De la démonialité des animaux incubes et succubes
Part 5
_36. Præmittendum primo de fide est, quod dentur Creaturæ pure spirituales nullo modo de materia corporea participantes, prout habetur ex Concillio Lateranensi, sub Innocentio Tertio, c. Firm. de Sum. Trin. et Fid. Cath. Conc. Eph. in Epist. Cyrill. ad Reggia, et alibi. Hujusmodi autem sunt Angeli beati, et Dæmones damnati ad ignem perpetuum. Quamvis vero nonnulli Doctores, Bann. par. 1. q. 5. ar. 1. Can. _de Loc. Theol._ l. 5. c. 5. Sixt. seu _Bibliot. San._ l. 5. annot. 8., Mirand. _Sum. Concil._ vº. _Angelus_, Molina, p. 1. q. 50., a. 1., Carranz., _Annot. ad Synod._ 7., etiam post Concilium illud docuerint spiritualitatem Angelorum et Dæmonum non esse de fide, ita ut nonnulli alii, Bonav. in lib. 2. sent. dist. 3. q. 1., Scot. _de Anim._ q. 15., Cajet. _in Gen._ c. 4., Franc. Georg. _Problem._ l. 2. c. 57., August. Hyph., _de Dæmon._, l. 3. c. 3., scripserint illos esse corporeos, et proinde Angelos Dæmonesque corpore et spiritu constare non esse propositionem hæreticam, neque erroneam probet Bonaventura Baro, _Scot. Defens._ tom. 9. apolog. 2., act. 1., p. § 7.: tamen quia Concilium ipsum statuit de fide tenendum, _Deum esse Creatorem omnium visibilium, et invisibilium, spiritualium, et corporalium, qui utramque de nihilo condidit creaturam spiritualem et corporalem Angelicam, videlicet ut mundanam_: ideo dico de fide esse quasdam creaturas dari mere spirituales, et tales esse Angelos, non quidem omnes, sed quosdam._
36. En premier lieu, je constate, comme un article de foi, l'existence de Créatures purement spirituelles, n'ayant aucun rapport avec la matière corporelle, ainsi que l'a décidé le Concile de Latran, sous Innocent III. Tels sont les Anges bienheureux, et les Démons condamnés au feu éternel. Un certain nombre de Docteurs, il est vrai, ont enseigné, même après ce Concile, que la spiritualité des Anges et des Démons n'était pas article de foi; d'autres même, allant plus loin, ont affirmé qu'ils étaient corporels, d'où Bonaventure Baron a conclu qu'il n'y avait rien d'hérétique ni d'incohérent à donner aux Anges et aux Démons une double substance, corporelle et spirituelle. Cependant, en présence de la déclaration formelle du Concile, qu'il est de foi que _Dieu est le Créateur de toutes choses visibles et invisibles, spirituelles et corporelles, qui a tiré du néant toute créature spirituelle et corporelle, Angélique ou terrestre_, je dis qu'il est de foi d'admettre l'existence de certaines créatures purement spirituelles, et que tels sont les Anges: non pas tous, mais un certain nombre.
_37. Inaudita forsan erit sententia hæc, sed non destituta erit probabilitate. Si enim a Theologis tanta inter Angelos diversitas specifica, et proinde essentialis statuitur, ut in via D. Thomæ, p. p., q. 50., ar. 4., plures Angeli nequeant esse in eadem specie, sed quilibet Angelus propriam speciem constituat, profecto nulla invenitur repugnantia, quod Angelorum nonnulli sint purissimi spiritus, et proinde excellentissimæ naturæ, alii autem corporei, et minus excellentes, et eorum differentia petatur per corporeum, et incorporeum. Accedit quod hac sententia facile solvitur alias insolubilis contradictio inter duo Concilia Œcumenica, nempe Septimam Synodum generalem, et dictum Concilium Lateranense: siquidem in illa Synodo, quæ est secunda Nicæna, actione quinta, productus est liber Joannis Thessalonicensis scriptus contra quemdam Philosophum gentilem, in quo ita habetur: _De Angelis, et Archangelis, atque eorum Potestatibus, quibus nostras Animas adjungo, ipsa Catholica Ecclesia sic sentit, esse quidem intelligibiles, sed non omnino corporis expertes, et insensibiles, ut vos Gentiles dicitis, verum tenui corpore præditos, et æreo, sive igneo, sicut scriptum est: qui facit Angelos suos spiritus, et ministros suos ignem urentem._ Et infra: _Quamquam autem non sint ut nos, corporei, utpote ex quatuor elementis, nemo tamen vel Angelos, vel Dæmones, vel Animas dixerit incorporeas: multoties enim in proprio corpore visi sunt ab illis, quibus Dominus oculos aperuit._ Et cum omnia lecta fuissent coram Patribus synodaliter congregatis, Tharasius, Patriarcha Constantinopolitanus, poposcit adprobationem Sanctæ Synodi his verbis: _Ostendit Pater, quod Angelos pingi oporteat, quoniam circumscribi possunt, et ut homines apparuerunt_. Synodus autem uno ore respondit: _Etiam, Domine_._
37. Ceci paraîtra étrange peut-être, mais on conviendra que ce n'est pas improbable. Si en effet les Théologiens s'accordent à constater parmi les Anges une diversité spécifique, et par suite essentielle, si grande que, à en croire S. Thomas, il n'existe pas deux Anges de même espèce, mais que chacun d'eux constitue une espèce à lui seul, quelle difficulté trouvera-t-on à ce que certains Anges soient des esprits très-purs, conséquemment de nature très-supérieure, et qu'il y en ait d'autres qui soient corporels et de nature moins parfaite, différant ainsi les uns des autres par leur substance corporelle et incorporelle? Cette doctrine, remarquons-le, a l'avantage de concilier aisément les décisions, autrement incompatibles, de deux Conciles Œcuméniques, savoir le Septième Synode Général, et le susdit Concile de Latran. En effet, dans la cinquième séance de ce Synode, qui est le deuxième de Nicée, on produisit un livre de Jean de Thessalonique, écrit contre un Philosophe païen, où se trouvent les propositions suivantes: «_A l'égard des Anges, des Archanges et de leurs Puissances, auxquelles j'adjoindrai nos propres Ames, l'avis réel de l'Église Catholique est que ce sont des intelligences, mais non tout à fait dépourvues de corps et insensibles comme vous autres Gentils le prétendez; elle leur reconnaît au contraire un corps subtil, de la nature de l'air ou du feu, suivant ce qui est écrit: Il fait des esprits ses Anges, et du feu ardent son Ministre._» Et encore: «_Bien qu'ils ne soient pas corporels à notre manière, c'est-à-dire composés des quatre éléments, il est néanmoins impossible de dire que les Anges, les Démons et les Ames sont incorporels; car ils sont apparus nombre de fois, revêtus de leur propre corps, à ceux dont le Seigneur a daigné ouvrir les yeux._» Et après que ce livre eut été lu dans son entier devant tous les Pères réunis en synode, Tharasius, Patriarche de Constantinople, le soumit en ces termes à l'approbation du Saint Synode: «_La démonstration du Père conclut à ce que les Anges doivent être représentés en peinture, puisque leur forme est circonscrite, et qu'on les a vus sous la figure humaine._» A quoi le Synode, d'une voix unanime, répondit: «_Oui, Monseigneur._»
_38. Hanc autem Conciliarem adprobationem de materia ad longum pertractata a D. Joanne in libro coram Patribus lecto, statuere articulum fidei circa corporeitatem Angelorum, perspicuum est: unde ad tollendam contradictionem hujus, cum allata definitione Concilii Lateranensis multum desudant Theologi. Unus enim, Suarez, _de Angelis_, ait, quod Patres non contradixerunt tali asserto de corporeitate Angelorum, quia non de illa re agebatur. Alius, Bann., in p. p. q. 10., ait, quod Synodus adprobavit conclusionem, nempe Angelos pingi posse, non tamen adprobavit rationem, _quia corporei sunt_. Alius, Molin., in p. p., q. 50. a. 1., ait, quod definitiones Conciliares in illa Synodo factæ sunt solum _actione septima_, proinde ea quæ habentur in actionibus præcedentibus non esse definitiones de fide. Alii, Joverc. et Mirand., Sum. Conc., scribunt nec Nicænum, nec Lateranense Concilium intendisse definere de fide quæstionem; et Nicænum quidem locutum fuisse juxta opinionem Platonicorum, quæ ponit Angelos corporeos, et tunc prævalebat; Lateranense autem locutum esse juxta mentem Aristotelis, qui, l. 12. _Metaphys._, tex. 49., ponit intelligentias incorporeas, quæ sententia contra Platonicos apud plerosque Doctores invaluit expost._
38. Maintenant, que cette approbation par un Concile de la doctrine exposée tout au long dans le livre de Jean, constitue un article de foi à l'égard de la corporéité des Anges, ceci ne fait pas l'ombre d'un doute: aussi les Théologiens suent-ils sang et eau pour enlever à cette décision ce qu'elle a de contradictoire avec la définition, rapportée plus haut, du Concile de Latran. A en croire Suarez, si les Pères n'ont pas contredit une telle assertion de la corporéité des Anges, c'est que ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. Un autre prétend que le Synode a bien approuvé la conclusion, à savoir qu'on pouvait peindre les Anges, mais non le motif donné, _qu'ils sont corporels_. Un troisième, Molina, fait observer que les définitions conciliaires émises par ce Synode, l'ont été seulement dans _la septième séance_, d'où il conclut que celles des séances précédentes ne sont pas des définitions de foi. D'autres, enfin, écrivent que ni le Concile de Nicée, ni celui de Latran n'ont entendu définir une question de foi: le Concile de Nicée ayant parlé suivant l'opinion des Platoniciens, qui fait des Anges des êtres corporels et qui prévalait alors; le Concile de Latran, au contraire, ayant suivi l'autorité d'Aristote, lequel, au livre 12 de sa _Métaphysique_, établit l'existence d'intelligences incorporelles, doctrine qui, depuis, a eu gain de cause contre les Platoniciens auprès de la plupart des Docteurs.
_39. Sed quam frigidæ sint istæ responsiones nemo non videt, ac eas minime satisfacere oppositioni palmariter demonstrat Bonaventura Baro, _Scot. Defens._, tom. 9., apolog. 2., actio. 1., § 2. per totum. Proinde ad tollendam contradictionem Conciliorum dicendum est, Nicænum locutum esse de una, Lateranense autem de alia specie Angelorum, et illam quidem corpoream, hanc vero penitus incorpoream; et sic conciliantur, aliter irreconciliabilia Concilia._
39. Mais il est aisé de voir combien ces réponses sont faibles, et Bonaventure Baron (_Scot. Defens._, tome 9), démontre jusqu'à l'évidence qu'elles ne supportent pas l'examen. Donc, pour mettre d'accord ces deux Conciles, il faut dire que celui de Nicée a voulu parler d'une espèce d'Anges, et celui de Latran d'une autre espèce: la première corporelle, la seconde, au contraire, absolument incorporelle; et c'est ainsi que se concilient deux Conciles autrement inconciliables.
_40. Præmittendum 2º., nomen Angeli esse nomen officii, non naturæ, ut concorditer scribunt S. S. Patres: Ambros. in c. 1. _epist. ad Hebr._, Hilarius, l. 5. _de Trin._, Augustinus, lib. 15. _de Civit. Dei._ c. 23., Gregorius, _Hom. 34. in Evang._, Isidorus, l. _de Sum. Bonit._, c. 12.; unde præclare ait D. Ambrosius: Angelus non ex eo quod est spiritus, ex eo quod agit, Angelus, quia _Angelus_ Græce, Latine _Nuntius_ dicitur; sequitur igitur ex hoc, quod illi, qui ad aliquod ministerium a Deo mittuntur, sive spiritus sint, sive homines, Angeli vocari possunt; et de facto ita vocantur in Scripturis Sacris: nam de Sacerdotibus, Concionatoribus, ac Doctoribus, qui tanquam Nuntii Dei explicant hominibus divinam voluntatem, dicitur, _Malach._ c. 2. v. 7.: _Labia Sacerdotis custodient scientiam, et legem requirent ex ore ejus, quia Angelus Domini exercituum est_. D. Joannes Baptista ab eodem Propheta, c. 3. v. 1., vocatur Angelus, dum ait: _Ecce ego mitto Angelum meum, et præparabit viam ante faciem meam._ Et hanc prophetiam esse ad litteram de S. Joanne Baptista testatur Christus Dominus in _Evangelio Matthæi_, 11., v. 10. Immo et ipse Deus, quia fuit missus a Patre in mundum ad evangelizandum legem gratiæ, vocatur Angelus. Ita in prophetia Isaiæ, c. 9. v. 6., juxta versionem Septuaginta: _Vocabitur nomen ejus magni consilii Angelus_, et clarius in Malachiæ c. 3. v. 1.,: _Veniet ad templum sanctum suum Dominator quem vos quæritis, et Angelus testamenti, quem vos vultis_. Quæ prophetia ad litteram est de Christo Domino. Sequitur igitur nullum absurdum sequi ex hoc, quod dicimus Angelos quosdam esse corporeos, nam et homines, qui corpore constant, Angeli vocabulo efferuntur._
40. En deuxième lieu, nous devons observer que le nom d'Ange ne s'applique pas à la nature, mais à la fonction: là-dessus les Saints Pères sont d'accord (S. Ambroise, sur l'_Épître aux Hébreux_; S. Augustin, _Cité de Dieu_; S. Grégoire, _Homélie 34 sur les Évangiles_; S. Isidore, _de la Suprême Bonté_). L'Ange, dit très-bien S. Ambroise, n'est pas ainsi appelé pour sa qualité d'esprit, mais pour la fonction qu'il remplit: Ἄγγελος en Grec, en Latin _Nuntius_, c'est-à-dire _Envoyé_; d'où il résulte que ceux à qui Dieu confie quelque mission, esprits ou hommes, peuvent recevoir la qualification d'Anges, et c'est réellement ce qui a lieu dans les Saintes Écritures, où se lisent les paroles suivantes appliquées aux Prêtres, aux Prédicateurs et aux Docteurs qui, en qualité d'Envoyés de Dieu, expliquent aux hommes la volonté divine (_Malachie_, chap. 2, v. 7): «_Les lèvres du prêtre seront les dépositaires de la science, et c'est de sa bouche qu'on recherchera la connaissance de la loi, parce qu'il est l'Ange du Seigneur des armées_.» Le même prophète, chap. 3, v. 1, donne le nom d'Ange à S. Jean-Baptiste, dans ce passage: «_Je vais vous envoyer mon ange, qui préparera ma voie devant ma face._» Que cette prophétie se rapporte à la lettre à S. Jean-Baptiste, c'est ce qu'atteste Notre-Seigneur Jésus-Christ, _Evangile selon S. Mathieu_, 11, v. 10. Il y a plus: Dieu lui-même est appelé Ange, parce qu'il a été envoyé par son Père pour annoncer au monde la loi de grâce. Témoin la prophétie d'Isaïe, chap. 9, v. 6, suivant la version des Septante: «_Il sera appelé Ange de grand conseil._» Et plus clairement encore dans Malachie, chap. 3, v. 1: «_Le Dominateur que vous cherchez, et l'Ange de l'alliance si désiré de vous, viendra dans son temple_», prophétie qui s'applique littéralement au Seigneur Christ. Il n'y a donc, de notre part, aucune absurdité à dire que certains Anges sont corporels, puisque ce nom d'Ange est donné à des hommes, qui, assurément, ont un corps.
_41. Præmittendum 3º., nondum rerum naturalium, quæ sunt in Mundo, satis perspectam esse existentiam, aut naturam, ut proinde aliquid negandum sit ex eo, quod de illo nunquam alias dictum, aut scriptum fuerit. Patet enim tractu temporis detectas esse novas terras, quas Antiqui nostri ignorarunt, novaque animalia, herbas, plantas, fructus, semina nunquam alias visa; et si pervia esset Terra Australis incognita, cujus indagatio, et lustratio a multis hucusque incassum tentata est, adhuc nova nobis alia panderentur. Patet adhuc, quod per inventionem Microscopii, et alias machinas, et organa Philosophiæ experimentales modernæ, sicut etiam per exactiorem indaginem Anatomistarum, multarum rerum naturalium existentiam, vires, naturamque tum innotuisse, tum dietim innotescere, quæ præcedentes Philosophi ignorarunt, ut patet in auro fulminante, phosphoro, et centum aliis chymicis experimentis, circulatione sanguinis, venis lacteis, vasis lymphaticis, et aliis hujusmodi quæ nuper Anatomistæ adinvenerunt. Proinde ineptum erit aliquod exsibillare ex hoc quod de eo nullus Antiquorum scripserit, attento maxime Logicorum axiomate, quod locus ab auctoritate negativa non tenet._
41. En troisième lieu, il faut bien convenir que l'on n'a pas encore assez scruté l'existence ni la nature des choses naturelles de ce monde, pour qu'il soit permis de nier un fait, par cela seul que d'autres n'en ont jamais rien dit ou écrit. N'est-il pas avéré que, dans le cours des temps, de nouvelles terres ont été découvertes que nos Anciens avaient ignorées? de même des animaux nouveaux, des herbes, des plantes, des fruits, des semences que nulle part ailleurs on n'avait vus? Et si l'on arrivait enfin à explorer cette mystérieuse Terre Australe, comme tant de voyageurs l'ont vainement tenté jusqu'ici, combien de choses nouvelles nous seraient encore révélées! N'est-ce pas aussi un fait avéré que l'invention du Microscope et d'autres instruments employés par la Philosophie expérimentale moderne, jointe aux procédés d'investigation plus exacts des Anatomistes, a mis ou met tous les jours en lumière l'existence, les propriétés, le caractère d'une foule de choses naturelles inconnues aux anciens Philosophes, telles que l'or fulminant, le phosphore, et cent autres compositions chimiques, la circulation du sang, les veines lactées, les vases lymphatiques et autres phénomènes semblables récemment découverts par les Anatomistes? Persifler une doctrine parce qu'on n'en trouve mention dans aucun auteur ancien, est donc chose inepte, surtout si l'on veut bien tenir compte de cet axiome de Logique: _locus ab auctoritate negativa non tenet_.
_42. Præmittendum 4º., quod in Sacra Scriptura, et Ecclesiasticis traditionibus non traditur nisi id, quod ad Animæ salutem necessarium est, quoad credendum, sperandum et amandum; unde inferre non licet ex eo, quod nec ex Scriptura, nec ex traditione aliquod habetur, proinde negandum sit, quod illud tale existat: aut nos quidem Fides docet, Deum per Verbum suum omnia creasse visibilia, et invisibilia; pariterque ex Jesu Christi Domini nostri meritis tum gratiam, tum gloriam omni, et cuivis rationali creaturæ conferri. Num autem alius Mundus a nostro, quem incolimus, sit; et in eo alii homines non ab Adam prognati, sed alio modo a Deo creati existant (sicut ponunt illi, qui lunarem globum habitatum opinantur); pariterque num in hoc Mundo, quem incolimus, aliæ existant creaturæ rationales ultra homines, et Spiritus Angelicos, quæ regulariter hominibus sint invisibiles, et per accidens, et earum executiva potentia fiant visibiles: hoc nullo modo spectat ad fidem, et hoc scire, aut ignorare non est ad salutem hominis necessarium, sicut nec scire rerum omnium physicarum numerum aut naturam._
42. En quatrième lieu, observons que la Sainte Écriture et les traditions ecclésiastiques ne nous enseignent rien au delà de ce qui est nécessaire au salut de l'âme, c'est-à-dire à la Foi, à l'Espérance et à la Charité. Donc, de ce qu'une chose n'est constatée ni par l'Écriture, ni par la tradition, il ne faut pas conclure que cette chose n'existe pas. Par exemple, la Foi nous enseigne que Dieu, par son Verbe, a créé des choses visibles et invisibles; et pareillement, que toute créature raisonnable obtient personnellement la grâce et la gloire par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Maintenant, qu'il existe un Monde, autre que celui que nous habitons; que dans ce monde-là il y ait des hommes non issus d'Adam, mais créés par Dieu de quelque autre manière, comme le supposent ceux qui logent des habitants dans la lune; ou encore, que dans ce Monde même que nous habitons, il y ait des créatures raisonnables indépendamment des hommes et des Esprits Angéliques, lesquelles créatures nous sont généralement invisibles et ne se découvrent à l'homme que par accident, par un acte de leur propre puissance: tout cela n'a rien à faire avec la Foi, et le savoir ou l'ignorer n'est pas plus nécessaire au salut de l'homme, que de savoir le nombre ou la nature de toutes les choses physiques.
_43. Præmittendum 5º., nullam inveniri repugnantiam, nec in Philosophia, nec in Theologia, quod dari possint creaturæ rationales constantes spiritu et corpore, aliæ ab homine, quia si esset repugnantia hoc esset vel ex parte Dei (et hoc non quia ipse omnipotens est), vel ex parte rei creabilis; et neque hoc, quia sicut creatura mere spiritualis, ut Angeli, creata est, et mere materialis, ut Mundus, et partim spiritualis, partim corporea, corporeitate terrestri, et crassa, ut homo, ita creabilis est creatura constans spiritu rationali, et corporeitate minus crassa, sed subtiliore, quam sit homo. Et profecto post Resurrectionem Anima Beatorum erit unita corpori glorioso dote subtilitatis donato: ut proinde concludi posset, potuisse Deum creare creaturam rationalem corpoream, cui naturaliter indita sit corporis subtilitas, sicut per gratiam corpori glorioso confertur._
43. En cinquième lieu, ni la Philosophie, ni la Théologie ne fournissent aucune objection à cette donnée de créatures raisonnables ayant esprit et corps, et distinctes de l'homme. L'objection, en effet, ne saurait être qu'une impossibilité tirée soit de Dieu (ce qui est faux puisque Dieu est tout-puissant); soit de la chose à créer, ce qui est faux encore, car, de même qu'il existe des créatures purement spirituelles, comme les Anges, ou purement matérielles, comme le Monde, ou enfin moitié spirituelles, moitié corporelles, et d'une corporéité terrestre et épaisse, comme l'homme, de même peut-on admettre une créature douée d'un esprit raisonnable, et d'une corporéité moins épaisse et plus subtile que l'homme. Il n'est pas douteux d'ailleurs qu'après la Résurrection, l'âme des Bienheureux sera unie à un corps glorieux et subtil: d'où il est permis de conclure que Dieu a pu créer un être raisonnable et corporel, dont le corps est naturellement subtil comme le corps glorieux transfiguré par la grâce.
_44. Astruitur autem magis talium creaturarum possibilitas ex solutione argumentorum, quæ contra positam conclusionem fieri possunt, pariterque ex responsione ad interrogationes, quæ possunt circa eam formari._
44. Mais, pour mieux établir la possibilité de ces créatures, nous allons résoudre les arguments qu'on peut former contre notre conclusion et répondre aux questions qu'elle soulève.
_45. Prima interrogatio est, an tales creaturæ dicendæ essent animalia rationalia? Quod si sic, quomodo different ab homine, cum quo communem haberent definitionem?_
45. Première question: ces créatures devraient-elles être appelées animaux raisonnables? et dans l'affirmative, en quoi différeraient-elles de l'homme, avec lequel cette définition leur serait commune?
_46. Respondeo quod essent animalia rationalia sensibus, et organis corporis prædita, sicut homo: differrent autem ab homine non solum ratione corporis tenuioris, sed etiam materiæ. Homo siquidem ex crassiore elementorum omnium parte, puta ex luto, nempe aqua et terra crassa formatus est, ut constat ex Scriptura, _Gen. 2._ v. 7.; ista vero formata essent ex subtiliore parte omnium, aut unius, seu alterius elementorum; ut proinde alia essent terrea, alia aquea, alia ærea, et alia ignea, et ut eorum definitio cum hominis definitione non conveniret, addendum esset definitioni hominis crassa materialitas sui corporis, per quam a dictis animalibus differret._
46. Je réponds: oui, ce seraient des animaux raisonnables, munis de sens et d'organes corporels, ainsi que l'homme; toutefois, elles différeraient de l'homme, non-seulement par la nature plus subtile de leur corps, mais par la matière. En effet, l'homme a été formé, comme le constate l'Écriture, de la partie la plus épaisse de tous les éléments, c'est-à-dire de boue, mélange épais d'eau et de terre: ces créatures, au contraire, seraient formées de la partie la plus subtile de tous les éléments, ou de l'un d'eux; ainsi les unes tiendraient de la terre, les autres de l'eau, ou de l'air, ou du feu, et pour éviter de les définir dans les mêmes termes que l'homme, il faudrait ajouter à la définition de ce dernier la mention de la matérialité épaisse de son corps, par où il différerait de ces créatures.
_47. Secunda interrogatio est, quandonam hujus modi animalia fuissent condita, et num cum brutis producta a terra, aut ab aqua, ut quadrupedia, et aves respective; an vero a Domino Deo formata, ut fuit homo?_
47. Seconde question: A quelle époque faudrait-il assigner l'origine de ces animaux, et seraient-ils le produit de la terre ou de l'eau, comme les bêtes, quadrupèdes, oiseaux, etc.; ou, au contraire, auraient-ils été créés, ainsi que l'homme, par le Seigneur Dieu?