauli, et ille barbarum quid infrendens potius, quam proloquens, dextræ protensione manus iter D. Antonio demonstrasset, in sylvam se abdidit cursu concitatissimo. Prosecutus iter S. Abbas in quadam valle invenit haud grandem quemdam homunculum, aduncis manibus, fronte cornibus asperata, cujus extrema pars corporis in caprarum pedes desinebat. Ad ejus aspectum substitit Antonius, et timens Diaboli artes signo Sanctæ Crucis se munivit. Ad tale signum nec fugit, nec metuit homuncio ille, immo ad sanctum senem actu humili appropinquans palmarum fructus ad viaticum quasi pacis obsides illi offerebat. Tum B. Antonius quisnam esset interrogans, hoc ab eo responsum accepit: «_Mortalis ego sum, et unus ex accolis Eremi, quos vario errore delusa Gentilitas Faunos, Satyros, et Incubos vocans colit; legatione fungor gregis mei; precamur, ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro salute mundi venisse cognovimus, et universam terram exiit sonus ejus._» Ad quæ gaudens D. Antonius de gloria Christi, conversus ad Alexandriam, et baculo terram percutiens, ait: «_Veh tibi, Civitas meretrix, quæ pro diis animalia veneraris!_» Hæc D. Hieronymus, qui late prosequitur hoc factum, ipsius virtutem longo comprobans sermone._

77. Une troisième preuve principale de notre conclusion touchant l'existence des animaux dont il s'agit, en d'autres termes, touchant la corporéité des Incubes, c'est le témoignage de S. Jérôme dans la Vie de S. Paul, le premier ermite. S. Antoine, raconte ce docteur, se mit un jour en route pour aller voir S. Paul. Après plusieurs journées de voyage, il rencontra un Centaure, auquel il demanda la demeure de l'ermite: sur quoi le Centaure, en balbutiant quelques mots barbares et à peine intelligibles, lui indiqua de la main la route de l'ermitage et courut au galop se cacher dans la forêt. Le saint Abbé continua son chemin: nouvelle rencontre, cette fois d'un petit homme, presque un nain, au mains crochues, au front hérissé de cornes, et dont l'extrémité du corps se terminait en pieds de chèvre. A cette vue, S. Antoine s'arrêta et, craignant les artifices du diable, se munit du signe de la Sainte Croix. Mais, loin de fuir à ce signe, loin même d'en paraître effrayé, le petit homme s'approcha respectueusement du saint vieillard et lui offrit des fruits de palmier, comme pour témoigner de ses intentions pacifiques. Alors le bienheureux Antoine lui ayant demandé qui il était: «_Je suis mortel_,» répondit-il, «_et l'un des habitants du Désert, que la Gentilité, dans son erreur capricieuse, honore sous les noms divers de Faunes, de Satyres et d'Incubes; je suis envoyé en mission par mon troupeau; nous venons te demander de prier pour nous le Dieu commun, que nous savons être descendu pour le salut du monde et dont les louanges retentissent dans toute la terre._» A ces mots, à cette glorification du Christ, S. Antoine, transporté de joie, se tourna vers Alexandrie, et, frappant la terre de son bâton, s'écria: «_Malheur à toi, Ville prostituée, qui adores des animaux comme des dieux!_» Tel est le récit de S. Jérôme, qui s'étend au long sur ce fait et en développe toutes les conséquences.

_78. De hujus historiæ veritate dubitare temerarium est, cum eam constanter referat SS. Ecclesiæ Doctorum maximus D. Hieronymus, de cujus auctoritate nullus Catholicus dubitabit. Addit _fol. 21. 25._ Notandæ proinde veniunt illius circumstantiæ, quæ sententiam nostram evidentissime confirmant._

78. Douter de la vérité de cette histoire, quand elle est affirmée par le plus grand des Docteurs de l'Église, par S. Jérôme, dont aucun catholique ne contestera jamais l'autorité, serait assurément chose téméraire. Examinons-en donc les circonstances, et faisons voir à quel point elles confirment notre opinion.